Au bon-air T1

Aude Réco · Chapitre 2 sur 31

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Au bon-air T1

Aventure

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CHRISTIAN

 

Tu n’es pas sous l’eau.

La petite voix qui a réinvesti mon crâne me le murmure en boucle. Pourquoi des murmures, d’abord ? Ça fait plus intimiste ? Elle avait plutôt tendance à me gueuler dessus, au lycée...

Tu n’es pas sous l’eau. Ouvre les yeux.

Naïvement, je m’exécute. La bonne blague quand je vois des ondulations aqueuses qui me surplombent. Qui m’entourent.

Qui m’avalent.

Alerte ! Alerte !

J’ouvre la bouche pour crier. L’eau s’engouffre dans ma bouche, glisse dans ma gorge, puis mes poumons.

Ouvre les yeux, Christian !

Cette fois, c’est la bonne. Le plafond de ma chambre m’apparaît plus ou moins dans la semi-obscurité qui cerne la pièce. Un pâle rayon de lune daigne l’éclairer faiblement par le volet qui ferme mal. Je pousse un soupir de soulagement en reconnaissant les formes familières du mobilier. Mon lit est toujours aussi vide qu’hier, avant-hier et tous les autres jours. Froid, aussi. Ça irait mieux si des cauchemars idiots ne me réveillaient pas à n’importe quelle heure.

Christian ou l’art de se noyer dans un verre d’eau.

Je frissonne à cette idée. Me reviennent les images d’une piscine municipale que je m’empresse de dégager. Ça devient n’importe quoi, cette tendance au stress facile.

Dans la rue, les loupiotes de Noël clignotent par-dessous le volet, me rappelant à la quantité de travail qui m’attend dans les semaines à venir. Cette période ne m’est jamais très favorable. Sauf quand c’est fini, quand ma liste des choses à faire est complètement rayée. Entre-temps, elle ne ressemble plus à rien tant j’en ai ajouté, tant je m’en donne à faire. Je veux que tout soit toujours absolument parfait, je suis pire que mon ami Alexandre sur ce coup-là. Je cours partout en me disant que je ne m’en sortirai pas. Chaque année, je jure de ne plus m’y laisser prendre, et, chaque année, c’est la même cohue. Seulement dans ma tête, bien sûr. Les autres – ma meilleure amie Ama en tête – saluent invariablement mon efficacité.

Alexandre me répète qu’il n’y arriverait pas à cause de ses troubles obsessionnels compulsifs. Les miettes de biscuits sur les tables, les ronds de café laissés par les tasses, très peu pour lui. Il galère déjà à élever seul sa petite fille depuis que la mère est partie à l’étranger... Hisham se demande comment on peut avoir envie d’aller vers les gens, surtout pour se farcir des râleurs hors-norme. Capucine, elle, en remet une louche en déplorant le manque de décoration florale au Bon-Air, alors, cette année, je l’en charge. Elle a encore trouvé moyen de me remercier, folle d’une joie à laquelle je ne m’attendais pas.

Je finis par repousser les draps au bout de mon lit avec une violence qui ne me ressemble pas. Le mec qui explose, ce n’est pas moi. Je suis d’un tempérament calme. Non. Rectificatif : je suis d’un tempérament de poule mouillée. Je ne m’expose jamais, que ce soit pour donner mon opinion ou défendre une idée. Sauf quand il s’agit du Bon-Air, mon café livres. J’ai toujours voulu ce qu’il y a de mieux pour lui et pour ma clientèle, issue des minorités, pour la plupart

Pour le Bon-Air. Et moi.

Pour nous.

Le Bon-Air, ma bouffée d’oxygène au quotidien, en plus d’être un bon moyen de lutter contre mon anxiété sociale et ma timidité maladive. Ah, oui, je détiens aussi la palme d’or de la tête en l’air, toutes catégories confondues. Je suis le roi de la commande passée à la dernière minute, des mails envoyés pour l’avant-veille et des oublis en tout genre.

Nonchalamment, je passe les pieds dans le vide, avant de les glisser dans mes chaussons rennes, que vient de m’offrir ma petite sœur. La douceur de la polaire me caresse les orteils. Je me laisse, un instant, aller à la rêverie. Noël, ses illuminations, la déco du sapin... Par principe, j’accroche quelques guirlandes au Bon-Air. Grâce à Ama, ça se finit toujours avec une multitude de couleurs qui pendouillent, de boules sophistiquées et de petits personnages en bois. Elle ne célèbre pas Noël, pourtant, elle met un point d’honneur à décorer le Bon-Air. Je fredonne un air de fête en pensant à elle et au soutien énorme qu’elle m’apporte.

Ama nourrit une obsession pour les couleurs, qu’elle communique volontiers à ma petite sœur. Bon, je dis « petite sœur », mais elle a déjà seize ans – le temps passe à une vitesse ! –, et, plus elle grandit (vieillit ?), plus j’ai l’impression qu’on s’éloigne l’un de l’autre. Son truc, c’est les vidéos. Elle a sa propre chaîne de gameuse, que même certains mecs lui envient, d’après ce que j’ai pu lire. C’est une gagnante, pas comme le frangin, qui se cache derrière ses lunettes de bibliothécaire de formation. Le frangin qui va devoir se coltiner une pile de CV pour remplacer son pâtissier, qui vient de se faire la malle pour des raisons obscures.

Chercher un pâtissier à un mois de Noël, quelle poisse ! En deux ans de Bon-Air, je n’ai jamais eu à affronter un problème de cette ampleur. La clientèle fréquente mon établissement pour bouquiner en buvant une boisson chaude, le plus souvent accompagnée du supplément « calories ». J’entends encore Ama me dire que tout va bien se passer, que, en attendant, il me suffit d’acheter des pâtisseries déjà préparées, mais ce n’est pas pareil. Les couches des mille-feuilles se désolidarisent au moindre coup de cuillère, les babas au rhum manquent de goût, la garniture des beignets ne coule pas entre les doigts et les chouquettes sont aussi creuses que mes caisses dans un mois si je n’interviens pas. Et ça me mine le moral. Mon sommeil se met, lui aussi, à déconner, d’où le retour des cauchemars. La boucle est bouclée. Merci. Au revoir.

Je jette un coup d’œil incendiaire au radio-réveil : quatre heures du matin. Les chiffres rouges sont comme un rappel dans la nuit. Je soupire. Il me faut déjà cent sept ans pour m’endormir... Si, en plus, je ne peux pas compter sur un sommeil réparateur... Sans oublier la commande de pâtisseries à installer en vitrine, les relances de prêt de livres à envoyer, les offres de Noël à préparer... Le retour du verre d’eau.

J’ignore le radio-réveil et descends à la cuisine pour me préparer un casse-dalle. Rien que du très sain : jambon, beurre, fromage, café et chocolat. Si ma mère me voyait, elle me rejoindrait illico ! Ce souvenir de mon adolescence m’arrache un sourire nostalgique. Je n’ai pas vécu que du catastrophique entre le collège et le lycée ; il y a eu de bons moments, la naissance d’Agathe, ma sœur unique, ma rencontre avec Ama et ma complicité, de plus en plus forte, avec ma mère. Le caractère le plus pourri de la famille, mais elle a toujours tenu bon la barre pendant les tempêtes, et elle a eu de quoi faire avec mon cas désespéré !

Voilà, maintenant, les mauvais souvenirs remontent à la surface, et je me sens de nouveau comme le garçon de quinze balais qui redoute le vestiaire des garçons. C’est pas comme si je n’avais pas suffisamment à gérer à l’approche des Fêtes ! Pourquoi ne pas en rajouter, mon petit Christian ? Histoire de t’attirer les foudres du dieu catastrophe et t’assurer d’un plantage en règle ?

J’avale mon sandwich en m’épargnant de nouvelles tranches de vie passées en mode cameo. D’un coup, je me porte mieux. Le poids qui me pèse sur l’estomac s’allège. Les nuages annoncés par ma météo personnelle – coucou, la petite voix du désespoir ! – se dissipent lentement. Je relativiserais presque. Oui, parce que j’ai toujours un pâtissier à dégoter en urgence, moi.

Côté CV, ce n’est pas brillant. J’ai commencé à regarder, il y a deux jours, et eu l’impression de lire dix fois le même contenu. Sans un coup de cœur, je peux dire adieu aux gourmandises que je propose au Bon-Air. Je peux dire adieu à une partie de ma clientèle, qui ira se réfugier dans une boulangerie-pâtisserie pour satisfaire ses envies de sucre.

Heureusement, quand je descends au Bon-Air, ce matin, je trouve un mot glissé sous le volet. Un tuyau pour un pâtissier, apparemment. Comme quoi, j’ai encore paniqué pour rien. À force de tirer des plans sur la comète, je vais finir par m’en ramasser une sur le coin de la gueule ; faudra pas chercher d’où elle débarque.

Mon incapacité à me contrôler me désole. Pire, elle me désespère. Me déçoit. Je suis infoutu de gérer mon stress, d’employer mon surplus d’énergie à quelque chose de positif. À vivre, en somme. Dès que je quitte mon établissement, c’est comme si la morosité du monde me revenait en pleine figure, comme si rien ni personne n’était en mesure de me faire sourire ou de me plaire, en dehors du Bon-Air, mon entreprise, mon bébé.

— Tu vas le rappeler ? lance une voix familière dans mon dos.

Je fais volte-face, surpris par le ton suraigu. Je devrais pourtant avoir l’habitude : Ama me gratifie de son timbre hors du commun depuis la seconde. N’importe qui l’entendrait arriver à des kilomètres. N’importe qui, sauf moi, apparemment.

— Salut, je fais en tournant ma clef dans la serrure.

J’ouvre la porte. Le « ding ding » coulant du carillon retentit. J’apprécie plus que tout les premières heures ici. Je m’y sens bien. Cet endroit, avant l’arrivée des clients sur les coups de dix, onze heures, m’apaise et me rappelle que je ne suis pas forcément le gars nullissime que je vois chaque matin dans le miroir.

Un sourire satisfait étire mes lèvres. J’en suis content, du Bon-Air. Vraiment.

— La Terre appelle fusée lunaire !

Ah, oui, Ama et le bout de papier mal découpé que je tiens chiffonné dans ma paume.

— Je vais directement passer chez François, ça me permettra de rencontrer son fameux pâtissier.

— Je peux venir ?

Mon amie bondit dans l’entrée du café livres. Ses cheveux bouclés tressautent sur sa tête et ses épaules. Ses cheveux qui la rendent si fière de son identité et qu’elle ne ferait lisser pour rien au monde. Elle dit toujours que c’est tout ce qui lui reste de ses origines africaines, avec sa couleur de peau, parce qu’elle n’a pas connu ses parents. Enfant adoptée.

— T’as pas une friperie à faire tourner ? je lui lance pour m’épargner des coups de talons dans le plancher.

Ama hausse les épaules.

— Natacha s’en occupe.

Natacha, c’est sa seule employée. Une rêveuse à toute épreuve. Toujours avec un livre à portée de main. D’ailleurs, elle est intervenante auprès des jeunes pour leur présenter des bouquins qui mettent en avant les minorités. Agathe a déjà assisté à l’une de ses tables rondes et m’en a parlé pendant des jours. Bon, avec un frère bisexuel, elle se sent concernée, m’a-t-elle dit.

— Je passerai à la pâtisserie ce midi, indiqué-je à Ama, histoire d’en revenir à nos moutons. Tu peux venir, mais !

À ses yeux exagérément ouverts, je comprends n’avoir que la moitié de son attention. Tant pis.

— Tu me laisses parler.

— C’est toi le patron ! acquiesça-t-elle en levant les mains, l’air de ne pas y toucher.

Mais je la connais. Elle ne pourra pas s’empêcher de la ramener si elle estime que je fais le mauvais choix ou que je laisse filer une occasion en or. J’aime pas tellement devoir justifier mes décisions en public, encore moins m’engueuler avec une amie. Me donner en spectacle, très peu pour moi. Bon, en toute sincérité, c’est la trouille qui me pousse à raser les murs. L’habitude, aussi. Au lycée, je me disais que si je m’enterrais dans un coin, personne ne viendrait me faire chier. Faux, archifaux, et, le pire, c’est que je n’ai toujours pas pigé le truc.

— Je passe te prendre vers midi, m’informe Ama en repartant.

Sa boutique se situe de l’autre côté de la place. En période de calme sur la route, on peut presque se faire signe. Ce quartier – le quartier Bon-Air, qui a valu son nom à mon établissement – porte bien son nom. J’y travaille, chaque jour, mon équilibre.

Je regarde Ama qui s’éloigne, puis traverse pour rejoindre sa friperie. Des couleurs en jaillissent et égaient le ciel blanc qui nous surplombe. La météo est à la neige. Je ne supporte plus la neige.

Un frisson dégringole le long de mon échine. Je m’empresse de ne plus y penser et m’attelle à mes petites affaires. J’ai une To-Do List prête à rivaliser avec la profondeur du Grand Canyon.

La tête dans les chants de Noël, je fredonne, tandis que les premières commandes tombent. Une rumeur familière s’installe tranquillement. J’ai beau occuper l’appartement du dessus, c’est chez moi, ici. Les clients, je les connais à travers les livres qu’ils empruntent. Je les conseille en terme de lecture, et ils m’accordent leur confiance. Je suis dans mon élément dès que je franchis la porte du Bon-Air. L’odeur du café flotte autour de moi, juxtaposée à celle du papier.

D’un regard, j’embrasse la salle, animée et à la fois tranquille. Un sourire me vient.

 

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