Au bon-air T1
Découvrir
OceanofPDF.com
CHRISTIAN
Je me traîne jusqu’au Bon-Air avec la motivation d’une huître. Je n’ai envie de rien. Les décorations de Noël, qui me mettent habituellement en joie, me procurent un sentiment d’inquiétude. J’ai laissé filer ma chance de trouver un pâtissier à temps pour les Fêtes. Enfin, ledit pâtissier n’a pas daigné répondre à ma demande. J’ajouterais même qu’il s’est comporté comme un gros con, jolie gueule ou pas.
Je pousse la porte de mon établissement et prête à peine attention au fait qu’il soit plein. Le carillon qui annonce les visiteurs tinte ; je salue la clientèle et me rends directement en réserve. Ama me suit, les claquements de ses bottes ponctuent sa marche rapide. Moi-même j’avançais vite sans m’en rendre compte.
— C’est quoi, ce comportement ? me lance-t-elle en déboulant dans la réserve.
Dans le cagibi, devrais-je plutôt dire.
Elle referme soigneusement derrière elle, mais, si elle crie comme elle en a l’habitude, tout le monde l’entendra ; j’en ai peur d’avance.
— Le connard de la pâtisserie érotique n’est pas le dernier pâtissier compétent du coin, Christian. Il y en a d’autres ! Dois-je te secouer sous le nez la pile de CV que tu as reçus ?
Je ne préférerais pas, non. Ça finirait en CV qui prennent leur envol, et il me faudrait encore dix ans pour tout reclasser.
Je lève les mains devant moi en signe de cessez-le-feu. J’aime autant ne pas envenimer la situation. Après, la voix d’Ama va encore partir dans les aigus, et mon ouïe en prendre pour son grade.
— Épluche les profils, au moins. Tu y as à peine jeté un œil.
— Je ne pensais pas que Gregory allait me lâcher, j’avoue, confus par mon manque d’engouement.
C’est vrai, quoi. Il s’agit de mon café livres, et je ne me bouge même pas pour trouver un remplaçant à mon ancien pâtissier. Je croyais qu’il resterait là, et c’est bien mon problème : vivre en prétendant que rien ne changera jamais.
— Un de ceux qui ont postulé finira bien par me convenir, je dois bien reconnaître.
De mauvaise grâce. Avec Gregory, ça marchait au poil. On avait sympathisé.
Très sincèrement, je n’avais pas le courage de m’y mettre. En effet, une pile de CV m’attendait sur mon bureau. J’avais commencé à les lire, sans avoir de déclic pour aucun d’eux. Inconsciemment, je cherchais un profil semblable à celui de Gregory, tant pour les compétences – histoire d’éviter les mauvaises surprises – que pour le physique. La seule idée d’être dépaysé par un nouvel employé me retournait la tête. J’étais infichu de réfléchir à quoi que ce soit d’autre.
— Promets-moi de te pencher là-dessus, Christian.
À l’entendre, c’était de son commerce qu’il s’agissait.
Je hochai « Oui » de la tête, trop heureux qu’elle n’ait pas haussé le ton. On a évité un esclandre, ce qui me permet d’éviter de regretter une vacherie que j’aurais pu balancer. Ama et moi sommes amis depuis le lycée, mais, une divergence d’opinions, et on se disputait comme des chiffonniers. Je sors très rarement de mes gonds, mais il m’arrive de croire qu’Ama est née pour me casser les pieds. Pour casser ceux du monde entier, même. On peut difficilement faire plus têtue, mais son soutien pendant mes trois années chaotiques du secondaire vaut toutes les engueulades qu’on a pu avoir et toutes celles que l’on aura.
— Bon, je te laisse, y a Lucie qui doit m’attendre.
Elle jette un coup d’œil à l’horloge accrochée au-dessus de la porte et confirme.
— Il est même plus que l’heure ! s’exclame-t-elle en m’abandonnant.
Je n’ai pas le temps de lui dire de saluer sa petite amie pour moi qu’elle a déjà filé. Une tornade, cette fille. C’est peut-être une version masculine d’elle qu’il me faudrait, une tempête de bonne humeur pour contraster avec ma morosité ambiante. D’habitude, le Bon-Air me sauve de mes accès de mélancolie, mais ma quête malheureuse d’un pâtissier me met le moral dans les chaussettes.
Lorsque je décide enfin de quitter ma réserve, je tombe nez à nez avec le gros con aux pénis en génoise. Je me rappelle alors pourquoi son faciès m’évoquait vaguement quelqu’un.
— Vous êtes cet homme à qui j’ai offert un café, une fois. Je ne vous avais pas reconnu, tout à l’heure. Trop de stress, je n’étais pas dans ma zone de confort. Vous n’êtes jamais revenu pour votre livre. Vous le voulez ? Je crois que personne ne l’a emprunté.
— Non. Je suis venu pour vous, en fait.
Je bloque un instant, avant de réagir.
— Ah, oui ! Pour l’offre d’emploi.
— Non, insiste mon client. Pour vous.
Il prend appui sur le comptoir et se penche vers moi.
— Je n’ai pas de plan cul pour ce soir, alors, je me demandais...
Ma petite voix intérieure déclenche l’alerte.
Ce n’est pas le moment de flirter, t’as toujours pas de remplaçant pâtissier !
— Remarquez, je ne suis peut-être pas à votre goût, enchaîne mon client.
— Si, si !
Je me rends compte de l’exclamation dans ma voix et de mon empressement. Soudain, je voudrais me terrer dans un trou de souris. Je suis seul, mais pas à ce point...
— Il se pourrait qu’en échange, je puisse me libérer pour vous dépanner ici.
Quoique...
— Au moins pendant les Fêtes, ajoute mon client.
Le sourire qu’il affiche me présente un homme sûr de sa personne. Il est vraiment persuadé que je vais coucher avec lui en échange d’un coup de main ?
Je joue les rois Christian, là. Dans les faits, oui, il est mon genre, et je ne suis pas contre un plan cul, tant qu’on ne me demande pas de faire plus ample connaissance sur l’oreiller. Ça, j’en suis incapable ; zone de confort oblige. En toute logique, je me verrais accepter, sauf que mon choix passerait pour de l’intérêt, et je refuse. Je ne veux pas être l’un de ces connards qui débauchent leurs employés. Peut-être que, si je lui explique que ma décision n’a aucun rapport avec son offre de me dépanner...
— Je peux y réfléchir ?
OK. D’accord. Bien, Christian. Très bien. Good game ! Tu vas le mettre dans ton lit en moins de deux avec des propos pareils. Christian, nouveau prince de la drague !
Tu vas la fermer, maudite voix ?
Je m’en veux d’avoir demandé à peser le pour et le contre. Je sais que je vais cogiter là-dessus pendant des jours ; ça va me miner le moral pour les cent ans à venir.
— Faut pas vous faire de mouron pour ça, lâche mon client. Ce n’est qu’une proposition en l’air.
— Ben voyons, je fais, pas crédule pour deux sous.
J’aurais dû lui proposer de le faire dans la remise dès la fermeture – histoire de ne pas l’emmener chez moi, mais, ça aussi, j’en suis incapable. Accepter son offre, d’accord, c’est dans mes cordes. J’en profite au pieu, salut, à demain pour le boulot. Ce plan me plaît. J’ouvre la bouche pour dire que j’ai changé d’avis, mais il me prend de court et file pour reprendre son poste.
— Pause déj' finie, je repasserai ce soir.
Il me gratifie de son plus beau sourire. Seul à seul, il ne fait pas l’ombre d’un doute que j’aurais cédé sur-le-champ. Il est vraiment intéressant à regarder. Si, en plus, il ne me joue pas des blagues pour le remplacement, c’est merveilleux. À un point près : j’aurai donné de mon cul pour l’obtenir. Soudain me vient une évidence : si je profitais des opportunités qui se présentent sans me poser trente-six mille questions ? Si j’adoptais le mantra d’Ama ?
OceanofPDF.com