Au fond du gouffre

George Ohnet · Chapitre 9 sur 13

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Au fond du gouffre

Troisième Partie ........................................................... 258

TROISIÈME PARTIE

 

 

I

 

Comme miss Jenny Hawkins rentrait vers dix heures du matin, les bras chargés de fleurs qu’elle venait d’acheter au marché de Covent-Garden, sa femme de chambre, en lui ou-vrant la porte de l’appartement, lui dit :

— Il y a au salon quelqu’un qui attend madame…

— Et qui donc ?

— Voici la carte que ce monsieur m’a priée de remettre dès que madame rentrerait.

Jenny Hawkins prit le carré de bristol et lut : Comte Jean de Sorège. Elle ne se donna pas le temps d’enlever son chapeau et son collet. Elle donna la brassée de fleurs à sa femme de chambre, ouvrit la porte du salon et entra. Assis près de la fenêtre, dans la petite pièce meublée massivement et sans grâce, à l’anglaise, Sorège regardait au dehors. Il se retourna vivement, et voyant la jeune femme s’avancer vers lui, fraîche, souriante et animée par sa sortie matinale :

— Votre triomphe d’hier soir, dit-il, ne vous a pas fati-guée, il me semble, puisque vous voilà levée tôt, et si alerte…

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Il lui tendait la main. Elle parut ne pas remarquer son mouvement, et, s’approchant d’une glace, elle se décoiffa, arrangea ses cheveux, tout en parlant :

— Vous étiez au théâtre ? La représentation a bien mar-ché… Rovelli a été très applaudi… Moi aussi du reste.

Elle revint à lui et s’assit sur une chaise basse, près de la cheminée.

— Oui, j’étais au théâtre, dit-il, et je n’étais pas seul, à vous couver des yeux. Il y avait dans la salle d’autres per-sonnes qui s’intéressaient également à vous…

— Votre fiancée, et l’excellent Julius Harvey, sans doute ? dit Jenny d’un ton ironique, et avec un vif regard.

— Oui, certes, miss Harvey et son père étaient des plus empressés à vous admirer, dit Sorège. Ils vous doivent leur tribut d’éloges, à titre de compatriote. Mais ce n’était pas à eux que je faisais allusion… C’était à deux de vos anciennes connaissances : Christian de Tragomer et le père Marenval.

Les traits de la chanteuse devinrent durs. Ses paupières abaissées devant ses beaux yeux gris mirent une ombre sur son visage, sa bouche se crispa. Elle dit :

— Ils sont nouvellement arrivés ?

— D’hier matin. Je venais vous avertir, pour que vous ne soyez pas surprise, si vous vous trouvez brusquement en leur présence.

Elle eut un geste lassé :

— Je croyais pouvoir compter sur une plus complète sé-curité. Toujours ce fardeau d’inquiétudes et de soucis, qui re-

 

– 259 – tombe sur moi, au moment où je croyais l’avoir rejeté défini-tivement !

— Il dépend de vous d’assurer, en effet, votre avenir contre toute recherche inquiétante, dit avec placidité Sorège. Vous n’avez qu’à bien tenir votre personnage. Ce que vous avez fait à San-Francisco, faites-le à Londres, et vous écarte-rez de vous le danger. Que pouvez-vous redouter de Tra-gomer, ici, où vous êtes connue de tous vos camarades, de votre directeur, du public, des Américains qui vous applau-dissent depuis deux ans, et qui tous affirmeraient, s’il en était besoin, que vous êtes bien miss Jenny Hawkins ? Il n’est qu’un seul être, au monde, qui ne se laisserait pas prendre à votre métamorphose et dont vous ne pourriez affronter, sans danger, la présence. Mais celui-là ne reparaîtra jamais. Nous l’avons enfermé, vivant, dans un caveau aussi sûr que celui où on l’aurait descendu mort. Soyez donc en repos. Seule-ment ayez de l’énergie, comme vous savez en avoir quand il le faut. Vous êtes une vraie femme, Léa, capable de toutes les générosités et de toutes les infamies. Je vous avais devi-née et c’est pour cela que je vous ai aimée passionnément.

— Non, Jean, si vous m’avez aimée, dit la chanteuse avec tristesse, c’est parce que j’aimais Jacques et que vous le haïssiez. Vous dites que vous me connaissez. Moi aussi je vous connais : et vous avez une âme atroce. Oh ! vous êtes habile et vous excellez à cacher vos véritables sentiments. J’ai été, pendant longtemps, votre dupe. Vous m’avez fait croire à votre dévouement et à votre tendresse. Mais j’ai fini par voir clair dans votre esprit, si ingénieusement fermé pourtant, et j’y ai reconnu la perfidie, la jalousie et la cruau-té. Certes, Jacques a été bien indigne, bien traître, bien lâche ! Mais que dire de vous, qui avez usé de son indignité, de sa traîtrise, de sa lâcheté, pour m’entraîner à le perdre ?

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Et qui sait, si vous ne vous êtes pas joué, une fois de plus, de ma crédulité, et si le malheureux n’était pas moins coupable que vous ne me l’avez prouvé ? Je me défie de vous, Sorège, maintenant, car je vous ai vu à l’œuvre et je sais de quoi vous êtes capable.

Les yeux que Sorège tenait baissés, suivant son habi-tude, se levèrent clairs et perçants sur la jeune femme, et l’expression de sournoise douceur qu’offrait son visage dis-parut brusquement. Il se dressa décidé, farouche, et tout à fait menaçant :

— Qu’est-ce que cela ? dit-il, d’une voix âpre. Des doutes ? Dieu me pardonne, peut-être des remords ? Perdez-vous la tête ? Oubliez-vous dans quelles conditions je suis in-tervenu pour vous tirer d’affaire, lorsque vous deveniez folle de terreur ? Ma chère, allez-vous être ingrate ? Ce serait une grande faiblesse et une notable imprudence. Nous ne pou-vons nous tirer d’embarras – car il ne s’agit que d’un embar-ras, ne l’oubliez point, et non d’un danger – qu’en restant fermement unis. Je ne vous abandonnerai pas, moi, songez à ne pas vous trahir. Par le diable, je vous croyais plus d’estomac ! Êtes-vous capable de lâcher pied, comme une Française, au lieu de tenir bon, en vraie Italienne ? On sait haïr, dans votre pays, pourtant, on sait se venger. On a du sang sous la peau. Avez-vous perdu le souvenir de ce que Jacques avait osé, et, aussi, de ce qu’avait fait l’autre ?

— Non ! je n’en ai pas perdu le souvenir. Si je n’avais pas eu, pour me soutenir, la mémoire de ce que j’ai souffert, je n’aurais pu vivre. Cependant j’ai passé de terribles nuits avec, sous les yeux, le tableau effrayant de la femme morte…

Elle avait baissé la voix et, cependant, Sorège jeta au-tour de lui un regard rapide, comme s’il voulait s’assurer que

– 261 – personne n’avait pu entendre. Il alla, d’une allure de chat, jusqu’à la porte, l’ouvrit silencieusement, regarda dans la pièce voisine, s’assura qu’elle était vide, et revint, du même pas souple et comme feutré, vers la jeune femme.

— Il s’agit de ne pas être bête, dit-il avec douceur. Voyons, ma petite Léa, tu ne vas pas te mettre l’âme à l’en-vers. Je suis là, pour te défendre s’il y a lieu. Et si Tragomer te tourmente, je me charge de le mettre à la raison. Viens près de moi, ne pense plus qu’à ton succès et fais-moi bonne mine. Nous ne nous voyons pas si souvent… Et tu sais com-bien je t’aime…

Il lui prenait la main et, l’approchant de ses lèvres, il baisait sensuellement son poignet souple et son bras frais. Elle l’écarta avec rudesse :

— Oh ! pas d’hypocrisie ! Oubliez-vous que vous vous mariez, dans quelques semaines ?

Il se mit à rire :

— Qu’est-ce que ça prouve ? Vas-tu prétendre, parce que je me marie avec cette planche à bank-notes qui s’appelle miss Harvey, que je ne t’aime pas ? Mais je fais une affaire, mignonne, tu ne peux l’ignorer. Et quand je serai ma-rié et très riche, tu oublieras facilement le mariage, en parta-geant la richesse.

Jenny Hawkins resta un moment silencieuse, puis d’un air grave et résolu :

— Écoutez, Sorège, l’heure est venue de nous expliquer franchement. Nous savons trop ce que nous sommes, l’un et l’autre, pour essayer de nous tromper sans utilité. Vous m’avez aimée, c’est vrai, mais de quel triste et honteux

 

– 262 – amour ! J’ai subi votre volonté et je me suis donnée à vous, parce que vous me teniez dans un danger de mort. Vous avez été féroce. Rappelez-vous la première nuit, passée à Bou-logne, quand je me sauvais en Angleterre sous le nom de Jeanne Baud. Vous m’avez menacée, terrifiée, et si jamais homme abusa d’une femme, c’est vous ce soir-là ! Si un viol peut être exécuté, intellectuellement, vous avez commis ce crime. Vous m’avez forcée à vous subir, en me criant : « moi dans ton lit, tout de suite, ou toi en prison, tout à l’heure ! » Si je ne vous avais pas cédé, vous auriez été capable, dans votre fureur, d’aller me dénoncer, avant que j’aie pu prendre le bateau. Est-ce vrai ? Et c’est grinçant des dents de fureur, le visage inondé de larmes d’angoisse, révoltée de dégoût et de haine que je me suis livrée. Et vous, monstre, vous parais-siez transporté par mes frémissements d’épouvante et de co-lère. Plus je vous repoussais, de toute la révolte de ma chair, plus vous étiez affolé de passion. On eût dit que c’était ma résistance que vous aimiez, et que vous jouissiez plus de cette victoire que de votre amour.

Il répondit, impassible et les yeux clos, avec un froid sourire :

— Il y a du vrai, mais tu exagères. Je ne suis pas un amant banal, mais je ne suis pas sadique, que diable ! Et il ne m’est pas indispensable d’entendre des cris de douleur sortir d’une belle bouche, pour avoir du plaisir à la baiser. Seule-ment, je me permettrai, ma petite Léa, de te faire remarquer combien tu manques de finesse dans le raisonnement, lors-que après m’avoir manifesté ton intention de me refuser toute bonté, tu me montres que tu as compris tout ce dont je suis capable d’énergie diabolique. Voyons, ma petite, coor-donne un peu tes idées. Si je suis un gaillard aussi redoutable que tu viens de me le dire, tu as vraiment bien tort de me

– 263 – braver, car alors tu dois être sûre d’avance que je te con-traindrai, ou que je te briserai…

Ils se regardèrent, cette fois, hardiment, tous les deux, comme des adversaires qui mesurent leurs forces. Mais Léa baissa les yeux la première, et soit calcul, soit soumission vé-ritable, elle dit :

— Ne me menacez pas. Vous savez que c’est ce que je supporte le moins facilement. C’est votre brutalité première qui m’a toujours animée contre vous. Je ne méconnais pas les services que vous m’avez rendus, mais ne me les rappelez pas si durement. Vous prendriez à tâche de me pousser à la résistance que vous n’agiriez pas autrement, à moins que ce ne soit un retour de votre férocité ancienne qui vous entraîne à me caresser, comme font les tigres, avec les griffes…

Elle souriait maintenant, mais le sourire tremblait sur ses lèvres. Et si Sorège avait relevé ses paupières baissées, il eût été mécontent du regard de sa maîtresse. Mais peut-être le voyait-il tout de même, car il avait d’étranges facultés. Il dit :

— Très bien ! ma chère, vous vous calmez. C’est fort sage. Je suis venu ce matin, pour vous parler seulement des rencontres que vous êtes exposée à faire. Ce soir, je vous rendrai visite, pour autre chose. Cette Tavistock-Street est fort bien choisie, on y est près du centre, et cependant à l’écart. Je reconnais là votre tact habituel. La maison est tranquille, vous êtes à souhait ici.

Il se levait et prenait son chapeau, comme un visiteur prêt à se retirer. Mais avec lui, c’était toujours le dernier moment, qui était le plus important, et la dernière phrase, qui avait le plus de valeur :

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— Ah ! j’oubliais de vous dire pourquoi j’étais, surtout, venu vous voir… Master Julius Harvey a quelques amis à dî-ner, après-demain. Il voudrait obtenir que vous vinssiez chanter, dans la soirée…

Jenny Hawkins pâlit et d’une voix tremblante :

— Quels amis reçoit-il ? Quel piège me tendez-vous ? Quelle atroce épreuve allez-vous me faire encore subir ?

Il dit tranquillement :

— La décisive épreuve. Après celle-là vous serez maî-tresse de votre destinée, vous n’aurez plus rien à craindre. Vous pourrez même vous passer de moi, si cela vous plaît. Car vous aurez prouvé, à Tragomer et à Marenval, que vous êtes Jenny Hawkins, et ne serez jamais, pour eux, que Jenny Hawkins. N’est-ce pas la peine de risquer le coup ? Soyez ferme, je vous montrerai que je suis vraiment l’homme que je vous ai laissé entrevoir. Viendrez-vous ? Il faut que je rende réponse à mon beau-père, et surtout à ma fiancée, qui brûle de vous connaître. Elle prétend, dans son enthousiasme à la française, que vous êtes « épatante ! Épatez-la, plus qu’elle ne l’espère, ma belle, ce sera justice !

Il riait. Elle fut stupéfaite de son audace. Mais elle y pui-sa de la confiance :

— Soit, je viendrai.

— À merveille. Je vais, de ce pas, commander le brace-let que master Harvey vous offrira. On est talon rouge, quoique cow-boy, et on se fend de cinq cents livres, pour mettre des perles au bras de miss Jenny Hawkins, qui chan-tera trois morceaux, devant quarante personnes. À ce soir, ma chère.

 

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Il l’attira à lui, posa sur son front un baiser fraternel, et, silencieusement, sortit de son pas glissant. Derrière lui la chanteuse détendit les lignes de son visage et se laissa tom-ber dans un fauteuil, accablée et morne.

— Quel supplice ! N’ai-je pas trop payé mon salut, au prix d’un pareil esclavage !

Elle posa son menton dans sa main et se prit à rêver douloureusement. En venant annoncer que le déjeuner était servi, sa femme de chambre la trouva à la même place, le re-gard fixe, et la lèvre crispée, repassant dans sa pensée ses tristes souvenirs.

À la même heure, près du pont de Londres, deux dames en deuil, voilées soigneusement, descendirent d’un hansom, et, non sans inquiétude, jetèrent autour d’elles un regard. Une activité bruyante emplissait le quai de la Tamise de tra-vailleurs occupés à décharger les steamers qui se pressaient le long du port. Le fleuve roulait ses flots jaunes, entre les carènes noires des navires, et, sur le pont de Londres, c’était un défilé incessant de voitures et d’omnibus. Du haut de la berge, la Tour se dressait noire et mystérieuse, et l’entrée des Docks Sainte-Catherine s’ouvrait avec ses amoncelle-ments de marchandises. Amarré près du quai, un yacht, nain au milieu des géants qui l’entouraient, élevait son pavillon tricolore, parmi les jacks bleus d’Angleterre. La plus âgée des deux dames montra, du geste, à sa compagne le petit bateau coquet et fin :

— Voici le Magic… Descendons sur le quai…

Par un escalier de pierre, elles gagnèrent la berge, et se dirigèrent, au travers des travailleurs, des courtiers, des ma-telots et des mendiants, vers la passerelle qui reliait le yacht

 

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à la terre. Comme elles en approchaient, un grand jeune homme brun parut à la coupée, et s’avança vers elles :

— Voici monsieur de Tragomer, dit la plus jeune des deux dames, en relevant son voile avec une hâte de mieux voir.

Le visage de Mlle de Fréneuse apparut dégagé de l’étoffe qui le masquait, et entraînant sa mère qui tremblait d’émotion, elle l’aida à gravir les planches qui montaient vers le pont.

— Soyez les bienvenues, mesdames, dit Christian en se découvrant, votre arrivée est passionnément attendue ici…

Marie leva les yeux sur Christian, comme pour s’assurer que ces paroles ne signifiaient pas plus qu’elles ne disaient. Elle vit la belle figure du jeune homme hâlée par le vent de la mer, brunie par le soleil des tropiques, elle la vit aussi ra-dieuse et triomphante.

— Il est là ? demanda-t-elle.

— Dans le salon.

Elle était devant l’escalier. Elle lui tendit la main. Il n’aurait pu dire si c’était pour qu’il la serrât, ou pour qu’il l’aidât à descendre. Mais, pour la première fois, depuis bien longtemps. Christian eut le bonheur de sentir, se donnant à lui, cette main qui l’avait si durement repoussé.

— me Venez, ma mère, dit la jeune fille en précédant M de Fréneuse.

Elles entrèrent dans la demi-obscurité du pont. Une porte s’ouvrit, un cri étouffé retentit, et, en face d’elles, tel qu’elles l’avaient connu quand il était heureux, beau, jeune et

– 267 – souriant, elles virent Jacques qui leur tendait les bras. Mme de Fréneuse, pâle ainsi que pour mourir, demeura un instant immobile, dévorant du regard ce fils qu’elle avait cru ne jamais revoir, puis, avec des sanglots, elle cacha son vi-sage dans ses mains, comme si elle craignait que cette vision délicieuse s’évanouit. Elle se sentit portée, plutôt que con-duite vers un fauteuil, et, quand elle rouvrit les yeux, elle trouva son fils à genoux, qui la regardait en pleurant.

— Oh ! mon cher enfant, c’est bien toi ! balbutia la pauvre femme. Est-ce possible que ce soit toi ? Dieu a fait pour nous un miracle.

— Oui, ma mère, dit Jacques gravement, mais ce sont ces amis fidèles qui l’ont exécuté. Nous leur devons beau-coup. Car ce n’est pas seulement ma vie qu’ils auront sauvé, mais l’honneur de notre nom.

— Comment nous acquitter jamais ?

— Oh ! il ne faut pas en parler si vite. La reconnaissance est douce, quand elle s’adresse à des cœurs exquis. Et vou-loir s’acquitter c’est se priver d’une grande jouissance. Mais rassurez-vous, notre dette, au moins vis-à-vis de l’un de nos sauveurs, est de celles qui se peuvent payer aisément…

Mlle de Fréneuse rougit à ces paroles de son frère, pour-tant elle ne détourna pas son regard et Tragomer eut cette joie de voir sur ses lèvres glisser un sourire. Mais elle revint à Jacques qu’elle semblait ne pouvoir se rassasier de regar-der, de toucher, d’embrasser. Marenval adossé à la boiserie assistait, sans essayer de contenir son attendrissement, à cette scène émouvante. Il avait, depuis deux mois, aspiré à ce moment, où il mettrait le fils dans les bras de la mère. Il s’en promettait des jouissances délicieuses. Il avait dit sou-

 

– 268 – vent à Tragomer : ce sera une scène extraordinaire ! Il dut avouer, depuis, qu’il avait été remué plus qu’il ne s’y était at-tendu et qu’il avait, lui Marenval, un dur à cuire de la vie pa-risienne, blasé et sceptique, pleuré comme une vieille bête. Il se pencha sur Christian et lui glissa dans l’oreille :

— Laissons-les ensemble. Nous reviendrons tout à l’heure. Et puis j’ai les yeux qui me cuisent, je ne serais pas fâché de prendre l’air.

Ils sortirent, sans même que les deux femmes, dans leur ravissement égoïste, s’aperçussent de leur absence. Elles étaient trop occupées à s’indemniser de toutes les tendresses dont elles avaient été privées depuis deux années.

— Et tu es sûr, cher enfant, que tu ne cours ici aucun danger ?

— Non, ma mère, à la condition de ne pas me montrer. Si mes ennemis soupçonnaient ma présence, ils pourraient me dénoncer. Mais cette situation ne se prolongera pas. Et, dans quelques jours, nous n’aurons plus de précautions à prendre pour nous voir.

— Comme tu es maigre et pâle !

— Oh ! j’ai beaucoup changé à mon avantage, depuis deux mois… J’ai des cheveux maintenant et des moustaches, et je ne suis pas trop dissemblable à moi-même. Si vous m’aviez vu, quand je me suis évadé, je vous aurais fait pi-tié…

— Tu as bien souffert ?

— Oui, ma mère, mais utilement souffert. Enfermé dans cette tombe, avec la quasi-certitude de n’en jamais sortir, je

 

– 269 – me suis replié sur moi-même, j’ai examiné ma vie passée et je l’ai jugée avec sévérité. J’ai été amené à penser que je payais, durement peut-être, mais justement, les fautes que j’avais commises. Une dernière faveur de la destinée avait placé près de moi un prêtre excellent, l’aumônier du péni-tencier, qui s’était intéressé à mon malheur, en me voyant si différent de mes compagnons d’expiation. Il s’attacha à me ramener au bien. J’étais révolté et furieux, il me rendit doux et résigné. Il réveilla dans mon âme les croyances de mon enfance innocente, il me montra le ciel comme le suprême recours, et la prière comme l’unique consolation. Pendant de longues journées, les bras occupés seulement par un travail grossier et rebutant, pendant d’interminables nuits brûlantes et fiévreuses, si je n’avais pas eu l’idée de Dieu pour adoucir mon esprit, je serais devenu fou ou je me serais tué. J’en avais pris la résolution, dès mon arrivée. Je venais de passer soixante-cinq jours, enfermé dans une cage, avec le rebut du genre humain, n’entendant que des paroles infâmes, des chants obscènes et des projets de vengeance, vivant sous la bouche d’un canon chargé à mitraille. L’existence me parut impossible à supporter, et je me promis d’y échapper par la mort.

— me Malheureux enfant ! gémit M de Fréneuse, en po-sant ses mains tremblantes sur la tête de son fils. Un sui-cide…

— Oh ! non, ma mère, c’était bien inutile. J’avais été pris en haine, dès le premier jour, par mes compagnons. Ils me traitaient de monsieur, d’aristo, de fils de famille. Car, il y a une hiérarchie, même dans ce triste et abject monde, et ce sont les plus souillés, les plus infâmes qui sont les plus res-pectés. Ils avaient, me voyant si peu pareil à eux, la convic-tion que j’étais un espion, un mouchard, un mouton, comme

– 270 – ils disent dans leur argot, et, un jour que le surveillant s’était absenté pendant quelques instants du chantier où nous pei-nions sous le soleil, ils se jetèrent à cinq sur moi. Leur projet était simple. Nous tirions sur la route, pour aplatir les pierres dont elle était rechargée, un lourd cylindre de fonte. Ils avaient décidé de me coucher devant et de faire passer cette masse sur moi. Leur crime devenait un simple accident. Le pied m’avait manqué. Le rouleau, tiré par la corvée, ne pou-vait s’arrêter brusquement, et j’étais écrasé…

— Les monstres !

— Oui, ma mère. C’est aussi ce que je pensai, en me voyant saisi, terrassé, étendu sur le sol et en les entendant s’encourager, avec des rires affreux, à tirer ce pesant rouleau pour me broyer… Je n’avais qu’à les laisser agir, j’étais, sui-vant mes vœux, exaucé, délivré de la vie… Mais une révolte contre l’acte atroce de ces hommes, je ne sais quel instinct de conservation me souleva en un instant et, au lieu de subir mon dernier supplice, je me défendis énergiquement. J’étais encore vigoureux, malgré les privations endurées, et, d’un élan, je renversai deux des assaillants. Les autres se jetèrent, de nouveau, sur moi, étonnés de ma résistance. D’un coup de ma chaîne j’en assommai un… À leurs cris, au bruit de la lutte, le surveillant revenait. D’un regard, il se rendit compte de ce qui s’était passé et mit le revolver à la main… Tout rentra dans l’ordre. Mais, le lendemain, le directeur prévenu me retira du milieu effroyable où je vivais, et me plaça dans les bureaux du pénitencier… Là j’eus, sinon plus de liberté, au moins le droit de souffrir seul, de pleurer sans exciter la risée et de prier sans être insulté. C’est alors que mes idées changèrent peu à peu, et que, dans le grand silence de ma vie cloîtrée, je devins un autre homme. Tout ce que j’avais aimé et recherché passionnément : le plaisir, le luxe, toutes

– 271 – les vanités humaines, m’apparurent comme des misères. Je pensai, moi qui n’avais jamais cherché qu’à m’étourdir. Et toute l’inutilité pernicieuse de l’existence que j’avais menée me fut démontrée. Il y avait autre chose à faire, sur la terre, qu’à poursuivre la joie. D’autres hommes souffraient, man-quaient du nécessaire, passaient leurs jours à peiner pour un maigre salaire, et leurs ateliers, leurs chantiers, leurs mines, étaient aussi des bagnes. Ceux-là, cependant, n’avaient pas mérité d’être malheureux. Avec un peu de cet argent, que je prodiguais si follement autrefois, il devait être facile de dimi-nuer leur misère, d’alléger leur fardeau, de leur donner du bonheur. Je résolus, si je sortais jamais de ma prison, de me consacrer aux humbles, aux déshérités, en souvenir de ce que j’avais souffert moi-même. Je fis part de mes pensées à un prêtre admirable, qui s’était enfermé volontairement au milieu des criminels, pour les moraliser et les sauver. Il m’encouragea, s’attacha à moi, et se convainquit de mon in-nocence. Ce fut, ma chère mère, un grand soulagement pour moi, quand j’entendis, pour la première fois, tomber d’une bouche humaine ces paroles : « Je crois que vous n’êtes pas coupable. » C’était le représentant de Dieu sur la terre qui me relevait ainsi à mes propres yeux. J’en fus pénétré de re-connaissance. Et ce Dieu, au nom de qui l’œuvre de pitié, de douceur et de confiance, s’accomplissait, je fis serment de me donner à lui.

— Quoi ! Jacques, tu veux…

— Me faire prêtre, oui, ma mère. Et, en même temps qu’un acte de repentir, ce sera un acte de sagesse. Ne vous y trompez pas. Dans ce monde, même quand j’aurai fait triom-pher la vérité et prouvé mon innocence, je ne serai pas moins marqué d’une note infamante. On ne se lave jamais complètement d’une souillure comme celle qui m’a été infli-

– 272 – gée. Les visages de mes amis se feront froids, malgré tout, à mon aspect, les mains se tendront avec réticence. La tare subsistera toujours et quand même. J’aurai à souffrir de constater, à chaque instant, que, si je suis accueilli, c’est par tolérance et que la sympathie est obligée de se forcer pour aller à moi. Il sera donc plus digne de me retirer d’une socié-té, qui ne me serait ouverte que par charité. Et la retraite, que mes convictions m’imposent, ma fierté me l’aurait con-seillée. Je resterai près de vous, pour vous faire oublier les chagrins que je vous ai causés, et ma vie s’écoulera à vous payer ma dette de tendresse. Vous retrouverez vraiment votre fils, et qui sait si, dans un temps, comparant ce que je serai à ce que vous m’aurez vu être, vous ne serez pas ame-née à penser que ce fut pour me mieux sauver que la provi-dence sembla vouloir me perdre.

— Oh ! non ! cher enfant ! Jamais, quelque douceur qu’il y ait pour moi dans tes promesses, je ne pourrai me rappeler sans frémir l’horrible cauchemar de ces dernières années. Vois mon visage flétri, mes cheveux tout blancs, et le trem-blement de mes mains. J’ai vieilli de vingt ans, en vingt-quatre mois, et j’ai l’air d’une septuagénaire. J’avais donc commis de grands péchés, moi aussi, pour avoir été si dure-ment frappée ? Car le châtiment, que tu acceptes, a été éten-du à ta sœur, à ta mère, et cela ce n’était pas juste !

Le visage de Jacques se crispa et ses regards devinrent tristes.

— Oui, et voilà ce qui me rendra sévère pour ceux qui m’ont poursuivi de leur haine. C’est que des innocents ont été atteints par eux, en même temps que le coupable. Je m’égarais, ma mère, à l’instant, quand je vous parlais de mi-séricorde, de douceur et de charité. L’heure n’est pas encore

 

– 273 – venue, pour moi, d’être indulgent et secourable. J’ai d’abord à condamner et à punir…

— Es-tu sûr d’y réussir ?

— Les coupables ne peuvent m’échapper. Ils sont dans mes mains. Il me suffira de paraître pour les confondre. Leur seule sécurité est faite de la certitude où ils sont que je ne reviendrai jamais. Mais si je connais leurs crimes, j’ignore les raisons qu’ils ont eues de les commettre. Et c’est en cela sur-tout que résidera ma justification. Il faut que je prouve, ma mère, non seulement que j’ai été condamné injustement, mais quel fut le coupable, et pourquoi il le fut. C’est l’œuvre à laquelle je consacrerai mes dernières énergies d’homme. Après, je ne veux plus être qu’indulgence et mansuétude.

— me Ainsi, dit M de Fréneuse, cette malheureuse femme, pour qui tu avais fait tant de folies et qu’on t’a accusé d’avoir tuée, est vivante…

— Elle est vivante, et elle est en cette ville. Hier soir, elle chantait à Covent-Garden, et avec nos amis j’ai assisté à la représentation. Dans une loge obscure, grimé comme un ac-teur, afin que nul ne pût me reconnaître, j’ai passé la soirée en présence de Léa Pérelli. Tragomer ne s’était pas trompé. C’est bien elle… Mais la trace de ses remords est visible sur son visage. En dépit de sa beauté, toujours éclatante, elle souffre, j’en suis sûr. Je ne sais quel vertige l’a emportée, au moment où elle a commis l’action atroce dont j’ai été rendu responsable. Mais je ne doute pas qu’elle ne la déplore. Et qui sait, peut-être est-elle disposée à la réparer ? Je saurai tout cela, avant peu, car il faut que je tente auprès d’elle une démarche décisive. De l’entretien que j’aurai avec elle dé-pendra le succès de notre entreprise.

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— Aucune influence autre que la tienne ne saurait-elle avoir de prise sur cette femme, dit M lle de Fréneuse . Ne se-rait-elle pas accessible à la pitié ? Si j’allais la trouver, pour la supplier…

— Non. C’est impossible. Ce serait lui donner l’éveil sans risquer d’obtenir un résultat. Je comprends bien, petite sœur, que tu crains pour moi et que tu voudrais m’empêcher de m’exposer. Tu penses qu’affolée à ma vue, Léa est ca-pable d’appeler, de faire du scandale et de provoquer mon arrestation. Ne crains rien de tout cela. C’est une femme trop forte pour recourir à des moyens si vulgaires. Entre elle et moi, le débat sera tout moral. Je ne redoute aucune traîtrise, aucun coup de force. Oh ! je serais moins rassuré si j’avais affaire à mon excellent ami Sorège…

— Ah ! le misérable !

— Oui, le misérable ! Celui-là mérite toute haine et tout mépris. Mais, patience ! Attendons de savoir exactement quel rôle il a joué dans le drame, et il sera puni, je vous en réponds, de tout ce qu’il nous a fait souffrir.

La physionomie de Jacques changea et se fit souriante, il s’assit entre sa mère et sa sœur, avec un air de soulagement heureux.

— Mais assez parlé de ces atrocités et de ceux qui les ont commises, purifions notre pensée et adoucissons nos cœurs. Dites-moi ce que vous faites, racontez-moi comment vous êtes installées à Londres. Je ne veux pas que vous vi-viez tristes et recluses, à présent. Plus de robes noires et de voiles sombres. Voilà une petite fille, qui a la gravité d’une aïeule. Est-ce que son esprit ne s’ouvrira plus jamais qu’aux sujets austères, et son cœur est-il insensible pour toujours ?

 

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Et comme Marie rougissait et détournait les yeux :

— Tragomer m’a fait sa confession, poursuivit Jacques. Je sais quelle a été sa faiblesse. Je sais aussi quelle a été ta sévérité. Mais il a réparé un instant d’abandon, par des mois de persévérance. Si je suis entre vous deux, mes chéries, c’est à lui que je le dois. Il ne faut pas l’oublier. Vous ne sau-rez jamais, car moi-même je l’ignore, tout ce qu’il a fait d’intelligent et de courageux pour arriver à me délivrer. Je vous dirai le peu que je sais, et cela suffira à vous remplir d’admiration et de reconnaissance pour mes deux sauveurs : Marenval et Christian. Marenval, je crois bien qu’il trouvera sa récompense dans sa satisfaction même. Il s’est conduit comme un héros. Il s’en rend compte, et cette pensée suffit à son bonheur. Mais Christian ? Comment le paierons-nous de ses peines, si ma sœur ne se charge pas de notre dette ?

Mlle de Fréneuse leva les yeux sur son frère, et avec un admirable sourire :

— Je savais que je pourrais le récompenser de ce qu’il allait risquer pour nous. Il savait aussi que je lui tiendrais compte de sa fidélité. Je ne lui fais cependant pas l’injure de penser qu’il ait agi uniquement pour me satisfaire. Je crois qu’il entrait autant d’amitié que d’amour dans son dévoue-ment… Mais, sois tranquille, je ferai honneur à l’échéance…

— Est-ce que je peux l’appeler ? Il serait juste de lui adresser quelques paroles d’encouragement…

Mlle de Fréneuse acquiesça d’un signe de tête. Jacques pressa le bouton d’une sonnette électrique. Ce ne fut pas le stewart qui entra, ce furent les patrons du yacht, Marenval et Tragomer. Debout dans le salon, sous le jour cru des hublots cerclés de cuivre, Mlle de Fréneuse, un peu pâle, regardait

 

– 276 – venir Christian. L’avait-elle aimé, avant de le repousser si durement ? Cette fière et grave fille n’était pas de celles qui disent légèrement les secrets de leur cœur. En ce moment, elle le regardait fixement, et devant elle, ce rude Tragomer, avec sa carrure de géant, ses bras d’hercule, tremblait d’émotion.

— Je voulais justement vous parler, monsieur de Tra-gomer, dit avec un accent ferme et net Mlle de Fréneuse. Il y a six mois, quand vous êtes parti, vous m’avez tendu la main et j’y ai placé la mienne. C’était, de votre part, me demander d’oublier mes griefs, et, de la mienne, c’était y consentir. Peut-être n’était-ce pas tout ce que vous souhaitiez, mais c’était tout ce que je pouvais alors vous accorder. Vous avez, depuis, acquis de grands droits à notre gratitude. Mon frère prétend que moi seule je puis vous remercier comme il con-vient, de l’affectueux dévouement que vous lui avez témoi-gné. Je ne suis pas de celles qui se montrent ingrates. Je suis pénétrée de reconnaissance pour vous, et s’il m’est possible de vous en donner une preuve, parlez, je suis prête à vous accorder ce que vous désirez.

Les yeux de Tragomer devinrent troubles, ses lèvres tremblèrent. Il voulut parler, il ne put pas. Et, comme il res-tait immobile et muet, la poitrine soulevée par une émotion inexprimable, Mlle de Fréneuse, de nouveau, lui tendit ses doigts frêles, et doucement :

— Cette main que vous m’avez demandé de vous tendre, à votre départ, maintenant que vous voilà de retour, voulez-vous que je vous la donne ?

Tragomer la prit, la pressa, et, la portant à ses lèvres, courbé comme devant une idole, il dit :

 

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— Oui. Pour toujours.

— Gardez-la donc. Mais souvenez-vous qu’elle ne pour-ra vous appartenir que quand le nom de celle qui vous l’ac-corde sera lavé de toute tache. Je serai votre femme, Chris-tian, mais seulement quand vous pourrez m’épouser avec l’approbation de tous.

— Soyez tranquille, Marie, et vous aussi, madame, ce moment ne se fera pas attendre.

Ils étaient heureux. Marenval exultait. Toute cette joie, il s’en faisait honneur. Les instants passaient rapides et le jour tombait, déjà, quand Mme de Fréneuse et sa fille se décidè-rent à quitter Jacques. En descendant du yacht, elles se croi-sèrent avec un homme de visage distingué, qu’à sa tournure il était facile de reconnaître pour un Français. Il s’arrêta pour les laisser passer, salua et s’engagea sur la passerelle du na-vire. Sans doute il était attendu, car Marenval, qui se prome-nait sur le pont, vint avec empressement au-devant de lui et, lui donnant une vigoureuse poignée de main, l’entraîna en disant :

— Venez par ici, mon cher avocat général.

— Chut ! fit le visiteur en souriant, pas de qualité ni de nom, mon cher ami, si vous voulez bien.

Et, suivant son guide, il descendit. C’était Pierre de Ve-sin. Sans doute il ne venait pas pour la première fois à bord du Magic, car il suivit sans se tromper le chemin qui, par les cloisons étanches, conduisait à l’arrière. Là, dans un petit fumoir qui avoisinait la salle à manger, il trouva Tragomer et Jacques. Il leur serra la main, et s’asseyant :

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— Je viens de rencontrer votre mère et votre sœur, dit-il. Elles paraissaient ravies. Les pauvres femmes ! Il était grand temps que leur horizon s’éclairât. Mais les affaires sont en bonne voie et je vous apporte des nouvelles qui vous sa-tisferont. Le commissaire spécial chargé de surveiller les faits et gestes de Jenny Hawkins est arrivé. Il s’est mis en rapport avec M. Melville, le chef de la Sûreté anglaise, un homme de premier mérite, qui va prendre en main la direction des opé-rations. La demande de poursuites contre Jenny Hawkins n’a pas marché toute seule… Si nous considérons la chanteuse comme Américaine, il est extrêmement difficile de l’arrêter en Angleterre, à raison d’un crime commis en France, et pour lequel une condamnation a déjà été prononcée. Si nous lui rendons son nom véritable de Léa Pérelli, elle devient Ita-lienne et c’est une complication nouvelle. Si elle était en France, la chose serait simple : un mandat d’amener, et tout serait dit. Ici, dans cette diable d’Angleterre, tout est malai-sé… Il n’y a pas de pays où la liberté ait plus de garanties… Cela va jusqu’à la licence. C’est la terre promise des scélé-rats.

— Eh bien ! que va donc faire votre commissaire spé-cial ? demanda Tragomer.

— Surveiller étroitement Sorège et la chanteuse, se tenir prêt à intervenir, s’il y a lieu. En tout cas, nous renseigner minutieusement sur ce que vos adversaires feront. Moi, je suis en vacances, je n’agis, en la circonstance, que comme un simple particulier, votre ami, rien de plus. J’ai laissé mon titre et mes fonctions à Paris. Le Garde des sceaux, que j’ai été voir avec le procureur général, s’intéresse prodigieuse-ment aux suites de l’affaire. C’est un libéral très ardent, qui verrait une gloire pour lui, si la réparation d’une grande in-justice avait lieu sous son ministère. On nous a tannés par

– 279 – trop, depuis longtemps, avec les révisions compromettantes, pour que nous ne soyons pas ravis d’en tenter une avanta-geuse. Le monde entier verrait ainsi, que nous avons l’amour pur de la vérité et de la justice. Voilà ce que notre chef a dit, ou à peu près, et immédiatement il s’est mis d’accord avec la Sûreté pour que tout soit conduit rapidement et silencieuse-ment.

— Mais qu’a-t-il dit de notre opération à Nouméa, le mi-nistre ? demanda Marenval, en se frottant les mains.

— Ça, mon cher ami, c’est ce qu’on appelle un cas ré-servé. Il n’en a pas été question. Le rapport sur l’évasion est arrivé à Paris. Mais il est impossible d’y rien relever contre vous. Les précautions prises par Tragomer pour déguiser son identité ont trompé l’Administration. C’est, suivant le gou-verneur, un navire anglais qui a fait le coup et qui a gagné l’Australie à toute vapeur. Si vous ne vous vantez pas de votre rapt, vous êtes couverts contre toute responsabilité. Une fois les preuves de l’innocence de M. de Fréneuse dans nos mains, il suffira à celui-ci de se constituer prisonnier pour que les choses suivent leur cours régulier. Mais ces preuves, voilà le point capital, il les faut matérielles. Et tout dépend de leur production. Si vous n’obtenez pas l’aveu du vrai coupable, la situation pour M. de Fréneuse devient très grave, et il ne lui reste plus qu’à gagner l’Amérique du Sud, pour y vivre à l’abri des poursuites. En vérité, je n’ai jamais vu d’affaire aussi difficile et aussi périlleuse. Tout est irrégu-larité, de quelque côté que l’on se tourne, les règlements et les lois sont outrageusement violés. Cependant, je constate qu’il est impossible d’en sortir autrement.

— Depuis que vous êtes arrivé à Londres, dit Tragomer, avez-vous rencontré Sorège ?

 

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— J’ai dîné, hier, avec lui chez Julius Harvey. On a parlé de vous et il a été d’une impudence magnifique : il a fait votre éloge.

— Patience, il ne le fera pas toujours. Celui-là, je me le suis réservé. Il a un compte à régler avec moi, pour toutes ses perfidies. Je veux lui dire, une bonne fois, ce que je pense de son caractère. À moins qu’il ne se trouve si compromis, en compagnie de miss Jenny Hawkins, qu’il n’y ait plus qu’à le laisser se débrouiller avec votre commissaire.

Pierre de Vesin hocha la tête :

— Ah ! c’est un gaillard trop fort pour que vous puissiez le réduire si facilement. Il a une partie si belle engagée, qu’il se défendra avec fureur. Songez qu’il s’agit pour lui « d’être ou de ne pas être », comme dit si bien Sir Henry Irving. S’il triomphe, il a les millions de Julius Harvey, sans compter le bonheur de nous avoir roulés tous, dans le grand style. S’il échoue… Ah ! mes amis, c’est là qu’il sera dangereux. Le tigre acculé, sur d’être perdu, voudra faire quelques vic-times… Prenez garde, à ce moment-là !

— J’ai tué des tigres, dit tranquillement Tragomer. Ça se boule comme un lapin. Vous faites tort à Sorège, il est infi-niment plus redoutable.

Jacques avait assisté à toute cette discussion sans pro-noncer une parole, il paraissait absorbé par ses réflexions. On eût pu croire qu’il n’entendait pas. Cependant il parut écouter, avec intérêt, les dernières paroles de Christian et, posant doucement sa main sur le bras de son ami :

— Nul n’a le droit de disposer de Sorège, sans mon con-sentement. Il n’appartient à personne qu’à moi. Je ne l’abandonnerai même pas à la justice. J’aurai cette suprême

– 281 – pitié, qu’il n’a pas eue, de le soustraire à la honte. Si son in-famie a été telle que Tragomer la soupçonne, je me réserve le droit de le juger et de le punir.

Tragomer baissa la tête en signe de consentement :

— C’est bien ! C’est juste, je n’ai rien à contester.

— Quant à Léa Pérelli, continua Jacques, vous n’aurez pas longtemps à attendre, avant de savoir à quoi vous en te-nir sur son compte. Et demain même vous serez fixés.

Vesin et Marenval s’étaient levés.

— Vous venez dîner avec moi ? dit le magistrat à son pa-rent.

— Oui, je passe un habit et je vous suis. Nous laisserons ces deux jeunes gens en tête à tête.

— Où allez-vous ? demanda Tragomer.

— Au Savoy. C’est là qu’on mange le mieux.

— Et le plus cher !

— Vous ne dînerez pas mieux qu’à bord.

— C’est possible, dit l’avocat général en riant. Mais n’oubliez pas que, moralement, les juges ne doivent pas se trouver à la même table que les jugés.

— À huitaine alors, comme on dit au Palais, répliqua Marenval.

— Et en attendant, à demain, chez Julius Harvey.

 

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