Au fond du gouffre

George Ohnet · Chapitre 2 sur 13

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Au fond du gouffre

II ............................................................................................... 3

— Voilà qu’il est une heure du matin. Assez causé, pour une première fois. Notre pacte d’alliance est conclu ?

— Parole donnée. S’il y a de la dépense à faire, cela me regarde. Et s’il y a du danger…

— Je m’en charge, dit Tragomer.

— Doucement ! protesta Marenval. Vous ne m’avez pas compris : part à deux. Je veux me signaler et risquer le coup, avec vous, en frère.

— Eh bien ! Soit !

Ils se serrèrent la main, et, par la porte intérieure, ils rentrèrent dans le cercle.

 

II

 

Il y a à Paris, des maisons tristes et des maisons gaies, sur la façade desquelles se lit la mélancolie ou la joie, qui pa-raissent faites pour abriter le plaisir ou la douleur, et dont les pierres ont une physionomie comme des êtres vivants. Ces maisons attirantes ou repoussantes donnent envie de les ha-biter ou de les fuir. Il semble, pour les unes, que toutes les faveurs de la destinée doivent combler ceux qui y séjour-nent ; pour les autres, que tous les maux de l’humanité doi-vent fondre sur ceux qui s’y arrêtent. Le passant, impres-sionné, hâte sa marche, quand il arrive dans l’ombre inquié-tante de ces asiles du malheur, et détournant les yeux, pense à part lui : pour rien au monde je ne logerais dans ce tom-beau. Au contraire, quand il se trouve devant un de ces co-quets et riants séjours, il s’attarde à regarder autour de lui,

– 38 – comme pour s’imprégner de l’influence favorable, et s’é-loigne, à regret, en se disant : ici doit habiter le bonheur.

De toutes ces maisons silencieuses, noires, faites pour le deuil, la tristesse et la malchance, il n’en est pas de plus lu-gubre et de plus désolée que celle située rue des Petits-Champs, n° 47 bis, devant la porte cochère de laquelle s’ar-rêta, de bonne heure, le lendemain de Noël, la voiture de Cyprien Marenval. D’un air important, le visiteur dit à son cocher :

— Pierre, promenez le cheval, au pas, pendant un quart d’heure, il a très chaud… J’en ai pour un peu de temps, ici, et il y a vraiment un courant d’air atroce dans cette rue.

Il remonta le col de sa pelisse, leva les yeux sur la porte cochère, dont la voûte sombre s’ouvrait devant lui, et, déjà morose, rien que d’avoir regardé le rébarbatif passage, il s’engagea résolument dans la cour. Au fond, un hôtel d’as-pect monacal, à la façade noircie par le temps, aux fenêtres fermées de leurs persiennes, comme des yeux clos, offrait son entrée, à laquelle on accédait par un perron de quatre marches verdies par les pluies. Marenval sonna, et le coup de timbre retentit dans l’hôtel, troublant le silence, d’un bruit sacrilège. Au bout d’un instant, à travers les vitres, le visiteur aperçut un vieux domestique qui se hâtait, et la porte s’ouvrit. Le serviteur, avec un étonnement joyeux, s’empres-sa, retirant à Marenval son paletot, disant avec une familiari-té attendrie :

— Oui, monsieur, ces dames sont là… Elles vont être heureuses de voir monsieur. Il y a longtemps que monsieur n’est venu…

 

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— Elles sont si tristes, mon brave Giraud… Si tristes, qu’il est difficile de se mettre au même diapason… Si affligé qu’on se sente soi-même, on craint, en essayant de les con-soler, d’offenser leur douleur…

— Oui, monsieur, c’est bien vrai ! dit le domestique en baissant la tête. Leur douleur est inconsolable.

— Mais comment vont-elles ? Leur santé ?

— Bonne, monsieur. On ne peut dire quelle ne soit bonne… Ah ! si l’état d’esprit était pareil… Mais il ne l’est pas. Non ! Il ne l’est pas !

— Enfin, Giraud, il faut espérer. Qui sait ? Ça peut chan-ger.

— Oh ! non, monsieur, il est impossible d’espérer… Mais, pardon, si monsieur veut prendre la peine d’entrer, j’irai prévenir ces dames.

Marenval entra dans un vaste salon, un peu sombre, meublé d’un mobilier ancien en tapisserie. Sur les murs étaient accrochés quelques tableaux intéressants, reste d’une remarquable collection, dont des ventes successives avaient dispersé les plus précieuses toiles. Dans les angles, des vi-trines étaient vides. Épaves d’un grand luxe, brusquement disparu, auquel n’avait survécu que la noble ordonnance d’une habitation jadis somptueuse.

Il était facile de voir que les habitantes de l’hôtel ne se tenaient pas habituellement dans cette pièce d’apparat. Rien ne s’y trouvait des objets familiers à deux femmes intelli-gentes et actives. Tout était correct, froid et lugubre. Une porte s’ouvrit, et le vieux domestique reparut :

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— Si monsieur veut prendre la peine de me suivre, ma-dame prie monsieur d’être assez bon pour monter chez elle…

Le grand escalier de pierre à rampe de fer forgé fut gravi par Marenval, et sur le palier du premier étage, à l’entrée d’une galerie obscure, une jeune fille, tout en noir, s’avança au-devant du visiteur. Le vieux Giraud s’esquiva sans bruit, et Marenval se trouva, un peu gêné, en face de Mlle de Fré-neuse. Elle lui tendait la main, en souriant. Mais quelle na-vrante mélancolie, dans l’expression de ce beau visage ! La délicatesse des traits était empreinte d’une gravité doulou-reuse. Les yeux noirs, doux et profonds, se cernaient, morti-fiés par les larmes. Un front admirable couronné de cheveux blonds, ondulés, noués derrière la tête, sans coquetterie, donnait à cette fière physionomie une incomparable no-blesse. Marenval regarda un instant sa belle parente, hocha tristement la tête, et dit d’un ton affectueux :

— Eh bien ! mademoiselle Marie, toujours aussi peu rai-sonnable ?

— Toujours aussi malheureuse, monsieur Marenval.

— Et votre mère ?

— Vous allez la voir.

Elle introduisit Cyprien dans une petite pièce, sorte de sanctuaire, où Mme de Fréneuse avait réuni tout ce qui lui rappelait son fils. Portraits, livres, dessins, évoquaient celui qu’elle n’avait jamais cessé de pleurer, malgré ses fautes, et qu’elle regrettait tous les jours de sa vie. Elle se leva d’un fauteuil bas, et, vêtue de deuil, la taille voûtée par le chagrin, le visage blême sous ses cheveux blancs, très douce et très résignée, elle remercia tout d’abord Marenval de sa visite, en

– 41 – femme, non pas heureuse de voir rompre la solitude de son existence, mais touchée d’une démarche qui attestait un souvenir affectueux.

Marenval, après s’être assis, dirigea ses regards sur un magnifique portrait représentant un grand et élégant jeune homme, au visage ouvert et joyeux. Un amer sourire plissa la lèvre de Mme de Fréneuse. Elle laissa le visiteur contempler à son aise la toile, puis d’une voix étouffée et presque sans timbre, elle dit :

— Voilà ce qu’il était. Qu’est-il maintenant ? Qu’en a-t-on fait ? Depuis deux ans, il a été impossible d’obtenir qu’il laissât faire une photographie, que nous aurions payée bien cher… Il n’a jamais voulu consentir à ce que nous ayons, sous les yeux, un Jacques, les cheveux et la barbe rasés, por-tant la veste de bure…

— Avez-vous de ses nouvelles ?

— Régulièrement.

— Dans quel état est-il ?

— Matériellement, il ne se plaint pas. Il est si jeune, si fort. Et puis il est, paraît-il, bien traité. On l’a mis, dernière-ment, dans les bureaux… Il rend des services. Son existence est moins misérable. Mais moralement…

— Continue-t-il à protester de son innocence ?

À cette question, une flamme passa sur le pâle visage de Mme de Fréneuse, ses yeux étincelèrent et, d’une voix qui re-couvrait de la vigueur, elle s’écria :

— Jusqu’à la mort, il déclarera qu’il n’a pas commis ce crime atroce. Il n’a pas pu le commettre. Jamais, vous en-

– 42 – tendez bien, Marenval, ma fille et moi, nous ne cesserons de le proclamer : il y a eu, contre Jacques, un effroyable accord de circonstances accablantes. Les hommes ont pu se trom-per sur son compte et le juger en toute sincérité, mais nous, sa sœur et sa mère, jusqu’à notre dernier souffle, nous répé-terons, avec lui qu’il était innocent.

Marenval regarda les deux femmes d’un air approbateur, puis, redressant sa tête de vieux beau, il dit d’un ton ferme :

— C’est tout à fait mon opinion.

À ces paroles que, pour la première fois, il faisait en-tendre à la mère désolée, Mme de Fréneuse se redressa, elle rougit, et, avec une soudaine vivacité :

— Marenval, qu’est-ce que cela signifie ? Jamais vous n’avez été aussi affirmatif. Il y a plus : je vous accusais de ne pas partager notre ardente conviction. Vous nous aviez tou-jours paru moins étonné qu’humilié de ce qui était arrivé, et subitement, vous prenez une attitude toute différente. Marie, tu le vois, il n’est plus le même. Il a changé du tout au tout. Oh ! mon Dieu ! Est-ce que vous auriez appris quelque chose d’heureux ? Est-ce que, après avoir tant désespéré, nous pourrions enfin…

— N’allez pas si vite, interrompit Marenval avec un peu de mécontentement, car, en une seconde, il se voyait débor-dé et craignait déjà d’en avoir trop dit. Vous étiez injuste en m’accusant de n’avoir pas eu foi, comme vous, dans l’innocence de Jacques. Vous n’ignorez pas que je l’ai défen-du, avec toute l’énergie d’un homme que le monde englobait, avec malignité, dans la catastrophe dont vous étiez atteinte. Oui, j’ai vu, dans son plein, à cette époque, la canaillerie humaine. Tout ce que l’envie, la bassesse, la méchanceté

 

– 43 – peuvent inventer, pour éclabousser une personnalité hono-rable, on l’a tenté contre moi. J’ai souffert de vos malheurs, certes, autant que vous-même, car, dans le monde parisien, pendant plus d’un an, on ne m’a appelé que Marenval « le cousin de Fréneuse ». Ah ! je sais de bons compagnons qui auraient bien voulu insinuer que je méritais le bagne moi-même. Et tout cela, pourquoi ? Parce que je suis riche, bon vivant, que j’ai un bel hôtel, une belle chasse, de beaux che-vaux et une loge entre colonnes à l’Opéra. Vraiment, y a-t-il là de quoi vous faire aller aux galères ? Eh bien ! J’ai des amis qui voudraient m’y voir ! Vous jugez de ce que ces bonnes âmes ont pu dire sur mon compte, au moment du malheur ? Je ne vous ai pas paru héroïque, ma chère cou-sine, à cette heure périlleuse. Je vous accorde qu’il y a du vrai. J’aurais pu être plus chevaleresque, me ranger, auprès de vous, plus fermement, mais il faut prendre les gens pour ce qu’ils sont. Je suis un peu nouveau, dans le monde où je vis. Il n’y a pas dix ans que je suis sorti des pâtes alimen-taires. Et dame, on n’a pas pour moi la considération qu’on témoigne à un Montmorency. Les hommes sont égaux de-vant la loi. Ils ne le sont pas devant le monde et on me l’a fait voir. Ceci vous explique bien des choses, qui vous étaient demeurées obscures. Je ne crains pas de me confesser à vous, parce que j’ai la conscience de vous être si dévoué, que vous me pardonnerez facilement, un jour, mes défaillances apparentes.

Mme de Fréneuse avait écouté, un peu assombrie, les ex-plications de Marenval. Elle craignit de trouver, dans les tar-difs scrupules de leur parent, les raisons de cette affirmation de l’innocence de Jacques, qui l’avait si violemment agitée, au début de leur entretien. Mais les dernières paroles, pro-noncées par lui, semblaient un retour à cette conviction si

 

– 44 – inattendue et la pauvre femme se sentit reprise de son anxié-té :

— Est-ce simplement pour me faire une profession de foi, dont je suis très touchée, que vous êtes venu au-jourd’hui ? reprit Mme de Fréneuse. Je vous serais très recon-naissante de cette affectueuse démonstration. Les sympa-thies sont d’autant plus précieuses qu’elles sont plus rares. Et je vous remercierais de tout mon cœur, Marenval, de ne pas nous abandonner.

— Vous abandonner ! s’écria le vieux beau. M’en avez-vous cru capable ? Je vous prouverai que je suis fidèle, et brave, et…

Il fut arrêté, dans son expansion, par un geste de Mlle de Fréneuse. Plus calme que sa mère, elle avait, depuis le com-mencement de l’entrevue, étudié l’attitude de leur parent et elle avait été frappée de tout ce qu’elle offrait d’embarrassé. Il y avait, entre les assurances du Marenval présent et les ré-ticences du Marenval passé, un tel désaccord, qu’il fallait bien des paroles pour les rattacher les unes aux autres. Un plus éloquent que l’ancien fabricant de pâtes y eût perdu son temps. Mais, heureusement pour Marenval, la fille, aussi bien que la mère, n’avait retenu de ce qu’il avait dit que la chaleur de son discours. Elles avaient été pénétrées d’une joie se-crète. Toutes deux y avaient retrouvé des espoirs depuis longtemps disparus et, en quelques mots, Mlle de Fréneuse résuma la situation :

— Mon cher cousin, vous ne croyiez pas, autrefois, à l’innocence de mon frère, et, à présent, pour une raison qui nous échappe, vous y croyez.

 

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Marenval leva, sur les deux femmes, des yeux ravis et, avec une expression qui leur tira des larmes :

— C’est vrai ! Je crois, à l’heure actuelle, que Jacques est innocent. Mais il ne suffit pas de le croire, il faut le prou-ver. Que nous, en famille, nous nous consolions avec de bonnes paroles, c’est bien ; mais n’oublions pas qu’une réha-bilitation éclatante doit être le but unique de nos efforts. Vous avez, certes, pensé à l’entreprendre ?

Mme de Fréneuse baissa la tête avec découragement.

— Et comment y aurions-nous pensé ? C’est la plus dure extrémité du malheur de se voir impuissant je ne dis pas même à démontrer la réalité d’un fait auquel on croit comme à Dieu, mais seulement à en discuter la possibilité. Nous sommes, depuis deux ans, restées écrasées sous le poids ef-froyable de la condamnation. Et, oserai-je vous l’avouer, Ma-renval, si je n’ai jamais douté de l’innocence de mon fils, il m’a fallu me détourner de l’examen des accusations qui étaient dirigées contre lui, car, à les prendre une à une, elles étaient tellement graves, terribles, prouvées, que j’en venais à nier l’évidence, et c’était, pour moi, un supplice horrible. Je me suis donc réfugiée dans une sorte de négation fanatique, qui exclut tout raisonnement, toute clarté, et qui est le cri de mon cœur maternel. Je ne crois pas à la culpabilité de Jacques, parce qu’il est mon enfant, et que mon enfant n’a pas pu commettre le crime qu’on lui a reproché. À tout ce qu’on a pu m’arguer, me prouver, j’ai toujours répondu, du fond de ma conscience : C’est mon fils ! Il est innocent ! Mais, mon ami, s’il me fallait démontrer cette innocence, comment ferais-je ? Où trouverais-je la force d’intelligence nécessaire pour briser le faisceau des preuves accumulées ? Comment convaincrais-je les juges ? L’avocat de Jacques,

 

– 46 – lui-même, après la condamnation, cet admirable maître Du-ranty, qui a défendu le pauvre enfant avec une éloquence si passionnée, m’a dit, quand je l’interrogeais :

— Je ne sais pas. Quand je l’entends crier qu’il n’est pas coupable, je crois. Quand j’étudie le dossier, je doute.

— Eh ! ma chère cousine, il est certain que les preuves apportées étaient éclatantes. Moi-même, j’en ai été aveuglé, je puis vous l’avouer, puisque nous en sommes à parler en toute franchise : j’ai cru pendant longtemps que le pauvre Jacques, affolé, emporté par le besoin d’argent, avait pu, dans un moment d’irresponsabilité… Oui, j’ai admis qu’il avait pu être aussi criminel. Mais, depuis hier, j’ai changé, du tout au tout, et je suis aussi ardent à affirmer l’innocence de votre fils, que j’ai été disposé à accepter sa culpabilité.

— lle Et pourquoi, depuis hier ? demanda M de Fréneuse. Quel revirement s’est fait dans votre esprit ? Et qui l’a cau-sé ? Avez-vous eu connaissance de quelque fait qui éclaire-rait la situation d’une lumière nouvelle ? Ma mère vous a fait part de ses défaillances de pensée, mais moi je ne les ai pas partagées, sachez-le bien. Et lorsque tout le monde aban-donnait ce malheureux enfant, moi, en toute conscience, je suis restée fidèle à sa cause. J’ai cherché, je cherche encore à expliquer ce qui, pour moi, demeure un mystère impéné-trable. Vous pouvez donc parler, vous me trouverez toute préparée pour vous écouter et vous comprendre.

Marenval regarda la jeune fille avec attendrissement :

— Oui, je sais, Marie, que vous n’avez point transigé et que tous ceux qui ont paru ne pas faire cause commune avec vous, dans cette redoutable circonstance, vous les avez reje-tés de votre cœur. Hier soir, je me suis trouvé avec un

 

– 47 – homme, qui vous aimait tendrement, et que vous avez éloi-gné de vous, sans pitié…

Le visage de Mlle de Fréneuse devint sombre. Elle se dressa et parut plus grande encore. Un frémissement passa sur ses lèvres, mais elle ne prononça pas une parole. Toute sa physionomie exprimait un douloureux dédain :

— C’est de Christian de Tragomer qu’il s’agit, ajouta Marenval…

Mais il se tut lui-même, tant l’effet produit par ce nom fut différent de ce qu’il attendait.

— Je pensais bien qu’il s’agissait de M. de Tragomer, dit froidement Mlle de Fréneuse. Eh bien ! mon cher cousin, si vous voulez m’être agréable, ne m’entretenez jamais de lui. Nous l’avons, ma mère et moi, effacé de notre souvenir, comme il nous avait effacées de son cœur. Il a donné, à l’heure où nous avions besoin de tous nos amis, l’exemple de la défection. C’est lui, je puis vous l’avouer, dont l’abandon, aux heures tristes, nous a le plus affectées. Il était mon fian-cé. Il a rougi de moi. Je ne le connais plus.

— Il vous aime toujours, dit vivement Marenval.

— lle J’en suis bien aise, répliqua M de Fréneuse avec force. Et puisse-t-il en souffrir !

Elle passa la main sur son front, se tourna vers sa mère qui l’écoutait en silence, et s’agenouillant sur un tabouret, auprès d’elle :

— Je vous demande pardon. J’ai détourné M. Marenval de confidences que vous attendiez avec impatience, pour parler de choses misérables. Cela ne m’arrivera plus.

 

– 48 –

— Ma chère enfant, dit Marenval, avec bonhomie, nous aurons l’occasion de nous voir souvent, car nous allons en-treprendre une campagne qui peut être longue. Ne brus-quons donc rien, ni en ce qui touche aux circonstances, ni en ce qui concerne les personnes. Bien des choses seront éclair-cies, bien des attitudes expliquées. Vous ne voulez point que je vous parle de Tragomer, en ce moment. Plus tard, vous me demanderez, peut-être, vous-même, qui sait, de vous l’amener. Quand vous saurez ce qu’il a déjà fait et ce qu’il est disposé à faire pour votre service, vous serez plus indul-gente. En tout cas, sachez que si je suis ici, c’est lui qui en est cause. Je ne songeais à rien entreprendre pour le malheu-reux Jacques, je vous le confesse humblement, lorsque ce diable de Christian m’a bouleversé par des renseignements si inattendus qu’il m’a été impossible de rester indifférent.

— Mais, au nom du ciel, qu’a-t-il donc découvert ? de-manda Mme de Fréneuse, avec une telle angoisse que sa fille la prit dans ses bras, s’efforçant de la calmer.

Marenval secoua la tête avec importance :

— Ma chère cousine, ne me demandez rien, je ne pour-rais parler. La réussite, possible, ne sera obtenue qu’au prix d’une discrétion absolue. Un mot imprudent peut tout com-promettre. Espérez. Jamais les chances n’ont été aussi favo-rables. Mais consentez à marcher en aveugle, dans la voie que nous allons ouvrir.

— Ah ! Dieu ! Si le salut est à ce prix, je consens à toutes les épreuves que vous voudrez m’imposer. Depuis deux ans je vis dans une tombe. Un faible rayon de lumière y entre, grâce à vous. Soyez béni, pour le soulagement que vous me causez.

 

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— Si je ne dois pas vous parler de nos espérances nou-velles, ma chère cousine, cependant il est des choses, sur lesquelles il faut que je me renseigne auprès de vous. Et, dans l’intérêt de notre succès commun, je vous demande de me répondre sans réticences.

— Interrogez. Ma mémoire est bien affaiblie, mais ce que je ne me rappellerai pas, ma fille pourra certainement le préciser.

— Parmi les amis de votre fils, il en était un, plus intime, plus cher que les autres, et qui avait été élevé avec lui : le comte Jean de Sorège.

Mme de Fréneuse répondit vivement :

— Oui, Jean de Sorège… C’était un charmant garçon, de très bonne famille. J’ai beaucoup aimé sa mère. Il la perdit trop jeune, pour son malheur… Il avait grandi avec Jacques. Les deux enfants ne se quittaient guère pendant leur jeu-nesse… Il avait fallu les relations nouvelles, qui ont fait tant de tort à mon fils, pour les séparer…

— Le comte de Sorège n’était donc point parmi ses mauvais compagnons de plaisirs ?

— Bien au contraire, il a tout fait pour le séparer d’eux, et c’est par haine et dégoût de ces gens-là qu’il s’est écarté de mon fils, à mon grand regret ; car toute l’influence qu’il avait sur lui ne pouvait être qu’excellente.

— Ainsi vous considériez M. de Sorège comme une bonne connaissance pour Jacques ?

— Pour la meilleure qu’il pût avoir.

— Ce jeune homme était-il riche ?

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— Non. Et c’est justement pour cette raison qu’il s’est éloigné de mon fils, ne pouvant pas faire les mêmes dé-penses que lui, et ne voulant pas s’endetter pour mener un pareil genre de vie, il a rompu avec Jacques… Ce fut le commencement du désastre.

— Pardonnez-moi si j’insiste d’une façon un peu particu-lière, mais cela est de toute nécessité. Lorsque votre fils con-nut cette malheureuse femme qui l’a conduit à la folie… cette Léa Pérelli, M. de Sorège était-il encore en relations avec lui ?

— Assurément. Il y eut même des scènes très vives, entre M. de Sorège et Jacques, à propos de cette femme. Le comte Jean a fait tout au monde pour le décider à rompre avec elle. Jusqu’à lui écrire qu’elle le trompait et lui offrir les moyens de la surprendre.

— La lettre dont vous me parlez existe ?

— Elle a été remise, par moi, à la justice, et doit figurer au dossier. Elle avait été trouvée par notre vieux domestique, en entrant, dans la chambre de Jacques… Il y eut, à la suite, entre mon fils et son ami, une violente altercation… Ils failli-rent se battre… Ce furent des amis communs qui arrangèrent l’affaire.

— Jamais votre fils n’a-t-il manifesté quelque sentiment de rancune ou d’hostilité contre son ancien ami, depuis le fa-tal événement ? Ne l’a-t-il jamais soupçonné de mauvaises intentions à son égard ?

— Pas que je sache. Mais si la confiance que j’avais en M. de Sorège était complète, si je n’ai jamais eu que des sympathies pour lui, je dois reconnaître que, dans ma mai-son, tout le monde ne pensait pas de même.

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— Et qui donc lui était défavorable ?

— Ma fille, d’abord, à qui il a toujours déplu, et le vieux Giraud, mon domestique, qui n’a jamais pu le souffrir.

— lle Ah ! M Marie trouvait l’ami de son frère sujet à cau-tion ?

— Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas, répliqua vivement Mlle de Fréneuse. Sous aucun prétexte je ne vou-drais porter tort dans votre esprit au comte de Sorège. Il avait un caractère qui ne m’était pas agréable, voilà tout.

— lle Et quel caractère vous paraissait-il avoir, M Marie ?

— Il se montrait hautain et railleur, et j’ai peine à sup-porter cette façon d’être. Il calculait froidement et n’agissait jamais à la légère. C’était un homme pratique, avant tout. L’envers du pauvre Jacques qui ne réfléchissait jamais et se jetait au travers des difficultés, sans savoir comment il en sortirait. Je blâmais l’étourderie de l’un, mais je regrettais la prévoyance de l’autre. Il y avait excès, des deux parts. Et si mon frère paraissait fou, M. de Sorège semblait trop habile.

— Habile jusqu’à la rouerie ?

— Je n’en sais rien, mon cher cousin, ce que je vous tra-duis là n’était qu’une impression. Je n’ai jamais su comment M. de Sorège se conduisait dans la vie, autrement que par ce qu’en racontait mon frère, et, devant moi, il ne pouvait parler librement. Cette impression n’est donc confirmée par aucun fait. Mais elle s’est établie très nette, dans mon esprit, et elle y est restée telle.

Marenval regarda Mme de Fréneuse et dit :

 

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— On ne peut considérer ce jugement comme défavo-rable, dans le temps où nous vivons. Et un monsieur trop ha-bile paraîtrait, assez justement, doué d’une façon exception-nelle pour réussir aujourd’hui. Mais j’entends bien que ma belle cousine juge M. de Sorège, à un point de vue spécial, celui d’un gentilhomme et non d’un homme d’affaires. Et c’est ce qui rend son blâme parfaitement compréhensible. Enfin résumons-nous. Pour Mme de Fréneuse, M. de Sorège était un galant homme qu’elle a regretté de voir brouillé avec son fils. Pour M lle de Fréneuse, M. de Sorège était un gaillard froid, décidé à tirer son épingle du jeu, en toutes circons-tances, quitte à piquer un peu le voisin, en opérant.

— me Mais pourquoi ces questions ? demanda M de Fré-neuse.

— On nous a dit que nous serions questionnées, chère mère, dit la jeune fille, mais non que nous serions rensei-gnées. Ayons de la patience.

Mme de Fréneuse eut un sourire résigné :

— Nous en avons l’habitude.

Marenval se levait :

— Ma chère cousine, dit-il du ton le plus affectueux, je vous quitte, mais je reviendrai vous voir prochainement. Nos conférences seront fréquentes. Cela sera nécessaire et j’espère que cela ne vous paraîtra pas désagréable. J’ai hâte de pouvoir vous éclairer sur la situation, mais il faut d’abord que je m’éclaire moi-même. Je vais, en descendant, si vous le permettez, causer avec le bon Giraud.

Comme Marenval avait serré la main de M me de Fré-neuse, Marie sonna, et, ouvrant la porte, elle conduisit elle-

 

– 53 – même l’allié inattendu, à travers les pièces démeublées et tristes, jusqu’au vestibule. Là, le vieux domestique accou-rant, elle dit à Marenval, avec un clair regard :

— Je vous remercie, quoi qu’il puisse advenir, mon cou-sin, du réconfort que vous nous avez apporté. Je n’oublierai jamais que, le premier, vous aurez partagé avec nous la con-viction que nous conservions de l’innocence de mon frère.

Il hocha la tête :

— Ce ne serait pas juste, dit-il, ma belle cousine ; car ce-lui qui, le premier, aura partagé avec vous cette conviction, ne s’appelle pas Marenval, il se nomme Tragomer.

Mlle de Fréneuse fronça le sourcil, eut un dernier geste affectueux et, sans ajouter une parole, rentra dans les appar-tements.

Giraud tendait à Marenval sa pelisse.

— Un instant, mon brave, dit l’ancien fabricant de pâtes, il faut que je vous dise quelques mots, avant de partir. Où se-rons-nous le moins dérangés ?

— Si monsieur veut entrer dans le petit parloir, il n’y a pas de risque qu’on vienne y voir. Non ! personne ne vient jamais… La Mariette est dans sa cuisine, et la femme de chambre de ces dames au second, dans la lingerie. Je suis aux ordres de monsieur… Ah ! non, on n’est pas dérangé ! Le service de la porte est une sinécure, ici… Un tombeau. Un vrai tombeau !

Marenval s’adossa à la cheminée, pour ne pas s’asseoir en laissant debout, devant lui, le serviteur à cheveux blancs.

 

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Le bourgeois enrichi avait de ces délicatesses. Toujours il se montrait doux aux humbles. Il dit :

— Giraud, je veux vous parler de votre jeune maître et d’un de ses amis… Il y a des choses que les parents ne sa-vent jamais et que les gens de la maison connaissent… J’ai questionné ces dames, mais je veux vous interroger aussi. Répondez-moi, en toute franchise, et sans rien omettre.

— Ah ! monsieur peut être bien tranquille, je raconterai tout ce que je sais. Je n’ai rien à craindre, ni rien à perdre. Quel tort pourrait-on me faire, plus grand que celui qu’il m’a fallu endurer, le jour où j’ai vu emmener M. Jacques. Un en-fant que j’avais élevé, un gamin qui me grimpait sur les ge-noux quand il était petit, que j’allais chercher tous les di-manches au collège, quand il faisait ses études. Ah ! mon-sieur, il y a de bien grandes infamies, dans ce monde… Et ce ne sont pas les braves gens qui sont le mieux traités.

— Vous aussi, alors, vous êtes convaincu de l’innocence de M. de Fréneuse ?…

— Convaincu, monsieur ? C’est peu dire. Mais je met-trais ma tête sur le billot qu’il n’était pour rien dans l’af-faire… Il n’y avait qu’à le voir, dès le premier instant, quand cette espèce de sauvage de commissaire de police l’a ramené ici, pour être sûr qu’il n’avait rien fait, et qu’il ne savait même pas ce qu’on lui voulait. Si je n’avais écouté que mon premier mouvement, nous l’aurions, moi et Michel, le co-cher, empoigné votre commissaire, jeté à la cave, comme un paquet, et gardé là jusqu’à ce que M. Jacques se soit mis en sûreté. Libre, il aurait bien su se défendre, prouver qu’il n’avait pas tué la femme… Lui, monsieur, tuer une femme ? Un garçon qui se serait précipité à l’eau, pour sauver un chien en train de se noyer. On n’a pas idée d’une stupidité

– 55 – pareille. Tuer, cette femme ? Pourquoi ? Elle l’aimait. Pour la voler ? À quoi bon ? Elle lui avait donné tout ce qu’elle pos-sédait. Oh ! Elle était assez jalouse de lui. Un soir, qu’elle est venue ici, pour lui parler, elle paraissait folle, tant elle avait de chagrin. Elle est restée dans le vestibule, assise, près de la grande banquette, pendant plus d’une demi-heure, à pleurer comme une Madeleine, et elle m’offrait ce que je voudrais, sa bourse, une bague en diamant pour que je la laisse monter chez M. Jacques. J’avais beau lui dire : « Mais, madame, il n’est pas à la maison. À quoi ça vous servirait-il de voir sa chambre ? Vous pouvez rencontrer une de ces dames, sa mère ou sa sœur. Quel scandale. Non ! Vous n’y pensez pas. » Elle disait en sanglotant : « Oh ! j’aimerais mieux me tuer ! » Elle a dit ça. Oui, monsieur, elle a dit ça ! Et j’ai tou-jours été convaincu qu’elle s’était tuée elle-même. Je l’ai ra-conté au juge d’instruction. Il a levé les épaules. Ils ne sont pas polis ces gens de justice. Il paraît qu’à lui ce n’était pas son idée. Et, comme je revenais à la charge, expliquant mes raisons, il m’a sèchement interrompu, en m’indiquant bien qu’il considérait que je rabâchais. Je ne rabâchais pas, mon-sieur, et, vrai comme je vis, depuis soixante-cinq ans, sans avoir jamais fait de tort à personne, M. Jacques n’avait pas tué la femme. Non ! Il ne l’avait pas tuée !

Marenval avait attentivement écouté le domestique. De son ancienne profession il avait gardé de la patience. Il ne brusquait jamais rien, ni personne. Il avait dû attendre le client. Il savait qu’après des tâtonnements et des hésitations, tout d’un coup, les affaires se décident. Il guettait un détail imprévu, une circonstance nouvelle, dans le récit passionné du vieux Giraud. Tout ce qu’il venait d’entendre, il le savait déjà. Il se décida à aborder le sujet qui, pour lui, était inté-ressant à élucider :

 

– 56 –

— Quelle influence, pensez-vous qu’ont pu avoir, sur la conduite de Jacques, les amis dont il s’entourait ?

— Oh ! monsieur, c’est bien difficile à juger. M. Jacques était dans des conditions particulières. Il vivait chez sa mère, qui était veuve, et il y avait une jeune fille dans la maison. Il ne pouvait donc pas recevoir beaucoup de monde ici… Ses amis, on ne les connaissait pas, sauf M. de Tragomer ou M. de Sorège. Les autres, il les voyait au cercle, au théâtre, aux courses, dans le monde. Vous savez que M. Jacques était très répandu. Si aimable et si beau garçon, on l’attirait partout. Et il ne se faisait pas prier, quand il s’agissait de rire et de festoyer… Il avait de l’ardeur. Oh ! trop d’ardeur. Toute cette folie, qui l’emportait et qui l’a mené si loin, c’était de son père qu’il la tenait. Un homme terrible, M. de Fréneuse, le père ! Vous l’avez bien connu, pendant ses dernières an-nées. Ah ! monsieur, on peut dire que la pauvre madame n’a pas eu d’ag lle rément dans la vie. Et si M Marie, qui est une sainte, n’avait pas racheté la faute des autres, par sa douceur et sa tendresse, madame aurait été une vraie martyre.

Marenval, doucement, revint à ce qui lui tenait au cœur.

— Je ne vous interrogerai pas sur M. de Tragomer, c’est un homme qui n’a rien de caché pour moi et qui est tout à fait recommandable. Mais je voudrais avoir votre opinion sur M. de Sorège.

Giraud hésita un instant. Mais il avait promis de dire ce qu’il pensait, il tint parole :

— Sauf le respect que je dois à un maître, monsieur, ce-lui-là est une canaille.

 

– 57 –

— Sur quoi vous appuyez-vous pour le traiter si dure-ment ? demanda Marenval, avec un peu d’étonnement de-vant tant de véhémence.

— Sur rien, monsieur. Je ne l’ai jamais vu commettre une action répréhensible, je ne l’ai jamais entendu dire une chose vilaine. Mais ça n’empêche pas que, pour moi, c’est une canaille.

— Mais enfin, Giraud, pourquoi êtes-vous si sévère, sur le compte de ce jeune homme, qui, vous l’avouez, n’a jamais rien fait pour justifier un tel jugement.

— C’est instinctif, monsieur, ça ne se discute pas. Il y a, dans la rue à côté, un marchand de tabac, chez lequel j’allais, depuis dix ans, acheter mon cornet de tabac à priser. Jamais je n’avais pu me faire à sa figure. Il avait essayé de me don-ner la main, malgré moi j’avais retiré la mienne. Tout le monde l’estimait, il était bien vu dans le quartier. Eh bien ! monsieur, il y a trois mois, il a levé le pied, en emportant l’argent du gouvernement, les fonds du titulaire du bureau, et on a découvert, après, des horreurs sur son compte. Ça n’a été qu’un cri dans tout le quartier, on n’en revenait pas qu’un si honnête homme pût être un si affreux gredin. Monsieur me croira s’il veut, il en a été, à mon point de vue, pour M. de Sorège, comme pour le marchand de tabac. Il s’est montré toujours poli, même prévenant avec moi, ce jeune homme, mais il avait, dans la physionomie, un je ne sais quoi qui m’éloignait, et qui me fait dire, aujourd’hui, sans hésiter : ce-lui-là est une canaille, et on s’en apercevra bien, un jour.

— Venait-il souvent ici ?

— Oui, monsieur, dans les premiers temps, et même cela m’avait donné de singulières idées. J’avais pensé qu’il son-

 

– 58 – geait à épouser Mlle Marie. Mais ses assiduités ne tardèrent pas à changer de forme et il se retira devant M. de Tragomer. La vérité, voyez-vous, c’est qu’il voyait la fortune fondre ra-pidement. Il était assez au courant des folies de son ami, il les encourageait trop, peut-être, pour avoir la moindre illu-sion sur l’avenir de ces dames. Il ne doutait pas qu’elles ne fussent mises sur la paille, par le fils de la maison. Car, si je crois à l’innocence de M. Jacques, je ne suis pas aveugle, monsieur, et je sais bien tout ce qu’il a fait de répréhensible. Le pauvre enfant, toutes ces dilapidations, tous ces écarts lui ont été assez reprochés, au jour du malheur ! Son passé a pe-sé d’un poids bien lourd sur lui, quand il a eu à se justifier. Le Sorège savait bien que madame et mademoiselle donne-raient jusqu’au dernier sou, pour ne pas laisser compro-mettre leur nom dans des affaires louches. Et, comme le malheureux M. Jacques était devenu la proie des aigrefins, son sort était facile à deviner. Hélas ! monsieur, il n’a pas eu le temps de ruiner ces dames. La destinée a mis bon ordre à sa conduite. Et cependant je suis bien sûr, moi, que sa mère et sa sœur aimeraient mieux se voir à la mendicité que de savoir ce pauvre enfant où il est.

— Cela n’est pas douteux, Giraud. Mais, pour en revenir à M. de Sorège, les relations entre Jacques et lui étaient moins suivies, dans les derniers temps. Ils se voyaient moins.

— Ici, mais au dehors, comment le savoir ? Pour moi, monsieur, le comte de Sorège, avec son apparente bonne conduite, a été le mauvais génie de mon maître. Il l’a jeté dans les difficultés, dans les embarras… Il lui a donné les pires conseils. Oh ! j’en suis bien sûr. Il se réjouissait de le voir s’enfoncer. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais il avait une raison de désirer la ruine et la perte de monsieur. Ce n’est pas un pauvre domestique, comme moi, qui peut pénétrer les

– 59 – pensées des maîtres. Mais quand on est toujours à attendre les ordres, à s’empresser pour le service, on voit bien des choses, on entend bien des paroles. Et, quand on réfléchit après, quand on rapproche les phrases, quand on se souvient des physionomies, il y a des convictions qui se font dans l’esprit, et qui deviennent invariables. Un soir, monsieur, que les affaires de ce pauvre enfant allaient tout à fait mal, M. de Sorège était avec lui, dans son fumoir, j’étais descendu pour leur chercher du thé. Quand je rentrai, ils étaient si animés qu’ils ne firent pas attention à moi. Et puis, M. Jacques ne se cachait guère de ce qu’il faisait. Ce n’était pas un sournois comme l’autre. Et j’entendis mon jeune maître qui disait avec emportement : « Oui, cette existence-là devient impossible. Je partirai, ou je me ferai sauter. » Alors, si vous aviez vu la figure de M. de Sorège ! Ses lèvres s’étaient pincées, comme pour désapprouver, mais ses yeux brillaient de joie. Oui, monsieur, il avait le contentement qui lui sortait par les yeux. Et son ami lui disait qu’il était à bout de tout ! Oh ! Ce soir-là, j’ai senti la haine qui couvait dans ce cœur. Pourquoi détestait-il mon maître ? Qu’est-ce que M. Jacques lui avait fait ? Il était si léger, si imprudent, si fou, qu’il pouvait très bien blesser un ami sans le vouloir, sans le savoir. J’aurais bien désiré entendre la suite de leur conversation, mais M. Jacques attendit ma sortie pour parler de nouveau. Il se promenait, pendant que je rangeais le service à thé sur la table, il allait, dans le fumoir, de long en large, comme un tigre. Il était tout pâle et crispait les poings. Oh ! il y avait quelque chose de bien sérieux, ce soir-là, car M. Jacques, prenait d’habitude, les choses en riant, et il en fallait, pour le faire sortir de son insouciance ! Comme je fermais la porte, M. de Sorège reprit l’entretien et dit : « Tu es fou, mon pauvre garçon. Tu as déjà Léa, vas-tu t’en mettre… » Il fallut fermer et renoncer à entendre le reste. J’ai eu bien envie,

 

– 60 – cette fois, la seule de ma vie, monsieur, d’écouter à la porte, quoique ce ne soit pas un procédé convenable pour un servi-teur qui se respecte. Mais les habitudes de discrétion l’em-portèrent, et je m’en allai, sans savoir ce qu’il était peut-être si intéressant de connaître. Car il s’agissait de cette Léa, qui a perdu M. Jacques, qui était folle de lui. Et, si j’ai bien com-pris, sur le moment, ce que M. de Sorège voulait dire, mon jeune maître aurait été engagé dans une nouvelle intrigue, avec une autre femme. Il avait déjà cette Léa, il songeait à s’en mettre une seconde sur le dos. Seigneur Dieu ! n’était-ce pas assez de l’Italienne ? Cette gueuse, qui fondait l’argent comme du beurre dans une poêle, qui avait rendu M. Jacques joueur, pour profiter du gain et lui laisser l’em-barras de la perte. Ah ! monsieur, la mauvaise femme ! Si on savait où une mauvaise femme peut conduire un pauvre gar-çon faible et vaniteux ! Nous l’avons appris, nous, pour notre malheur.

— Et quelle a été l’attitude de M. de Sorège, au moment de la catastrophe ?

— Très bonne, monsieur, trop bonne !

— Comment cela ?

— Oui, monsieur, il n’a pas paru assez bouleversé. Il est arrivé, dès le premier moment, pour se mettre aux ordres de Madame. Et calme et froid. Son maintien sentait la prépara-tion. Rien de naturel. On eût dit un acteur, monsieur. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.

— Parfaitement.

— M. de Tragomer, lui, était comme fou. Il ne trouvait pas un mot à dire. Quant à M. de Maugiron, il pleurait toutes les larmes de son corps. Ils avaient tous perdu la tête. Mais

– 61 –

M. de Sorège avait gardé la sienne. Il me demanda les clefs et chercha, longtemps, dans les tiroirs de monsieur. Mais la perquisition avait été faite par le commissaire de police et il n’y avait plus rien à glaner. C’était surtout une photographie qu’il s’acharnait à trouver. Il me demanda des renseigne-ments : une grande carte, qui était dans le tiroir à cigares de monsieur, et que j’avais bien dû remarquer. Je lui dis que je savais où elle était. M. Jacques l’avait justement prise la veille et mise dans son nécessaire de voyage. Il n’eut pas de cesse que je ne la lui eusse montrée. Il sauta dessus, c’est le cas de dire, et crac, crac, en vingt morceaux, le temps de le faire, sans que j’eusse pu l’empêcher… Mais je n’y songeais guère. Une photographie de femme ! Comme c’était rare, chez nous, et précieux, quand tout s’écroulait, quand ces dames étaient à demi mortes, et que les journaux jetaient des pelletées de boue sur mon malheureux maître ! J’ai, depuis, pensé à cet empressement de M. de Sorège à détruire le por-trait, et j’en ai été tracassé. Mais je n’ai pu arriver à com-prendre quel motif il avait d’agir ainsi. Peut-être, après tout, était-ce dans l’intérêt de M. Jacques ? Peut-être était-ce aus-si dans un intérêt personnel ? Cela, je n’ai pu le découvrir. Après ces preuves de sympathie, dès le premier moment, données à Mme de Fréneuse, peu à peu M. de Sorège s’écarta de la maison. Je ne le lui reproche pas. Il a fait comme tous les autres. Il a déposé au procès, avec beaucoup de chaleur, en faveur de mon maître. Il a cherché, autant que j’ai pu sa-voir, car je n’étais pas présent tout le temps, à l’innocenter, ou à atténuer sa responsabilité. Enfin tout le monde l’a ap-prouvé, et madame l’a remercié. Grand bien lui fasse ! De-puis, nous ne l’avons plus revu. Il y a deux ans de tout cela. Ma pauvre tête s’est bien affaiblie, dans la solitude et le cha-grin. Sans doute j’oublie des circonstances, et puis je ne sais pas très bien mettre mes idées en ordre. Mais ce qui domine

 

– 62 – tout, voyez-vous, c’est que M. de Sorège n’était pas un ami sincère, qu’il jalousait monsieur, et que, le jour où il l’a vu perdu, s’il s’est donné des airs de vouloir essayer de le sau-ver, c’était parce qu’il avait la certitude de ne pas y réussir.

Le vieillard se tut. Ses mains tremblaient d’émotion et de grosses larmes mouillaient ses joues. Il resta devant Maren-val, qui songeait profondément. Enfin voyant que l’industriel ne lui adressait plus de questions, il se hasarda à lui en poser une :

— Si Monsieur me permettait de lui demander pour quelle raison Monsieur se met en tête de revenir sur ce triste passé ? Ce n’est certainement pas par curiosité et pour le plaisir de remuer tant de mauvais souvenirs. Est-ce que monsieur espérerait un changement dans la situation ?

Marenval sortit de sa méditation, il regarda le domes-tique avec un intérêt qu’il ne lui avait jamais manifesté, il lui posa la main sur l’épaule :

— On ne sait jamais ce qui peut arriver, mon brave Gi-raud. Rien n’est définitif, en ce monde, que la mort. Votre maître est vivant. On dit même qu’il se porte bien.

— Ah ! monsieur, il était si jeune et si vigoureux. Mais le chagrin, le repentir. Ça use. Et le climat !

— Pas mauvais, Giraud, pas mauvais du tout. Quant aux informations que je suis venu prendre ici, sur M. de Sorège, elles m’étaient indispensables. Il s’agit d’un mariage pour ce jeune homme.

— Un mariage ! Ah ! Par exemple ! Un mariage pour M. de Sorège ! Tenez, monsieur, je ne suis qu’un pauvre homme, et M. de Sorège est comte, il a de la fortune et des

 

– 63 – relations, et tout. Eh bien ! si j’avais une fille… j’aimerais mieux la voir coiffer sainte Catherine que de la lui donner !

Marenval se mit à rire :

— Rassurez-vous. Je crois bien que l’affaire est man-quée. Merci pour vos confidences, Giraud. Tout ce que vous m’avez raconté pourra servir.

Il mit son paletot de fourrure, adressa un geste amical au vieux domestique, et reconduit par lui jusqu’à la porte, il sor-tit dans la cour. Il regagna sa voiture et donna l’ordre de le conduire chez M. de Tragomer. Il était quatre heures. Au trot cadencé de son cheval, le coupé roulait et Marenval, pelo-tonné dans l’angle de la voiture, réfléchissait à tout ce qu’il venait d’entendre dire de contradictoire sur le personnage qui l’intéressait.

D’une part, Mme de Fréneuse tenait M. de Sorège pour un parfait galant homme, qui n’avait exercé qu’une favorable influence sur son fils. De l’autre, Mlle Marie déclarait que l’ami de son frère lui avait toujours déplu, qu’elle le jugeait plus habile que loyal. Enfin, plus grave, et vraiment impres-sionnante, au travers de tous ses rabâchages de vieux, l’opi-nion émise par le domestique de confiance. Celui-là avait été, comme il le disait, bien placé pour voir et pour juger. S’il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre, à plus forte raison n’est-il pas d’apparente sagesse, de factice bon-té, de sincérité de commande, pour le serviteur qui voit et entend tout.

Forcément Giraud avait été un fidèle observateur et de son maître et des amis de son maître. Tous avaient passé au crible de ses quotidiennes remarques. Et la conviction, qu’il avait dû se faire, était assurément la plus justifiée. D’ailleurs,

 

– 64 – que de détails vraisemblables dans ce qu’il rapportait des rapports de Sorège avec Jacques. Que de petites lueurs qui éclairaient la conduite de l’ami, étant donné ce que Marenval soupçonnait. Il n’était pas possible de comprendre encore, mais, déjà, les grandes lignes de l’aventure apparaissaient.

Sorège, à n’en pas douter, y était mêlé. Comment ? À quel titre ? C’était là l’obscur, ou mieux, c’était là l’aventure même. Dans ce qui s’était passé, deux ans auparavant, il y avait eu des circonstances difficiles à expliquer, même quand l’identité de Léa Pérelli n’était pas contestée. Mais mainte-nant ? C’était l’incompréhensible. Et des protestations, que Jacques avait fait entendre, et dont on n’avait tenu nul compte, revenaient à la mémoire de Marenval.

Lorsque Jacques avait été arrêté, il se trouvait au Havre. Jamais il n’avait pu expliquer, clairement, ce qu’il était allé y faire. Mais on n’avait pas su établir pourquoi il y était resté vingt-quatre heures, au lieu de prendre le paquebot et de partir pour l’Amérique. Qui attendait-il ? L’accusation disait : un complice. Mais quel complice ? Il avait été impossible d’en trouver un. Était-ce Sorège ? Marenval se le demandait, et il ne trouvait pas une réponse acceptable. Si Sorège avait été un complice, alors qu’était la femme trouvée morte rue Marbeuf ? Car il ne fallait pas perdre de vue qu’un crime avait été commis, en réalité, et que, si Léa Pérelli était vi-vante, une autre avait été tuée à sa place.

Alors quelle autre, et par qui ? Voilà où le problème de-venait insoluble. Car si, à la rigueur, on apercevait l’intérêt que Jacques avait pu avoir à frapper Léa, il n’était plus pos-sible de comprendre pourquoi il aurait frappé une autre femme ? Le bon Cyprien, qui n’avait jamais brillé par les fa-cultés inventives, se cassait loyalement la tête à chercher

 

– 65 – l’énigme, mais il ne la trouvait pas. Il enrageait. Il devinait bien qu’il y avait un mystère, mais il ne se sentait pas de force à le découvrir.

 

Un retour de son esprit pratique lui mit, alors, devant les yeux toutes les difficultés auxquelles il allait se heurter, de gaîté de cœur, et tous les ennuis qui, pour lui, pourraient en résulter. Quoi ! À son âge, quand il avait tout pour vivre heu-reux : une immense fortune, une bonne santé, une société agréable, des amis empressés, et toutes les femmes qu’il voulait, il rêvait de se jeter dans le casse-cou d’une réhabili-tation, fort problématique, parce qu’un audacieux lui avait monté la tête et montré un beau rôle à jouer. Mais le beau rôle, n’était-ce pas de vivre aussi agréablement que possible, en écartant de soi toutes les complications ? L’existence était douce, fallait-il la rendre insupportable par des alertes et des secousses ? Ne valait-il pas mieux se laisser descendre mol-lement, au courant du fleuve, que de ramer furieusement, pour aborder sur des rives semées d’embûches et de dan-gers ?

 

Marenval, pendant ces quelques minutes où sa raison d’homme de plaisir lui donnait de si égoïstes conseils, se vit bien perplexe. Il eut, sur sa destinée, un regard d’une netteté parfaite. Il jugea tout ce qu’il risquait et, à son grand hon-neur, il se décida pour le péril, quand il n’avait qu’un mot à dire pour assurer sa tranquillité. Un beau mouvement l’em-porta. La mère et la sœur de Jacques, irrémédiablement dé-solées dans leur retraite, s’évoquèrent telles qu’il venait de les quitter, et, en même temps, le malheureux Jacques, relé-gué à des milliers de lieues, souffrant, outragé, courbé sous le fardeau d’une honte imméritée.

 

– 66 –

Puis, comme par enchantement, tous les amis du club, tous les camarades de la vie facile, les belles jeunes femmes de l’aristocratie qui n’avaient, pour lui, que des regards indif-férents, semblant estimer fort peu le richissime épicier qu’il avait été, les ravissantes filles, qui le tutoyaient gentiment, et qui le traitaient comme un oncle généreux, mais sans la défé-rence émue qu’il aurait voulu constater chez elles. Tous ceux et toutes celles qui composaient la galerie, pour l’admiration de laquelle il se démenait, avec tant d’ardeur, depuis qu’il était retiré des affaires, se groupèrent devant lui, ainsi qu’en un tableau, et il lui sembla que tous ces arbitres du succès, de la renommée, dirigeaient leurs regards vers lui, comme pour demander :

— « À quoi va-t-il se résoudre ? Prendra-t-il en main la cause des opprimés, ou sacrifiera-t-il l’innocence à son oisi-veté ? Aurons-nous l’occasion de le ranger parmi les person-nalités qui attirent l’attention, dès qu’elles paraissent quelque part, ou continuerons-nous à le traiter, par-dessous jambes, comme un parvenu ? Enfin sera-t-il un héros, ou un pleutre ? »

À cette conclusion, Marenval bondit sur les coussins de son coupé. Un flot de sang lui monta au visage, il serra les poings et dit, tout haut, comme répondant à tous ces per-sonnages curieux, railleurs ou bienveillants, qui le guettaient, pour le juger en dernier ressort :

— On m’a plaisanté, on m’a dédaigné, eh bien, on verra de quoi Marenval est capable. Quand le diable y serait, j’irai au fond de cette affaire, et je l’éclaircirai, comme si c’était un compte de marchandises.

La voiture s’arrêtait, au même moment. Il pensa : Il n’y a plus à reculer, maintenant. Je me suis donné parole, à moi-

– 67 – même. Voyons ce que Tragomer va penser des nouvelles que je lui apporte. Et il descendit.