Au fond du gouffre

George Ohnet · Chapitre 11 sur 13

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Au fond du gouffre

III ............................................................................................ 311

Il recula d’un pas et, tout haut, en souriant à miss Har-vey :

— Vous nous avez, ce soir, donné une fête rare, et miss Hawkins a chanté d’une façon divine.

 

III

 

Dans l’appartement de Tavistock-Street, miss Jenny Hawkins était de retour. Debout au milieu du salon, éclairée par les deux lampes de la cheminée, sa sortie de bal tombée à la taille, elle venait de renvoyer sa femme de chambre en lui disant qu’elle se déshabillerait seule, et elle guettait, dans le silence, l’arrivée du redoutable visiteur attendu. Un bruit de roues, dans la rue solitaire à cette heure tardive, un pas rapide dans l’escalier, une main impatiente qui heurtait le bois de la porte d’entrée, et, traversant le corridor obscur, elle alla ouvrir elle-même. Par les portières du salon entre-bâillées, une lueur filtrait qui lui permit de reconnaître Jacques, malgré son chapeau baissé sur les yeux, le collet de son paletot relevé jusqu’à la bouche.

Il entra brusquement, passa devant elle, s’arrêta dans le salon éclairé, sans même se retourner pour voir si elle le sui-vait, enleva son chapeau et son paletot, puis, s’adossant à la cheminée, il regarda fixement celle qui possédait le secret d’où dépendait son salut. Elle, bouleversée, mais plus belle encore de son épouvante, dans sa blanche toilette, ses épaules splendides étincelant à la lumière, attendait, le front baissé, qu’il lui adressât la parole. Il dit avec un accent d’ironie terrible :

 

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— Les morts peuvent revenir sur la terre, Léa, puisque vous voici vivante, devant moi, après que j’ai été condamné pour vous avoir tuée. Vous vous croyiez bien débarrassée du malheureux Jacques, n’est-ce pas ? Et vous dormiez tran-quille, me sachant dans une tombe plus sûre que la vôtre. J’en suis sorti pourtant, moi aussi, et je viens vous demander compte de tout ce que j’ai souffert.

Elle hocha la tête et sourdement :

— Avez-vous été seul à souffrir ? La responsabilité de ce qui est arrivé est-elle à autrui ou bien à vous-même ? Est-il possible que vous ayez oublié ce que vous avez fait ? Êtes-vous sûr que vous soyez en droit d’accuser si sévèrement ? Deux ans, quand on souffre, passent lentement et l’on a le temps de réfléchir. Avez-vous examiné votre conduite, en même temps que vous jugiez celle des autres ?

— Malheureuse ! Vous me rappelez les heures les plus tristes de mon existence, alors que dans la solitude et le si-lence de mon bagne, je m’épuisais à chercher les causes de mon malheur. Pouvais-je juger ce que je n’avais pas le moyen de comprendre ? J’ignorais tout de ma destinée. Mon infortune était, pour moi, une énigme indéchiffrable. Et si lourdes qu’eussent été les erreurs par moi commises, elles ne pouvaient suffire à justifier l’excès de ma misère. Établir des responsabilités, comment y aurais-je réussi ? L’obscurité avait été si habilement faite autour de moi que rien n’aurait pu m’éclairer ! Léa Pérelli morte, pourquoi ? Comment ? Et de la main de qui ? Je me suis perdu dans le chaos de mes conjectures. Les juges, l’avocat, les jurés, nul n’a pu voir ce qu’il était matériellement impossible de soupçonner : un piège infâme, dans lequel un innocent était pris ; et, pendant qu’il s’y débattait fou de douleur et d’ignorance, la prétendue

 

– 312 – victime fuyait bien vivante, riait de la justice dupée, de l’in-nocence torturée, et se réjouissait, avec son complice, de ce que l’affaire avait été menée si gaillardement et poussée jusqu’à un dénouement si heureux ! Et moi, la tête pleine de ténèbres, ballotté, des juges qui me prenaient pour un scélé-rat endurci, en m’entendant nier éperdument, aux avocats qui me trouvaient stupide en me voyant me taire quand il au-rait fallu me défendre, objet de risée pour les gardiens, d’hor-reur pour la foule, traîné dans la fange par les journaux mo-ralisateurs, près de perdre la raison et de croire, moi-même, à mon crime, j’allais, de geôle en chiourme, échouer à Nou-méa, parmi les bandits, sous un ciel de feu. Voilà ce que je devenais : le plus lamentable des êtres. Et pourquoi ?… Pour avoir eu le malheur d’aimer une créature féroce, qui se faisait un jeu de mes souffrances, et s’applaudissait de mon abjec-tion !

Léa leva le bras, et, pour la première fois, regardant Jacques de ses yeux encore troubles de terreur :

— Non, pas pour avoir eu le malheur de l’aimer, répli-qua-t-elle, mais pour avoir eu l’indignité de la trahir !

À ces mots, première lueur dans l’obscurité qui, depuis deux ans, l’enveloppait, Jacques bondit et, toute son intelli-gence tendue pour pousser plus avant la pénétration du mys-tère :

— Ah ! tu commences donc à avouer, infâme ! Tu vou-lais te venger ?

— Oui, répliqua Léa avec force. Je l’ai voulu, mais tu m’y avais forcée. Et le hasard a été, pour les trois quarts, dans ce qui est arrivé.

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— Je vais donc enfin savoir ! cria Jacques avec une sorte de délire. Je te tiens là, maudite, et tu parleras, entends-tu, quand je devrais t’arracher ton secret du cœur avec mes ongles ! Oh ! je se rai sans pitié, comme tu l’as été. Ne compte sur aucune grâce. Tu vas tout dire, ou, sur l’honneur, je te tue, et cette fois tu ne ressusciteras pas !

Il se dressait effrayant et son visage exprimait une réso-lution implacable. Mais Léa semblait devenir plus calme, à mesure qu’il se montrait plus exalté. Elle s’assit lentement sur un siège, près de lui, et avec douceur elle dit :

— Il est inutile que tu me menaces, je suis résolue à par-ler. Si tu n’étais pas venu à moi, et que j’eusse connu ta pré-sence à Londres, je serais allée te trouver. Il y a trop long-temps que ce secret pèse sur ma conscience et que le re-mords me torture. Tu parles de ce que tu as souffert, tu vas apprendre ce que j’ai souffert, moi aussi, et après tu compa-reras. Ta servitude n’était peut-être pas plus dure que ma li-berté. Car toi tu avais le droit de pleurer, de maudire, et moi il me fallait briller, charmer et enfermer ma douleur en moi-même. Je n’ai pas été seule coupable, mais je crois bien que j’ai été seule à expier.

— Tu avais des complices ? demanda Jacques.

— Un seul.

— Sorège ?

— Oui.

— Le misérable ! Pourquoi m’a-t-il perdu ?

— Parce qu’il m’aimait !

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Jacques demeura immobile, silencieux, respirant à peine, tant il était oppressé par l’angoisse de ce moment so-lennel. Enfin il ajouta :

— Mais toi, Léa, pourquoi t’es-tu prêtée à son infamie, pourquoi as-tu contribué à me perdre ?

Elle dit d’un ton farouche et désespéré :

— Parce que je t’aimais !

— Et c’est pour cela que tu m’as condamné à un sup-plice pire que la mort ?… Qui donc était la femme assassinée et que t’avait-elle fait celle-là ?

— Ce que tu m’avais fait toi-même. Elle me trahissait ef-frontément, elle allait partir avec toi, elle m’insultait de son triomphe, elle raillait ma jalousie. Elle me bravait, enfin !

Jacques frémit, il venait de comprendre. Il murmura, comme effrayé :

— C’était Jeanne Baud ?

— Oui, c’était elle !

— Et qui donc l’a tuée ?

Elle releva orgueilleusement le front et, avec un air ter-rible, elle répondit :

— Moi !

— Toi, Léa, malheureuse ! Et comment cela ?

— Tu vas le savoir !

Un silence s’établit, troublé seulement par la respiration haletante de Léa. Le murmure de la ville endormie s’étei-

 

– 315 – gnait, et de rares voitures roulaient sourdement au loin. Jacques s’assit, morne et las, sur le canapé, et, sûr d’ap-prendre, maintenant, ce qu’il avait tant désiré connaître, il s’apprêta, sans hâte, à écouter. La femme, penchée vers lui, le visage assombri par une émotion violente, les coudes sur ses genoux, balançant son corps, dans un mouvement in-conscient, d’une voix saccadée, parla :

 

— Tu sais combien je t’ai aimé et de quelle passion ex-clusive. Pendant deux ans, tu as été toute ma vie. Mes habi-tudes, mes goûts, mes caprices, j’ai tout subordonné à ta fan-taisie, et jamais roi n’a été plus complaisamment adulé par une favorite, qui avait tout à espérer de lui, que tu n’as été choyé par une maîtresse qui n’avait rien à attendre de toi. Je n’étais pas vénale, je ne t’ai jamais demandé d’argent. J’ai vécu de ta vie, et si tu as dilapidé ta fortune, rends-moi cette justice que je ne t’y ai point poussé, et que je n’y étais pour rien. Tu m’as aimée, toi aussi, et l’amour, c’est toi qui me l’as révélé. Avant toi je n’avais connu que des indifférents : mon mari, des bellâtres de mon pays, qui n’avaient aucun pouvoir sur mes sens. Toi, le premier, tu m’as rendue folle. Et je me suis attachée à toi avec une ardeur égale au bonheur que tu me donnais. Tu m’amenais tes amis, tu paraissais fier de ma beauté et de l’admiration que j’inspirais. Tu n’étais pas ja-loux, et tu avais bien raison. Pourquoi l’aurais-tu été, tu sa-vais que j’étais à toi exclusivement, et qu’un autre homme ne pouvait exister pour moi. Tous les compagnons de ta vie dis-sipée m’ont fait la cour, je puis te le dire, tous, excepté Tra-gomer qui se défiait de moi. Tu l’as su de tous, excepté d’un seul. Car celui là, du premier jour où il m’avait parlé, je l’avais jugé, et il me faisait peur…

 

— Sorège ? demanda Jacques.

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— Sorège, répéta Léa. Celui-là n’était pas un viveur insi-gnifiant comme les autres. Il s’imposait par l’originalité de son attitude et l’ironie de sa parole. Il ne pouvait passer ina-perçu et, quand on l’avait rencontré une fois, il fallait se sou-venir de lui, fût-ce pour le haïr. Il ne m’inspira que de la crainte. Il s’approcha de moi et, avec des manières caute-leuses trouva moyen de m’exprimer ses sentiments, sans qu’aucun aveu, clairement fait, vînt le compromettre. Il sa-vait se garder contre une révélation et, si j’avais eu l’idée de me plaindre de ses tentatives, il aurait eu le droit de me mettre en demeure de répéter ce qu’il m’avait dit, sans qu’il fût possible d’y relever rien d’incorrect. Je n’osai pas plaisan-ter avec toi de ses obsessions comme je l’avais fait pour tous les autres. Sûr de l’impunité, il ne se contraignit plus, et me déclara que, par un moyen ou par un autre, il m’obtiendrait. Je lui répondis avec dédain et mes paroles durent le faire atrocement souffrir, car, pour la première fois, je le vis perdre son impassibilité. Il pâlit, et, avec des menaces af-freuses, il me jura que, dût-il te tuer, il me rendrait libre d’être à lui. Car, ajouta-t-il, il savait bien que la passion que j’avais pour toi m’empêchait de lui céder de bonne grâce.

— Le lâche, dit Jacques, la figure contractée par la fu-reur. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Parce que tu commençais à te détacher de moi, que je le sentais, et que lui ne manquait aucune occasion de me le prouver. Il jouait le rôle de Iago, avec une science atroce. Seulement c’était Desdémone qu’il assassinait de ses confi-dences empoisonnées. Tout ce que ta confiance, trop grande, lui révélait de tes affaires ou de tes plaisirs, il accourait me le répéter. J’aurais dû le chasser, car il me torturait. Mais j’avais soif de savoir, et je me prêtais à ses délations, croyant en tirer parti pour te conserver plus facilement. Il riait, ce-

– 317 – pendant, lui, l’atroce personnage, et cyniquement comptait les jours qui me restaient à être heureuse. Nos entretiens étaient des débordements d’injures. Je le chargeais de malé-dictions, lui m’insultait grossièrement de ses certitudes de me posséder. Et nous nous quittions, chaque fois, plus exas-pérés l’un contre l’autre. C’était au moment où notre ménage allait le plus mal. La gêne était venue, les dettes s’accu-mulaient, les créanciers se faisaient pressants. Et toi, plus fou que jamais, enragé de jeu, passant tes nuits au cercle, tes journées aux courses, tu me délaissais complètement. J’étais abandonnée par l’amant que j’adorais, traquée par l’homme que je haïssais, et, sans défense, sans secours, livrée aux ins-pirations violentes de mon esprit exaspéré. Tout était danger pour moi. À ce moment précis, je fis la connaissance de Jeanne Baud. Elle voulait aborder la carrière italienne, et me demanda de l’aider à corriger sa mauvaise prononciation. J’étais sans occupation, traînant dans l’ennui l’inutilité de mes jours. Je pensai que donner des conseils à cette char-mante artiste serait une distraction. Et par exception, moi qui n’avais jamais reçu de femme, je la laissai venir chez moi. Tu te la rappelles, n’est-ce pas, jeune, gaie et rieuse, vi-vant insoucieuse de tout, avide seulement de plaisir, et s’y donnant avec folie. Jamais je n’avais eu d’amies que des femmes comme il faut, quand je vivais encore dans le monde. La vivacité des effusions de Jeanne me parut singu-lière, mais elle était si attentionnée, que je mis sur le compte de l’amitié ce qui devait être attribué à la passion. J’étais malheureuse, j’avais, en cette aimable fille, une compagne de tous les instants, qui comblait le vide de mon existence. Je m’attachai tendrement à elle. Mais je ne soupçonnais pas encore comment elle m’aimait. Ce fût un soir que nous reve-nions, toutes deux, de l’Opéra et qu’elle m’avait reconduite chez moi, que j’eus la révélation foudroyante de ce qui se

 

– 318 – passait dans son cœur. Je t’attendais. Nous venions de sou-per toutes les deux, lorsqu’on sonna à la porte.

— C’est Jacques, m’écriai-je. Il aura oublié sa clef. At-tendez ici, je vais lui ouvrir.

Je gagnai le vestibule et, à travers la porte, je demandai :

— Jacques, est-ce toi ?

Ce fut la voix de Sorège qui répondit :

— Non, c’est moi, j’ai besoin de vous dire un mot, j’entre une seconde, et je pars.

J’avais bien envie de le congédier, mais la présence de Jeanne me rassurait. Je n’avais rien à craindre. J’ouvris. Il entra dans le salon sans se douter que je n’étais pas seule. Il me dit, tout de suite, sans même s’asseoir :

— Vous attendez Jacques ? Il ne viendra pas.

— Et pourquoi cela ?

— Parce qu’il est ailleurs.

— Au cercle ?

— Non. Il vient d’en partir.

Il riait, en parlant ainsi, le monstre, sachant bien tout le mal qu’il me faisait. Je blêmis. Il s’en aperçut et me dit :

— Regardez-vous donc dans la glace, Léa, voyez votre visage bouleversé. Jacques vous fera mourir, si vous ne pre-nez le parti de le quitter. Il vous trompe cependant assez pour que vous lui rendiez la pareille.

Je criai :

 

– 319 –

— Taisez-vous, misérable ! Vous savez bien que si je le trompe jamais, ce ne sera pas avec vous.

— Allons donc ! Vous y viendrez, ma belle, et plus tôt que vous ne croyez. C’est mathématique ! Vous serez à moi. C’est Jacques, lui-même, qui y travaille. Une admirable créa-ture, comme vous, ne se résigne pas éternellement à l’abandon. Être trompée pour des vieilles dames comme la Deverrière et la Trésorier, ou des haridelles, comme…

Je l’interrompis furieusement :

— Jacques fût-il mille fois plus infidèle qu’il n’est, je ne le tromperais pas avec vous. Avec d’autres peut-être ! Oui, si je savais que cela pût vous faire souffrir, vous qui vous ingé-niez à me torturer !

Il eut un mouvement de colère, et d’un geste brusque, me saisissant à plein corps, il balbutia :

— Tout de suite, alors ! Je vous tiens et je vous prends !

Il était fort et m’avait jetée sur le canapé. Je me débat-tais avec rage et je lui crachais ma haine, avec des injures, en luttant, lorsque la portière de la salle à manger se leva et Jeanne parut disant tranquillement :

— Eh bien ! Monsieur de Sorège, ne vous gênez pas ! Voulez-vous que je vous aide ?

L’effet fut immédiat. Il se redressa exaspéré de sa dé-convenue, tremblant de ses efforts, et, sans dire une parole, mais jetant, sur Jeanne et sur moi, un mortel regard, il sortit. Moi, les nerfs tordus, le cœur brisé, j’éclatai en sanglots. Jeanne, à genoux près de moi, s’efforçait de me consoler. Mes larmes coulaient sans fin, et elle les essuyait avec ses

 

– 320 – baisers. Ses étreintes se resserraient à mesure que ses pa-roles devenaient plus tendres. J’étais dans ses bras, sans sa-voir ce que je faisais, et, sans penser à ce qu’elle me disait, je l’écoutais stupide, avec cette sensation unique, que c’était bon d’être aimée et que la douceur des caresses que je rece-vais valait mieux que l’énervement des attentes d’un amant infidèle. Le temps passait. L’espoir de te voir venir s’éloi-gnait. La tendresse de Jeanne m’engourdissait. Elle m’offrait de rester, près de moi, avec une voix si suppliante, que je ne résistai pas. Et puis, c’était une femme, et il me semblait que je n’étais pas coupable envers toi qui semblais prendre à tâche de légitimer mes représailles. J’eus honte le lende-main, je voulus ne plus revoir cette folle, mais elle pleura à son tour, et je compris que les douleurs que j’avais souffertes par toi, j’allais les lui faire endurer à elle. Et puis, je trouvais doux d’avoir un cœur dévoué à qui confier ma peine, et, moi-tié par faiblesse, moitié par bonté, je ne la repoussai pas. Six mois se passèrent ainsi, les plus mauvais de ma vie. Je t’aimais plus passionnément peut-être, depuis que je ne t’appartenais plus exclusivement. Il semblait que mes sens se fussent affolés, et, à la pensée que tu pourrais te séparer de moi, j’étais prête à accepter la mort. Tu te souviens de la fin de cette terrible période où tu passais au jeu tes nuits et tes jours, atteint d’un vertige qui te conduisait au gouffre où de-vait tout sombrer : ta fortune, ton honneur, ta vie. Sorège, qui avait reparu près de moi, comme si rien ne se fût passé entre nous, et que je n’osais chasser dans la crainte que tu t’en étonnasses, me tenait au courant de toutes les phases de la terrible partie engagée par toi. Il était redevenu souriant et ne me parlait plus d’amour. J’aurais dû tout craindre. Mais une sorte d’hébétude m’accablait. Je n’étais vraiment pas, à cette époque-là, en possession de ma raison. Mes nerfs étaient tendus outre mesure, et je vivais dans une absence

 

– 321 – d’équilibre moral qui me mettait à la merci des impulsions de mon désespoir ou de ma colère. Je te vis arriver, fou d’an-goisse, ayant perdu tout ce que tu avais réalisé et devant payer une somme importante à la caisse du cercle, sous peine d’expulsion. Je te donnai mes bijoux, pour les engager. Je t’aurais donné ma vie, si tu me l’avais demandée. C’est alors, écoute bien cela, que se produisit cette effroyable pé-ripétie qui, en me jetant hors de moi-même, amena tous les désastres.

La voix enrouée par l’émotion que lui causait le rappel de ces terribles souvenirs. Léa s’arrêta un instant. Jacques, impassible, ne l’interrompait plus, pris par l’intensité poi-gnante de ce récit. Ni les souffrances imméritées de sa maî-tresse, ni ses joies criminelles, ne lui avaient arraché un sou-pir. Il était resté muet, devant l’affirmation de la jalousie, in-sensible aux aveux de la trahison. Il était sans remords, il avait expié. Sa pitié, il la réservait pour lui-même. Il aurait voulu hâter la fébrile abondance de Léa racontant la tragique aventure. Ce qu’elle disait de Sorège, de Jeanne, d’elle et de lui-même, qu’importait ! Ce qu’il était avide de savoir c’était comment il avait été perdu, et comment il allait pouvoir se réhabiliter. Léa passa son mouchoir de dentelle sur son front humide, et comprimant son cœur, qui battait à l’étouffer :

— Voici ce qui arriva d’imprévu et de monstrueux. Le lendemain du jour où je t’avais donné tout ce que je possé-dais, vers quatre heures, j’eus la visite de Sorège. Il se pré-senta froid, le visage fermé, comme impressionné par un événement grave. Il s’assit et me regarda en silence, avec une expression de pitié, que je ne lui avais jamais vue. Enfin il se décida à parler, et, dès les premiers mots, je criai de fu-reur. Il venait m’apprendre que tu étais l’amant de Jeanne, et que, sans espoir de te refaire ici, tu avais résolu de partir

– 322 – avec elle, pour Londres, où elle venait, à mon insu, de con-tracter un engagement. Quoiqu’il fût habitué aux excès de ma colère, Sorège parut effrayé. Il essaya de me calmer, avec sa bonhomie perfide.

— Je vous l’avais bien dit que l’heure viendrait où il vous faudrait compter avec un ami sincère. Vous voyez ce qu’est l’inconscience de votre amant et quelle est l’ingrati-tude de votre amie. L’un et l’autre vous insultent et vous tra-hissent. Hésiterez-vous à rompre la première avec Jacques, et à chasser cette drôlesse pour qui vous n’avez eu que trop de bontés ?

Je voulus protester, me débattre :

— Qui me prouve que vous ne me trompez pas ? Vous êtes capable de tout, pour arriver à vos fins. Comment n’aurais-je rien soupçonné, rien vu de leur intimité ? Et vous, n’avez-vous pas trop d’intérêt à mentir, pour que je vous croie si facilement !

— Il ne s’agit plus de discuter, dit-il froidement. Vous voyez bien que je ne les charge pas. À quoi bon ? Ils sont as-sez fous et assez coupables. Sachez donc que c’est de Jacques, lui-même, que je tiens les détails que je vous donne. Et jugez de leur précision. Jeanne, qui habite un appartement meublé, a donné congé, la semaine dernière. Ses malles sont faites depuis hier, et elle va les mettre à la consigne à la gare du Nord. Elle se dirige, elle, sur Boulogne. Lui, il partira par une autre ligne, et ira la rejoindre. Est-ce clair ?

Il parlait avec un tel calme que je n’essayai plus de dis-cuter. Je ne doutais plus. La vérité m’accablait, et une colère folle commençait à bouillonner dans mon cœur. Je hurlais de rage, dans ce petit salon où j’avais vécu des heures si heu-

 

– 323 – reuses, en me voyant doublement trahie. Car je perdais tout à la fois : mon amie et mon amant. Sorège, impassible, sans me donner un encouragement, comme s’il comptait, pour son triomphe, sur l’excès de mon mal, m’écoutait et me re-gardait. Il dit :

— Mais est-ce que Jeanne ne doit pas vous revoir, avant de partir ?

— Je l’attends tout à l’heure. Mes domestiques ont con-gé, je comptais dîner avec elle. Elle ne viendra pas. Elle n’aura pas cette impudence !

— Hé ! Hé ! ricana Sorège. C’est une grande et délicate jouissance que d’assister à la mystification qu’on a préparée, et de railler la confiance stupide de celle que l’on trompe ! Je ne serais pas surpris qu’elle vînt vous embrasser, une der-nière fois, avant de vous emmener votre amant !

— Malheur à elle ! criai-je.

— Bah ! Que pourriez-vous lui faire ? dit Sorège, en riant. Vous n’allez pas lui arracher les yeux, ou lui crêper le chignon ? Ce serait bien vulgaire.

Je ne lui répondis pas. Dans ma tête ébranlée et où mes idées semblaient se heurter, avec un bruit de vagues, des lueurs passaient sinistres. Je me sentais emportée par un vertige de meurtre. Sorège me dit :

— Je regrette beaucoup de vous avoir prévenue. Vous me paraissez en veine de faire des sottises. Allons, calmez-vous. Je viendrai, après dîner, voir comment vous serez. J’espère vous trouver plus raisonnable.

 

– 324 –

Il partit. Je restai affalée sur un divan, la tête dans les coussins, ressassant, jusqu’à la souffrance aiguë, tout ce que m’avait versé de venimeux dans la pensée, ce monstre, qui, j’en ai eu la conviction depuis, avait tout combiné pour me pousser à un acte de suprême démence. Un coup de sonnette me tira de mon engourdissement et me mit sur mes pieds. Je regardai la pendule. Elle marquait sept heures. J’allai ouvrir. C’était Jeanne. Elle entra gaiement, m’embrassa, dans l’ob-scurité du vestibule, chantonna, en me suivant dans le salon, et resta stupéfaite en voyant, à la demi-clarté du jour tom-bant, ma pâleur, mon désordre et mon angoisse :

— Qu’as-tu ? me cria-t-elle inquiète.

Je la regardais pendant ce temps-là et je voyais sa robe de voyage, son chapeau rond, son sac de cuir. La certitude que Sorège avait dit vrai s’imposait à moi, foudroyante. Je repris brusquement mon sang-froid, en présence de tant de duplicité. Je répondis avec calme, presque avec lassitude :

— J’ai la migraine, tu vois, je suis en robe de chambre. Si tu veux, nous ne sortirons pas pour aller dîner. J’ai ici de quoi improviser un bon repas. Nous resterons bien tranquil-lement au coin du feu, et tu me tiendras compagnie aussi tard que cela te plaira.

D’habitude, Jeanne accueillait une semblable proposi-tion, en bondissant de joie. Elle resta froide et une ombre passa dans son regard.

— Dîner, oui, avec plaisir, comme je te l’avais promis. Mais passer la soirée avec toi, je ne le pourrai pas. J’ai ren-dez-vous, pour une affaire sérieuse, avec mon professeur de chant, le père Campistron. Il faudra que je te quitte à neuf heures.

 

– 325 –

Son hypocrisie me mit hors de moi. Je lui dis, en la re-gardant ironiquement :

— Tu es sûre que c’est chez ton professeur de chant que tu vas ?

Mon accent, mon attitude, la troublèrent soudainement. Elle recula d’un pas et balbutia :

— Mais qu’est-ce que tu me demandes-là ? Pourquoi te tromperais-je ?

Je marchai vers elle, jusqu’à la toucher, et poitrine contre poitrine, je lui dis :

— Parce que tu m’as trompée, déjà, et que tu me trompes encore, parce que tu es une infâme créature, qui, non contente de me voler ta tendresse, me vole aussi celle de mon amant !

Elle rougit, et, les dents serrées par la crainte et par la colère :

— Qui t’a dit cela ?

— Je le sais.

— C’est faux !

— C’est faux ? Tu pars avec lui pour l’Angleterre. Tu me l’emmènes, quand tu sais que je ne puis vivre sans lui, tu m’assassines, tu me…

Ma voix s’embarrassa dans ma gorge, et hors de moi, je restai devant elle, sans paroles, comme hébétée. Elle me crut impuissante, écrasée, et reprenant courage, avec un rire in-sultant, elle dit :

 

– 326 –

— Eh ! tu ne l’aimais pas tant, puisque tu l’oubliais très bien avec moi !

Elle me bravait, me reprochait ce qui faisait mon secret remords, elle me blessait au plus sensible de moi-même. Je reculai et, ne trouvant plus un mot assez flétrissant pour le lui lancer, de toute ma force je la frappai au visage. Elle poussa un cri sourd, devint livide, et, les yeux fous, se jeta sur moi, en grinçant des dents. Je sentis ses mains se nouer autour de mon cou et je perdis le souffle. Je me défendis, meurtrissant sa poitrine, lui donnant du genou dans le ventre, essayant de la renverser. Nous luttâmes ainsi, sour-dement, sans un cri, soufflant la haine et le meurtre. Un brouillard s’étendait devant mes yeux. Je la saisis à la gorge et je la serrai, avec mes doigts, jusqu’à entrer les ongles dans la chair. Brusquement elle cessa de combattre et tomba sur le tapis. Je me jetai sur elle, comme une furie. J’avais perdu la notion de tout. En moi, ne survivait plus que l’instinct de la brute qui veut tuer pour vivre. Au bout d’un instant, je me lassai, et comme elle ne résistait plus, étendue inerte, je me relevai et les yeux encore hagards, je regardai. Elle était étendue immobile, le visage violacé par les coups, les yeux retournés, la bouche grimaçante, horrible et menaçante, en-core. Je reculai. Instantanément l’épouvante entra en moi, avec le retour de ma raison. Je frémis, en voyant cette mal-heureuse immobile et convulsée. Je la saisis, je la voulus re-lever. Elle était lourde et molle dans mes bras. Je l’appelai, elle ne me répondit pas. J’allais crier au secours, voulant es-sayer de la ramener à la vie. La prudence m’arrêta. Je lui tâ-tai le cœur, penchai mon oreille sur sa poitrine. Je reculai épouvantée : aucun battement. Elle était morte ! Un déses-poir immense s’empara de moi. Était-ce possible que je fusse devenue si criminelle ! Sans doute elle m’avait trahie, insul-

 

– 327 – tée, frappée. Mais je l’avais tuée. Et maintenant, qu’allais-je devenir ? Toutes les conséquences de mon acte se dévelop-pèrent, en une seconde, dans mon esprit. Je me vis arrêtée, poursuivie, condamnée. Je fus prise d’une terreur indicible. Je voulus me soustraire, tout de suite, au sort qui m’at-tendait. Et, sans savoir où j’allais, mais fuyant ma victime, sans songer à me vêtir, sans argent, avec des pantoufles aux pieds, je m’élançai dans l’escalier et me sauvai. J’étais déjà arrivée à l’entresol, lorsqu’une main m’arrêta et une voix me dit brusquement :

— Et bien ! Léa, où courez-vous donc ?

Je restai stupide, sans réponse. C’était Sorège, qui, ainsi qu’il me l’avait annoncé, venait savoir ce qui s’était passé. Mon trouble, le désordre de mes vêtements, lui en apprirent, sans doute, autant qu’il fallait, car il me prit par le bras, et, tout bas, il me dit :

— Êtes-vous folle ? Que signifie cela ? Remontez avec moi.

Il me fit rentrer dans l’appartement, ferma la porte au verrou, pénétra dans le salon, le premier, car je ne voulais point passer devant lui, et voyant, dans les ténèbres envahis-santes, Jeanne Baud étendue, il lâcha un juron et, se tour-nant vers moi :

— Voilà une fichue affaire ! Vous l’avez exécutée ? C’était une grande coquine, mais le procédé est brutal !

Je criai, poussée par un besoin de me disculper :

— Elle me frappait, tenez, voyez mes bras, mon cou, je n’ai fait que me défendre !

 

– 328 –

Il répondit, avec un flegme effrayant, en une telle situa-tion :

— J’en suis convaincu. Mais la voilà morte tout de même. Et vous êtes perdue !

Je me jetai sur lui :

— Allez-vous m’abandonner ? Que deviendrai-je sans vous ? Sauvez-moi !

Et je fondis en larmes. Il me regarda avec tranquillité :

— Vous abandonner, moi ? L’avez-vous cru ? Vous ne me connaissez donc pas ? Je savais que vous auriez besoin de moi, à un moment donné. Et je vous ai prévenue que vous me trouveriez. Me voici, prêt à vous défendre.

— Hâtez-vous ! criai-je, tremblante de fièvre.

— Nous avons le temps. Il est huit heures. Vos domes-tiques ne rentreront pas avant minuit, et ils ne viendront, sans doute, pas dans l’appartement ?

— Non.

— Jacques seul pourrait venir. Il s’en gardera bien. Et pour cause. Nous sommes donc maîtres d’agir.

Il réfléchit un instant, puis il regarda la femme morte, et répéta plusieurs fois :

— Oui, c’est le seul moyen. Il n’y a que ce parti à pren-dre. Quoi qu’il arrive, c’est s’assurer le temps de fuir.

Il s’approcha de moi, et, me dominant de toute sa réso-lution ferme et lucide :

 

– 329 –

— Il est impossible de faire sortir ce cadavre d’ici. On le trouvera donc, fatalement, demain, quand vous serez partie. Mais on découvrira son identité, et vous serez poursuivie, reconnue et livrée. Il y a ici une femme morte, pourquoi se-rait-ce Jeanne Baud ?

— Qui donc à sa place ? demandai-je.

— Vous.

— Moi ! Comment serait-ce possible ? Vous perdez le sens !

Il poursuivit sans me répondre :

— Jeanne Baud a tout réglé pour son départ, elle dispa-raît, on ne la cherche pas. Il faut que la femme tuée, ici, soit Léa Pérelli. Sous le nom de Jeanne, Léa part pour Londres. Nul ne la connaît. Elle prend passage, sur un bateau, pour l’Amérique, et, pendant ce temps-là, agents de police, magis-trats, toute la clique judiciaire s’escrime à débrouiller l’affaire que nous leur avons laissée sur les bras. Jeanne et Léa ont la même taille, la même allure. Seul le visage et la chevelure diffèrent. Mais le visage peut devenir méconnaissable. Et l’eau, qui sert à Léa, pour se blondir les cheveux, peut servir pour Jeanne. L’identité s’établit avec un flacon de teinture sur la tête et une balle de revolver dans la figure. La tête cas-sée d’un coup de pistolet, ou bien étranglée, Jeanne est tou-jours morte. Ce n’est que le genre de meurtre qui change. Peu de chose. L’important est de dépister les malins de la Sûreté. Et comment n’y pas réussir ? Une femme est trouvée morte dans son appartement, vêtue de ses habits. Comment douter que ce soit elle, et pourquoi aller chercher midi à qua-torze heures ? Léa Pérelli est morte, et Jeanne Baud court le

 

– 330 – monde. Voilà le problème résolu. Qui donc pensait que cela serait difficile ?

Il rit, dans le silence, devant ma stupeur. J’avais suivi son raisonnement, j’en avais compris la redoutable habileté. Mais je lui criai :

— Et qui donc, si je pars, et si Jeanne Baud disparaît, aura commis le crime ?

— Ah ! Ah ! ricana-t-il. Vous devenez curieuse. Vous voi-là prise à mon piège ! Vous demandez qui aura commis le crime ? Eh bien ! ce sera celui au profit de qui il a pu se commettre.

Je tremblai de comprendre. Il ne me laissa pas le loisir de douter :

— Qui donc est coupable, en tout ceci ? Qui donc vous a trahie indignement ? Qui donc, avec votre argent en poche, aurait enlevé une autre femme ? Qui donc, perdu de dettes, sans espoir, sans crédit, presque sans honneur, peut être mo-ralement jugé capable d’avoir tué sa maîtresse ?

— Jacques ? criai-je avec horreur. Oh ! Jacques ! Ja-mais ! Jamais ! J’aime mieux me livrer, être emprisonnée, ju-gée, tuée. Mais une telle infamie ? Non ! non !

— Infamie semblable à la sienne ! C’est lui rendre la pa-reille ! Tout bonnement ! Que de scrupules vous avez, quand il en avait si peu ! Il vous plantait là, gaîment, au risque de vous faire mourir de désespoir et de colère. A-t-il hésité, lui ?

— Moi, je ne veux pas ! Non ! Je ne veux pas ! Laissez-moi !

Il devint alors rude et menaçant :

– 331 –

— Ah ! çà, en voilà assez ! Je suis bien bon de me don-ner tant de peine, pour vous convaincre. Je cherche à vous sauver et vous tenez à vous perdre. Libre à vous. Qu’est-ce que cela peut me faire, à moi ? Je suis votre dernier ami, le plus sûr, le seul dévoué. Dieu sait quelle responsabilité j’encours pour vous ! Et vous me rebutez ? Adieu !

Il fit un pas vers la porte, et, à la pensée de rester seule avec ce cadavre, je perdis toute énergie. Ma suprême honnê-teté, battue en brèche par les arguments captieux de ce mi-sérable, chancelait, prête à céder. Tout ce qu’il est possible de faire pour corrompre une âme qui résiste au mal et veut se réfugier dans le sacrifice, il le tenta. Et sa victoire fut bien-tôt assurée. Oh ! nuit effroyable ! Dont je revois encore les atroces occupations. Il fallut déshabiller la femme morte, lui mettre mes vêtements, mes souliers, mes bijoux. Enfin, à nous deux, nous dûmes accomplir la funèbre toilette de sa chevelure. Les sombres anneaux devinrent dorés, sous nos mains profanatrices. Tableau d’épouvante et d’horreur. Cette eau parfumée coulant sur le front pâle du cadavre. Ce traves-tissement macabre de la morte, pour le cercueil. Comment ai-je pu supporter cette épreuve sans que mon cœur se bri-sât ? Le reste se perd dans une sorte de brouillard. J’étais à demi morte, quand Sorège se servant d’un révolver que tu m’avais donné, tira, à bout portant, trois balles dans le vi-sage de la victime, déjà endormie depuis plusieurs heures. Sorège m’habilla, inconsciente, avec la robe de Jeanne, me mit son chapeau sur la tête, un voile épais sur le visage, et prenant le sac de cuir, qui contenait ses papiers, me fit quit-ter ma maison. Il n’avait de tout ce qui m’appartenait pris que les reconnaissances du Mont-de-Piété, que tu m’avais rapportées, le matin même. J’ignorais alors l’usage qu’il en voulait faire. Il me conduisit au chemin de fer, dégagea, avec

 

– 332 – le bulletin de consigne trouvé dans le sac, les bagages de Jeanne, et me prenant un billet de première, il me mit lui-même dans le train de Boulogne. Là, me voyant en sûreté, il me dit :

— Descendez à l’hôtel du Casino, et attendez-moi. De-main soir, j’arriverai, pour vous donner des nouvelles.

Le train partait. Il m’adressa un dernier signe d’encoura-gement, et, presque évanouie de fatigue et d’angoisse, je quittai Paris, laissant derrière moi l’horreur d’un double crime : celui que j’avais commis et celui que je laissais com-mettre.

Jacques immobile, tremblant, regardait Léa avec plus de pitié que de colère. L’horreur de la situation dans laquelle la malheureuse avait été placée, le pénétrait lui-même. Il ou-bliait les conséquences affreuses qu’avait eues, pour lui, l’acte commis, et ne voyait que l’immédiat danger couru par sa maîtresse. Il dit d’une voix lente :

— Oui, tout était audacieusement combiné et devait ré-ussir. Mon trouble et l’impossibilité, absolue pour moi, de soupçonner le sort de Jeanne, devaient concourir à assurer le secret. La femme trouvée morte chez Léa, vêtue des vête-ments de Léa, pouvait-elle être autre que Léa ? Je n’en dou-tai pas moi-même. Moins ferme que toi, je détournai les yeux du cadavre quand on me le montra dans la salle sinistre de la Morgue, et ne le maniai pas, comme vous l’aviez fait. Il faut une grâce d’état, pour examiner, de si près, les morts ! Le cœur me leva, et je ne sus que pleurer, quand il aurait fallu discuter et inventorier. Et tu ne te disais pas tout cela, mal-heureuse, pendant que les heures s’écoulaient et assuraient ma perte !

 

– 333 –

— Si, Jacques, je me le disais. Mais Sorège était venu comme il l’avait annoncé. Et, retombée sous l’autorité si rude de mon complice, j’étais hors d’état de résister. Je l’es-sayai, dès la première heure. J’eus une crise de désespoir et de remords. Je le suppliai de chercher un moyen de te dis-culper, quand je serais à l’abri des poursuites, il ricana et avec une ironie affreuse :

— Que je m’amuse à tremper dans une aussi sale affaire pour innocenter M. Jacques de Fréneuse ? Allons donc ! Vous êtes folle ! Il s’est fourré dans la nasse, qu’il y reste !

— Mais sa mère, qui n’a rien fait, elle, et qui va pleurer toutes ses larmes, sa sœur qui est innocente, et dont l’avenir est brisé !

Il changea de visage et abandonnant son calme :

— Ne me parlez pas de sa sœur ! Vous me feriez regret-ter qu’il ne soit pas plus compromis ! Je les hais, ces gens-là, entendez-vous ! Et la sœur, plus que tous les autres. J’ai eu la hardiesse de l’aimer, et elle m’a méprisé, repoussé. Voilà ce que je n’oublierai jamais !

Il était, en ce moment-là, si atroce, si monstrueux, que je perdis la tête :

— Je ne veux pas rester à votre merci. Vous me faites peur. Votre amitié est aussi redoutable que votre haine. Lais-sez-moi partir, je deviendrai ce que je pourrai, mais sépa-rons-nous.

Il me prit le bras, et, perdant toute mesure, il cessa d’être l’homme bien élevé que j’avais connu, et se montra brutal et grossier :

 

– 334 –

— Créature stupide, croyez-vous que je vais subir vos caprices ? Je suis votre maître, ne l’oubliez pas. Vous m’ap-partenez. Vous savez bien pourquoi je vous ai tirée de peine. C’est que je vous veux, et voilà tout. Qu’est-ce que cela pou-vait me faire qu’on vous coupât le cou, pour avoir tué votre camarade, dans un accès de fureur jalouse ? Est-ce que j’ai pour habitude de me mêler des querelles de filles ? Je me suis donné la tâche de vous sauver, parce que vous me plai-sez, que je veux vous posséder, et que je vais satisfaire ma fantaisie, tout de suite.

Il m’avait saisie. J’essayai de résister, mais j’étais trop épuisée, depuis deux jours, par les émotions subies. Je sentis ses lèvres sur les miennes. Je criai :

— Vous me faites horreur !

— Et moi je te trouve délicieuse !

— J’aime mieux mourir !

— On dit ça !

— Lâche !

Il desserra son étreinte, et d’un ton furieux :

— Assez de simagrées ! Ou, sur l’honneur, je sonne et je te livre au commissaire de police.

Léa se cacha la tête entre ses mains et, plus honteuse qu’elle n’avait été en racontant le meurtre, elle dit sourde-ment :

— J’eus peur, je cédai. Devant ma conscience, c’est ce que j’ai fait de plus abominable !

 

– 335 –

Dans le silence, Jacques et elle demeurèrent immobiles, pénétrés d’horreur. Enfin la malheureuse releva son front humilié et, d’un élan désespéré, se jetant aux pieds de celui qu’elle avait perdu :

— Oh ! Jacques, pardonne-moi, je t’en supplie. J’ai été infâme ! Mais tu vois bien que c’est lui qui a tout fait. N’est-il pas cent fois plus criminel que moi, quoiqu’il n’ait pas exécu-té le meurtre ? Il l’avait préparé, assuré, presque conseillé. Oh ! pardonne-moi ! Je t’aimais tant et je t’ai fait tant de mal ! J’ai été lâche. J’aurais dû écrire aux juges, te disculper, me livrer. Je n’ai pas eu cette vertu. J’ai tremblé, j’ai fui, et, pendant ce temps-là, tu expiais ton infidélité par le supplice le plus douloureux que puisse endurer un homme. Jacques, je suis à ta discrétion, fais de moi ce que tu voudras. Ce So-rège, je l’abhorre. Il m’a violentée encore, hier, et j’aimerais mieux mourir que d’être à lui, surtout maintenant que je t’ai revu. Jacques, tu es toujours le même, toi, tu n’as pas chan-gé, tu es toujours généreux et bon. Tu ne m’as pas dénoncée, quoique tu aies deviné mon crime. Je te tiens là, près de moi, je te sens, comme autrefois. Et je le comprends bien, même quand je te poursuivais de ma haine, je t’aimais toujours. Jacques !… Jacques !

Elle se roulait à ses pieds, sur ses genoux. Elle levait vers lui sa belle figure inondée de larmes et toute sa chair frémissait. Sa face souriante et enfiévrée se haussa jusqu’au visage de Jacques et, dans un mouvement de folle ardeur, les yeux fixes, elle lui tendit ses lèvres. Il l’éloigna doucement, se dégagea et la laissa devant lui, accablée de cette froideur qu’elle avait espéré vaincre :

— Il est tard, Léa, dit-il, la nuit s’avance. Il faut songer à demain. Je te sais gré de ta franchise. Je n’en abuserai pas

 

– 336 – pour te perdre. Je ne suis pas un Sorège, moi. Mais il faut que je me disculpe. Il faut que j’aie la preuve matérielle de mon innocence. Et cette preuve, toi seule peux la fournir.

— Je te la donnerai. Je n’hésite pas. J’ai trop souffert. Je ne puis plus vivre ainsi. Ces aveux que je viens de te faire, veux-tu que je te les écrive ? J’y suis prête !

Une ombre passa sur son visage et elle eut un sourire navré :

— Mais Sorège sait que tu as tout découvert. Il sait que nous sommes enfermés ici et que je vais parler… Prends garde à toi, Jacques !

Il eut un geste d’indifférence :

— Je ne le crains pas.

— Tu as tort.

— Il ne peut rien contre moi. Je ne fais pas un pas, dans Londres, sans être suivi par les gens de la police française. On me surveille et on me protège, en même temps. Il ne l’ignore plus.

— Alors c’est moi qui suis perdue. Pour m’empêcher de l’accuser, il essaiera de se défaire de moi. Pour me punir de l’avoir abandonné, il me frappera.

— Il aura bien assez à faire de se défendre contre moi. Nous avons un terrible compte à régler ensemble. Tu peux m’en croire, pauvre femme, il est plus en danger que toi.

Jacques se recueillit un instant :

— Tu m’as offert de me donner ta confession par écrit. J’accepte. Sois tranquille, je ne m’en servirai que quand tu

– 337 – seras en sûreté. Reste enfermée chez toi. Défends ta porte. Ne revois plus Sorège, et je me charge de t’en débarrasser.

Léa hocha la tête douloureusement.

— Tu ne le connais pas. Il m’atteindra à travers la mu-raille, si je reste ici, à travers l’espace, si je fuis. Il est terrible et frappe toujours autrement qu’on ne le prévoit. Veille sur toi-même, Jacques. Il te hait mortellement. De moi, il ad-viendra ce qu’il en peut advenir. Peu importe ! Mais tu as une revanche à prendre, publique, haute, éclatante. Ne la compromets pas par une imprudence.

Il répondit gravement :

— Ma vie est finie, Léa, et la poursuite de ma réhabilita-tion, ainsi que la punition de Sorège, sont les derniers actes d’homme que j’accomplirai. J’ai vu le monde et je l’ai jugé. Ses joies sont vaines, ses douleurs sont réelles. Je m’en reti-rerai. Si je n’avais pas le devoir de dégager mon nom, à cause de ma mère et de ma sœur, je n’accepterais rien de toi. J’irais frapper à la porte d’un couvent, et je passerais ma vie dans la méditation et le silence.

— Quoi ! Jacques ! Jeune, riche encore, avec l’espoir du bonheur, tu veux fuir le monde ?

— Oui, Léa.

— Le ressort de ton âme est-il donc brisé ? N’as-tu plus de désirs, n’as-tu plus de rêves ?

— Je connais la vie, maintenant. J’en ai épuisé les joies et les douleurs. Rien ne vaut la peine que les hommes pren-nent pour tuer l’ennui par le plaisir. À peine a-t-on commen-cé de vivre, que la vieillesse arrive, et puis la mort. C’est une

 

– 338 – misère. Je tâcherai, en adoucissant le sort des malheureux, d’expier le mal que j’ai fait.

— Ne te reverrai-je pas, Jacques ?

— Si, une fois encore, pour que tu me remettes ta con-fession et que tu me dises adieu.

— Ce soir, si je suis encore vivante, dit Léa avec un pâle sourire, je chante Roméo et Juliette. Ce sera mon dernier triomphe. Assistes-y, Jacques, si tu es libre. Les couronnes qu’on me donnera seront comme des hommages funéraires. Plus jamais on ne m’entendra sur cette belle scène, où hier encore j’oubliais mon infamie, au milieu des acclamations et des louanges. Il faut quitter tout cela ; l’art, qui m’a refait une personnalité et qui m’a soutenue dans mes plus dures épreuves, l’ivresse du succès, qui me procurait, pour une heure, l’engourdissement de mes souffrances, l’idolâtrie de la foule, qui me permettait de m’illusionner sur ma dégradation réelle. Je rentrerai dans l’ombre… Qui sait si ce ne sera pas l’ombre éternelle ? Mais ce ne sera que justice.

Elle fit un geste de hautain mépris :

— Je suis folle ! Tout ce clinquant ne vaut pas un regret.

Elle montra à Jacques la fenêtre que l’aube blanchissait et, avec un sourire, où toute sa grâce ancienne reparaissait :

— Tu me pardonneras, Jacques, n’est-ce pas ?

Il voulait répondre, elle lui imposa silence :

— Non. Ne dis rien. Attends à ce soir… Adieu !

Elle le conduisait vers la porte. Dans le vestibule obscur, Jacques sentit le bras de Léa le frôlant doucement, comme

 

– 339 – pour le guider, puis une gorge palpiter contre sa poitrine et, sans qu’il pût s’en défendre, une bouche mordante se posa sur ses lèvres. Il frémit, repoussa vaguement ce fantôme de l’amour disparu. Il entendit un douloureux soupir. La porte s’ouvrit et se referma. Il était seul. L’escalier s’ouvrait devant lui.