Au fond du gouffre

George Ohnet · Chapitre 6 sur 13

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Au fond du gouffre

Deuxième Partie ............................................................ 177

DEUXIÈME PARTIE

 

 

I

 

La chaloupe à vapeur stoppa au bas de l’escalier du môle, et un sergent d’infanterie de marine accrocha avec une gaffe l’anneau de l’embarcation, afin de faciliter la descente du passager. Celui-ci se leva de l’arrière, où il était assis près du barreur, et dit en anglais :

— Attendez-moi, jusqu’à ce que je revienne. Peut-être en ai-je pour longtemps. Que pas un homme ne descende à terre.

— Très bien ! master Christian.

Tragomer, vêtu de coutil blanc, coiffé d’un casque colo-nial en liège, sauta lestement sur les dalles mouillées de l’es-calier, et prit pied sur le môle. Une bande de canaques, aux cheveux rougis par la chaux, vêtus d’oripeaux sordides, con-tenus par quelques miliciens coloniaux, se pressait au-devant du voyageur. Le sergent commanda :

— Arrière ! Tas de brutes ! Ou gare à vous !

Et, levant un gourdin qu’il tenait à la main, il sembla disposé à mettre d’accord ses actes avec ses paroles. Les in-digènes firent place et l’arrivant se trouva seul en présence du chef de poste.

 

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— Monsieur débarque du petit navire anglais ? demanda le sergent.

— Oui, dit Tragomer, avec un fort accent, je débarque, pour cette journée. Je voudrais visiter l’établissement péni-tentiaire…

— Il faut demander une permission au gouverneur…

— Ah ! Et où est le gouverneur ?

Avec l’habituelle complaisance française, le sergent chercha du regard autour de lui, et, apercevant un surveillant canaque, qui fainéantait, assis sur le parapet de l’estacade :

— Avance à l’ordre, Dérinho. Voici un étranger, que tu vas conduire au Palais… Vous ne trouverez pas le gouver-neur, monsieur : il est en tournée à bord de l’aviso de l’État… Mais son secrétaire vous recevra… Oui, il est dix heures, il sera encore là… Si, par hasard, il était parti, pous-sez jusqu’au Café de la Cousine…

— Merci, dit, avec un sourire, Tragomer, et ne voulant pas offrir d’argent au brave sergent, il tira de sa poche un étui en paille de Manille, et le tendit au chef de poste :

— Acceptez, je vous prie, un cigare.

— Ma foi, avec plaisir… Matin ! Vous êtes passé, en ve-nant, par la Havane.

Christian vida son étui dans la main du soldat, et, sa-luant, il suivit le guide qui l’attendait.

— Eh bien ! s’écria gaîment le sergent, derrière le voya-geur, si j’attrape, cette fois, le cancer du fumeur, ça ne sera toujours pas avec des mégots !

 

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Et, allumant voluptueusement un cigare de prince ou de banquier, il reprit sa faction un instant interrompue. Il faisait une chaleur violente, à peine tempérée par la brise du large. L’île Nou étendait, à l’horizon de la rade, sa côte basse fran-gée d’écume, et, sur le ciel sans nuages, les pitons ver-doyants de l’île des Pins découpaient leurs dentelures agrestes. Un mouvement de chaloupes et de chalands, con-duits par des mariniers canaques, animait la baie. Un grand bateau charbonnier emplissait ses soutes, répandant autour de lui, dans la mer, une teinte d’encre, et des navires de commerce, à l’ancre, voiles roulées sur les vergues, chemi-nées inactives, balançaient leurs masses endormies sur les flots bleus. À quelques centaines de mètres, affourché sur ses ancres, un yacht blanc, gréé en goélette, bas sur l’eau, taillé pour la course, dressait ses cheminées jaunes d’où s’échap-pait une légère fumée. Le pavillon anglais flottait à la corne de son mât d’arrière et, sur le pont, un va-et-vient de mate-lots indiquait que le navire était sous vapeur et prêt à partir au premier ordre.

Par un boulevard planté d’arbres, mais dont la viabilité ne faisait pas honneur à l’administration coloniale, Tragomer entra dans la ville, précédé de son guide. Par le beau temps, une poussière épaisse couvrait le chemin qui, à l’époque des pluies, devait se changer en un fleuve de boue. Des bou-tiques, tenues par les libérés, s’ouvraient de chaque côté, of-frant à la population des objets d’utilité ou de luxe. Les pe-tites popinées canaques, aux chapeaux tressés, vêtues de co-tonnades de couleur, passaient revenant du marché, char-gées de leurs paniers à provisions, répondant par des rires aux œillades des soldats de marine. Le surveillant ralentit le pas. Une assez vaste construction, surmontée du pavillon tri-colore, se dressait devant Tragomer.

 

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— Palais !… dit avec emphase Dérinho, en crachant un long jet de salive rougie par le bétel.

— Bien ! répondit Tragomer en avisant le factionnaire qui, à l’ombre de sa guérite, montait la garde appuyé non-chalamment sur son fusil.

Il donna une pièce de monnaie au guide et entra dans le palais. Une corvée de forçats travaillait à réparer la toiture d’un petit bâtiment et le surveillant, assis sur une bille de bois, fumait sa cigarette. Au-dessus d’une porte, Tragomer lut cette inscription : « Administration pénitentiaire. – Cabi-net du gouverneur. – Secrétariat général. » Il entra. Un em-ployé somnolait, qui leva la tête, en entendant des pas et dit d’une voix aigre :

— Vous désirez, monsieur ?

— Parler à M. le secrétaire…

— Encore un anglais, marmotta le plumitif et, se levant avec effort, il passa dans une pièce voisine.

— Entrez, dit-il, en reparaissant au bout d’un instant.

Le secrétaire était à demi étendu dans un fauteuil, son gilet ouvert et sa cravate défaite. Il se souleva, en apercevant le visiteur, désigna d’une main lasse un fauteuil, en face du sien, et, avec une mine qui exprimait l’étonnement qu’on vînt dans le pays sans y être contraint, il dit :

— Qui ai-je l’honneur de recevoir ?

Tragomer prit, dans sa poche, une enveloppe cachetée de rouge, et répondit, avec un salut :

 

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— Sir Christian Fergusson, de Liverpool, et voici une lettre du consul de France à Colombo, qui me recommande à la gracieuse bienveillance de M. le gouverneur.

— Monsieur est Anglais, dit le secrétaire en prenant le papier, avec une aimable indifférence. Oui, nous ne voyons, en fait de visiteurs, que des Anglais ou des Américains. Les Français ne viennent jamais… Ils ne voyagent pas… Du reste, que voir dans ce diable de pays ?… L’établisse-ment ?… Les camps disciplinaires ?… Triste spectacle !… Enfin ! Chacun son goût !

Il jeta un regard sur la lettre et reprit :

— Monsieur fait une étude comparative des divers ré-gimes pénitentiaires, appliqués aux colonies par les États eu-ropéens ?… Travail ingrat ! Il faut avoir vu de près les trans-portés, comme nous les voyons, pour se rendre compte du médiocre parti qu’on en peut tirer pour coloniser… Vilain bé-tail, monsieur, et difficile à conduire. Ils croient tous, en arri-vant ici, trouver un Eldorado. Ils se sont gargarisés avec ces mots : la Nouvelle. Il y en a qui sont dans des maisons cen-trales, et qui tuent pour être envoyés à la Nouvelle ! Ils voient la colonie à travers leurs rêves, et quand la vérité s’offre à eux, il faut déchanter… Ce n’est pas une existence de planteur et de sybarite qu’ils mènent. Il s’en faut !… Ils s’imaginaient qu’ils allaient passer leur temps à se promener, en fumant, au bord de la mer, comme des Parisiens en villé-giature… Ils en rabattent quand ils font connaissance avec les bagnes, les dortoirs où ils couchent enchaînés, et les sur-veillants qui les gardent le revolver à la ceinture… Oh ! quand ils se conduisent bien, l’administration est paternelle pour eux. On les prend dans les bureaux, on adoucit leur sort, on les rend presque heureux… Mais combien sont

 

– 181 – dignes de ces faveurs ?… La plupart n’ont qu’une idée : vo-ler, s’évader…

Le secrétaire respira. Son auditeur l’avait écouté avec une attention qui le flattait. Il se préparait à poursuivre, Tra-gomer lui posa cette question :

— Est-ce que les évasions sont fréquentes ?

— Assez fréquentes, mais, presque toujours, inutiles. Pour qu’un forçat puisse se sauver, il est nécessaire qu’un navire le recueille. Nous avons eu autrefois l’évasion de M. Rochefort, avec Olivier Pain, qui est restée comme le type de l’évasion bien conduite. Mais pour qu’une telle tentative réussisse, il faut dépenser beaucoup d’argent et avoir des complices au dehors… Généralement, les évadés gagnent la brousse et vivent, là, comme des bandits dans les maquis corses… Au bout de quelque temps, ils sont repris par les Canaques, ou se rendent d’eux-mêmes… Leur seule chance est de s’emparer d’un canot et d’essayer de gagner l’Australie… Mais alors ils risquent de mourir de faim ou d’être mangés par les requins.

— Et d’où s’évadent-ils le plus facilement ?

— De l’île Nou… Le dernier qui nous a joué le tour est parti dans le you-you du surveillant, après l’avoir dépouillé de son uniforme et ficelé comme un saucisson… Mais il a été rejoint en mer et ramené… C’était un ancien instituteur, condamné pour attentat aux mœurs… Oh ! un gaillard ! il a été gratifié de cinq ans de cellule… Il n’attrapera pas de coups de soleil maintenant !

Le secrétaire rit avec complaisance, mais devant le calme imperturbable de son visiteur, il se reprit.

 

– 182 –

— Et quand les évasions réussissent, qu’est-ce que vous faites ?

— Nous nous arrangeons, avant tout, pour que les jour-naux n’en parlent pas, afin que le ministre ne soit pas em-poigné… Ah ! monsieur, la Presse !… C’est la préoccupation incessante de l’administration !

— Et y a-t-il, en ce moment, des condamnés qui soient exemplaires par leur conduite, et qui méritent des faveurs, ainsi que vous le disiez tout à l’heure ?

— Ah ! je vois que vous faites une enquête sérieuse, dit le secrétaire, en observant Christian avec curiosité.

— Oui. Je dois publier un travail à mon retour en Angle-terre, dans le Century Magazine… et je veux être très docu-menté…

Le secrétaire prit un registre et le feuilleta, puis il dit :

— Nous avons, aux subsistances, un ancien notaire qui a été condamné à vingt ans, pour avoir ruiné toute une ville de province… Il nous rend les plus grands services… Voici en-core, à l’hôpital, un médecin, condamné à perpétuité, pour empoisonnement sur sa maîtresse… Il a été admirable, der-nièrement, pendant une épidémie de petite vérole… Sans son dévouement, je ne sais pas comment nous nous en se-rions tirés… Quant à moi, je ne voudrais pas être soigné par un autre que par lui, si j’étais malade… Et il a également la clientèle de la famille du gouverneur…

— Très curieux ! fit Christian. Véritablement français !

 

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— Monsieur, reprit le secrétaire, il ne faut pas avoir de préjugés devant le péril, et j’aimerais mieux guérir, soigné par un forçat, que mourir, traité par un honnête homme.

— Yes. Et en avez-vous encore d’autres ?

— Oui. Je signale, tout particulièrement, à votre atten-tion un jeune homme de bonne famille, condamné à perpé-tuité pour le meurtre de sa maîtresse. Il est tombé dans un mysticisme extraordinaire. Il édifie l’aumônier par sa piété. Et si M. le gouverneur lui en laissait la liberté, et si les rè-glements s’y prêtaient, il se ferait certainement prêtre… On a été obligé de le mettre à l’écart de ses camarades, qui l’ac-cablaient d’injures, de mauvais traitements, et l’auraient cer-tainement tué, sous prétexte qu’il est un « mouton ». On ap-pelle, en langage pénitentiaire, « mouton » un condamné qui espionne et dénonce ses camarades.

— Ah ! oui, un mouchard ! dit Christian.

— Parfaitement ! C’est bien cela !

— Et comment s’appelle cet étrange garçon ?

— Il s’appelait Fréneuse. Maintenant il est immatriculé sous le n° 2317.

Tragomer frémit. Une pâleur s’étendit sur son visage et son cœur se serra douloureusement. Il dit pourtant avec flegme :

— Est-ce qu’il me sera possible de voir le notaire, le mé-decin et cet apôtre ?

— Si cela vous est agréable.

— Cela me sera, je crois, utile.

 

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— Je vais vous signer un permis.

— Vous serez tout à fait gracieux.

Le fonctionnaire écrivit quelques mots et dit :

— Je donne l’ordre de mettre à votre disposition le ca-not de l’administration. Cela vous simplifiera toutes les for-malités. Le patron vous accompagnera.

— All right !

— Mais voici qu’il est onze heures passées. Avez-vous déjeuné ?

— Non, je n’ai fait que luncher, ce matin. Si vous vouliez permettre à un voyageur, envers qui vous avez été si com-plaisant, et qui se trouve seul dans votre pays, de vous prier à déjeuner avec lui, ce serait mettre le comble à votre hospi-talité… si française…

— Vraiment, mais c’est moi qui dois vous faire les hon-neurs…

— Vous me désobligerez, dit Christian avec un sourire.

— J’accepte donc.

Il mit sa cravate, boutonna son gilet, prit son chapeau, et précédant Tragomer, il sortit.

Vers trois heures, le même jour, le canot de l’adminis-tration, sous l’impulsion de six paires de rames vigoureuse-ment emmanchées à des poignets de galériens, abordait à l’île Nou, et Christian, sous la conduite du patron, se dirigeait vers l’établissement pénitentiaire. Un bâtiment était adossé au mur qui entoure le camp des forçats. Sur la porte, étaient écrits en lettres rouges et noires ces mots : Prétoire discipli-

– 185 – naire. C’est le tribunal, devant lequel les indisciplinés sont amenés pour répondre de leurs incartades. Une estrade, quelques bancs, garnissent la salle, dont les murs sont peints à la chaux.

— Asseyez-vous un instant, milord, dit le surveillant, je vais chercher le 2317 et je vous l’amène… Fumez si vous le désirez… Ça ne sent pas bon ici…

Tragomer inclina la tête sans répondre et s’adossa à l’estrade, du haut de laquelle le directeur, assisté de ses as-sesseurs, distribue des punitions à ces malheureux qui sem-blent pourtant avoir atteint le dernier degré de la souffrance. Une angoisse indicible lui serrait le cœur. Il était arrivé au but qu’il avait marqué. Le bagne lui avait ouvert ses portes. Encore un instant, et il allait se trouver en présence de celui qu’il venait chercher, de si loin, et qui vivait dans l’ac-cablement d’un désespoir résigné.

Son état moral, il le connaissait, le secrétaire avait pris à tâche de le lui définir clairement, mais son état physique, quel était-il ? Comment avait-il supporté la terrible épreuve de la vie commune avec des brigands ? Qu’était devenu, après deux ans de captivité, le beau Fréneuse ? La vigueur avait-elle persisté dans ce corps soumis aux rebutants tra-vaux, aux privations de nourriture, et aux ardeurs d’un cli-mat épuisant. Le chagrin ne l’avait-il pas miné et détruit ? Était-ce un infortuné, à demi-mort de tristesse et de souf-france, qu’il allait voir paraître, et le salut, pour lui, arrive-rait-il encore à temps ? Un pas se fit entendre dans le silence, et, la porte rouverte, le surveillant dit :

— Entrez. Voici l’étranger qui a l’autorisation de vous voir…

 

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Tragomer s’était détourné. Il voulait qu’il fût impossible à Jacques de le reconnaître, dès l’entrée. Il ne savait pas si le surveillant le laisserait seul avec le déporté. Il craignait un cri, un geste, une parole, qui missent à néant toute sa combi-naison. Le surveillant vint à lui :

— Milord, voici le personnage. Il est un peu fou, vous savez, écoutez ses bêtises, tant que vous voudrez. Quand il vous ennuiera, vous n’aurez qu’à m’appeler. Je reste à la porte.

Tragomer éprouva un soulagement délicieux. Il allait pouvoir parler, librement, à son ami. Il brûlait maintenant de se retourner, de le voir. Il le devinait là, à trois pas, humble et obéissant, attendant des ordres. Du coin de l’œil, il aper-cevait sa silhouette misérable dans le rude vêtement de toile du bagne. Une ombre boucha la clarté qui entrait par la porte : le surveillant était sorti. Christian aussitôt se retour-na, et, mettant un doigt sur ses lèvres, pour recommander la prudence à son ami, il marcha vers lui en souriant.

Jacques de Fréneuse ne fit pas un geste, ne prononça pas une parole. Une teinte livide s’étendit sur son visage maigre et rasé. Ses yeux s’agrandirent et s’effarèrent, comme à la vue d’un spectre. Il trembla de tous ses membres, et, les mains jointes, les lèvres balbutiantes, il dit tout bas, crai-gnant sans doute de faire s’évanouir l’heureuse vision :

— Christian ! Christian ! Est-ce possible ? Christian !

Des larmes coulèrent de ses yeux tristes et doux, sur ses joues haves et brunies. Et il resta là, immobile, la poitrine ha-letante, à demi mort d’angoisse et d’espérance. Soudain il vit son ami venir à lui, il sentit que deux mains affectueuses ser-raient les siennes et il entendit une voix qui disait :

 

– 187 –

— Prends garde, le gardien pourrait nous entendre… Et tout serait perdu !… Mon Jacques !… Mon pauvre petit ! Dans quel état je te retrouve !… Regarde-moi, que je voie tes yeux… Comme tu as dû souffrir pour être si maigre, si abat-tu !

Il l’avait attiré, dans l’angle le plus éloigné de la salle. De là, il était difficile de les voir du dehors, et il était impossible de les entendre. Ils s’assirent sur un banc. Et Tragomer prit dans ses bras le pauvre martyr, le pressa sur son cœur, pleu-rant et riant à la fois. Cependant, celui-ci, honteux, essayait de se dégager :

— Je ne te fais donc pas horreur ? dit-il, avec amertume. Regarde mon costume. Vois ce numéro : c’est mon seul nom désormais. Tu embrasses un forçat, Tragomer ! Tu sais pour-tant que je suis un assassin !

— Non ! Je sais que tu es innocent ! Et c’est pour te le dire, pour t’aider à le prouver, que j’ai fait des milliers de lieues. Jacques, embrasse-moi : la dernière bouche qui s’est posée sur ma joue, est celle de ta mère.

— Ma mère ! dit Jacques éperdu. Tu l’as vue, tu viens de sa part, tu m’apportes son baiser ? Oh ! Christian, voilà un moment qui rachète bien des souffrances !… Le ciel m’a donc pris en pitié ? Mais ne m’écoute pas ! Qu’importe ce que je dis !… Qu’ai-je à t’apprendre ? Le mot malheur ré-sume ma vie… Parle, toi… J’ai soif de t’entendre.

— Les instants que nous avons à passer ensemble, mon bon Jacques, sont précieux. Je suis entré ici sous un faux nom. On me croit Anglais… J’ai, dans le port, un navire à l’ancre. Marenval, décidé et prêt à tout, est à bord et m’attend.

 

– 188 –

— Marenval, dit Jacques, d’où lui vient ce zèle impré-vu ?

— De ses regrets de n’avoir pas assez fait pour ta cause, et de son désir de réparer ce qu’il juge, aujourd’hui, une faute.

— Mais que rêvez-vous donc ?

— Écoute. Tu as, au moment de ta condamnation, pro-testé de ton innocence, avec toute l’énergie dont tu étais ca-pable. Nul ne t’a cru. Ceux qui t’aimaient le plus ont pensé que tu avais agi dans un moment de folie. Mais ils ont eu la douleur d’être obligés de renoncer à te défendre. Le meurtre était certain, évident, indéniable.

— Oui, dit Jacques, mais ce n’était pas moi qui l’avais commis. Je me suis, dans ma prison, pendant ma détention préventive, pris la tête dans les mains, me sentant gagné par la folie, car, comme tu le dis, l’évidence et la certitude m’accablaient. Cependant, je savais que j’étais innocent. Dans la salle des assises, en face de la cour et du jury, lors-que les témoins défilaient, prouvant tous mon crime, quand l’avocat général a pris la parole, pour m’accuser, je me de-mandais si ma raison ne m’avait pas quitté. Car ils disaient tous des choses que je ne pouvais ni nier, ni réfuter, et, ce-pendant, je savais que j’étais innocent. Durant la plaidoirie, si remarquable, de mon avocat, je sentais qu’aucun des ar-guments, fournis par lui et si habilement présentés par son prodigieux talent, ne portait la conviction dans les esprits, et c’est sans étonnement que je me suis entendu condamner. Cependant, j’étais innocent ! D’où vient, Christian, que des iniquités pareilles puissent se produire, qu’un malheureux soit livré à des bourreaux, quand il n’a rien fait pour être tor-turé, qu’on l’insulte, le flétrisse, l’enchaîne, s’il n’y a pas,

– 189 – dans sa destinée, une revanche du Ciel, envers qui il a été ingrat ? Rien ne se produit, dans la vie, sans qu’il y ait une raison déterminante, et le bonheur ou le malheur se méritent par des efforts vers le bien, ou des abandons vers le mal. J’étais né sous une heureuse étoile. Autour de moi, la fortune avait répandu les faveurs les plus précieuses. J’ai tout négli-gé, rebuté, gâché. Au lieu de me servir des influences puis-santes, pour progresser vers le mieux, je me suis ingénié à en user, pour descendre vers le pire. Le rang social, la richesse, les dons de l’intelligence, les avantages physiques, j’en ai fait des moyens d’oisiveté, de dissipation et de débauche. J’ai af-fligé les miens par mes caprices, mes excès et mes fautes. Je ne puis comprendre la catastrophe qui a terminé ma vie mauvaise que comme une expiation de cette existence même. Et, ayant bien médité, pleuré et souffert, je me suis courbé sous la main qui m’a frappé et j’espère, par ma rési-gnation dans l’épreuve, mériter la miséricorde.

— As-tu donc renoncé à tout espoir de justification ?

— Comment prouverais-je, aujourd’hui, ce que je n’ai pas pu prouver, il y a deux ans ? Des circonstances mysté-rieuses se sont rencontrées, pour ma perte. J’avais une dette à acquitter, envers la destinée : je la paie.

— Et si ces circonstances mystérieuses, j’en avais dé-couvert l’arrangement habile et criminel ?

— Toi, Tragomer, tu saurais ce que je me suis tué à chercher, sans parvenir à le trouver ?

— Je le sais.

— Comment donc l’as-tu découvert ?

— Par hasard.

 

– 190 –

— Tu connais le coupable.

— Pas encore, mais je sais que ce ne pouvait être toi.

— Tu as surpris le vrai meurtrier de Léa Pérelli ?

— Je n’ai pas surpris le vrai meurtrier de Léa Pérelli, pour une raison très simple, c’est que Léa Pérelli est vivante.

Les yeux de Jacques devinrent fixes, comme si une vi-sion effrayante et lointaine les attirait. Il hocha la tête et dit :

— Je l’ai vue, étendue dans son sang. Elle était morte !

— Et moi je l’ai vue pleine de force et de santé. Elle était bien vivante !

Une ombre épouvantée passa sur le front de Jacques. Il lui sembla que la folie venait de nouveau assaillir sa pensée. Il baissa la voix et dit, avec terreur :

— Christian, es-tu sûr de ne pas délirer ? J’ai, par mo-ments, des retours de doute qui me font croire à un trouble de ma raison. Les témoins, les juges, tout le monde a été d’accord. Je suis ici, sous cette immonde livrée. Regarde mon visage rasé, ma tête sans cheveux. Je suis un forçat, et c’est parce que Léa Pérelli est morte. Que signifierait donc tout ce déploiement de rigueur, cet excès d’infamie, si je n’avais eu à répondre d’un crime certain ? Quelle formidable et monstrueuse mystification aurait été commise ? Et que dire de ceux qui s’y seraient prêtés ?

Il rit sourdement, puis des larmes lui vinrent aux yeux, il baissa la tête, pour les cacher, et ses lèvres agitées donnè-rent à penser à Christian qu’il priait.

 

– 191 –

— Jacques, je ne puis t’expliquer comment cela s’est passé, reprit Tragomer, je t’affirme que cela est. Une erreur a été commise, je ne la qualifie pas, les termes me manquent pour en exprimer l’horreur, mais elle a été commise. L’in-nocence, que tu as criée à tes juges, et qu’ils n’ont pas voulu admettre, est certaine. S’il y a eu un crime commis, il n’est pas de ton fait. Je l’ai assuré à ta mère et à ta sœur, dont j’ai, pour un temps, apaisé le désespoir. Je l’ai déclaré à un des magistrats qui ont étudié ta cause et qui l’avaient trouvée in-soutenable, et je l’ai bouleversé par mes affirmations. J’ai prouvé à Marenval que tu étais innocent. Ce sceptique, cet égoïste, s’est enflammé d’un tel enthousiasme, qu’il a frété un navire, quitté ses plaisirs, traversé des océans, bravé la fa-tigue, les dangers, les responsabilités de toutes sortes, pour m’accompagner vers toi. Et quand je suis ici, à t’attester que ce crime, pour lequel tu as été condamné, n’a pas été com-mis, veux-tu, toi, être seul à ne pas me croire ?

— Mais un crime a été commis ! s’écria Jacques avec épouvante, je vois encore la femme morte, avec ses cheveux blonds, son visage sanglant et informe…

— Informe !

— Qui était cette femme, si ce n’était Léa ?

— C’est ce que je viens te demander.

Le forçat tordit ses mains, bouleversé par l’angoisse d’une ignorance qu’il sentait mortelle :

— Je ne sais, je ne puis savoir, comment veux-tu que je sache ? Oh ! Tu me tortures. Laisse-moi dans mon abjection et dans mon abaissement. Que vas-tu chercher ? Quel cou-rant essaies-tu de remonter ! C’est fini, c’est perdu, c’est sans appel. On ne change pas sa destinée. Je suis un malheureux,

– 192 – victime de fatalités inexplicables. Tu ne m’arracheras pas à mon sort. Nul n’y peut, rien n’y peut ! Ne me bouleverse pas la pensée, avec des espoirs irréalisables. Tes idées sont folles. Tu te trompes, tu t’illusionnes. Laisse-moi. Je n’at-tends plus que la mort, qui me donnera le repos et l’oubli.

— En es-tu arrivé à un tel abandon de toi-même ? s’écria Tragomer. Quoi ! l’effet de la misérable condition dans la-quelle tu vis depuis deux ans, a-t-il été si prompt, si complet, que tu renonces à te justifier et à confondre les coupables !

— Tu ne sais pas, Christian, quelle vie je mène, et quelles tortures morales j’ai endurées. Maintenant, tout m’est indifférent !

— Même de revoir ta mère et ta sœur ?

— Oh ! non ! Cela seulement ! Voilà ce que je souhaite ! Mais comment pourrais-tu me donner ce bonheur ? Je suis un déporté, je suis un forçat. Si bienveillant qu’on soit pour moi, je ne puis espérer de libération, avant des années et des années. Encore ne pourrais-je jamais revoir la France. Il fau-drait donc que ma mère et ma sœur vinssent ici. Si elles ne sont pas parties avec toi, cette fois, c’est qu’elles ont recon-nu que c’était impossible. Et, dès lors, elles ne le feront ja-mais. Je mourrai et elles mourront, sans que nous nous soyons revus. Voilà ce qui me déchire le cœur, Christian. J’endure mon misérable sort, je me résigne à souffrir, mais je ne puis me consoler d’avoir fait souffrir ceux que j’aime.

Il laissa tomber sa tête sur ses genoux, et les bras aban-donnés, plié en deux, son corps amaigri courbé dans le sar-rau de grosse toile, il pleura, gémissant comme un enfant. Le surveillant, à ce bruit, s’approcha de la porte, et, voyant Tra-gomer assis près du malheureux qui se désespérait :

 

– 193 –

— Ah ! Il vous raconte son histoire ? dit-il. Et ça lui cha-vire le cœur ?… Ce n’est pas un méchant garçon, quoiqu’il ait fait un mauvais coup… Si nous n’en avions que comme lui, ici, notre métier ne serait pas si dur… On pourrait avoir de l’humanité… Mais le plus grand nombre, milord, des gars qui vous tueraient, si on n’avait pas le revolver à la cein-ture… En avez-vous assez de causer avec lui ? Je puis le re-conduire…

— Encore un instant, dit Tragomer, avec calme. Il m’a ému, je voudrais connaître la fin de son aventure…

— À votre gré…

Et le surveillant, allumant une cigarette, regagna la place, à l’ombre, où il attendait, tranquillement assis.

— Tu vois, Jacques, que les instants nous sont comptés, reprit Tragomer. Il va falloir que je te quitte. Et cependant je ne t’ai rien appris de nos projets. Si tu attends ici que la véri-té éclate et que ton innocence soit prouvée, des années peu-vent s’écouler. Ta mère peut disparaître sans t’avoir revu. Toi-même tu peux mourir. De plus, il est impossible que nous établissions les vraies responsabilités, que nous dé-brouillions le lacis des preuves, enchevêtrées autour de toi, si tu n’es pas à nos côtés, pour y travailler, nous guider, nous renseigner. L’œuvre entreprise sera lente, la justice plus lente encore. Il faut agir et la devancer hardiment.

— Qu’as-tu donc rêvé ? demanda Jacques avec stupeur.

— De te faire évader.

— Moi ?

 

– 194 –

— Oui… Cela doit se pouvoir. Tu jouis, m’a-t-on assuré, d’une liberté relative. Tu travailles et tu couches dans un bâ-timent dépendant des bureaux… À quelle heure le soir es-tu enfermé ?

— Je ne te dirai rien, fit Jacques avec rudesse. Tu me tentes vainement : je ne veux pas me sauver.

— Tu refuses la liberté ?

— Je ne veux pas la prendre.

— Crois-tu qu’on te la donnera ?

— Si tu as les preuves de mon innocence, poursuis la ré-vision de mon procès…

— Quoi ! Tu ne comprends pas que nous nous heurte-rons à toutes les difficultés, accumulées par tes ennemis, que nous devons compter avec le mauvais vouloir de l’adminis-tration judiciaire… Commence par fuir. Après nous prouve-rons, je t’en donne ma parole, que tu n’étais pas coupable.

Jacques releva le front. Dans les paroles de son ami, deux mots l’avaient frappé : tes ennemis. Jusqu’alors il avait accusé le hasard de son infortune. Et cette obscurité impéné-trable qui entourait sa pensée, avait contribué à son apaise-ment. Après s’être exaspéré contre le mystère, il y avait trouvé une cause de résignation. Mais voilà que Tragomer je-tait dans son esprit un levain inattendu. Et le calme accablé, dans lequel il s’engourdissait, était troublé, en un instant, comme par une fermentation soudaine. Ses ennemis ! Il vou-lait les connaître et une curiosité ardente avait, maintenant, remplacé son indifférence aveulie.

 

– 195 –

— Crois-tu donc que ma perte ait été préparée par des gens qui avaient intérêt à me nuire ?

— Je n’en doute pas.

— Les connais-tu ?

— Je les soupçonne.

— Nomme-les.

Dans les yeux de son ami, Tragomer avait vu se ranimer la vie morale. Il reconnaissait son regard. Ce n’était plus le forçat déprimé et indifférent qu’il avait devant lui. Jacques de Fréneuse reparaissait.

— Si je te nomme celui qui, à n’en pas douter, a mené toute l’intrigue, tu vas en frémir d’horreur, tant son action fut basse et lâche. Il n’est pas possible d’être trahi par un être sur lequel on avait mieux le droit de compter, qui n’ignorait rien de vos pensées et de vos actions, qui était plus sûrement maître de vous perdre, puisqu’on s’était complètement con-fié à lui… Imagine un autre moi-même, figure-toi que tu as été livré par un second Christian, cherche aussi près de ton cœur, Jacques, et tu auras trouvé.

La physionomie du malheureux devint terrible. Ses yeux s’agrandirent, comme si un spectacle affreux se découvrait à lui, ses lèvres tremblèrent, ses mains se levèrent pour attes-ter le ciel, et, dans un cri éperdu, il lança ce nom :

— Sorège !

Tragomer eut un rire silencieux :

 

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— Ah ! tu n’as pas hésité ! Ce ne pouvait être que lui. Oui, Sorège, l’avisé et cauteleux Sorège, qui a trahi, vendu, déshonoré son ami !

— Mais pourquoi ? s’écria, dans une protestation fu-rieuse, Jacques bouleversé, pourquoi ?

— Ah ! C’est ce que nous lui demanderons à lui-même, et ce qu’il nous avouera, sois-en sûr, lorsque nous le tien-drons, entre nous deux. J’ai déjà vu sa pâleur et son effare-ment, quand il a compris que je soupçonnais son infamie. Si je n’avais pas craint de lui découvrir nos projets, je l’aurais confondu : j’en avais les moyens. Mais alors il m’échappait et je ne te sauvais pas. Je l’ai rassuré, au contraire, je l’ai lancé sur une fausse piste, pour conquérir ma liberté d’action. Car, Sorège en éveil, les complices étaient avertis, les preuves disparaissaient et tout était perdu. Jacques, comprends-tu, maintenant, qu’il faut que tu partes, et sans retard. L’oc-casion est unique. Nous sommes, ici, avec un navire à nous. Demain, si tu veux risquer l’aventure, nous pouvons être en pleine mer, et c’est le salut, la liberté, la réhabilitation.

— Tu me rends fou ! s’écria douloureusement le con-damné. En si peu d’instants, tant de pensées nouvelles dans un pauvre cerveau engourdi et lassé. C’est une souffrance, un accablement. J’ai perdu l’habitude de vouloir, je ne suis plus qu’une bête asservie. Que dois-je faire ? Aliéner, en un seul jour, tous les gages de résignation, de sagesse que j’ai donnés ?… M’exposer, si je suis repris, à passer pour un hy-pocrite et un menteur ? Tragomer, je ne le puis pas !… Abandonne-moi à ma destinée…

— Jacques, si tu ne pars pas de bon gré, je t’enlèverai de force, dit Christian avec une énergie terrible. Je suis prêt à tout. J’ai juré à ta sœur que je te rendrais à son affection.

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Comprends-tu, à Marie de Fréneuse, que j’aime, qui ne sera à moi que si je te sauve… Ce n’est pas pour toi seul que je lutte, c’est aussi pour moi-même. Je sais ce que je veux, ce que je dois faire. Je viendrai, à la tête de mes hommes, t’en-lever de haute lutte, si tu m’y obliges. Dans cette bagarre, je jouerai ma vie et la leur. Mais je les paierai, ce qu’il faudra, et ils n’hésiteront pas… À toi de décider…

— Eh bien ! je t’obéirai, dit Jacques avec une résolution subite. Tant de malheurs seront évités, si je puis les empê-cher, en m’exposant seul au danger… Mais, même ainsi, que de risques ! Sortir d’ici n’est rien… Un costume pour que je ne sois pas reconnu en circulant hors du camp…

— Je t’apporterai, dans un endroit convenu, des vête-ments pareils à ceux de nos matelots…

— Il faudra que je gagne la plage et que j’attende la nuit, pour que l’embarcation vienne me prendre.

— Je resterai avec toi… Je ne te quitterai pas…

— Mais la barque ne pourra pas aborder, à cause de la surveillance… Elle croisera au large, et il faudra aller, à la nage, la retrouver… Aurai-je la force ?

— Je te soutiendrai, je te porterai, s’il le faut…

— Et les requins ? dit Jacques. As-tu pensé qu’ils pullu-lent, sur ces côtes, et qu’il y a cent chances, contre une, de ne pas leur échapper… Ce sont les meilleurs gardiens de l’île, et l’administration le sait bien… C’est à peine si elle surveille la mer, tant l’évasion est dangereuse…

— Nous bénéficierons de cette confiance… Quant aux requins, nous les braverons. Cinq cents mètres à la nage,

 

– 198 – moins peut-être… D’ailleurs nous serons armés… Et le canot à vapeur, en un instant, sera sur nous…

— Eh bien ! soit ! À demain donc. Pars… N’éveillons pas les soupçons, puisque maintenant ma résolution est prise… Séparons-nous…

Ils s’étreignirent, et Tragomer sentit, à la vigueur de l’étreinte, que Jacques ne manquerait pas à son engagement.

— Je pars, mon brave, vous pouvez reconduire votre pensionnaire…

Sur le seuil du bâtiment. Christian parlait au surveillant.

— Il vous a intéressé ? milord, dit le soldat. C’est un as-sez bon diable, et tout à fait inoffensif… Il circule en liberté. Il n’y a pas de danger qu’il se dérange, celui-là… On lui lais-serait la porte ouverte qu’il ne s’en irait pas… Allez, 2317, rentrez tout seul à votre case… Moi je reconduis le milord…

Jacques pencha la tête, pour dissimuler l’animation de sa physionomie. Il balbutia, en saluant Tragomer :

— Au revoir, Monsieur, n’oubliez pas que vous m’avez promis des livres…

— C’est entendu. À demain.

Le forçat s’éloignait. Christian impassible le suivit des yeux :

— Il est un peu fou, dit-il au surveillant, mais je crois, comme vous, qu’il est inoffensif…

— Un enfant, milord…

— Où habite-t-il ?

 

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— Je vais vous montrer l’endroit. C’est à côté de l’aumônier… Dans un bâtiment qui sert de dépôt à la corde-rie… L’odeur du chanvre est saine… Il est bien, là… Et puis il peut causer avec l’aumônier… Oh ! c’est sa grande res-source, et il paraît qu’il a des idées tout à fait à part… Un peu fou comme vous disiez… Voici le gîte…

Tragomer s’arrêta.

— Bon ! j’irai le visiter demain, car je reviendrai pour voir le médecin et le notaire…

— Ah ! Les Montyons ? dit en riant le soldat. Bon ! Bon !

Et comme son compagnon le regardait étonné, il répli-qua : Nous les appelons les Montyons parce qu’ici ils pour-raient concourir pour le prix de vertu. Une plaisanterie, mi-lord, oui, ce sont les honnêtes gens du bagne…

— Retournons à Nouméa, dit Tragomer. Demain, vers la même heure, je reviendrai… Demanderai-je un nouveau permis ?

— Oh ! C’est indispensable. Quoiqu’on vous connaisse bien, maintenant…

— Et vous m’accompagnerez ?

— Comme de juste.

Ils étaient arrivés au quai, où dans le canot, les rameurs dormaient étendus sur les bancs, au soleil, bercés par la houle légère, qui venait mourir en battant les marches de l’escalier. Le surveillant tira d’un sifflet attaché à son uni-forme un son aigu, et, arrachés à leur repos, les forçats se re-dressèrent, les yeux troubles et la face blême.

 

– 200 –

— Embarquez, milord. Avant partout.

L’embarcation fendit, de sa proue, les lames de la baie, et Tragomer, perdu dans ses pensées, se laissa bercer au mouvement régulier des avirons frappant la mer.

Une heure plus tard, il gravissait lestement l’escalier du yacht et, par la coupée, sautait sur le pont. Marenval, mé-connaissable dans son costume de flanelle blanche, coiffé d’une casquette marine à galons d’or, le visage tanné par le vent et la barbe en broussaille, s’élança au-devant de son ami, et l’emmenant à l’arrière, sous un tendelet de toile qui abritait le pont des rayons du soleil :

— Eh bien ? demanda-t-il ardemment. L’avez-vous vu ?

— Je le quitte.

— Tout est-il réglé ?

— Non sans peine.

— Qu’est-ce que vous me racontez-là ?

— La triste vérité. Il m’a fallu presque le menacer, pour le décider à partir.

Marenval eut un geste de stupeur :

— Sommes-nous arrivés trop tard ? N’a-t-il plus l’énergie et la force nécessaires pour s’évader ?

— Il a la force. C’était la volonté, qui lui manquait.

— Il préférait rester ?

— Oui. Il était sous l’influence de je ne sais quelles idées de résignation fataliste. Il avait horreur de la lutte, des dé-bats. L’action l’épouvantait. J’ai cru, un moment, que le

– 201 – grand ressort était cassé… Cette effroyable existence est bien faite pour briser les plus fermes caractères. Et plus la trempe d’une âme est fine, plus rapidement elle est détruite, quand on la soumet à de pareilles épreuves… Il a fallu lui ré-véler la trahison de Sorège, pour le rendre à lui-même. Là, par exemple, il a bondi de fureur et hurlé de désespoir… Cette fois, je le tenais !

— Qu’avez-vous résolu ?

— Le plan le plus simple sera le meilleur. Je lui porterai, demain, une vareuse, un béret et un pantalon de matelot. Je resterai, le soir, sous prétexte de visiter l’intérieur de l’île, le lendemain matin, et j’aiderai Jacques à gagner un point de la côte, où, dans les anfractuosités des rochers, nous pourrons attendre la nuit. Alors vous viendrez, avec la chaloupe à va-peur, croiser le long de l’île, en vous approchant le plus pos-sible, dès que l’obscurité tombera, et vous savez que c’est l’affaire de quelques minutes… Nous nous mettrons à la mer et nous gagnerons l’embarcation… Si je crie, vous forcerez de vitesse sur nous, car alors nous courrons un danger. En quelques instants, tout sera décidé : notre salut ou notre perte.

— Et le navire ?

— Le navire, demain, demandera ses papiers, passera à la visite, de façon à se mettre en mouvement, à sept heures du soir. Il faut que nous vous trouvions par le travers de l’île Nou, croisant, et prêts à donner le maximum de vitesse. Car nous pourrons être poursuivis… Il y a un vapeur, dans la rade… Et, si l’alarme est donnée, il faut tout prévoir, nous aurons la chasse, en un instant…

— Rien à craindre, notre yacht marche bien.

 

– 202 –

— Et si l’on nous canonne…

Marenval se tut. Son regard se dirigea vers les quatre pièces, dont les longs cols de cuivre dépassaient le bordage :

— Nous avons de quoi nous défendre, n’est-il pas vrai ? C’est cela que vous pensez, reprit Tragomer.

— Oui, dit Marenval. Mais alors nous devenons de véri-tables flibustiers. Et la loi ne plaisante pas avec notre cas. Il faut donc tâcher d’éviter un conflit…

— Si, cependant, il est inévitable ?

— Le capitaine et l’équipage obéiront-ils ?

— Le capitaine est anglais. Il ne se laissera pas prendre. Son équipage est discipliné, il exécutera l’ordre donné…

Marenval poussa un soupir. Il avait prévu les difficultés, le danger. Le moment de les affronter était arrivé. Il prit son parti en brave.

— On s’en tirera, dit-il. Jusqu’à présent, tout nous a ré-ussi. Nous avons eu un temps magnifique. La traversée s’est régulièrement effectuée. Notre yacht est capable de filer dix-huit nœuds, pendant douze heures, sans faiblir. Le résultat dépendra de l’activité avec laquelle nous vous prêterons as-sistance, demain soir. Les minutes vaudront des heures. Comptez sur moi pour que tout marche à souhait. Je ne quit-terai pas la passerelle. Et, foi de Marenval, s’il faut tout ris-quer, pour aller à votre secours… Eh bien ! On risquera tout !

Le soir tombait. Dans la brume transparente qui s’étendait sur la mer, les feux de l’île Nou s’allumèrent, un à un, et la forme du pénitencier, des camps, des magasins, dessinée par les fanaux qui les éclairaient, se profila dans

– 203 – l’éloignement. Sur cette rade silencieuse, au milieu de l’obscurité venue avec une rapidité soudaine, ce tableau du bagne, révélé par les lumières qui aidaient à surveiller ses misérables habitants, jetait dans la pensée des deux amis une profonde tristesse. Que de regrets, de douleurs, de colères, fermentaient dans cette cité du crime et de la honte. Un cri de haine et de vengeance montait, dans l’air du soir, sous le ciel limpide et semé d’étoiles. Et, parmi cette tranquillité et cette tiédeur, au milieu de cette sérénité de la nature, des hommes, véritables damnés, maudissaient la vie, qui se traî-nait, pour eux, dans la souffrance et la misère, sans espoir.