Au fond du gouffre
II ............................................................................................. 283
II
Le squatter habitait un fort bel hôtel situé Grosvenor-Square. Il avait maison montée, à Londres comme à Paris. Tous les ans, sa fille l’emmenait, pour deux mois, en Angle-terre. Souvent un ou deux des fils se décidaient à venir re-trouver leur père. Ils avaient moins de répugnance à habiter l’Angleterre que la France. Ils s’y sentaient moins dépaysés. Les mœurs, les idées, les coutumes, les goûts, leur parais-saient intolérables en Europe. Ces robustes jeunes gens étouffaient dans les limites étroites des convenances. Ils avaient souvent envie d’enlever leur habit, au milieu d’une soirée, et de mettre leur cravate blanche dans leur poche. La vie au grand air des Anglais leur offrait un agrément qui compensait pour eux les tristesses de l’internement dans les salons.
Au sortir d’un dîner, ou d’une représentation, ils par-taient sur la Tamise en bateau, ou faisaient cinquante lieues, en chemin de fer, pour aller chasser le renard. Et, ayant cas-sé quelques avirons, ou claqué quelques chevaux, ils reve-naient rafraîchis et joyeux. Leur père les enviait, mais il était tenu sévèrement par miss Harvey qui ne lui laissait pas faire tout ce qu’il aurait souhaité.
La société américaine de Londres, aussi favorablement accueillie par la gentry que celle de Paris par le grand monde, rivalise de luxe avec les familles les plus aristocra-tiques de l’Angleterre. Elle jette l’argent par les fenêtres, avec un abandon plus fastueux encore à Londres qu’à Paris. On dirait que ces parvenus de la fortune, qui ont à peine cent ans d’existence nationale, veulent étonner le vieux monde par l’étalage de leur vitalité extraordinaire. Les Anglais, tout
– 283 – en jalousant cette expansion de forces et cette réalisation de puissance, ne peuvent se défendre d’un faible pour ces en-fants ingrats qui ont frappé leur mère. Ils n’oublient pas que le même sang coule dans leurs veines. Et, comme des grands-parents indulgents, ils sourient aux escapades améri-caines, jusqu’au jour où, avec leur sens pratique, ils com-prendront qu’ils ont intérêt à les encourager. Alors l’alliance anglo-saxonne sera faite, dans les deux mondes. L’aigle des États-Unis et le lion britannique chasseront de compagnie.
Pour l’instant, les rapports se bornent à des raouts et des dîners entre millionnaires, préludes de mariages qui croisent le sang des gentilhommes de la conquête avec celui des éle-veurs de porcs ou des exploiteurs de mines. La statistique des unions, qui ont fait entrer les petites misses de Chicago, de New-York ou de Philadelphie dans les plus illustres mai-sons anglaises, est curieuse. On y voit que l’Angleterre a drainé plus de cent millions de dollars sous forme de dots. Et les journaux du nouveau monde renchérissant sur les agences matrimoniales, publient, pour la facilité des accords, la liste des jeunes filles à marier aux États-Unis avec le chiffre de leurs apports.
Quand l’industrie conjugale est affichée avec une pa-reille sérénité, l’échange des bons rapports entre contrées productrices de maris, et pays éleveurs de femmes, est sin-gulièrement facilité. La famille Harvey avait donc un pied en France et l’autre en Angleterre. Mais la France triomphait, puisque le comte de Sorège avait été admis comme fiancé. Cependant, depuis que Tragomer était arrivé à bord du Ma-gic, et avait reparu chez le squatter, il semblait que le pres-tige de Sorège eût diminué. Les deux plus jeunes frères, Phi-lipp et Edward, étaient en ce moment à Londres, et leur en-thousiasme pour la large carrure de Christian avait été signi-
– 284 – ficatif. Le cow-boy Philipp avait déclaré, sans ambages, à sa sœur que c’était un homme tel que le gentilhomme breton qu’elle aurait dû choisir :
— Celui-là est un des nôtres : il monte à cheval comme le vieux Pew, qui nous a élevés ; il marche, sans voir jamais la fin de ses jambes ; il manie la carabine et le couteau ; il a pêché dans les grands lacs… Ma sœur, pourquoi n’avez-vous pas, pour votre argent, trouvé un vigoureux garçon comme le comte Christian, au lieu d’avoir déniché ce triste hibou de Sorège. Puisque Julius Harvey et Sons payait la dot que vous vouliez, il fallait prendre tout ce qu’il y avait de mieux.
— Mais Philipp, avait répondu miss Maud, ce qui est le mieux, dans la prairie, n’est pas ce qui est le mieux dans un salon. Et puisque je suis décidée à vivre en Europe, peut-être est-il préférable que je sois la femme d’un homme tranquille que d’un casse-cou, comme vous et mes autres frères.
— Ma sœur, c’est pour vous, il est donc juste que vous suiviez votre goût, avait ajouté M. Edward Harvey, mais, si vous pensez à vos enfants futurs, vous avez plus d’intérêt à épouser un good boy, comme Tragomer, qu’un stock-fish comme Sorège. Mais c’est pour vous !
— Eh ! dit la jeune fille, rien ne vous prouve que M. de Tragomer aurait voulu de moi. D’ailleurs, il me l’a dit lui-même, son cœur n’est pas libre.
— All right ! Il n’y a plus rien à discuter.
L’engouement de ses frères pour le simple, fier et rude Christian, avait assurément influencé miss Maud, car, depuis une semaine que le Magic était amarré au quai de la Tamise, elle était allée deux fois le visiter, elle avait invité Christian et Marenval à dîner chez son père. Elle rencontrait, en outre,
– 285 – les deux Français, presque chaque matin, à Hyde-Park, où elle allait se promener à cheval, au petit pas, avec ses frères, ce qui mettait ces centaures dans un état d’abattement la-mentable. Il ne fallait rien moins qu’une bonne partie de cricket, au lords-cricket Ground, pour remettre les deux jeunes sauvages dans leur état normal. Et Tragomer maniait le maillet avec une vigueur, qui n’avait pas peu contribué à lui valoir la faveur des frères de Maud.
La veille même du jour où les dames de Fréneuse étaient venues à bord du yacht, Marenval et Tragomer en faisant leur promenade ordinaire, sur les bords de la Serpentine, avaient rencontré miss Maud qui marchait, suivie d’un valet de pied et de sa voiture :
— Où donc sont vos frères, miss Harvey, dit Christian, aussitôt les shake-hands, vous ont-ils abandonnée ?
— Ils sont au cercle des Archers, à suivre un match des plus intéressants, paraît-il. Marchons-nous ?
— Marchons.
Ils se rangèrent de chaque côté de la jeune fille, et pri-rent son pas. Au bout d’un instant de silence, Christian dit d’une voix discrète :
— Vous rappelez-vous, miss Maud, une conversation que nous avons eue, il y a six mois environ, le soir où votre père m’a fait l’honneur de me présenter.
— Oui, parfaitement, et j’y ai pensé, depuis, avec un in-térêt particulier. Il s’agissait de votre ancien ami, Jacques de Fréneuse, et ce que vous m’aviez raconté, à cette époque, m’avait impressionnée vivement. Vous paraissiez si confiant
– 286 – en l’innocence de ce malheureux que je me suis, à différentes reprises, demandé ce qu’on pourrait faire pour s’en assurer.
— Vous l’aviez bel et bien indiqué, ce soir-là, reprit Christian avec un sourire. Et même vous m’aviez fort mal-mené, parce que je ne tentais rien en faveur de mon ami. Moi, vous écriiez-vous, si un de mes frères était frappé d’une condamnation injuste, je ne m’arrêterais devant rien pour le délivrer. Sorège même, à ce propos, vous plaisanta agréa-blement, mais sans vous calmer. Vous étiez très montée contre moi. Heureusement vous vous êtes adoucie depuis et nos rapports n’ont pas souffert de cette première impression.
Miss Harvey regarda Christian et très nettement :
— Pourquoi revenez-vous sur ce sujet, puisqu’il ne vous a pas été favorable ? Je vous connais assez, maintenant, pour comprendre que ce n’est pas sans raisons ? Y a-t-il donc du nouveau pour votre ami ? Auriez-vous acquis la preuve certaine de son innocence ?
Tragomer continua à marcher, la tête penchée et sans regarder la jeune fille :
— Est-ce qu’on peut vous parler en toute confiance, miss Harvey ? Les femmes de votre pays savent-elles être discrètes, quand on le leur demande ? Ce serait une grande supériorité sur les femmes d’Europe, qui sont incapables de résister à l’envie de parler, et qui feraient couper le cou à leur meilleur ami pour le plaisir de lâcher ce qu’elles ont au bout de la langue.
— Les femmes d’Amérique, sous ce rapport-là, sont des hommes, dit miss Harvey. Vous pouvez leur confier votre se-cret, elles se laisseraient tuer sans le trahir. Nous sommes
– 287 – des sauvages encore, comprenez-le bien. Et nous avons, en même temps que les défauts, les vertus des sauvages.
— Eh bien ! Alors j’aurai confiance en vous et je vous mettrai de moitié dans mes projets… Je vois à la figure de Marenval qu’il aimerait autant que je sois plus réservé, mais, tant pis, je me risque…
— Risquez-vous, cher ami, dit Cyprien, seulement com-mencez par prévenir miss Harvey des conséquences que peut avoir notre entreprise pour certaine personne qui lui tient de près…
Maud s’arrêta brusquement et pâlit :
— Est-ce de M. de Sorège que vous voulez parler ?
Tragomer hocha la tête :
— Marenval a bien fait de poser, tout de suite, la ques-tion comme elle doit l’être. Vous voyez comme, dès le pre-mier mot, vous êtes troublée, miss Harvey, et comme il est périlleux à moi de mettre aux prises votre sincérité avec votre intérêt.
Le sang revint aux joues de la jeune Américaine. Elle se remit en marche, et d’un ton décidé :
— Donc, c’est bien M. de Sorège qui est engagé dans l’affaire en question ? Mais ne croyez pas que je sois de ca-ractère à vouloir m’illusionner, en ce qui le concerne. Quelle fille serais-je, si pouvant savoir la vérité sur le compte d’un homme dont je dois porter le nom, je refusais de la con-naître ? S’il a commis une mauvaise action, parce que je l’épouserai, l’en aura-t-il moins commise ? Se boucher les yeux, pour ne pas voir, c’est imiter l’autruche qui se cache la
– 288 – tête, croyant éviter le danger. M. de Sorège est mon fiancé. Il n’a point de fortune, il n’a pas de génie, il n’a pas une ins-truction hors ligne, il n’a que son nom. Si ce nom n’est pas sans tache, je n’en veux pour rien au monde.
Ce fut net et sec, comme un coup de cravache. Il n’y avait pas à douter de la bonne foi de la jeune fille. La fran-chise éclatait dans ses yeux.
— Eh bien ! voilà donc la vérité, puisque vous voulez la savoir. Au lieu d’aller nous promener sur les côtes d’Égypte et de Syrie, Marenval et moi, nous avons traversé l’isthme de Suez, gagné la mer des Indes, passé à Batavia, et abordé à la Nouvelle-Calédonie. Sous un faux nom et avec de faux pa-piers, je suis descendu à terre. J’ai vu Jacques de Fréneuse, et, le lendemain, Marenval et moi, au travers d’une bagarre épouvantable, nous l’avons enlevé de vive force.
— Est-ce possible ? s’écria miss Harvey avec saisisse-ment. Quoi ! M. Marenval et vous ? Des Français ! Des hommes du monde ! Vous avez fait cela ? Oh ! si Edward et Philipp le savaient ! Ils perdraient la tête !
— Chut ! Il ne faut justement pas qu’ils le sachent, inter-rompit doucement Tragomer.
— Et alors, le pauvre garçon, vous l’avez ramené ?
— Il est à bord de notre bateau.
— Sur la Tamise ?
— Devant les Docks. Sa mère et sa sœur vont le voir demain. Elles sont arrivées secrètement à Londres. Nous les cachons avec soin, car leur présence ici donnerait grande-
– 289 – ment à penser, et nous ne pouvons réussir, dans notre entre-prise, qu’à la condition d’agir mystérieusement.
— Les chères femmes ! Comme elles vont être heu-reuses ! Ah ! je voudrais assister à leur joie. Mais dites-moi, car cette aventure me passionne, vous avez fait des milliers de lieues, par amitié pour M. de Fréneuse ?… Vous avez quitté, vous des Parisiens, votre ville, vos plaisirs, vos habi-tudes, et navigué pendant si longtemps, risqué votre vie…
— Marenval l’a parfaitement risquée, en effet, dit Chris-tian. Il a failli être tué d’un coup de revolver… Et si vous l’aviez vu, dans ce moment-là, il était superbe !
Miss Harvey tendit la main d’enthousiasme et, avec une vibration dans la voix, qui remua Cyprien jusqu’au fond du cœur :
— Eh bien ! je ne pensais pas que jamais vous devien-driez un héros ! Mais les Français sont capables de tout ! Et vous ne me dites pas ce que vous faisiez, pendant ce temps-là, vous M. de Tragomer…
— Lui, répondit Marenval, il était à la nage avec Jacques, le soutenant, l’encourageant, sous une grêle de balles, et dans des parages infestés de requins… Oui, miss Harvey, l’épisode a été vif !… Nous avons dû couler le canot de l’administration, pour arrêter sa poursuite. Mais nous n’avons pas tiré un coup de feu, même pour nous défendre, car Français, nous ne pouvions oublier que nous avions af-faire à des Français… Ah ! nous l’avons échappé belle ! Et je vous assure que le soir à bord, filant à toute vitesse, nous avons dîné de bon appétit !
– 290 –
— Votre ami était près de vous, sauvé par vous. Votre joie devait être vive, et sa reconnaissance à lui devait être profonde.
— Il était comme fou. Mais peu à peu il a repris sa luci-dité. Nous avons mis en commun ce que nous avions décou-vert et ce qu’il savait. Il en est résulté, pour nous, la preuve de sa non-culpabilité.
Miss Harvey réfléchit un instant, puis d’un ton grave :
— Et cette non-culpabilité, M. de Sorège, suivant vous, la connaissait ?
— Nous n’en pouvons pas douter.
— Vous le prouverez ?
— Elle résultera clairement de l’épreuve que nous allons tenter et pour laquelle votre concours nous est nécessaire. Voici ce dont il s’agit. Nous dînons, après-demain, chez votre père, avec quelques-uns de ses amis… Manifestez, dès ce matin, le désir d’avoir, pendant la soirée, la Jenny Hawkins, qui chante en ce moment à Covent-Garden. Sorège la con-naît. Il sera votre intermédiaire, si vous savez l’exiger, et il vous amènera la cantatrice.
— Bien ! cela sera fait. Ensuite ?
— C’est tout. Le reste nous regarde. Seulement, soyez prudente, ne dites pas une parole de trop à Sorège. Vous avez des amis à divertir, vous avez entendu la belle Hawkins au théâtre, et il vous plairait de la faire chanter dans votre salon. S’il présente des objections, insistez, mais ne nous dé-couvrez pas.
— Soyez tranquille.
– 291 –
— Je vous demanderai seulement une invitation pour un jeune Anglais, de nos amis, qui viendra, si vous l’y autorisez, prendre une tasse de thé chez vous, dans la soirée.
— Il se nomme ?
— Pour tout le monde, il se nommera sir Herbert Carl-ton. Pour vous, il se nomme Jacques de Fréneuse.
— Mon Dieu ! que préparez-vous donc ? demanda miss Maud avec inquiétude.
— Vous le verrez. Puisque cette affaire vous passionne, vous allez assister à une de ses plus importantes péripéties. Vous m’avez poussé à risquer tout, pour sauver mon ami, miss Harvey. Il faut que vous m’aidiez, maintenant, à arriver au but, quoi qu’il en puisse résulter.
— Je vous y aiderai loyalement, monsieur de Tragomer, et si quelqu’un a des reproches à se faire, tant pis pour lui. Avant tout il faut s’occuper de défendre les honnêtes gens.
— Quand Jacques de Fréneuse paraîtra, dit Christian, regardez bien la Jenny Hawkins et Sorège. Si maîtres qu’ils soient d’eux-mêmes, ils nous livreront leur secret, par l’éga-rement de leurs yeux et la pâleur de leur visage. Vous avez vu jouer Macbeth, miss Harvey, et vous savez quelle est l’épouvante de l’assassin couronné, quand il voit se lever, au milieu du festin, l’ombre de sa victime. Examinez la chan-teuse et votre fiancé : ils vous donneront la comédie. Mais nous avons affaire à des gens très forts. En une circonstance à peu près pareille, la Hawkins a eu une admirable conte-nance. Peut-être essaiera-t-elle de se dérober. Sous aucun prétexte, ne la laissez communiquer avec Sorège, devant vous, ne la laissez sortir du salon. À partir du moment où Jacques de Fréneuse sera en présence de ses adversaires,
– 292 – c’est lui qui doit les combattre, sans aide, à sa guise, et vous n’aurez qu’à les empêcher de l’éviter.
— Je vous engage ma parole qu’il en sera ainsi.
— C’est bien ; maintenant, quittons-nous et à demain.
Miss Harvey remonta dans sa voiture, et les deux Fran-çais continuèrent leur promenade, admirant, comme s’ils n’avaient aucun sujet de préoccupation, l’élégance des atte-lages qui commençaient à circuler le long des pelouses ver-doyantes.
L’hôtel Harvey est une fort belle demeure de style Louis XVI, bâtie par le duc de Sommerset, et que l’Américain a payée un bon prix. L’aménagement intérieur est luxueux. Miss Maud a eu le bon goût de respecter la décoration an-cienne des salons toute en tons clairs, à trumeaux contour-nés, surmontés de jolies peintures camaïeu. Une salle à man-ger admirable, ornée d’une cheminée de pierre, dans le ré-table de laquelle est encadré un panneau de Gainsborough, peut contenir quarante convives.
Ce soir-là, comme les dames venaient de se lever, une quinzaine de gentlemen, parmi lesquels Christian et Maren-val, fêtaient, suivant l’usage, des flacons de choix. Les jeunes cow-boys, à la gêne dans l’habit noir qui emprisonnait leur torse solide, se dédommageaient de la dure contrainte que leur imposait la correction mondaine, par l’absorption de quelques verres de whisky. Les Français, depuis le commen-cement du dîner, avaient à peine touché leurs verres. Julius Harvey, qui était très sobre, à cause de la goutte menaçante, faisait assez tristement les honneurs de la table. Sorège était engagé dans une conversation, qui paraissait l’intéresser vi-vement, avec Geo Seligman, le grand lanceur des mines d’or
– 293 – sur le marché européen. Il était dix heures, et déjà l’at-mosphère commençait à devenir épaisse dans la salle à manger, lorsque Julius dit à ses hôtes :
— Si vous avez envie de fumer, sortons d’ici, car ma fille va, certainement, nous prier bientôt de venir au salon…
— Nous irons même, Tragomer et moi, l’y rejoindre tout de suite, si vous le permettez, dit Marenval.
Sorège leva la tête, mais ne fit aucune tentative pour suivre ses compatriotes. Son plan de conduite devait être ar-rêté, et il n’était pas homme à le modifier. Tant que Jenny Hawkins ne serait pas arrivée, il n’avait rien à craindre. Il pouvait donc se donner du répit, et réserver ses moyens d’action pour le moment où il serait utile d’en faire usage. Marenval et Christian, traversant une serre remplie des plus belles plantes des tropiques, et rafraîchie par une vasque de marbre où, d’un rocher tapissé de lierre, coulait une eau lim-pide, entrèrent au salon.
Sous l’éclat de la lumière électrique les femmes en grande toilette, groupées autour de miss Maud, offraient le plus charmant tableau. Quelques jeunes misses Américaines, à la fraîche carnation, au menton un peu lourd, cheveux blonds, larges épaules et tailles longues, babillaient dans un anglais sifflant et guttural. Leur conversation avait pour objet la chanteuse, dont la présence annoncée offrait aux hôtes de Julius Harvey un attrait peu ordinaire. Quelques-unes l’avaient entendue en Amérique, d’autres l’avaient applaudie récemment à Covent-Garden, toutes la connaissaient. Au-cune ne l’avait vue de près. Et la grande réputation de l’artiste, la beauté éclatante de la femme, faisaient de son apparition, dans le salon de miss Harvey, un événement sen-sationnel.
– 294 –
L’arrivée de Marenval et de Tragomer fut accueillie avec faveur. Ces Français étaient sympathiques dans le milieu américain de Julius. On les savait voyageurs, riches, on les connaissait aimables, on était disposé à leur pardonner de n’être pas de race anglo-saxonne. On leur tolérait gentiment cette infériorité. C’était une grande preuve de bienveillance. Miss Gower était en train de raconter une visite qu’elle avait faite la semaine précédente au château de Craig-y-Nos, chez la Patti, et elle avait capté victorieusement l’attention de l’auditoire :
— Figurez-vous qu’il y a un théâtre sur lequel on peut jouer des opéras entiers. N’est-ce pas prodigieux ? On y a re-présenté, la semaine dernière, un ballet, dans lequel la grande cantatrice mimait le principal rôle…
— C’est bien la peine d’avoir la plus jolie voix du monde !
— On ne s’imagine pas le luxe de cette maison. Les invi-tés y trouvent chevaux de selle, voitures à leur disposition. Ceux qui veulent pêcher ont le lac et la rivière, ceux qui pré-fèrent la chasse sont libres dans les bois et dans la plaine. C’est un train royal !…
— Les artistes ne sont-ils pas, dans notre siècle, les rois de l’univers. On ne les détrône pas, eux, on ne les chasse pas à coups de fusil, on ne les insulte pas dans les journaux. Il n’est grâces qu’on ne leur prodigue, hommages qu’on ne leur rende, louanges qu’on ne leur adresse. Et leurs listes civiles ne sont jamais discutées. Quand ils vieillissent, on les ho-nore, et quand ils meurent on leur fait des funérailles solen-nelles. Voilà des gens enviables ! Et qu’ont-ils donné à la foule en échange de cela ?
– 295 –
Une voix ironique répondit :
— Presque rien : leur génie !
Tous les regards se tournèrent vers celui qui avait parlé. C’était Pierre de Vesin qui entrait. L’avocat général, souriant, s’approcha de miss Maud et lui baisa la main, il salua le groupe gracieux des femmes, et s’adossant à la cheminée :
— Le tableau qui vient d’être tracé est aimable, mais il a un pendant, qu’il faut montrer. Dans la carrière artistique, comme dans toutes les autres, il y a du bonheur. Et si cer-tains finissent dans l’opulence et dans la gloire, d’autres dis-paraissent effacés et misérables, comme un astre qui, après avoir longtemps brillé, s’obscurcit et s’éteint. Vous avez eu Garrick, qui a laissé des millions à ses héritiers et est enterré à Westminster. Nous avons eu Frédérick-Lemaître, qui mou-rut endetté et qui dort sous une humble pierre payée par ses derniers admirateurs. N’enviez pas la destinée des artistes. Ils souffrent, même dans leur triomphe. Et l’éclat, dont quelques-uns sont resplendissants, est largement compensé par les amères tristesses de beaucoup d’autres. Ils donnent, en somme, beaucoup plus qu’on ne leur rend, et si vous met-tiez dans une balance d’équité, d’une part, le talent de l’artiste, de l’autre, les bravos et l’argent des spectateurs, ce serait certainement le talent qui pèserait le plus lourd.
— Vous avez parfaitement raison, dit miss Harvey. Et, en Amérique, on dételle la voiture de Sarah Bernhardt.
La conversation fut interrompue par l’entrée des fu-meurs que ramenait le maître de la maison. Un personnage, portant sous son bras des cahiers de musique, se montra à l’entrée du salon. Julius se pencha vers sa fille :
– 296 –
— C’est l’accompagnateur, sans doute. Notre étoile ne va pas tarder à paraître.
Miss Maud déjà s’approchait du musicien et le condui-sait vers le piano qui occupait tout un angle du salon. Quelques invités étaient arrivés et une cinquantaine de per-sonnes se groupaient au gré des sympathies. C’était l’élite de la colonie américaine. Les millions de tous ceux qui se pres-saient ce soir-là chez Julius Harvey auraient suffi à payer la dette d’un État européen. Il y avait les rois des chemins de fer, les princes des mines d’argent, les hauts seigneurs de l’élevage du mouton, du cheval et du porc, sans parler des suzerains du pétrole et de la construction des wagons. Tout un Gotha de la grande industrie, du haut commerce et de la finance triomphante.
À l’écart, Marenval, Vesin et Tragomer s’étaient placés. Ils occupaient l’embrasure d’une fenêtre, entre la porte d’entrée et le piano. Rien, de ce qui allait se passer dans le salon, ne pouvait leur échapper. Sorège était auprès de la belle duchesse de Blenheim et causait, avec une impertur-bable sérénité. Une porte cependant venait de s’ouvrir et la voix d’un valet avait prononcé, dans le murmure des conver-sations, ces trois mots, qui avaient amené un immédiat si-lence :
— Miss Jenny Hawkins.
Sur le seuil, grande, svelte, fière, un peu pâle, mais le sourire aux lèvres, la chanteuse parut. Elle était vêtue d’une robe de damas blanc, ornée de dentelles d’or. Un collier de perles seul entourait son cou et un peigne de diamants étin-celait dans sa chevelure châtaine. D’un regard impérieux et presque menaçant, elle parcourut l’auditoire, comme si elle y cherchait ceux qui se préparaient à l’attaquer et celui qui
– 297 – avait promis de la défendre. Ses yeux passèrent sur Maren-val, Vesin et Tragomer, sans s’arrêter et se fixèrent interro-gateurs sur Sorège. Celui-ci, souriant toujours, se leva, et traversant le salon avec une admirable aisance, il alla offrir son bras à la chanteuse.
Tous deux seuls debout, au milieu de l’assistance, sem-blaient braver le sort. Le front altier de Jenny Hawkins ne se baissa pas et, d’un pas ferme, elle entra dans ce salon où elle savait que son avenir devait se décider. Miss Maud et Har-vey s’avançaient au-devant d’elle et, déjà, la remerciaient de la bonne grâce qu’elle avait mise à les satisfaire. Et du coin où ils étaient réunis, les trois Français ne pouvaient se dé-fendre d’admirer le courage, le sang-froid et l’orgueil supé-rieurs, avec lesquels cette femme tenait son rôle. À peine un soulèvement plus rapide de sa poitrine de neige, un cligne-ment nerveux de ses yeux charmants, témoignaient de l’angoisse qui la torturait. Elle était, en apparence, aussi tran-quille, aussi à l’aise que la plus insouciante des invitées de Julius Harvey.
Tragomer choisit ce moment pour se lever et aller saluer la chanteuse. Elle le vit s’approcher et un frisson courut sur sa chair satinée, mais elle ne tourna même pas la tête. Ce ne fut qu’en l’entendant lui adresser la parole, en anglais, qu’elle fit un mouvement de surprise, si parfaitement exécuté que Christian en demeura saisi d’admiration.
— Ah ! Monsieur de Tragomer, je crois ? dit-elle.
Elle lui tendit une main, qu’il serra, et avec sa superbe tranquillité, la voix pure et calme :
— Nous avons fait du chemin, l’un et l’autre, depuis le soir où nous nous sommes rencontrés…
– 298 –
— Vous avez remporté de nouveaux triomphes, dit Tra-gomer.
— Et vous, fait de nouvelles explorations. Avez-vous été heureux dans vos découvertes ?
Cette phrase, à double entente, fut détachée avec une si belle ironie que Christian trembla. Il pensa : quelle garantie de sa sûreté peut-elle avoir, pour me railler ainsi, et dans de pareilles circonstances ? Puis, il jugea que, peut-être, elle es-sayait de l’intimider. Il riposta :
— Je compte vous en faire juge, si cela peut vous inté-resser.
— Vous n’en doutez pas.
Elle adressa un signe de tête au jeune homme et gagna le piano, conduite par miss Harvey. Sorège était allé s’as-seoir près de la cheminée, et là, ses paupières closes, il pa-raissait s’absorber dans une attente religieuse. Mais il ne perdait point de vue la chanteuse. Un silence profond s’é-tablit. Le pianiste préluda et, comme pour accentuer le défi qu’elle avait porté à Tragomer, Jenny Hawkins chanta l’Ave Maria de l’Othello, que le jeune homme avait entendu à San-Francisco, pendant la soirée mémorable. Elle détailla déli-cieusement les angoisses et les supplications de Desdémone. Sa belle voix si pure semblait avoir gagné en souplesse et en étendue. Un murmure de plaisir passa sur l’assistance et, sans crainte de manquer de distinction, les hôtes de Harvey applaudirent avec enthousiasme. Les cow-boys, eux-mêmes, avaient été saisis par le charme de l’inspiration, et, stupéfaits des sensations éprouvées, ils demeuraient immobiles, dans un angle du salon, ne pensant plus à se réfugier au fumoir, comme ils en avaient formé le projet.
– 299 –
De nouveau le piano résonna et, radieuse dans sa blanche toilette, debout au milieu de l’auditoire, le fascinant par sa beauté autant que par son talent, Jenny Hawkins promena un long regard de domination sur ses audi-teurs. Elle chantait, maintenant, les douloureuses plaintes de la Traviata, quand la pauvre femme sent la mort l’effleurer de son aile. Les adieux à la vie, au bonheur, à l’amour, s’échap-paient de ses lèvres, en phrases déchirantes et mélodieuses. Soudain, au moment où Jenny Hawkins prononçait les pa-roles dernières et égrenait, avec un sentiment poignant, les notes de la cadence finale, ses yeux demeurèrent fixes, une pâleur s’étendit sur son visage, son bras se leva et traça, dans le vide, un geste épouvanté, la voix expira sur ses lèvres et, adossée au piano, comme pour y prendre un point d’appui afin de ne pas tomber en arrière, la chanteuse de-meura immobile, effrayante, dans sa pose de tragique ter-reur.
Un homme venait de paraître dans l’encadrement des portières de soie du salon. Et triste, pâli, maigri, spectre re-doutable et douloureux, elle venait de reconnaître Jacques de Fréneuse. Les auditeurs, saisis par ce spectacle, boulever-sés par l’attitude de la chanteuse, attribuant à l’inspiration ce qui n’était que l’effet de l’épouvante, éclatèrent en transports d’admiration. Mais, déjà, miss Harvey s’était approchée de Jenny Hawkins et lui prenait les mains, la questionnant :
— Qu’avez-vous, madame, souffrez-vous ?
— Rien ! balbutia la chanteuse… Rien !
Et, de son regard terrifié, elle indiquait, à la jeune fille, l’étranger debout, immobile dans l’encadrement des por-tières de soie. Celui-ci souriait, maintenant, sûr de son pou-voir. Il ne regardait plus Jenny Hawkins. Ses yeux s’étaient
– 300 – fixés sur une autre morne figure, dont il suivait avec une âpre joie les grimaçantes déformations. Debout, lui aussi, Sorège se demandait s’il perdait la raison, ou si quelque miracle avait fait sortir de la tombe celui qu’il y avait enfermé vivant. Lui aussi, il avait suivi le regard de Jenny Hawkins et avait aperçu le formidable visiteur.
Il passa une main sur son front et fit un pas en arrière, comme pour fuir, mais brusquement il vit Tragomer et Ma-renval qui l’observaient. Il eut la force de penser : Je me perds. Un peu de résolution et je vais échapper à ce danger. Que peuvent-ils contre moi ? Et moi, je peux tout contre lui ! Au même moment, l’étranger salua de la tête Tragomer qui se levait pour aller à sa rencontre, et tous deux, traversant le salon, s’avancèrent vers le piano. Là se tenaient miss Maud et Jenny Hawkins. Vers laquelle marchaient-ils d’un pas si tranquille ? Était-ce vers la maîtresse de la maison, pour la saluer, ou vers la chanteuse, pour la perdre ?
Voyant ces deux hommes aller à elle, Jenny Hawkins laissa échapper une sourde plainte. Il lui sembla que son cœur cessait de battre et que ses yeux venaient de s’é-teindre. Elle ne regardait plus et ses oreilles ne percevaient que de vagues bruits. Elle entendit confusément Tragomer qui disait :
— Miss Maud, permettez-moi de vous présenter un de mes amis, sir Herbert Carlton…
À ces mots, Jenny Hawkins éprouva une impression de soulagement délicieux, une lueur d’espoir rendit la clarté à son cerveau. Elle recommença à penser, à comprendre. N’avait-elle pas été le jouet d’une illusion ? Pourquoi ce jeune homme, qu’on nommait Herbert Carlton, serait-il Jacques de Fréneuse ? Ne pouvait-il y avoir là une ressem-
– 301 – blance extraordinaire et terrible ? Elle en avait failli mourir. Elle n’osa cependant pas regarder le nouveau venu, qu’elle devinait à deux pas d’elle. Elle dirigea ses yeux vers Sorège et, avec terreur, elle le vit aussi bouleversé, aussi tremblant qu’elle.
Dans l’angoisse de sa physionomie, elle pressentit le dé-sastre imminent. Il croyait donc, lui aussi, que la victime avait pu s’échapper malgré toutes les précautions prises, les infamies consommées, les crimes commis ? Il n’admettait pas que le prétendu Herbert Carlton pût être un autre que Jacques de Fréneuse. Elle souffrit tellement de ne pas savoir, qu’elle voulut, au risque de se perdre, voir l’homme, le voir en face, jusqu’au fond du cœur, pour découvrir sa pensée vé-ritable. Elle leva les yeux et regarda.
À portée de la main, plus pâle encore de ses émotions contenues, aux côtés de Tragomer grave et attentif, elle re-connut Jacques. C’était lui. Il le lui avouait, par le regard qu’elle connaissait si bien, par le mouvement des lèvres qu’elle avait aimées, par le parfum coutumier qui venait jusqu’à elle. Elle frémit, sûre, cette fois, et, résignée, attendit son arrêt. Elle ne résistait plus à la fatalité. Une force supé-rieure s’imposait, et ayant tant lutté, tant fui, tant craint, comme la bête traquée qui se voit prise, elle se repliait sur elle-même et, passive, offrait sa gorge au coup mortel.
Soudain, la voix de Jacques s’éleva, et, cette fois, toute erreur était impossible.
— Je remercie doublement M. de Tragomer, puisqu’il m’a procuré l’honneur de vous être présenté, miss Harvey, et le plaisir d’entendre chanter la grande artiste qu’est miss Hawkins.
– 302 –
— Vous habitez Londres, sir Carlton ? demanda Maud.
— Depuis une semaine. Je suis un pauvre provincial. J’arrive du fond d’un pays perdu, où des revers de fortune m’avaient contraint à vivre. J’étais seul, abandonné, malheu-reux. Mais des amis se sont souvenus de moi, et m’ont tiré de mon désert. Aussi jugez de la joie que j’éprouve, ce soir, miss Harvey, et de ma reconnaissance.
La voix était si triste, si douce, si tendre que Jenny Hawkins frissonna de douleur. Mais elle n’eut pas le loisir de s’attendrir longtemps. Avec une audace qui semblait devoir ne reculer devant rien, Sorège venait de se jeter dans la mê-lée, et il prenait l’offensive.
— Vous avez chanté divinement, miss Hawkins, dit-il en regardant ses adversaires avec hauteur, et je comprends le bonheur de monsieur…
Il semblait interroger sa fiancée et solliciter une présen-tation. Miss Maud déféra à son désir.
— Sir Herbert Carlton, un ami de M. de Tragomer.
— Je m’en doutais, dit Sorège avec une superbe ironie. Mais est-ce que miss Hawkins ne complétera pas notre plai-sir, en nous chantant le second couplet de cette exquise mé-lodie ?
— Dois-je vous en prier, miss Hawkins ? demanda Jacques.
Tremblante, en assistant à la rapide succession de ces épisodes, la chanteuse avait passé de la crainte à l’espé-rance, et de l’espérance au désespoir, avec une promptitude faite pour briser toutes les énergies. Cependant elle luttait
– 303 – encore. Elle se tenait droite, dans sa toilette blanche, et au-cun de ceux qui la regardaient n’aurait pu soupçonner l’effroyable tempête qui bouleversait le cœur de la malheu-reuse. Un groupe était au milieu du salon, composé de trois hommes et de deux femmes, qui causaient avec une aisance et une tenue parfaites. Et les uns et les autres étaient en proie à la terreur ou à la colère. Les gestes étaient arrondis et moelleux. Les paroles étaient gracieuses et douces. Les cœurs grondaient de haine, et les bouches retenaient diffici-lement les provocations et les outrages.
— Je vais chanter, puisque vous le désirez, dit Jenny Hawkins.
— Messieurs, reprenez vos places.
Et miss Maud, suivant la promesse qu’elle avait faite à Tragomer, tirant à elle un siège, se posta près du piano, à deux pas de la chanteuse. Tragomer, Sorège et Jacques, comme d’accord, remontèrent vers la porte qui donnait dans la serre. Ils y pénétrèrent, et là, sans hésitation, avec une hardiesse qui stupéfia ses deux interlocuteurs, Sorège dit :
— Que signifie cette comédie, Jacques ? Pourquoi, ici, sous un faux nom et affectant de ne pas me connaître ? Que veut dire cette défiance ? Doutais-tu de la joie que j’aurais à te revoir, et comment t’es-tu fié à Tragomer, plutôt qu’à moi, dès ton arrivée ?
En une phrase, la situation se trouvait nette et débarras-sée de toute équivoque. Sorège était audacieux, mais Jacques ne pouvait plus être sa dupe. Il le connaissait main-tenant. Il répliqua aussi nettement qu’il avait été questionné.
— Je suis, ici, sous un faux nom, Sorège, parce que je suis un malheureux, qui ne peut plus porter son nom véri-
– 304 – table. Je me défie de toi, parce que je ne suis pas sûr que tu n’aies pas contribué à me perdre, et que tu ne sois pas prêt à me trahir.
— Moi, cria Sorège, moi, ton ami d’enfance, moi, qui ai pleuré ton malheur, comme s’il était mien !
— Et qui continues à ne rien faire pour le réparer, inter-rompit rudement Jacques. Depuis combien de temps, So-rège, sais-tu que Jenny Hawkins est la même femme que Léa Pérelli ?
Il le regardait en face, l’autre ne sourcilla pas.
— Es-tu fou ? Quoi ! Cette Américaine ? Léa Pérelli ! Hé-las ! Tu sais bien qu’elle est morte ! Une ressemblance, qui m’a frappé, t’abuse. Oh ! je sais bien qu’il y a une similitude de traits incroyable !
Il fut interrompu par Tragomer qui lui posa sa main sur le bras et dit, avec tristesse, car il le voyait perdu :
— Ne mentez pas, Sorège. Vous savez bien que vous m’avez avoué, à moi, que Jenny Hawkins était Jeanne Baud… Vous ne pouvez plus vous tirer d’affaire que par la franchise. Si vous avez commis une faute, expliquez-la, sans réticences. Peut-être, Jacques pourra-t-il avoir de l’indul-gence. Mais n’essayez plus de nier. C’est inutile. Chaque pas que vous ferez, à présent, dans cette voie, vous perdra plus sûrement…
— Me perdra ! interrompit Sorège avec violence. Mais quel étrange renversement des rôles ! C’est moi qui serai perdu ! Moi qui n’ai rien à me reprocher…
– 305 –
— Tandis que moi, n’est-ce pas, ajouta Jacques, en riant amèrement, j’ai été convaincu d’un crime ! Oui, Sorège, tu as raison. Si je suis coupable, tu es innocent !
— Jacques ! Est-ce possible ! Tu m’accuses. Tu me soupçonnes. Mais de quoi ?
— Je vais donc te le dire, puisque tu as l’audace de me le demander, puisque tu n’as pas disparu, en me voyant, pour te dérober à tes responsabilités, et puisque, contre toute évidence, tu luttes encore. Je t’accuse d’avoir connu, dès le premier instant, l’existence de Léa, quand on me ju-geait pour l’avoir tuée. Je t’accuse d’être venu, en cour d’assises, sous la foi du serment, déposer sans dire la vérité, ce qui est un crime pour tout honnête homme, mais ce qui, pour toi, Sorège, mon ami, mon frère, comme tu le disais tout à l’heure, est la plus basse et la plus lâche action qui se puisse commettre. Voilà ce dont je t’accuse, puisque tu tiens à le savoir.
Sorège avait supporté cette terrible apostrophe avec une fermeté absolue. Il n’écoutait pas. Il n’avait pas besoin d’écouter. Il savait, d’avance, ce que Jacques allait dire. Il tâchait de gagner du temps, pour réfléchir. Il pensait : il sait que Léa est vivante, il sait qu’elle s’est substituée à Jeanne Baud. Mais sait-il que c’est Jeanne Baud qui est morte ? Tout est là. Si ce point est encore obscur pour lui, rien n’est perdu. Léa est vivante, mais ce n’est pas un crime de vivre. Et moi, je puis n’avoir appris son existence que plus tard. Voilà le plan. Avec une rapidité merveilleuse, de la conception il pas-sa à l’exécution.
— Folie ! Folie ! s’écria-t-il. Tu es abusé par des appa-rences trompeuses. Si je n’ai rien dit, au moment du procès, c’est que je ne savais rien. Tu as reconnu Léa Pérelli dans
– 306 –
Jenny Hawkins. Tragomer aussi l’avait reconnue. Mais j’ai été sa dupe, plus longtemps que vous, et ce n’est qu’à la fin de mon voyage, lorsque Tragomer m’a rencontré à San-Francisco, que j’avais réussi à découvrir l’identité de la chan-teuse. Mais j’ai été trompé, comme vous !
Et, tout en parlant, il continuait de penser. Avec la dex-térité d’un habile tisserand, il entre-croisait les fils de son in-trigue. Il faut que je sorte indemne d’ici, et que je voie Léa avant eux. Si je puis causer, un quart d’heure, avec elle, je lui ferai comprendre qu’elle doit partir. Elle disparue, je suis sauvé.
— Toi ! reprit Jacques, toi, trompé ? Non, Sorège, tu n’as jamais été dupe. Pour une raison que j’ignore, tu avais inté-rêt à ne rien dire. Car je ne vais pas aussi loin que je pourrais aller, comprends-tu, et je ne vois encore, en toi, qu’un ami infidèle, qui m’a abandonné au lieu de me défendre. Mais si, pour ton malheur, tu as été complice…
La physionomie de Jacques prit une expression terrible. Il se leva et, résolu, menaçant, il dominait ainsi, de toute la tête, Sorège courbé et hésitant :
— Si tu as été complice, il faudra que tu me paies toutes les tortures que j’aurai endurées à cause de toi, les prières de ma sœur désespérée, les larmes de ma mère, dont la vie aura été brisée par ta faute…
Le visage de Sorège se crispa, un pli amer contracta ses lèvres, et, avec une rage qu’il ne pouvait plus contenir :
— Assez de menaces ! J’ai été trop patient ! Si ta sœur et ta mère ont pleuré, c’est sur tes folies, et nul autre que toi n’en est responsable. Si tu as souffert, c’est parce que tu avais commis d’impardonnables fautes. Cesse donc de dé-
– 307 – placer les responsabilités. Le bagne fait-il, miraculeusement, un saint d’un malheureux perdu de vices ? Et parce que tu as été condamné, as-tu acquis le droit de juger les autres ? Ne perdons pas, plus longtemps, le sens commun. Il y a ici un honnête homme, indignement traité, mais ce n’est pas toi ! Aussi bien, je suis las de supporter tes outrages. Tu prétends avoir le droit de me poursuivre de ta vengeance. Moi je pro-teste que tu es fou, et je le prouverai si tu m’y contrains. Crois-moi, sois prudent, n’abuse pas du bonheur que tu as eu de t’évader. Le bruit ne convient pas à tout le monde. Et il vaudrait mieux vivre paisiblement, sous le nom anglais dont tu t’es servi, ce soir, que d’attirer sur toi une attention qui pourrait être périlleuse. Tu m’as repoussé, Jacques, et j’étais disposé à te servir. Je suis dégagé de tout devoir envers toi, maintenant. Adieu !
Il fit trois pas vers le salon, et il touchait déjà, de la main, le bouton de la porte, mais elle s’ouvrit d’elle-même. Marenval et Vesin parurent sur le seuil. Une bouffée de cha-leur parfumée, un murmure de voix charmées, un bruit d’applaudissements parvinrent jusqu’à la serre. C’était Jenny Hawkins qui finissait de chanter.
— Fermez la porte, Marenval, je vous prie, dit froide-ment Tragomer. M. de Sorège voudrait trop audacieusement prendre congé de nous. Mais il nous croit plus naïfs que nous ne le sommes.
— Prétendez-vous me contraindre ? s’écria Sorège.
— Vous contraindre ? Quel terme violent ! Non, mais nous avons le dessein de continuer avec vous la conversa-tion, devant M. de Vesin, avocat général à la cour de Paris – oh ! rassurez-vous, en vacances à Londres et nullement ma-gistrat, en cette occasion, mais simple touriste, – et notre
– 308 – cher Marenval que vous connaissez bien. Plus il y aura de témoins de ce que nous avons déjà dit et de ce que nous sommes décidés à dire encore, mieux cela nous ira. Nous sommes, à l’inverse de ce que vous conseilliez à l’instant, décidés à faire autant de bruit que possible. Et Jacques ne se changera pas, pour vous être agréable, en sir Herbert Carlton à perpétuité, afin, par cette ingénieuse substitution, de faire pendant à Jenny Hawkins. Non, Sorège, nous ne donnerons plus dans vos chausse-trappes. Ce temps-là est passé. Vous êtes percé à jour. Et lorsque Jacques aura eu un entretien d’une heure avec Léa Pérelli, il sera, soyez-en sûr, en état de vous confondre et de se réhabiliter.
Sorège fit un geste si menaçant que Tragomer se jeta devant Jacques. Autour de lui, ils étaient quatre, et tout es-poir de leur échapper lui parut perdu.
— Misérables ! cria-t-il, vous abusez de la force et du nombre, pour me séquestrer…
— Allons donc, monsieur, dit Marenval, vous vous mo-quez. Vous appelez être séquestré rester dans une serre déli-cieuse, en compagnie de gens comme il faut. Au surplus, nous allons, si vous le voulez, appeler miss Maud Harvey et la prier de vous garder auprès d’elle, jusqu’à ce que miss Hawkins soit partie, et notre ami Fréneuse à sa suite. Dès que cette double sortie sera effectuée, vous aurez toute lati-tude pour rentrer dans les salons et souper avec les hôtes de monsieur votre beau-père. Ne faites donc pas la mauvaise tête. Et tout se passera correctement.
Sorège pensa : Si je peux être libre dans une heure, tout sera peut-être encore réparable. Il dit :
– 309 –
— Je n’ai rien à craindre. Vous ferez ce qu’il vous plaira. Je n’avais pas l’intention de m’éloigner d’ici, mais vous m’avez violenté, insulté, et je compte que vous m’en accor-derez réparation, si ceux de vous qui ont encore de l’honneur ont un peu de courage.
Il regardait dédaigneusement Fréneuse, en parlant ainsi, et semblait provoquer Tragomer :
— Prends garde à toi, Sorège, s’écria Jacques. N’aie pas trop d’exigences, ce soir, car, demain, il te restera peut-être si peu d’honneur que ce sera te faire une charité que de ré-pondre à ta provocation.
Il échangea un dernier regard avec son ennemi et, sa-luant Vesin, il sortit de la serre. Entourée d’admirateurs, Jenny Hawkins, un sourire sur les lèvres, se tenait au milieu du salon. Elle vit de loin Jacques s’avancer vers elle et fré-mit, mais elle ne bougea pas. Ses bras tombèrent le long de son corps, comme brisés, et son éventail palpita entre ses doigts tremblants, ainsi qu’un papillon blessé. Jacques ve-nait, le regard fixe et impérieux. Il traversa les groupes, et, s’approchant d’elle, il réussit à l’isoler entre miss Harvey et lui. Il prononça, d’abord, des paroles banales de félicitations, puis, sûr de n’être entendu que par elle :
— Vous allez rentrer chez vous et m’attendre. Dans une demi-heure, je viendrai. Donnez des ordres pour que je sois reçu.
Elle baissa la tête et répondit :
— Je vous obéirai.
— Bien.
– 310 –