Au fond du gouffre
IV ............................................................................................ 340
IV
Sorège rentré à son hôtel, après la terrible soirée où Jacques était apparu pour le confondre, se plongea dans une méditation sévère. Il n’était pas homme à s’attarder aux sen-timentalités. Il allait droit au but pratique. Toute la question, pour lui, était de savoir ce qu’il pouvait craindre ou espérer de Léa et dans quelle mesure elle armerait Jacques contre lui. Qu’elle le haït, il n’en pouvait douter. Elle le lui avait dit et redit, cent fois. La veille encore, sa fureur de le subir s’était épanchée en violences et en injures, qui la lui ren-daient encore plus désirable. Il était de ces monstres qui ai-ment à entendre les cris de leur victime et à se délecter de ses larmes. L’amour, chez lui, se doublait de cruauté. Il dési-rait Léa, mais il l’exécrait. Il se donnait, en l’asservissant à ses caprices, la volupté de la dégrader davantage.
Que cette femme, qu’il avait traitée comme une esclave, prit sur lui, lorsque l’occasion s’en présentait, une revanche terrible, cela était dans l’ordre. Il l’eût fait, donc l’idée ne lui venait même pas que Léa hésitât à le faire. Dès que Jacques et elle vont s’être avoué leurs torts réciproques, pensait-il, leur alliance contre moi sera accomplie. Mais que peut Léa ? Son champ d’action est limité par le souci qu’elle aura de ne
– 340 – pas se compromettre. Me perdre, bon. C’est tentant pour elle, mais, le diable, c’est qu’elle se perd du même coup. Et quelle parité y a-t-il, entre le dommage qu’elle me cause, et celui qu’elle subit ? Aucune. Elle peut m’accuser de duplicité, de mensonge. Elle doit, en même temps, reconnaître qu’elle a commis un meurtre. Et si elle m’accuse, qui a le moyen de me convaincre ? Aucun témoin. Son seul témoignage. Vis-à-vis de Jacques et de sa séquelle d’amis, il a quelque valeur. Devant un juge, il n’en aurait aucune. Donc, résultat matériel nul. Mais le tort moral que cette misérable peut me faire, se-rait suffisant pour sa vengeance. Elle me disqualifierait, me compromettrait sans rémission et c’est ce que je ne suppor-terai à aucun prix. Comment éviter cette conjoncture ?
Il réfléchit longtemps. Il avait allumé un cigare et fumait. Dans les spirales de fumée bleue qui de ses lèvres montaient, lentes, vers le plafond, il voyait passer incertaines les images de Jacques et de Léa. Tantôt il les discernait mornes et lasses, tantôt actives et triomphantes. Mais toujours l’une près de l’autre, unies dans le même dessein, liées par le même intérêt. Brusquement, il se leva, d’un geste effaça cette vision avec la fumée dispersée, et se mit à marcher dans la chambre. Il laissait échapper de brèves paroles, fuites de sa pensée bouillonnante, comme les jets de vapeur d’une chaudière.
— Qu’est-ce que je risque ? Un duel avec Jacques ou avec Tragomer ? Je ne les crains ni l’un ni l’autre… Une ac-cusation pour faux témoignage devant la cour d’assises ?… Niaiserie ! À quoi cela les conduirait-il ? Ils ne peuvent rien contre moi… Mais moi je peux beaucoup encore. Il faut que je voie cette stupide Léa, que je sache d’elle ce qu’elle a avoué à Jacques… Et surtout que j’obtienne qu’elle n’écrive rien… Enfin, il est indispensable qu’elle disparaisse… Je la
– 341 – terrifierai, s’il le faut… Elle me craint, elle m’obéira… Une fois partie, je jouerai mon jeu hardiment… Je ne puis m’en tirer qu’avec de l’audace… Mais, avant tout, il faut prendre des forces. Il se coucha et dormit jusqu’au jour.
À l’heure où Sorège ouvrait les yeux, ayant reposé comme s’il avait une conscience pure, Jacques revenu au yacht, était enfermé dans le rouf avec Marenval et Tragomer. Le jour gris et fumeux, qui éclaire les matinées de la capitale anglaise, se levait. Le mouvement des barques sur le fleuve, le labeur des ouvriers, sur les quais, commençaient. Mais l’attention des trois hommes n’était pas attirée par le spec-tacle de cette activité méthodique, incessante, qui est la marque du travail anglais. Rien de ce qui passait autour d’eux ne les intéressait. Ils étaient tout au récit que leur fai-sait Jacques de son entretien avec Jenny Hawkins.
— Tout ce que nous avions deviné, dit Tragomer, se trouve donc exact. Et nous en aurons la preuve irrécusable.
— Elle doit me la remettre ce soir.
— Nous touchons au but, dit Marenval avec enthou-siasme.
— Nous tenons le monstre à l’hallali, reprit Tragomer, mais soyez sûr qu’il fera une belle défense. Vous avez vu par son audace, hier soir, quand il n’était qu’imparfaitement dé-couvert, ce que nous pouvons attendre de lui, aujourd’hui que toute la vérité est connue. Il faut donc l’attaquer, avec la dernière vigueur. Si nous ne lui cassons pas les reins tout de suite, il se retournera et nous aurons à subir un choc su-prême. Avant tout, c’est une question d’honnêteté, il faut prévenir Harvey. Si nous le laissions dans l’ignorance de ce qu’est l’homme qu’il a accueilli dans sa famille, il aurait le
– 342 – droit de nous le reprocher. D’ailleurs, j’ai pris l’engagement de tout dire à sa fille.
— Voilà qui va porter un coup à l’engouement nobiliaire en Amérique, dit Marenval. Si, pour son argent, on ne peut même plus se payer des maris de tout repos ! Autant rester filles !
— Il faudra aussi prévenir Vesin. Il nous a été d’un puis-sant secours, il est juste qu’il soit, des premiers, à apprendre le succès de nos efforts.
— Enfin, dit Jacques, il faut annoncer à ma mère que tout est en bonne voie…
— me J’irai, si tu le veux bien, chez M de Fréneuse, dès ce matin, dit Tragomer.
— Oui, bon Christian, répondit Jacques avec un sourire. Cela t’est dû. Car c’est toi l’initiateur, c’est toi qui as, le pre-mier, vu dans l’obscurité criminelle et qui as montré à notre cher Marenval la petite lumière, si lointaine et si faible, qui te guidait.
— Quand je pense à ce qui s’est passé, depuis six mois, déclara Cyprien avec un naïf épanouissement, il me semble que je rêve. Je me vois encore dans la salle à manger du club, après le départ de Maugiron et des petites femmes, lorsque Tragomer entama son récit. Ce qu’il me racontait me parut d’abord impossible, puis je fus saisi par l’émotion de la vérité entrevue et, enfin, je me sentis comme fou. J’avais une envie incroyable d’entrer dans l’affaire et, en même temps, je ressentais une peur terrible des complications que j’allais af-fronter… Ah ! je dois l’avouer, sans l’ascendant que Tra-gomer prit sur moi, dès cette soirée, j’aurais lâché pied. Mais il m’emballa, il n’y a pas à dire ! Et une fois le petit doigt pris
– 343 – dans cet engrenage, ce fut fini. Il fallut que le corps entier y passât. La visite à Mme de Fréneuse, les confidences du vieux Giraud, et l’entrevue avec le père Campistron… Ah ! mon cher Jacques, c’était bien extraordinaire. À chaque pas que nous faisions dans la voie où nous étions entrés, nous voyions un peu plus clair. Jamais plus attachante aventure n’a été courue par deux hommes. Aller à la recherche d’un Nansen ou d’un Andrée, n’était rien, en comparaison de l’intérêt de notre expédition. Car nous, nous n’allions pas seulement au secours d’un homme, nous marchions à la dé-couverte de la vérité. Vesin l’avait bien senti, lui, quand il nous disait, avec son dilettantisme de magistrat sceptique : « Vous ne réussirez pas, mais je vous envie de faire cette ten-tative, et si je n’avais pas une situation officielle, je partirais avec vous ! » Eh bien ! nous ne nous sommes arrêtés devant rien, nous avons été contre vent et marée, c’est le cas de le dire. Et aujourd’hui, nous voilà au port, avec Jacques devant nous, et la vérité dans notre poche. C’est une belle réussite ! Et dont on parlera, j’ose le croire !
— La vérité, dit Jacques, n’est pas encore dans notre poche, mais elle y sera ce soir.
Tragomer secoua la tête d’un air soucieux :
— Tant que je n’aurai pas, dans la main, ces preuves matérielles : l’aveu confirmé de la coupable, je ne serai pas tranquille.
— Eh ! que craignez-vous donc encore, cher ami ? de-manda Marenval avec impatience.
— Que Sorège fasse disparaître Jenny Hawkins, avant qu’elle ne se soit exécutée. Je connais l’autorité despotique exercée par ce drôle sur la malheureuse fille. Il la fascine,
– 344 – l’étourdit, l’épouvante. Il me l’a escamotée, sous le nez, à San-Francisco, avec une adresse prodigieuse. Il est homme à trouver un moyen de l’éloigner. Et après, cherche !
— Eh ! mordieu ! Prévenez la police anglaise s’écria Ma-renval, avec la fougue d’un homme à qui on conteste une victoire qu’il considère comme remportée. Ne nous laissons pas battre, à la dernière seconde, par ce scélérat. On se mo-querait de nous.
— Soyez sans crainte, dit Jacques, j’ai pris mes précau-tions. Léa s’est engagée à rester enfermée, chez elle, et à ne recevoir qui que ce soit, jusqu’à ce soir. Demain, elle sera partie. Et Sorège n’aura plus à compter qu’avec nous. Agis-sons donc comme il a été convenu. Toi, Christian, va porter la bonne nouvelle à ma mère. Vous Marenval, allez chez Ve-sin. Moi, j’irai chez miss Harvey, et nous nous y retrouverons tous.
Dès son réveil, qui fut parfaitement lucide, après avoir déjeuné, Sorège prit un cab et se dirigea vers Tavistock-Street. Jamais il ne faisait les choses à moitié. Il avait bien dormi, bien mangé. Il se sentait sûr de lui. L’important était de parler à Jenny. S’il parvenait jusqu’à elle, il ne désespérait pas de la rallier à sa cause. Avant tout, il fallait savoir ce qui s’était tramé entre elle et Jacques. La voiture, en s’arrêtant net, devant la maison, le tira de ses combinaisons. Il sauta sur le trottoir, et, entrant vivement sous la porte, il s’engagea dans l’escalier.
Un vieux gentleman, vêtu d’un pantalon troué, d’une re-dingote historiée de taches sans nombre, le chapeau de soie sur la tête, était occupé à laver consciencieusement le car-reau du vestibule. Sorège l’examina d’un coup d’œil et passa. Mais dans l’attitude, dans la physionomie, dans le costume
– 345 – exagérément misérable, il releva des détails qui le mirent en éveil. Il soupçonna un détective. Il regarda, par-dessus la rampe, en montant lentement. L’homme avait cessé de laver, et la tête levée le suivait des yeux. Arrivé au second, Sorège sonna. Nul bruit à l’intérieur, aucun battement de porte, pas le moindre glissement de pas. Un silence d’appartement vide. Il sonna de nouveau et attendit, le cœur fr émissant. Rien ne bougea. La certitude que Jenny était chez elle, et qu’elle ne voulait pas ouvrir, s’imposa à Sorège. La convic-tion aussi qu’elle entrait en lutte avec lui et qu’elle était ga-gnée à ses adversaires. Il pâlit de colère, mais résista à l’en-vie qu’il avait de jeter la porte, en dedans, d’un coup d’épau-le et de pénétrer de force. Le gentleman en haillons et cha-peau haut de forme, qui ne lavait plus, lui donna à réfléchir. Si je fais du bruit, si cette idiote de femme appelle, je puis être mené au bureau de police. Ne risquons pas d’expli-cations. Il demeura, encore un instant, immobile, collé au bois de la porte, écoutant, et il lui sembla, de l’autre côté de la porte, entendre comme un vague soupir. Il eut la pensée que Jenny écoutait, elle aussi, guettant anxieusement son départ. Et parlant comme à une ombre, il souffla à voix basse :
— Jenny, vous êtes là, je le sais. Folle ! Ouvrez-moi. Il y va de votre salut… Je ne vous veux que du bien… Les ins-tants sont précieux, on vous trompe… Écoutez-moi…
L’ombre ne répondit pas. Sorège, le cœur gonflé de rage, fit un geste menaçant, et lentement se décida à descendre l’escalier. Le gentleman sordide s’était remis à frotter avec sa lavette, sur le carreau, et semblait y ajouter de la saleté. Comme Sorège passait devant lui, il leva la tête et, d’une main crasseuse, touchant son chapeau, il dit d’une voix en-rouée :
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— C’est la jeune dame de l’appartement meublé que vous cherchez ?… Elle est dehors, pour la journée…
Sorège ne daigna même pas répondre. Il toisa l’homme et sortit. Son hansom attendait. Il se fit conduire à Hyde-Park. Il était dix heures. Il descendit au coin de Picadilly et gagna le jardin à pied. Il marcha le long de la Serpentine, rembruni par la conscience de son premier échec. Évidem-ment Jenny le trahissait, mais qu’avait-elle pu dire ? Les femmes sont si habiles à présenter les choses, sous l’aspect qui leur est le plus avantageux. Sans avouer la vérité entière, n’avait-elle pu rejeter sur lui toute la responsabilité ? À cette pensée, il serra les poings et son visage se contracta. Comme il le constatait lui-même, la veille, en préparant son plan de défense, aucun témoin. Ce qui le servait pouvait lui nuire, et s’il avait le moyen de nier toute participation au crime, de son côté, Jenny pouvait affirmer que c’était lui qui l’avait, si-non commis, au moins aidé à commettre. Leur sécurité, à tous deux, avait toujours dépendu de leur union. Marchant d’accord ils pouvaient se défendre. Séparés, ils étaient per-dus.
Il en eut la certitude, là, au bord de cette jolie rivière ar-tificielle, entourée de gazon vert, et sur laquelle se pen-chaient des arbres au feuillage naissant. Il frémit de crainte, en même temps que de colère. Mais il ne songea pas à capi-tuler. Bien au contraire, il s’affermit dans sa résolution de lutter jusqu’à la dernière extrémité, dût-il y périr. Un mince sourire crispa ses lèvres. Périr soit, mais pas seul. Succom-ber, mais pas sans s’être vengé.
Les cavaliers commençaient à arriver, dans les larges al-lées au sol élastique. Les voitures roulaient au trot de leurs attelages, les plus beaux du monde. La vie élégante renais-
– 347 – sait, dans sa quotidienne et monotone splendeur. Sorège ne put supporter l’idée de s’y mêler. Il s’enfonça dans l’intérieur du parc, du côté de Kensington, et passa, à se promener, quelques-unes des heures qui le séparaient du moment où il était attendu chez Julius Harvey. Il entra dans un restaurant de Regent-Street, mangea ni plus ni moins que d’habitude, et, comme deux heures sonnaient, il arriva à l’hôtel de Grosvenor-Square.
Il monta le grand escalier, trouva au premier étage le maître d’hôtel, qui l’attendait avec la même respectueuse dé-férence, et l’introduisit, comme chaque jour, dans le petit sa-lon où miss Harvey avait coutume de se tenir. Elle était as-sise, au coin de la cheminée où brûlait un clair feu de bois. La fenêtre, par contre, était ouverte et laissait pénétrer à flots le soleil. Elle se leva, en voyant entrer son fiancé, et alla à lui, sans que rien indiquât dans son attitude un changement de dispositions à son égard. Elle avait le visage calme, le re-gard assuré, mais, par hasard, sans doute, elle tenait entre les doigts un ouvrage assez volumineux auquel elle travail-lait, de sorte qu’elle ne lui tendit pas la main. Elle lui désigna un siège, en face d’elle, posa son ouvrage sur la table, et ferma la fenêtre.
— Voilà le soleil qui tourne, dit-elle, il commence à faire frais… Ce printemps anglais est glacial…
Il affecta de plaisanter :
— Fait-il meilleur en Amérique ?
— Oh ! En Amérique, tout est mieux, fit-elle. Les saisons ne trompent pas, ni les hommes.
Il leva la tête. L’allusion était directe. Une attaque com-mençait. Il riposta immédiatement :
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— Les femmes aussi, sans doute ?
Une rougeur passa sur le front de miss Maud :
— Les femmes surtout ! dit-elle avec orgueil.
Il la regarda, de ses yeux demi-clos, qui ne laissaient pas pénétrer sa pensée, mais suivaient si bien celle des autres, et d’un ton assuré :
— Eh bien ! miss Maud, il faut en donner la preuve. Que signifie l’accueil que vous me faites ?
Elle se releva légèrement dans son fauteuil et répliqua :
— Monsieur le comte, je vous le dirai quand vous m’au-rez expliqué comment vous avez laissé condamner, sans le défendre, votre ami Jacques de Fréneuse.
Il eut une moue dédaigneuse :
— Ah ! c’est de cela qu’il retourne ? Mais demandez-le à lui-même. Vous l’aviez, hier soir, chez vous, sous le nom de Herbert Carlton. Il est à penser qu’il saura vous expliquer, à vous, mieux qu’il ne l’a fait aux juges, les circonstances dans lesquelles il a été compromis. C’est toujours une mauvaise note, vis-à-vis des honnêtes gens, qu’une condamnation… On ne condamne pas les gens si facilement. Et si l’Amérique est le pays de la sincérité, la France est celui de la justice.
— Belle phrase ! Très belle phrase ! Mais je sais que vous parlez avec facilité. Aussi, n’est-ce pas avec des mots que vous me satisferez.
— En sommes-nous là, que j’aie à me disculper devant vous ?
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— Nous en sommes au point exact où il faut que chacun sache à quoi s’en tenir. Nous énumérions, tout à l’heure, les qualités de nos pays d’origine. L’Amérique, entre autres, en possède une qui prédomine dans tous ses actes : c’est le sens pratique. Je suis tout à fait Américaine, sous ce rapport-là, et je veux, si je vous épouse, monsieur de Sorège, n’avoir pas à me repentir de porter votre nom.
— Miss Maud, vous avez parfaitement raison, car c’est le seul apport que je vous fasse, ou peu s’en faut. Mais soup-çonnez-vous que mon nom puisse être compromis ?
— Monsieur le comte, il y a beaucoup de manières d’être compromis. On peut l’être matériellement, comme par de mauvaises affaires qui entraînent la faillite. Ceci ne tire pas à conséquence, pour nous autres Américains. On tombe, on se relève. C’est le jeu de bascule du commerce et de l’in-dustrie. Le tout est de finir en haut. Mais ce à quoi nous atta-chons une importance énorme, c’est à l’intégrité morale. Un homme qui a commis une action déshonnête est, pour une fille qui se respecte, aussi parfaitement impossible à épouser qu’un domestique nègre, ou qu’un coolie chinois.
Sorège sourit. Il entr’ouvrit ses paupières et, avec tran-quillité :
— De quoi m’accuse-t-on ? Car on m’accuse, je n’en puis douter, et pour me justifier, il faut que je connaisse les ca-lomnies que l’on répand sur moi…
— Je souhaite de toute mon âme que ce soient des ca-lomnies, car je rougirais trop d’avoir placé ma main dans la vôtre, si vous aviez fait ce qu’on met à votre charge.
— Mais, tout d’abord, qui sont ceux qui témoignent contre moi ?
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— M. de Tragomer, M. Marenval, et enfin M. de Fré-neuse lui-même…
— Fréneuse ! Cela va de soi. Il faut qu’il s’en prenne à quelqu’un… Tragomer et Marenval, cela s’explique : l’un est son ami, l’autre est son parent…
— Mais, vous aussi, vous étiez son ami ! Et c’est là ce qui rend votre conduite incompréhensible. Pourquoi n’avez-vous pas, pour M. de Fréneuse, l’absolu dévouement de M. de Tragomer ? Pourquoi n’avez-vous pas l’aveugle con-fiance de M. Marenval ? Pourquoi toutes vos réponses, quand je vous ai parlé de lui autrefois, étaient-elles ambi-guës, et, maintenant, sont-elles hostiles ? Il y a un secret, entre lui et vous ? Soyez franc, dites ce qui vous a séparés, et ce qui vous éloigne encore ?
— Il y a son crime, dit Sorège froidement, il y a sa con-damnation. Et cela est, certes, bien assez. Pensez-vous que j’aie pu oublier et que le monde, si je manquais à ce point de mémoire, ne m’aurait pas rappelé que Jacques de Fréneuse a passé en cour d’assises, qu’il s’est assis sur le banc des mal-faiteurs, qu’il en a été arraché par les gendarmes, qui l’ont conduit, menottes aux mains, en prison, puis au bagne. Vous me reprochez mon éloignement, mais n’en a-t-il pas été de même, pour tous ceux qui l’entouraient ? Un malheureux, tombé aussi bas, est un pestiféré, dont chacun s’écarte avec horreur. Ce n’est peut-être pas sublime, mais c’est très hu-main. On ne fait pas d’un forçat son compagnon habituel. Et quand la société, par une sévère condamnation, a rejeté loin d’elle un indigne, ce n’est pas le moment d’aller le prendre dans ses bras pour le chérir et le glorifier. Je ne suis qu’un homme et non un ange, Vincent de Paul ou l’homme au man-teau bleu auraient agi plus chrétiennement sans doute. Mais
– 351 – je n’avais pas assez de vertu pour me singulariser sans dan-ger. Et d’ailleurs, Tragomer et Marenval se sont-ils conduits autrement ? Le malheureux Jacques a été un paria pour eux, comme pour tous ceux qui l’avaient connu. L’abandon a été complet et la fuite générale. Que vient-on, aujourd’hui, m’en faire un crime ? Il a fallu deux ans à Tragomer pour se re-prendre. Et encore, savez-vous pourquoi ? Parce qu’il aimait Mlle de Fréneuse et n’a pas réussi à l’oublier, quoiqu’il ait es-sayé, en voyageant autour du monde. Quant à Marenval, c’est un snob, à qui on fera faire tout ce que l’on voudra, en lui promettant qu’il sera question de lui dans les journaux. Ces messieurs ont conçu le secret dessein d’enlever Fré-neuse à sa geôle et de le ramener en Europe. Ils ont exécuté leur plan, avec un bonheur rare. Voici le condamné en liber-té. Mais de là à établir son innocence, il y a aussi loin que de la Nouvelle-Calédonie à l’Angleterre. Et ce n’est pas en accu-sant, à tort et à travers, un homme qui se sent fort de sa conscience, qu’on arrivera à prouver qu’un juge d’ins-truction, douze jurés, trois conseillers et toute la cour de Cassation, à la file, ont pu se tromper si grossièrement et en-voyer au bagne un innocent.
— À moins de prouver, dit miss Harvey, que les appa-rences avaient été si habilement arrangées qu’il eût été im-possible de ne pas croire à la culpabilité de ce malheureux !
— Oh ! C’est ce que disent tous les condamnés ! Et c’est trop facile ! Mais quand il faut fournir une preuve…
La jeune fille l’interrompit et le regardant en face :
— Cette preuve, si on l’avait ?
Sorège blêmit, ses yeux lancèrent un éclair. Il s’écria :
— Et quelle preuve ?
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— L’aveu même du crime, par son auteur.
— Et cet auteur, quel est-il ?
— Une femme. Faut-il vous dire son nom ? Encore peut-on choisir. Car on lui en connaît trois : celui sous lequel vous l’avez introduite ici, Jenny Hawkins, la chanteuse de Covent-Garden, Jeanne Baud, la fugitive que vous avez fait passer il y a deux ans en Angleterre, ou Léa Pérelli, la misérable avec qui vous avez machiné le complot dont Jacques de Fréneuse a été victime. Ceci est très clair, monsieur de Sorège, il s’agit de répondre, maintenant, et sans plus d’ambiguïté.
— Et Jenny Hawkins a porté contre moi de telles accu-sations ?
— Et elle les renouvellera, par écrit. Elle en a pris l’enga-gement.
De tout ce qui venait d’être dit, l’intelligence en éveil de Sorège ne retint que ce futur : elle les renouvellera. Donc, Jenny n’avait encore rien écrit, rien signé. Il entrevit le salut. Il eut un accès d’hilarité qui sonna étrangement dans le si-lence du salon.
— Ah ! Elle écrira ! Vraiment ! Je n’en suis pas en peine. Pour de l’argent, on obtiendra de cette fille ce qu’on voudra. Qu’est-ce que cela lui coûte ? Elle partira, la poche bien gar-nie, et ira chanter ailleurs, sous un quatrième nom. L’univers est vaste. L’Italie et l’Espagne lui sont ouvertes… Les femmes de théâtre savent se maquiller. On trompe son monde facilement. Et qu’est-ce qu’un écrit, pour satisfaire la rancune ou l’intérêt des gens ? Ce soir, miss Maud, je vous apporterai, si vous le désirez, le démenti formel de tout ce qui a été articulé contre moi, et signé de cette fille. Par
– 353 – contre, je réclamerai qu’on me montre l’écrit dans lequel elle m’accuse.
Miss Harvey se tourna vers Sorège, avec une émotion qu’elle ne parvenait plus à cacher :
— Écoutez ! Je ne veux pas oublier que j’ai eu de l’ami-tié pour vous. Il vaudrait mieux avouer franchement ce que vous avez à vous reprocher, que de persister à nier contre toute évidence. Vous vous perdez, je vous le jure… Cette fille ne ment pas, quand elle s’accuse… M. de Tragomer ne ment pas, ni M. Marenval, ni Jacques de Fréneuse ne men-tent…
Sorège se leva brusquement et d’une voix furieuse :
— Si ce n’est eux, c’est donc moi ?
La porte, au même instant, s’ouvrit et Julius Harvey, rouge d’indignation, parut :
— Par ma foi, oui, c’est vous, dit-il, puisqu’il faut qu’on vous le dise. By Jove ! Vit-on entêtement pareil ? Ma fille vous a bien ménagé. Moi, je n’aurais pas pris tant de précau-tions !
Sorège fit un geste terrible :
— Comment appelez-vous la façon dont vous vous con-duisez à mon égard ? dit-il. Dans tous les pays du monde, ce-la se nomme un guet-apens ! Vous étiez apostés, pour m’écouter, me surprendre… Allons ! faites venir vos aco-lytes. Il est temps de se regarder face à face !
Il n’avait plus rien du Sorège circonspect et discret, qu’on avait coutume de voir. Ses traits durcis étaient em-preints d’une indomptable énergie, ses yeux, largement ou-
– 354 – verts, flamboyaient et il se dressait redoutable, tout prêt à at-taquer aussi bien qu’à se défendre. Derrière Julius Harvey, Tragomer, Marenval et Jacques avaient paru. Du geste So-rège les engloba tous dans la même insulte :
— Vous écoutiez aux portes ! Approchez-vous, mes-sieurs, vous serez plus à l’aise pour entendre. Je donne un démenti formel aux accusations qui ont été portées contre moi. Je n’ai su que ce que j’ai dit, hier soir, à M. de Fréneuse lui-même, et trop tard pour l’en faire profiter. Quant à sa conduite personnelle, vis-à-vis de ses anciens amis, il vaut mieux n’en pas parler, et s’il ne se souvient pas des services que Léa Pérelli lui a rendus, c’est un ingrat !
Tragomer fit un mouvement si violent, du côté de So-rège, que Jacques lui posa la main sur le bras, pour l’arrêter.
— Les comptes que j’ai pu avoir avec Léa Pérelli seront réglés, entre elle et moi, dit-il. Quant à ceux que j’ai avec M. de Sorège, ils sont d’une nature telle que, dans son inté-rêt, je ne l’engage pas à insister…
— Qu’aurais-je donc à craindre ? demanda audacieuse-ment le comte.
— Vous ? Rien ! dit Jacques. Un autre homme, le dés-honneur !
— Vous m’insultez ? cria Sorège livide.
— Je vous avais bien dit de ne pas insister, reprit Jacques avec calme. Vous n’avez rien à y gagner. Je m’éton-ne de votre ténacité. Je vous ai connu plus clairvoyant. Mais puisque vous tenez à ce que les paroles décisives soient dites, soyez satisfait. Quand on s’est conduit, envers un ami qui vous ouvrait son esprit et son cœur, en toute confiance,
– 355 – comme vous avez agi envers moi, on est le dernier des misé-rables, monsieur de Sorège. J’ai rencontré au bagne, d’où je reviens, beaucoup de scélérats, je n’en ai jamais vu d’aussi parfait que vous !
— Voilà donc ce que vous voulez ? Une rencontre qui vous relève et qui vous lave.
— Détrompez-vous, monsieur, je ne cherche point de rencontre avec vous. Je vous juge, mais je dédaigne de vous punir.
— Êtes-vous devenu lâche ? ricana Sorège. Cela vous compléterait.
— Je suis devenu patient, dit doucement Jacques, et je le prouve.
— Eh bien ! soyez-le donc plus qu’aucun homme au monde !
Il fit trois pas, et levant le bras, il chercha à frapper son ancien ami au visage. En un instant, la physionomie de Jacques changea et devint effrayante. Il saisit le poignet de Sorège, qu’il rejeta en arrière avec force, et poussant un cri de fureur :
— Il faut donc vous tuer ?
Il se calma soudain, lâcha le comte, et, s’adressant à miss Harvey :
— Excusez-moi, mademoiselle, je ne voulais pas vous rendre témoin d’une scène de violence, mais j’y ai été con-traint.
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Sorège se tourna vers Maud et, avec une imperturbable audace :
— Je vous ai promis des preuves, miss Harvey, dit-il ; quoi qu’il advienne, je vous les fournirai.
Il salua Julius d’un signe de tête, et, toisant Tragomer, Marenval et Jacques :
— Nous nous reverrons, messieurs.
— Je ne vous le souhaite pas, dit Marenval avec dédain.
Sans répondre, Sorège marcha vers la porte et sortit. Ce fut comme une délivrance pour tous ceux qui étaient pré-sents chez Harvey. Miss Maud s’approcha de son père, et avec un sourire contraint :
— Vous m’excuserez, je pense, d’avoir résisté à vos con-seils, en voulant épouser ce personnage ? Votre coup d’œil ne vous avait pas trompé, et vous aviez jugé comme il fallait.
— Ma chère, un homme qui n’aimait ni les chevaux, ni les chiens, ni les bateaux, qui méprisait les affaires et qui ne regardait jamais en face, ne pouvait être un brave homme. Vous étiez libre. Je vous laissais faire. Mais vous causerez, je crois, un grand plaisir à vos frères, quand vous leur annonce-rez que vous avez renvoyé ce monsieur.
— Un snob ! murmurait Marenval. Il m’a traité de snob ! Eh bien ! Tragomer, je vous promets qu’il me le paiera.
— Chut ! dit Christian à voix basse. Ce n’est pas l’heure de récriminer, il faut agir. Avec un gaillard comme Sorège tout est à craindre, tant que nous ne l’aurons pas mis à bas. Vous avez vu comme il s’est énergiquement défendu. Lais-sons Jacques et allons chez Vesin.
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Les cow-boys venaient d’entrer et désarticulaient les épaules des hôtes de leur père, avec de vigoureux shake-hands. Tragomer et Marenval profitèrent du tumulte pour disparaître. En passant, ils entendirent miss Maud, assise près de Jacques de Fréneuse, qui disait :
— Votre mère et votre sœur doivent ne pas vivre, en at-tendant le résultat décisif de votre entreprise. Je voudrais les connaître. N’est-ce pas, vous me conduirez chez elles ?
Et Jacques répondit :
— Oui.
En descendant l’escalier, Marenval s’arrêta et prenant un air malin :
— Savez-vous ce que je crois, Christian ? C’est que miss Maud est en train de devenir amoureuse de notre ami. Cette petite Américaine est romanesque comme une Allemande…
— Et elle ne serait pas fâchée de devenir Française.
En sortant de chez Julius Harvey, Sorège tremblait de fureur. Sur le trottoir, à l’air libre, il se soulagea en jurant de façon à scandaliser un policeman, qui faisait tranquillement sa ronde. Tout d’abord, il marcha droit devant lui, sans sa-voir où il allait. Son sang bouillait et sa tête lui semblait près d’éclater. L’homme froid avait perdu son calme. Il était dans un de ces moments où on compte pour rien la vie d’autrui et la sienne. Si, d’un mot, il avait pu anéantir l’hôtel Harvey avec tous ceux qu’il contenait, l’affront qu’il venait de subir devant eux eût été formidablement vengé. Il suivait les rues, sans but, ressassant ses rancunes et sa colère. Brusquement il s’arrêta. Il était arrivé devant Withe-Hall. Il se promena de long en large, devant le palais, pensant profondément.
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Malgré ses précautions, ses stratagèmes, tout s’écrou-lait, par la faute de ce misérable Fréneuse. Tout ce qu’il avait accumulé de mensonges, de perfidies, pour le perdre, n’avait servi de rien. Jeté au fond d’un gouffre si profond, qu’il sem-blait impossible d’en sortir jamais, il remontait vers la lu-mière, vers la liberté, vers le bonheur. Et lui, Sorège, assistait impuissant à ce changement de fortune. Le dessein bien net de se venger s’imposa à son esprit : frapper son ennemi, dût-il succomber en même temps. Dans la passe où il se trouvait, c’était quitte ou double. En beau joueur, il n’hésita pas et fit d’avance le sacrifice de sa vie, pourvu qu’il pût écraser Jacques.
Il se décida à retourner chez Jenny. C’était elle qui de-vait assurer son triomphe ou sa perte. Seule, elle était en me-sure de lui fournir les moyens de se défendre. Si elle voulait, s’il parvenait, une fois encore, à la dominer, à l’asservir, soit par la persuasion, soit par la violence, tout était réparable. Il prit le Strand et se dirigea vers Tavistock-Street. Il était quatre heures quand il passa devant Charing-Cross.
En marchant, il pensait : Jenny, avant de partir pour le théâtre, dînera chez elle, comme à son habitude. Si, lorsque je suis venu ce matin, elle était absente, quand je me présen-terai tout à l’heure, elle sera certainement rentrée. Coûte que coûte, par n’importe quel procédé, il faut que j’obtienne qu’elle m’entende, ne fût-ce qu’un quart d’heure. Que je la voie, que mes yeux se fixent sur les siens, et je la forcerai à m’obéir. Sa volonté sera paralysée par la mienne.
Il arriva devant la maison, et avec satisfaction constata que le gentleman en guenilles n’occupait plus le vestibule. Il monta vivement et sonna à la porte de l’appartement. Nulle réponse. Le même silence d’abandon. Il resta sur le palier à
– 359 – attendre. Aucune manifestation d’existence dans l’apparte-ment. Sorège trembla à la pensée que Jenny était, peut-être, déjà partie, afin de ne pas se trouver en face de lui. Si Jacques l’avait fait déménager, comment la chercher dans cette ville si vaste ? Et l’heure pressait, le danger grossissait. Il fallait, à tout prix, empêcher la trahison de s’achever. Si Jenny avait parlé, il était capital de la détourner d’écrire. Mais, pour obtenir ce résultat, il fallait la voir. Et la porte demeurait close, et l’appartement semblait vide. Il dit tout haut :
— Quand je devrais rester jusqu’à la nuit, je la verrai.
Il s’assit sur une des marches de l’escalier. Il était dans l’obscurité et la solitude, embusqué, comme un chasseur à l’affût. Au bout d’un instant, il dit encore à haute voix :
— La folle a peur de moi, qui viens pour la sauver, tan-dis que les autres la trompent et la perdent.
Aucun souffle, pas un glissement de pied révélant la pré-sence d’un être vivant dans le logis. La colère gagna Sorège. Il se releva et, frémissant d’impatience :
— Quand je devrais enfoncer la porte, je saurai, dit-il, si elle se cache de moi.
Il prit son élan et donna un tel coup dans le panneau de bois, qu’il le fendit dans toute sa hauteur. Au même instant, la porte s’ouvrit et Jenny, très pâle, parut sur le seuil. Du geste, elle montra l’appartement à Sorège et dit d’une voix lasse :
— Puisque je ne saurais échapper à votre persécution, entrez.
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Il se glissa, sans répliquer, heureux d’avoir réussi à pé-nétrer chez elle, malgré sa résistance, et augurant bien de ce premier avantage. Dans le petit salon, il s’assit, sans en être prié, et comme elle se tenait debout, les bras croisés, le re-gardant d’un air soucieux :
— Vous êtes donc passée à l’ennemi ? dit-il d’un ton sardonique. Que vous a-t-on promis pour que vous vous tourniez contre moi ?
Elle ne répondit pas. Il poursuivit :
— Sans doute, on vous a assuré l’impunité ? Mais com-ment serait-ce possible ? Léa Pérelli vivante, c’est Jeanne Baud sous la terre. Et si c’est Léa qui l’y a mise, ce n’est plus Jacques de Fréneuse. De quelle façon, par quel prodige, in-nocentera-t-on l’un, tout en ménageant l’autre ?
Avec un accent douloureux, elle dit :
— Qui vous permet de croire que je demande à être mé-nagée ?
— Alors vous marchez, de vous-même, au-devant de l’expiation ?
Elle redressa son front superbe et, avec une flamme soudaine dans le regard :
— Pourquoi pas ?
— Êtes-vous tombée à ce point d’accablement que vous ne vouliez plus vous défendre ?
— J’en ai assez des ruses, des tromperies, des fuites et des mystères. Tout, plutôt que de recommencer la vie que je mène depuis deux ans.
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— Eh ! plaignez-vous-en donc ! Vous n’avez jamais été si favorisée. La célébrité vous est venue, avec la richesse. C’est à croire que le sang est un engrais pour le bonheur ! Et vous méprisez toutes ces heureuses chances ? Voyons, réfléchis-sez-y. Cela en vaut la peine.
— Je suis lasse d’être le mensonge vivant !
— Eh ! vaudrait-il mieux être la sincérité morte ? Vous divaguez, ma chère. Savez-vous de quoi il retourne pour vous, si vous jouez le jeu que vous a conseillé la clique de Fréneuse ? De la maison centrale, pour le moins, et, qui sait, peut-être de l’échafaud !
— Soit !
— Voyons, Jenny, nous ne jouons pas le quatrième acte de la Juive. Il ne s’agit pas de faire des fioritures, dans un grand air. Tout est vrai, sérieux, décisif. C’est arrivé ! Et sur-tout, cela peut arriver. Ne badinez pas avec la justice. Elle est sans bienveillance. Il n’y a pas de lauriers artistiques qui tiennent. Ces gens fourrés d’hermine vous condamneront ru-dement, si vous vous laissez prendre. Écoutez-moi avec in-telligence, seulement pendant un quart d’heure, et après je vous laisse libre d’agir. C’est convenu, hein ? Tout d’abord, voyons. Que vous a dit Jacques ? Que vous a-t-il demandé ? Que lui avez-vous promis ? Vous vous êtes retrouvés, hier, après la maudite soirée d’Harvey ? Il y avait du temps que vous ne vous étiez vus et la cordialité la plus grande n’a pas dû régler vos rapports ! Il doit vous en vouloir ? Il a aussi une rude dent contre moi ! Comprenez bien, ma chère, que nos destinées sont liées étroitement, l’une à l’autre, et que me frapper, pour nos ennemis, c’est vous atteindre vous-même.
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Il avait pu parler à loisir. Pas une fois elle n’essaya de l’arrêter. Adossée à la cheminée, sur la tablette de laquelle son coude droit était appuyé, elle jouait, machinalement, avec une longue épingle de chapeau, à tige d’acier et à tête d’or incrustée de saphirs. Elle plantait et replantait la pointe acérée de l’épingle dans la peluche de la tablette, et ne pa-raissait pas prêter la moindre attention à ce que Sorège lui disait. Il ne perdit pas patience. Il savait qu’avec cette nature violente et primesautière il devait ruser. Sans décourage-ment, il reprit son argumentation :
— Le but de Jacques était évidemment d’obtenir de vous des aveux ? S’il soupçonnait le gros de l’affaire, il lui fallait en connaître le détail : ce qui donne toute leur force aux faits et inspire aux esprits une certitude. Il vous a fait parler ?… Que lui avez-vous dit ? Comment a-t-il réussi à vous con-vaincre ? Quelle comédie a-t-il jouée ? Il aura feint de vous aimer encore ?
À cette dernière insinuation, jetée d’une voix douce-reuse, il la vit tressaillir. Il comprit qu’il avait touché juste, et redoubla :
— Qu’est-ce que lui coûtent les protestations tendres ? Il connaît votre crédulité. Il en a si souvent abusé ! Quelques paroles caressantes, une promesse d’oubli, un espoir de ré-conciliation, peut-être ! On s’en ira, bien loin, oublier les heures mauvaises, pour ne se souvenir que de l’ancien amour. Est-ce cela ?
Une pâleur s’étendit sur le visage de la femme. Ses yeux se firent plus sombres. Son souffle devint court. Elle souffrit atrocement. Alors, avec un rire où sonnait la vengeance, il poursuivit :
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— Oui, sans doute. Et vous vous êtes prise au piège ! Al-lons ! Il était temps que je vinsse, pour vous rendre à vous-même !
Elle leva la tête, et avec gravité :
— C’est vrai, ce que vous dites-là. Il était temps, en ef-fet !
— Ah ! Vous voyez bien, triompha-t-il.
Elle le regarda avec un mépris superbe :
— Vous me comprenez mal. Toute cette journée que je viens de passer seule, enfermée, à réfléchir, a été pleine d’heures mauvaises. Le danger donne des soupçons et je sais que je cours des dangers. Le souci de se sauvegarder, rend lâche. Et malgré les promesses qui m’ont été faites, je me demandais, avec angoisse, si je n’avais pas à redouter quelque tromperie. J’ai délibéré, pour savoir si je tiendrais l’engagement que j’avais pris, ou si je m’y soustrairais par la fuite. Jusqu’à votre arrivée, j’hésitais. Maintenant je suis fixée.
— Vous partez ?
— Non, je reste.
— Vous vous perdez !
— Mais je sauve un innocent.
— Vous êtes folle !
— Vous me l’avez déjà dit, et, par instants, j’ai pu le croire. Mais vous venez de me rendre le sentiment de la véri-té et de la justice. Vous vous êtes, en quelques minutes, montré si fourbe, si lâche et si misérable, que je ne puis son-
– 364 – ger à abandonner celui contre qui vous vous acharnez. Entre le salut de Jacques et le mien, j’avais la honte de balancer. Vous me conseillez. Il n’y a plus de doute. Me livrer, de nou-veau, à un monstre tel que vous, c’est compléter mon crime.
Il bondit sous l’outrage, et debout cette fois :
— Voilà comme vous me récompensez des services que je vous ai rendus ? Je me suis compromis, pour vous, et vous me livrez à mes ennemis !
— Je n’ai été qu’un instrument de haine, dans vos mains habiles, je le sais maintenant. Le mal que j’ai fait, c’est vous qui l’avez prémédité et préparé. Vous en êtes plus respon-sable que moi. Vous ne vous êtes pas compromis pour me sauver. Vous m’avez perdue pour vous satisfaire. Nous étions à deux de jeu. Et, finalement, c’est moi qui ai été votre dupe, votre victime, toujours révoltée, et maintenant impla-cable !
Il ricana :
— Allons donc ! Voilà enfin la vérité. Et quelle arme lui donnerez-vous contre moi à ce héros de votre suprême ro-man ?
— Mon aveu écrit et signé, pour faire foi de son inno-cence et de mon crime.
Il marcha vers elle.
— Où est ce papier ?
— Que vous importe !
— Vous allez me le remettre, à l’instant.
— Jamais !
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— Ah ! stupide créature, prends garde ! Tu me connais bien, pourtant. Et tu dois savoir que je n’hésiterai pas à te briser, s’il le faut pour ma sécurité.
— Vous pouvez chercher. Vous ne trouverez rien.
— L’as-tu donc envoyé déjà ?
— Ce matin même.
— Tu mens ! Tu m’as dit que, jusqu’à mon arrivée, tu avais hésité !
Elle fit un mouvement, en se voyant devinée, et instinc-tivement tourna les yeux vers un buvard, placé sur une table, près de la fenêtre. D’un élan il y courut, et, malgré les efforts qu’elle fit pour l’en empêcher, la tenant d’une main, fouillant de l’autre, il se saisit d’une lettre, sur laquelle était écrit le nom de Jacques.
Il s’écarta d’un air sombre, regarda Léa profondément et dit :
— La voici donc ! Je ne croyais pas que vous auriez osé me dénoncer.
— À quoi vous sert de la prendre ? cria la chanteuse avec colère. Si vous la détruisez, j’en puis écrire une autre !
— Aussi vais-je prendre mes précautions, en consé-quence. Asseyez-vous à cette table…
Il lui montrait la table, où le buvard froissé était ouvert. Elle ne répondit même pas. Il s’avança, la prit par le poignet et, la poussant jusqu’à la chaise placée devant la table.
— Maintenant, écrivez.
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— Et quoi donc ?
— Simplement ceci : « C’est sous une menace de mort, que m’a été arraché le prétendu aveu que possède M. de Fréneuse. Libre et maîtresse de moi-même, je le rétracte complètement. Je n’ai jamais commis le crime dont il m’a contrainte à m’accuser. »
Elle le regarda avec tranquillité :
— Et puis ?
— C’est tout !
Elle se releva. Ils étaient face à face, ne se contraignant plus, soufflant la haine et la violence.
— Par le diable ! Tu l’écriras, drôlesse, ou je t’écraserai !
Il lui saisit la main et la serra de toute sa force. Léa rugit de douleur en même temps que de colère. Elle se débattit. Mais il la tenait comme avec une pince d’acier. Elle cria :
— Vous me faites mal ! Laissez-moi !
— Obéis !
— Non !
— Obéis !
Elle poussa un hurlement et se tordit, les larmes aux yeux :
— Grâce ! Vous me torturez ! C’est lâche !
— Brute, obéis ! Je te casse le bras, si tu n’obéis pas !
– 367 –
Il était effrayant de fureur et la pensée du meurtre appa-raissait dans ses yeux. Elle tomba à genoux, affolée. Près d’elle, renversée dans la lutte, l’épingle à tête de saphirs et à tige d’acier, vrai stylet, luisait sur le tapis. De la main gauche elle la prit et se releva. Il la poussa, d’une bourrade, vers la table :
— Allons ! Dépêchons ! Je n’ai pas le temps de m’amu-ser. Ta main n’est pas assez froissée, ni assez engourdie pour que tu ne puisses écrire… Écris…
Comme elle demeurait hébétée, debout, sans se mou-voir, il la frappa violemment à l’épaule :
— Allons-nous recommencer ?… Tonnerre ! Je te…
Il ne prononça pas une parole de plus. Avec un cri de rage Léa s’était retournée, et l’avait frappé à la gorge, avec la longue aiguille. La lame disparut au-dessous du col. Sorège resta debout, les yeux fixes, la bouche ouverte, un sourire stupide sur les lèvres. Ses bras s’ouvrirent, battirent l’air. Il essaya d’arracher la pointe assassine qui le perçait, fit deux pas au hasard, et, fléchissant les genoux, tomba avec un soupir effrayant. Son buste toucha le tapis et le choc fit en-trer l’épingle jusqu’à la tête d’or incrustée de pierres bleues. Il eut une convulsion, qui le retourna sur le dos, et ne bougea plus.
Penchée sur lui avec épouvante, Léa le vit grimaçant, terrible et inerte. Pas une goutte de sang n’avait coulé. L’épingle bouchait hermétiquement la plaie et la pointe était allée jusqu’au cœur. À pas furtifs, comme si elle craignait de le réveiller de son effrayant sommeil, Léa jeta un manteau sur ses épaules, ouvrit la porte et, fuyant celui qui, mort, l’ef-frayait encore plus que vivant, elle s’évada dans la rue. In-
– 368 – consciente elle s’en alla dans la direction de son théâtre. Il était six heures. Elle passa devant la concierge qui lui dit :
— Ah ! madame, vous êtes en avance. Voici votre clef. L’habilleuse n’est pas encore arrivée. Est-ce que vous dîne-rez dans votre loge ?
Elle ne répondit pas et monta l’escalier qui conduisait au premier étage. Elle suivit un long couloir, ouvrit une porte, et entra dans la pièce qui lui servait de salon. Elle s’assit morne, dans l’obscurité, puis, avec d’affreux sanglots, elle se mit à pleurer désespérément.
Ce soir-là, miss Harvey ne fut pas en retard et arriva dès le lever du rideau dans sa loge. Capulet présentait sa fille aux seigneurs rassemblés dans son palais. Juliette souriait, mais une tristesse voilait la grâce de son visage. Elle chanta, avec un éclat fébrile sa valse. La scène de rencontre avec Roméo lui valut une double salve d’applaudissements. Elle ne salua pas et parut insensible à la faveur du public. Elle dit avec un accent profond la phrase :
« Et la tombe sera notre lit nuptial. »
Le rideau baissa et ne se releva pas malgré les cris en-thousiastes du parterre. Jamais Rovelli et Jenny Hawkins n’avaient mieux chanté. C’était une impression unanime dans la salle. Et la représentation commençait de façon à s’achever en triomphe. Julius et ses deux fils étaient dans la loge, où une place avait été gardée pour Marenval. Tragomer et Jacques avaient loué une baignoire afin d’être hors de vue. Ils avaient dîné chez Mme de Fréneuse. Et le temps s’était écoulé, si heureux, dans la tendre intimité de la famille, que onze heures sonnaient quand ils entrèrent dans la salle.
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Le quatrième acte finissait. Tragomer, aussitôt la toile baissée, se rendit dans la loge d’Harvey, et Jacques se diri-gea vers les coulisses du théâtre. Il allait, suivant sa pro-messe, retrouver Jenny Hawkins et recevoir d’elle la déclara-tion écrite, qui devait le sauvegarder invinciblement. Sous la conduite d’un huissier, il parvint au premier étage, et, dans une atmosphère étouffée et capiteuse, en amoureux qui vient voir sa belle, pour tous les gens de la maison qui croisaient ce jeune homme élégant, il suivit le couloir des loges et s’arrêta devant une porte, à laquelle son conducteur frappa. L’habilleuse ouvrit et Jacques vit la chanteuse à demi éten-due sur un divan, entourée de bouquets et de corbeilles de fleurs. Pâle, immobile, dans la robe nuptiale de Juliette, elle semblait la fille de Capulet, endormie du sommeil pareil à la mort. Elle ne fit pas un mouvement en voyant entrer Jacques. Un sourire triste glissa sur ses lèvres. Elle dit dou-cement :
— Vous arrivez bien tard, mon ami. J’ai eu un grand succès. Voyez ces fleurs… On m’acclame, on m’envie… Je suis une belle idole, n’est-il pas vrai ? Et qui ne voudrait être à ma place ?
La femme de service sortit. À peine la porte était-elle re-fermée, Léa bondit sur ses pieds, et toute changée, le visage contracté, la voix frémissante, attirant Jacques dans l’angle le plus reculé et le plus sourd de la pièce :
— Regarde-moi bien… Ne me trouves-tu rien de nou-veau dans le regard ? Suis-je la même femme ?
— Qu’avez-vous ? demanda Jacques effrayé de son agi-tation. Que s’est-il passé ?
– 370 –
— Ce qui devait être, fatalement ! dit-elle, l’air égaré. So-rège est venu chez moi…
— Vous l’avez reçu ?
— Il a bien fallu ! Il menaçait de m’attendre jusqu’à ce que je sorte. Je ne pouvais lui échapper. On n’évite pas l’inévitable ! Je vous l’avais dit… Je le savais… Mon sort était fixé d’avance !
— Qu’a-t-il donc osé ? demanda Jacques avec un com-mencement d’inquiétude.
— Tout ce dont il est capable…
Elle releva ses bracelets et montrant, sous le blanc du maquillage, la trace des doigts de Sorège.
— Il m’a à demi brisé le bras, pour me forcer à désa-vouer ma déclaration… Il m’aurait tuée… je crois…
— Et vous avez obéi ?
Elle releva le front, regarda Jacques dans les yeux, et, avec un sourire qui lui rappela la tendre, fidèle et amoureuse Léa des jours anciens, elle dit :
— Je n’ai pas obéi, Jacques, non parce qu’il s’agissait de ma vie, mais parce qu’il s’agissait de la tienne.
— Alors ?
Elle baissa la voix et l’air peureux :
— C’était lui ou moi, Jacques. Il fallait choisir. J’ai choi-si. Il ne fera plus de mal à personne ! La déclaration, que je devais te remettre, ce soir, est dans sa poche. C’est là qu’on la trouvera. Moi je n’ai pas osé la prendre… Il est étendu,
– 371 – dans le salon de la maison de Tavistock-Street, les yeux ter-riblement ouverts et la bouche encore menaçante…
— Vous l’avez tué ?
— Tais-toi, malheureux ! On ne doit pas le savoir, avant demain. Il faut que je sois libre, jusqu’à la fin du spectacle. Je n’ai pas terminé ma tâche. On me paye. Il faut que je chante. Et le public est fou de moi, justement, ce soir.
Elle avait l’air égaré en parlant ainsi. Jacques crut que son cerveau, trop rudement surmené par toutes les épreuves subies, n’avait pu résister et qu’elle devenait folle. Il pensa à appeler, il ne crut pas ce qu’elle lui disait. Mais il vit dans les yeux de la pauvre femme une pensée de désespoir si ef-frayant qu’il eut le pressentiment d’un malheur prochain.
Dans le couloir la voix de l’avertisseur se fit entendre :
— En scène pour le dernier acte.
Et passant près de la porte :
— Miss Hawkins, peut-on commencer ?
Elle répondit tranquillement :
— Je descends.
Elle cueillit, dans une corbeille, une orchidée blanche à taches rouges, et la présentant à Jacques :
— Garde-la, en souvenir de moi. Elle est comme mon âme, cette fleur : ensanglantée et cependant pure…
— Léa, dit Jacques effrayé, demande un instant de répit. Tu n’es pas en possession de toi-même…
– 372 –
— Si ! Jamais je n’ai été plus sûre de moi… C’est l’acte de la mort, Jacques, tu verras comme je le chanterai bien. Va, va m’entendre. Je le veux…
Il voulut la calmer, la retenir :
— Léa !
Elle le regarda profondément, lui sourit encore, puis, d’un mouvement passionné, se jetant dans ses bras :
— Embrasse-moi, veux-tu ? C’est la dernière fois que nous nous trouvons ensemble. Permets-moi d’emporter sur mon front le souvenir de tes lèvres.
Il se prêta doucement à son caprice. Alors, avec une force extraordinaire, elle le serra sur son cœur et cria :
— Oh ! si tu m’avais toujours aimée ! Je vivrais, je serais heureuse !
Elle fit un geste désolé :
— Ah ! C’est trop tard ! Adieu !
Elle lui jeta un dernier baiser, du bout des doigts, et s’élança au dehors. Déjà le sublime prélude de l’acte des tombeaux se déroulait à l’orchestre. Jacques soucieux, trou-blé, rentra dans la salle et rejoignit Tragomer. L’acte était commencé et Roméo chantait. Jacques se pencha vers Chris-tian et lui murmura :
— Je ne sais ce qui va se passer, mais Léa a la tête per-due. Elle vient de me dire que Sorège, cette après-midi, était venu la menacer, la frapper et qu’elle l’avait tué.
— Mon Dieu ! dit Tragomer, mais elle alors, la malheu-reuse !
– 373 –
— Regarde-la… N’est-elle pas effrayante…
La pâleur de la mort sur les joues, Juliette se levait de sa couche funèbre et venait tomber dans les bras de son amant. D’une voix assourdie, comme par le crépuscule de la nuit éternelle, elle disait son ivresse de se réveiller sur son cœur. Puis le poison faisait son œuvre et Roméo pâlissait, défail-lant. Elle le retint avec force, penchée sur lui, avec une ex-pression de douleur poignante, comme si elle se reprochait cette mort qu’il se donnait pour l’amour d’elle. Elle arracha de la ceinture de Roméo le poignard qui y était attaché, et, jetant sur la lame un regard de soulagement heureux, elle lança comme un cri de délivrance la phrase :
« Ah ! fortuné poignard ! Ton recours me reste ! »
D’un bras ferme, elle se porta un coup à la place même où Sorège avait été frappé. Elle resta debout, mais la voix s’éteignit sur ses lèvres. Un filet de sang glissa de sa gorge sur la robe blanche. Ses yeux se voilèrent. Au même mo-ment, Rovelli relevé se jeta sur sa camarade en criant :
— Au secours ! Elle est blessée !
Une effrayante clameur s’éleva de tous les points de la salle. Les spectateurs, debout, regardaient épouvantés. La chanteuse agita lentement sa main, comme pour dire que tout était inutile. Elle eut un dernier sourire, espérant que Jacques le recueillerait. Sa beauté resplendit à cette seconde suprême, si éclatante, que le silence se fit parmi les deux mille assistants et qu’on entendit le dernier soupir qui sortait de ses lèvres. Elle chancela, comme une fleur coupée, et, sur cette scène, où elle venait de triompher, dans la gloire de son art, dans la sublimité de son sacrifice, elle tomba morte.
– 374 –
*
De Scotland-Yard, M. Melville, prévenu par le téléphone, s’était aussitôt transporté au domicile de la chanteuse. Sur le tapis du salon, Sorège, grimaçant et livide, était étendu. Dans la poche de sa redingote, la déclaration écrite par Jenny Hawkins, et faisant foi de l’innocence de Jacques, avait été trouvée et transmise à l’ambassade française par la police de Londres. Vesin était reparti pour Paris, afin de hâter la révi-sion du procès. Et les Harvey sur leur yacht, Marenval, Tra-gomer et la famille de Fréneuse sur le Magic, de conserve s’étaient dirigés vers Cowes.
Dans l’intimité d’une existence active et libre, voguant sur la mer, ou à l’ancre dans les rades du Solent, les jeunes gens passèrent deux mois délicieux. La beauté de Mlle de Fréneuse, réchauffée par le bonheur, avivée par l’espérance, rayonna alors de tout son éclat retrouvé. Elle se montra charmante et tendre pour Christian, comme si elle avait à tâche de lui faire oublier ses rigueurs passées.
Jacques, simple, doux, un peu grave, si différent de lui-même qu’il n’était plus possible de le reconnaître, se plaisait à causer avec miss Harvey, qui lui demandait interminable-ment le récit de ses aventures et de ses misères. Il avouait ses erreurs, ses folies, ses fautes, et retraçait les souffrances de sa vie, avec une humilité et une émotion qui troublaient profondément la jeune fille. Il ne retrouvait l’ardeur et la force de sa jeunesse que pour canoter ou monter à cheval avec les cow-boys. Encore fallait-il qu’il fût sollicité vivement par eux et prié par sa mère. Mme de Fréneuse, inquiète des tendances mystiques de Jacques, désireuse de le voir re-prendre goût à la vie normale, encourageait l’intimité de son
– 375 – fils avec Maud. Mais il fut très promptement établi que rien ne modifierait, aux heures de joie, des projets formés et mû-ris dans les heures d’angoisse.
Le mois d’août finissait et Julius Harvey annonçait l’in-tention de gagner Portsmouth, afin de s’approvisionner en charbon et en vivres, pour faire la traversée d’Amérique. Il avait des affaires à régler dans son pays, les cow-boys étaient obligés de rentrer dans la prairie pour surveiller l’éle-vage. Miss Maud se résignait à accompagner son père. Mais elle aurait voulu emmener Mmes de Fréneuse et Jacques.
— Le procès, qui consacrera l’innocence de votre fils, ne viendra pas avant quelques mois. Qu’allez-vous faire d’ici là ? Si vous rentrez en France, vous ne pourrez y vivre que très retirées, et M. de Fréneuse devra vraisemblablement se constituer prisonnier. Car jusqu’au prononcé du nouveau verdict, il continuera à être réputé coupable. Venez donc, avec nous, à New-York… Nous laisserons mon père et mes frères aller au Dakota, et nous nous installerons bien tran-quillement à Newport. M. de Tragomer nous accompagnera, car pour M. Marenval, je le crois pressé de retourner à Paris.
— Venez, Tragomer, disaient les cow-boys, nous irons jusque sur les hauts plateaux tirer des bisons. Il y en a en-core quelques beaux troupeaux, et nous camperons sous la tente avec les Cherokees… Vous verrez là des étalons, comme il n’y en a pas de plus beaux au monde, et qui cou-rent vingt-quatre heures sans débrider… Nous pêcherons le saumon, dans les creeks… Il y a de bons coins où on en prend qui datent du déluge : des monstres !… Venez, Tra-gomer, venez ! Une fois Jacques sur le sol américain, nous le remettrons en forme… C’est un beau sportsman : il ne faut pas qu’il devienne curé !
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L’effort suprême fut tenté par miss Maud elle-même. Un soir qu’elle se promenait sur le pont du Magic, en rade de Cowes, avec Jacques, elle s’arrêta brusquement et s’accouda au plat-bord du yacht. La mer était phosphorescente. De tous côtés, des feux électriques marquaient la place des navires à l’ancre, un vent léger et tiède chantait dans les cordages. Des étoiles sans nombre criblaient le ciel de leurs scintillements d’or pâle. C’était une nuit sereine et délicieuse. La jeune fille, mordillant une rose, se penchait, regardant la mer, sans pro-noncer une parole, Jacques, auprès d’elle, écoutait, au loin, distraitement, une musique qui chantait dans l’obscurité. Miss Maud se releva et fixant sur le visage de Jacques ses yeux perspicaces :
— Monsieur de Fréneuse, il faut parler ce soir sincère-ment, dit-elle, afin de n’avoir, plus tard, ni regrets ni arrière-pensées. Vous avez formé des projets qui affligent votre mère et votre sœur. Je ne vous parle pas de vos amis, dont nous sommes. L’autorité, à laquelle ils peuvent prétendre sur vous, est bien faible, comparée à celle de ces deux femmes qui ont tant pleuré sur votre destinée. Cependant il est telle affection, qui peut avoir une influence décisive sur la vie d’un homme. Encore faut-il que celui qui en est l’objet, la con-naisse.
Elle s’arrêta, un peu oppressée, autant par la gravité de sa confidence que par la difficulté de la compléter. Mais c’était un esprit décidé et elle continua hardiment :
— Vous avez fait beaucoup de folies, mais vous les avez expiées par beaucoup de souffrances. Vous êtes donc quitte envers vous-même. Pourquoi, lorsque vous constatez avec quel chagrin votre famille vous verrait renoncer au monde, persistez-vous dans votre résolution ? Vous devez quelques
– 377 – compensations à celles qui ont souffert à cause de vous. En-fin, si une femme, émue par vos malheurs, touchée par votre relèvement, sincèrement éprise de vous, offrait de soigner les plaies secrètes de votre cœur, de les guérir, et de mettre son bonheur à refaire de vous l’homme que vous deviez être, re-pousseriez-vous sa tendresse offerte ?
Elle releva fièrement son front intelligent et volontaire :
— Je suis cette femme, qui vous aime et qui vous tends la main. Si vous y placez la vôtre, vous aurez en moi une compagne résolue et dévouée. Le bien que vous aurez rêvé de rendre à l’humanité, pour le mal qu’elle vous a prodigué, je vous aiderai à le faire. Tout ce que je vous demande c’est de me répondre franchement, car je souffre de ne pas savoir si je dois me réjouir ou me résigner. Dites oui, je vais avec vous trouver mon père et j’embrasse votre mère de tout mon cœur. Dites non, je pars demain, pour que vous ne me voyiez pas pleurer.
Elle tendait la main. Il la vit pâle, dans la nuit claire, et les yeux brillants d’émotion. Il se courba avec une respec-tueuse douleur :
— Dût ma sincérité vous affliger, miss Maud, je vous obéirai en parlant franchement. Je suis touché jusqu’au plus profond de moi de votre généreuse et charitable affection. Vous avez été tentée, ce qui est bien d’une femme, par l’œuvre de douceur et de pitié à accomplir envers un mal-heureux. Mais je me juge plus sévèrement que vous ne me jugez vous-même. Je sais quelles souillures contient encore ce cœur que vous croyez purifié. Je mesure mieux la profon-deur de ma chute et je ne crois pas qu’un ange, tel que vous, puisse si facilement m’en relever. Je ne me sens pas digne de vous, miss Harvey, et c’est avec une humilité bien méritoire
– 378 – que je vous l’avoue, en pleurant de reconnaissance pour votre bonté.
Il avait pris sa main, et, la portant à ses lèvres, il la mouillait de larmes. Il continua d’une voix tremblante :
— Enfin, il faut que je vous le confie, comme je l’ai con-fié à mes autres amis : je ne suis plus libre de disposer de moi. J’ai fait un vœu, dans l’instant le plus grave de ma vie, au moment où se décidait mon salut ou ma perte, j’ai juré de me donner à Dieu, s’il me permettait de revoir ma famille, mon pays et de prouver mon innocence. Il m’a exaucé. Je ne m’appartiens plus : je me dois à celui qui, après m’avoir jus-tement puni, a eu souverainement pitié de moi. Pardonnez-moi, miss Maud. Si une femme pouvait accomplir l’œuvre que vous aviez rêvée, c’était bien vous. Et c’est Dieu seul qui vous aura été préféré.
Elle le regarda une dernière fois, comprit que tout était fini, poussa un soupir, et laissant tomber, dans la mer, la fleur qu’elle touchait de ses lèvres, comme tombaient, dans le néant, les rêves caressés par sa pensée, elle prononça ce seul mot :
— Adieu !
Et glissant sur le pont, ainsi qu’une ombre, elle disparut.
Le lendemain, le yacht de Julius Harvey leva l’ancre et s’éloigna dans la direction de la côte anglaise.
Les Abymes, avril-août 1898.
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