Au fond du gouffre

George Ohnet · Chapitre 3 sur 13

Pages du PDF

Au fond du gouffre

III .............................................................................................. 6

III

 

De son côté, l’allié de Marenval n’était pas resté inactif. Depuis qu’il était revenu de son voyage autour du monde, il avait été fort pris par les soins de sa réinstallation. Un garçon riche, bien apparenté, membre des principaux cercles, ne campe pas comme un étranger, qui vient passer six mois à Paris. Il avait fallu trouver un appartement, le disposer à son gré, y placer son mobilier, chercher des chevaux, et engager des domestiques. Tragomer, pendant ces quelques semaines, avait vécu en camp volant, s’occupant de ses affaires, man-geant au cercle, voyant ses parents et quelques amis intimes. Le dîner, où il s’était rencontré avec Marenval, était sa pre-mière apparition dans le monde joyeux. Il avait été amené par Maugiron, et ne se doutait pas de l’étrange suite qu’allait avoir ce repas, auquel il avait pris part sans arrière-pensée.

 

Mais réfléchi, calme et tenace, le gentilhomme breton, à partir de l’instant où il avait lié partie avec Marenval, n’avait plus eu qu’une pensée : réussir dans l’entreprise proposée. Et, dès le lendemain, il s’était mis en campagne. Depuis deux ans, il ignorait tout de Sorège. L’intimité avait cessé, tout na-turellement, après la condamnation de Fréneuse, puisque Jacques était le lien qui les rattachait l’un à l’autre. Il avait vu le comte très affecté, en apparence, du malheur de l’ami commun, déplorant les folies qui l’avaient conduit à cette ca-tastrophe, le défendant, avec une généreuse ardeur, contre le

 

– 68 – blâme des indifférents. Puis il s’était éloigné de Paris, de la France, et ce qu’était devenu Sorège, il ne le savait pas.

Au cercle, ils se rencontraient : bonjour, bonsoir, la main, et puis chacun tirait de son côté. Une froideur de glace existait entre ces deux hommes, qui avaient vécu pendant des années côte à côte, qui se tutoyaient, et qui maintenant avaient peine à se parler, comme s’ils se haïssaient. Tra-gomer, cependant, ne se sentait pas de sentiments hostiles à l’égard de Sorège. Il ne l’avait jamais aimé, dans le temps même de leur camaraderie. La franche et vive nature de l’un ne s’accordait point avec le tempérament froid et calculateur de l’autre. Toujours Sorège avait été sur la réserve vis-à-vis de Tragomer, et lorsque celui-ci en faisait la remarque à leur ami commun, celui-ci répliquait en riant :

— Laisse donc, il faut prendre Jean comme il est, tu ne le changeras pas. C’est un diplomate. Il ne dit jamais ce qu’il pense.

C’était, justement, cette certitude où il était, que jamais Sorège ne parlait franchement, qui éloignait de lui Tragomer. Bien souvent il avait dit à Fréneuse qui lui reprochait de se tenir à l’écart :

— Que veux-tu ? C’est plus fort que moi. Il m’est impos-sible de prendre du plaisir avec ce garçon-là. Il me semble toujours me trouver en face de quelqu’un qui a un masque.

— Alors c’est un compagnon tout trouvé pour le bal de l’Opéra ! avait répliqué gaiement Jacques, qui riait de tout, et dans sa turbulence, ne trouvait pas le loisir d’observer le ca-ractère de ses compagnons de plaisir.

Avec cela, il était impossible de ne pas rendre justice à Sorège, et Tragomer ne songeait pas à contester que l’ami de

– 69 –

Jacques ne fût un homme parfaitement élevé, instruit, de bonne tournure et d’agréable visage, très brave, il l’avait prouvé en diverses occasions, et de bon conseil, quand on le consultait sur une affaire difficile. Il atteignait la trentaine, était de moyenne taille, les cheveux châtains, la barbe taillée en pointe et claire, les moustaches retroussées, et les yeux très couverts par la paupière, ce qui donnait à sa physiono-mie un aspect fermé. Quand il restait silencieux, avec son regard voilé, qui glissait imperceptible entre ses cils, il était impossible de savoir ce qu’il pensait.

Tel Tragomer l’avait quitté, tel il le retrouvait au bout de deux ans, avec la même contenance froide et assurée, le même parler précis et réservé. Il chercha auprès de qui il pourrait se renseigner sur celui qu’il suspectait, sans craindre d’éveiller la curiosité ou de provoquer une indiscrétion. Maugiron lui parut tout indiqué. C’était un de ces furets pari-siens, qui se faufilent partout, connaissent tout et devinent le reste.

Camarade d’enfance, à ne se gêner d’aucune façon avec lui, et sûr d’un accueil chaleureux, Tragomer se mit en route, vers onze heures et demie, et, de son appartement de la rue Rembrandt, il descendit à pied jusqu’au boulevard Males-herbes, où, presque au coin de la place de la Madeleine, de-meurait Maugiron. C’était un principe invariable pour le jeune viveur de déjeuner toujours chez lui.

— Si vous voulez, même au milieu des excès de table les plus suivis, conserver votre estomac, prétendait-il, déjeunez tous les matins chez vous. Vous y mangerez médiocrement, c’est ce qui vous sauvera.

Bien que résolu à ne jamais manquer à cette règle, il ne poussait pas la sagesse jusqu’à déjeuner seul. Toujours, à

– 70 – midi, on était sûr de le rencontrer. Aussi la sonnette chômait rarement, et, presque tous les jours, une voix d’homme, ou de femme, disait gaîment :

— Un couvert, Maugiron, je viens médiocrement manger avec toi !

Le sage hygiéniste, alors, faisait monter les meilleurs vins de la cave, et, comme par hasard, il y avait un menu dé-licat et copieux auquel son, ou sa convive faisait fête avec lui. C’était ce qu’il appelait se conserver l’estomac. Ce matin-là « c’était fête à la Tour », comme s’exclama Mariette de Fontenoy, quand, en entrant avec Laurence Margillier, elle aperçut Tragomer, qui fumait une cigarette, dans le cabinet de Maugiron :

— Où est le patron ? dit Laurence, en jetant son cha-peau, à la volée, sur le divan et en embrassant gentiment Tragomer.

— Il met une fleur dans ses cheveux… Eh bien ! Ma-riette, voilà tout ce que vous me dites ? Je vous ferai remar-quer que votre amie a été singulièrement plus expansive que vous.

— Elle est de la maison. Elle en fait les honneurs. Mais du reste, mon petit Christian, s’il ne faut qu’un baiser pour vous satisfaire, dit la belle fille, j’ai toujours tout ce qu’il faut sur moi.

Elle sauta au cou du breton, puis pirouettant sur ses ta-lons :

— Cette chair d’homme, ça donne faim !

 

– 71 –

— Alors, mes petits enfants, à table ! s’écria Maugiron, en soulevant une portière. Les œufs brouillés aux truffes viennent de paraître. Ne les faisons pas attendre. Nous nous dirons des politesses au premier service.

Ils passèrent dans la salle à manger, où le luxe bien compris du bon vivant se révélait par l’ordonnance d’un couvert étincelant de fins cristaux, de belles porcelaines et de riche argenterie.

— Bonjour, mon petit Gigi, fit Laurence, tu as bien dormi par-dessus ton agitation d’hier soir. Tu étais joliment paf, mon cher époux, après le dîner.

— Moi ! dit Maugiron, j’étais frais, comme une rose. C’est Tragomer qui était parti. Nous en a-t-il raconté, ce monstre-là.

— Oui, parlons-en de ce qu’il a raconté. Il a fait ses con-fidences à Marenval. Quant à nous… balai de crin !

— Plains-toi, nous avons fini la soirée à l’Olympia. C’était délicieux. La Rustigieri a dansé avec sa gorge et chan-té avec ses pieds. Evviva l’Italia ! J’en ris encore.

— Qu’on nous rende la Loïe Fuller !

— Oh ! non ! Elle fait mal aux yeux.

Il y eut un silence : on dégustait un château Yquem, sur lequel Maugiron avait attiré l’attention de ses convives, et qui paraissait la retenir. Tragomer, qui, à l’ordinaire, buvait de l’eau, dit au maître de la maison :

— Ton cidre est assez bon… Dis donc, j’ai rencontré So-rège, hier, il m’a paru bien grave. Est-ce qu’il lui est arrivé des malheurs ?

– 72 –

— Tu peux le dire, vieil ami. Il se marie.

Il y eut une exclamation générale :

— Oh ! que c’est vieux jeu de blaguer le mariage. Oh ! Maugiron, tu baisses.

— Le mariage, dit Mariette, est une institution qui doit être soigneusement conservée. D’abord, parce que, sans lui, il y aurait une quantité de célibataires, ensuite parce que les décavés de bonne famille ne sauraient plus comment se re-faire, et enfin parce que les demoiselles d’Amérique per-draient un sérieux débouché.

— Cette Mariette est étonnante. Pourquoi n’écris-tu pas à la Vie Parisienne ?

— Par pitié pour la rédaction.

— Alors Sorège se marie ? reprit Tragomer, qui ne vou-lait pas laisser dévier la conversation.

— C’est un bruit qu’on répand, depuis quelque temps.

— Et avec qui ?

— Avec une de ces américaines, dont Mariette se préoc-cupe à si juste titre. Avec Miss Maud Harvey, de Minneapo-lis. Le père est le grand éleveur de bestiaux, qui a fait une si grosse fortune, et dont les fils continuent le commerce.

— Mais Julius Harvey habite Paris. C’est lui qui a fait construire ce bel hôtel, avenue du Bois-de-Boulogne.

— Il a le moyen. Dans les journaux d’outre-mer on parle de sa fortune comme d’une des plus sérieuses du Nouveau-Monde.

 

– 73 –

— Et miss Harvey, comment est-elle ?

— Petite, maigre, brune. Il y a du sang mexicain dans la race. On dit que la mère était une métisse que Harvey a épousée à son quatrième enfant. Elle reste à Minneapolis, on ne la voit pas à Paris. Quant à la jeune personne, c’est une excentrique. Le froid Sorège aura de la besogne avec elle.

— Et quand ce mariage a-t-il été décidé ?

— Oh ! il y a déjà longtemps que les négociations sont engagées, mais ça a traîné beaucoup. Il y a plus de six mois que Jean tourne autour de cette ponette noiraude. Mais elle paraît difficile au montoir. Il a fallu le voyage d’Amérique, pour mettre les choses au point.

— Le voyage d’Amérique ?

— Oui, le père Harvey a emmené Sorège dans ses pro-priétés, l’été dernier. Il lui a dit : Venez voir mes bœufs. Et notre Jean a pris le paquebot avec la demoiselle.

— L’embarquement pour Cythère, quoi !

Tragomer ne poussa pas plus avant ses investigations. Il savait l’important : Sorège était allé en Amérique. Ce fait ca-pital était acquis. Au moment où il avait cru reconnaître sa voix, dans la loge de Jenny Hawkins, à San-Francisco, So-rège était en Amérique, donc sa présence devenait vraisem-blable, et toutes les conjectures qu’elle entraînait à sa suite, s’affirmaient avec une force soudaine. Tout ce que Tragomer avait espéré se réalisait. Les soupçons, conçus par lui, n’étaient plus chimériques. Ils reposaient sur un fond réel : Sorège était présent en Amérique. Donc plus d’alibi. Vaine-ment l’Amérique était grande. Pour Tragomer, il suffisait que Sorège eût traversé l’Océan, pour que la certitude qu’il était

 

– 74 – l’inconnu de San-Francisco, s’imposât indiscutable. Il n’y avait point un autre Français ayant pu prononcer son nom, dans de semblables circonstances.

Mais là s’arrêtait l’enchaînement des déductions de Christian. De ce que Sorège avait passé par San-Francisco, à la même époque que lui, de ce qu’il avait été surpris par lui dans la loge de Jenny Hawkins, il ne résultait pas qu’il fût un criminel. Et pourtant, si Jenny Hawkins était Léa Pérelli ? Ar-rivé là, Tragomer se trouvait en face d’un grand trou noir, qu’il essayait en vain de sonder. Il devinait la profondeur du gouffre, les horreurs qu’il cachait, mais il ne distinguait rien. Des ténèbres épaisses l’emplissaient, qu’il ne pouvait percer.

Il pensa : cette tâche est l’affaire du temps. Vais-je pré-tendre, du premier coup, élucider un problème aussi ardu, aussi compliqué, et sur lequel des hommes de bonne foi, des juges compétents et sages se sont déjà escrimés sans en trouver la vraie solution. Si Sorège est coupable, s’il est complice, si, seulement, il est en possession de la vérité et l’a laissée fausser si outrageusement, c’est qu’il a eu un grave intérêt à le faire. Et, maître de lui-même, comme il l’est, ha-bile et calculateur par excellence, il a dû prendre toutes ses précautions pour se garder d’une surprise. Il sera donc ex-trêmement difficile de le démasquer. Mais il est allé en Amé-rique. Il a passé par San-Francisco et attachait un grand prix, non pas peut-être à ne pas y être rencontré par moi, mais à ne pas être vu en compagnie de Jenny Hawkins. C’est donc cette femme qui tient la clef du secret que nous pressentons. Il fut interrompu dans ses réflexions par les convives.

— Eh bien ! Est-ce que c’est le mariage de Sorège qui te jette dans la mélancolie ? Te voilà tout baba.

 

– 75 –

— Mon petit Christian, on n’a pas voulu vous faire de peine.

— Vous l’aimez tant que ça, Sorège ?

— Ça n’est pourtant pas un gars bien sympathique.

— Il est beau garçon.

— C’est un beau froid.

Tragomer reprit :

— Lui avez-vous connu des maîtresses ?

— Oh ! ce n’était pas un monsieur à aimer dans notre milieu, dit Laurence. Il lui fallait des liaisons discrètes et économiques. Il m’a toujours fait l’effet d’un rat consom-mé…

— Avec ça que les femmes du monde ne coûtent pas aussi cher que nous, s’écria Mariette. Demande à Maugiron, pour combien il a payé, chez Doucet, et chez Worth, quand il était honoré des bontés de la belle Mme de…

— Pas de nom propre ! interrompit Maugiron.

— Oh !… Comme si Paris entier ne le savait pas. Tu avais beau te cacher, mon pauvre Gigi, tu ne faisais illusion à personne, et au mari encore moins qu’à tout autre. Tu m’as avoué, toi-même, que la dame t’avait rincé tellement à fond que tu t’étais mis avec moi pour faire des économies.

— À ta santé, Laurence, tu es une petite femme qui n’entraînes pas…

— Dis donc, malhonnête.

 

– 76 –

— Au point de vue de l’argent, s’entend, car en ce qui concerne le cœur…

On se levait de table. Les deux couples passèrent dans le salon où, comme trois heures sonnaient, Tragomer prit con-gé, afin de rentrer chez lui pour attendre Marenval. Ils s’étaient donné rendez-vous pour mettre en commun leurs informations. Chacun devait revenir de sa chasse aux nou-velles et renseigner son collaborateur. Tragomer achevait de s’habiller, pour aller dîner au cercle, lorsque Marenval sor-tant de chez Mme de Fréneuse, arriva rue Rembrandt. L’in-dustriel avait un air grave et presque solennel.

— Eh bien ! dit Christian, vous voilà avec une parfaite exactitude. La volonté n’a pas fléchi depuis hier ? Vous êtes toujours décidé à marcher de l’avant ?

— Plus que jamais. Ce n’est certes pas ce que j’ai vu et entendu chez Mme de Fréneuse qui me découragerait. Ces deux femmes, mon ami, sont admirables de patience et de courage. Elles, non plus, elles ne doutent pas. Ah ! je leur ai causé, par mon intervention, une bien vive joie. Elles ne sont pas gâtées, les pauvres créatures, et on peut dire qu’elles ont été gaillardement lâchées par tout le monde.

Tragomer eut un geste de protestation.

— Oh ! je ne parle pas pour vous, cher ami, dit avec bonhomie Marenval, mais pour moi. Je sais que vous avez été mis, pour ainsi dire, lle à l’écart par M de Fréneuse. Mais je n’ai pas été éloigné, moi ; je me suis bien éloigné, de mon propre mouvement, et cela n’a pas été joli, joli, ce que j’ai fait là. Un chevalier eût agi autrement. Je n’étais pas un che-valier, j’étais un millionnaire, à peine décrassé de son com-merce et qui craignait pour ses relations nouvelles. Je me

 

– 77 – suis repenti de ma conduite et je veux la réparer… Morbleu ! j’y réussirai, grâce à votre concours, et après, nous verrons si quelqu’un osera me blâmer.

Christian avait écouté Marenval avec une visible impa-tience. Une question se pressait sur ses lèvres :

— lle M de Fréneuse a-t-elle parlé de moi ?

— Oui.

— En quels termes ?

— Écoutez, Tragomer, nous ne sommes pas là pour nous faire des politesses, n’est-ce pas ? Mais pour dire carrément la vérité. Eh bien ! Marie est sévère pour vous. « Il nous a abandonnées, ma mère et moi, je l’ai effacé de mon souvenir, comme il m’avait effacée de son cœur. » Voilà textuellement ce qu’elle a répondu aux assurances de dévouement et d’affection que je lui donnais de votre part.

Christian baissa le front avec tristesse.

— Elle n’est peut-être pas sans droit de me traiter si du-rement, dit-il, mais elle manque d’indulgence. Dans le pa-roxysme de sa douleur, elle s’est enfermée, elle a refusé de voir même ceux qui voulaient rester fidèles. Elle a ainsi faci-lité l’abandon. Sous ses yeux, je n’aurais jamais été si faible. J’aurais puisé de l’énergie dans son désir de résister à la mauvaise fortune. Nous nous serions encouragés l’un l’autre. Mais son chagrin farouche a, dès le premier moment, jugé sans recours ceux qui ne se sont pas déclarés hautement en faveur de son frère. Je n’ai pas eu ce beau dédain du qu’en dira-t-on, je m’en accuse humblement. Mais si elle voulait ré-fléchir, elle comprendrait combien j’ai de circonstances atté-nuantes.

 

– 78 –

— Eh ! sa mère vous défend, vous excuse… Elle même, – c’est affreux ! – cette pauvre femme avoue que tout en étant convaincue de l’innocence de son fils, elle se voit dans l’impossibilité de l’établir. Alors, comment ne pas pardonner aux étrangers un peu d’hésitation ? Surtout quand ils s’offrent, pour tâcher de réparer leur faute.

Christian eut un douloureux hochement de tête, et chan-geant la conversation :

— Ainsi, dans la maison, ils n’ont pas varié dans leur conviction.

— Ils sont plus fermes que jamais, seulement ils ne sa-vent rien sur le compte de notre homme, ou si peu de chose que ce n’est pas la peine d’en parler. Des impressions mo-rales, et c’est tout. Autant dire que je reviens bredouille.

— Moi, je suis plus renseigné. J’ai appris que Sorège était fiancé à miss Maud Harvey et qu’il était allé en Amé-rique.

— Voilà donc pourquoi, pendant six mois, il avait dispa-ru ? Quel cachottier ! Et il épouse la petite Harvey ? Jolie for-tune ! Le père vaut certainement quarante millions de dol-lars. Mais il y a, au moins, six enfants. Et les fils sont tou-jours avantagés, en Amérique. N’importe ! C’est un gros sac. Mais comment conciliez-vous les projets matrimoniaux de ce gaillard-là et ses relations avec Jenny Hawkins ?

— Je ne les concilie pas, je les mets en présence. Et j’étudie les faits. Une liaison, avec Jenny Hawkins, n’exclut pas un projet de mariage avec miss Harvey, au contraire. Si la maîtresse veut de l’argent, elle doit encourager Sorège à épouser une fille riche. Si le mariage est un moyen de mas-quer ce qu’il peut y avoir de périlleux dans les relations qui

– 79 – existent entre Sorège et la chanteuse, il est admissible que Jenny Hawkins, surtout si elle tient à son amant, y prête les mains. Enfin, si Sorège a formé le projet de s’expatrier et d’aller habiter à New-York, par exemple, pour se mettre à l’abri des investigations, le mariage est tout expliqué.

— Tout cela est juste, dit Marenval. Le diable, c’est qu’il faudrait savoir ce qu’est exactement Jenny Hawkins.

— Il n’y a que Sorège qui pourrait nous l’apprendre et il s’en gardera soigneusement. Ou bien…

— Ou bien ?

— Ou bien, Jacques de Fréneuse.

Marenval fit entendre le sifflement qui lui servait, habi-tuellement, à exprimer ses doutes :

— Oui, mais, cherche ! Il est loin.

— Peuh ! fit Tragomer. Vingt jours de traversée avec un navire qui marche convenablement.

Marenval eut un haut-le-corps :

— Quoi ! vous songeriez à aller en Nouvelle-Calédonie ?

Le breton regarda tranquillement Cyprien :

— Pourquoi pas ? Si c’est nécessaire.

L’ancien commerçant jeta un regard d’épouvante sur son associé. Il pensa : Bon Dieu ! Dans quel guêpier me suis-je fourré ? Ce garçon est terrible. Il ne reculera devant rien. Il parle d’aller à Nouméa, comme de prendre le train pour se rendre à Marseille. Il villégiature aux antipodes avec une fa-cilité inouïe. Il en revient, il y repart. Crac ! Mais moi ? moi,

 

– 80 –

Marenval, retiré des affaires, pour jouir de la vie. Ne suis-je pas fou ?

Christian ne lui laissa pas le temps de conclure :

— Ce serait une occasion inespérée pour vous, cher ami, de vous montrer sous des dehors vraiment sport, en mas-quant habilement, de ce voyage d’agrément, les causes véri-tables et si graves de notre croisière. Voyez, mon bon Ma-renval, comme les Vanderbilt viennent facilement d’Amé-rique en France et Gordon Bennett n’est-il pas, avec la Na-mouna, plus souvent à Nice qu’à Newport ? Je ne vous pous-serai pas jusqu’à acheter une île dans l’embouchure du Saint-Laurent, comme votre concurrent, d’ailleurs très chic, et qui fait de sa fortune un si bel emploi. Il vous suffirait d’an-noncer d’un air négligent aux amis du cercle, que vous par-tez avec moi pour une expédition à Alaska, par exemple. Vous verriez l’effet ! Les journaux s’empareraient de la nou-velle, on la ferait mousser adroitement, vous seriez le per-sonnage en vedette, au moins pendant une semaine. Dès lors, vous entreriez dans le grand état-major des sportsmen pour qui la distance n’existe pas, qui commandent à la mer, et qui sont, en somme, les vrais Princes de notre époque em-bourgeoisée. Y a-t-il là de quoi vous déplaire, et n’auriez-vous pas, à l’âge que vous paraissez, fort et vigoureux comme vous l’êtes, l’estomac de risquer une semblable par-tie ?

Marenval, un peu effaré, avait passé par plusieurs sen-timents contradictoires, pendant l’exposé de Tragomer. D’abord il s’était senti bouleversé à l’idée d’un séjour pro-longé sur un navire. L’inconstance des vents, l’agitation des flots lui inspiraient une sage frayeur. Il frémissait, en pensant qu’il coucherait, la nuit, dans une étroite cabine contre la pa-

 

– 81 – roi de laquelle les vagues viendraient battre, sans trêve, me-naçant de défoncer les bordages. Quel sommeil résisterait à ces émotions ? Puis, il avait été chatouillé dans son orgueil, en se voyant mettre au rang des grands seigneurs modernes, qui domptaient les difficultés matérielles par la puissance de l’argent. Après tout, ce que les autres faisaient, ne pouvait-il l’es sayer ? Était-ce donc si aventureux, d’imiter leur exemple ? Et ses terreurs n’étaient-elles pas du même ordre que celles des petits bourgeois qui écrivaient leur testament, autrefois, avant de monter en chemin de fer ? Le progrès avait tout simplifié, facilité, agrémenté. Les voyages sur mer étaient des parties de plaisir, réservées seulement aux mil-lionnaires. Ceux que Tragomer lui avait cités, parmi ces hôtes de la mer, étaient renommés pour leur goût du luxe et du confort. Ils n’avaient donc pas à souffrir, pendant leurs fréquentes traversées, et ils n’auraient certainement pas dé-pensé tant d’argent pour se procurer un désagrément assuré.

Enfin, il n’y avait pas à le nier, leur nom était dans toutes les bouches, et le Roi des sports, le plus coûteux, le plus rare, le plus brillant, c’était le yachting. Alors, pourquoi ne se ran-gerait-il pas, lui, Marenval, parmi les dix ou douze souve-rains maîtres de l’Océan ? N’en avait-il pas les moyens ? On ne savait pas assez combien il était riche. Et, cette fois, on ne pourrait pas douter que sa fortune allât de pair avec les plus grandes, en le voyant jeter l’argent à pleines mains.

Il eut, cependant, un retour de crainte. Jamais il n’avait navigué que pour aller du Havre à Trouville et de Calais à Douvres. Il avait même eu le temps d’être très malade. Pour-tant, de ces malaises, dans la fièvre qui l’échauffait, il ne se souvenait pas. Mais l’acquisition d’un navire, son organisa-tion, le choix des hommes et du capitaine. Que de difficultés, pour lui, insurmontables. Il pensa, vaguement : c’est trop dif-

– 82 – ficile, cela sera impossible à réaliser. Et il eut un soulage-ment délicieux. Il regarda Tragomer en essayant de rire :

— Mais, cher ami, dit-il, vous ne connaissez pas d’obs-tacles. Pour naviguer il faut un navire. Un navire ne se cons-truit pas si vite…

— Peuh ! fit le breton, on en trouve à louer, tant qu’on veut. Les ports du Solent sont pleins de yachts excellents, qui sont à la disposition des amateurs. Si le cœur vous en dit sérieusement, en quinze jours, vous trouverez un steam bien aménagé, bon manœuvrier, avec un équipage d’élite et un capitaine parfait. C’est une industrie anglaise. On loue des yachts, de l’autre côté de la Manche, comme on loue des maisons de campagne. Il y a même du choix.

— Ah ! dit Marenval, frissonnant. C’est si simple que ce-la ?

— Tout est simple, avec de l’argent. Dans l’ordre maté-riel, il n’y a guère de limites. Il n’y a que dans l’ordre moral qu’on trouve des bornes. Il y a encore des consciences qu’on n’achète pas, des loyautés qui sont sans prix, et des vertus qui défient l’enchère. Disons-le bien vite, à l’honneur de l’humanité. Pour le reste, frappez sur votre gousset, d’un cer-tain air, et vous aurez ce qui vous plaira. Mais ne vous met-tez pas en route si promptement, cher ami, nous avons en-core beaucoup à faire ici, en admettant même que nous ayons jamais besoin d’entreprendre le voyage. À l’heure ac-tuelle, nous avons à pousser nos démarches préliminaires. Moi je compte voir Sorège et lui parler.

— Quoi ? Vous allez démasquer nos batteries ?

— Elles le sont, n’en doutez pas. Il faut donc que j’aie l’avantage de savoir comment notre homme prétend se dé-

– 83 – fendre. J’agirai prudemment, soyez tranquille. Mais il est né-cessaire que j’essaie de lire dans son jeu.

— Et moi, que ferai-je ?

— Vous, vous devriez essayer d’apprendre ce qu’est Jenny Hawkins, d’où elle vient, ce qu’elle fait. Et puis peut-être serait-il bon de causer avec un magistrat d’un rang éle-vé, de la possibilité d’une erreur commise par la justice. Connaissez-vous le procureur général ?

— Non, mais un des neveux de Chambol, Pierre de Ve-sin, est avocat général. C’est un garçon très distingué et qui peut nous donner un bon avis. Je l’ai connu gamin… Il m’aime beaucoup. J’irai le voir.

— C’est au mieux.

Marenval eut une hésitation, puis il demanda :

— Alors, vous êtes satisfait de moi ?

— Vous m’étonnez, tout simplement. Je ne vous aurais pas cru capable d’une endurance pareille. Je me disais : Ma-renval est parti en guerre, tout de suite, parce qu’il a une âme généreuse. À l’idée qu’un malheureux souffre injuste-ment, il a pris feu, mais cela ne durera pas. Aux premières difficultés il se rebutera et me laissera continuer ma tâche tout seul. Car j’étais décidé à poursuivre, quand même. Je suis têtu. Je n’admets pas qu’une entreprise commencée reste inachevée. À moins qu’il ne soit démontré qu’il est im-possible d’aller plus loin. Mais vous n’avez pas reculé, vous acceptez les pires éventualités, avec le calme d’un homme résolu. Votre crânerie est extraordinaire.

Marenval baissa la tête.

 

– 84 –

— Ne me mettez pas si haut dans votre estime. Il faut que je vous confesse qu’au fond j’ai eu plus d’une hésitation. Je ne suis pas né téméraire. C’est à force de volonté que je me mettrai à la hauteur des circonstances. S’il y a des risques à courir, ne vous étonnez pas de me voir trembler un petit peu. Ce sera la nature qui se manifestera. Mais j’espère que j’arriverai à la dompter par le raisonnement. Car vous l’avez fort bien dit, tout à l’heure : un malheureux souffre in-justement, et si je ne faisais pas tout ce qui dépendra de moi pour le sauver, je ne pourrais plus avoir une heure de tran-quillité dans la vie. Mais je suis content de vous avoir confié mes faiblesses. S’il le faut, vous me prêterez la main pour en triompher et, Dieu aidant, nous ne resterons pas en route.

Tragomer ne répondit rien, il était sincèrement ému. Il se dit : « Voilà un des hommes les plus courageux que je connaisse. Car il sait qu’il est poltron et il marche tout de même. » Il ne voulut pas confier ce qu’il pensait à Marenval, il craignit de l’épouvanter, en lui faisant comprendre à quel point il le jugeait digne d’estime. Il lui tendit la main :

— Et bien, cher ami, séparons-nous, et, ce soir, au petit Cercle, si vous n’avez rien à faire. Nous conviendrons de nos faits, pour demain.

— C’est entendu. Mais je vous vois tout habillé. Voulez-vous que je vous jette quelque part ?

— Soit. À la Madeleine.

Ils partirent, très contents l’un de l’autre. Marenval parce qu’il se sentait grandir à ses propres yeux. Tragomer parce qu’il concevait l’espoir d’arriver à se réhabiliter aux yeux de Mlle de Fréneuse.

 

– 85 –

Sorège était au cercle, lorsque Tragomer, vers sept heures, entra dans le salon. Adossé à la cheminée, le comte causait, au milieu d’un groupe d’habitués, et la conversation lui laissait cette physionomie froide et fermée, qui masquait si bien ses impressions. Il parlait, les yeux à demi clos, sans que rien trahît sa pensée intime. Visage de diplomate, aux lignes détendues et sournoises, qui pouvait être aussi un vi-sage de traître. Tragomer ne s’approcha pas du groupe. So-rège ne fit pas un mouvement pour aller à lui. Ces deux hommes se connaissaient depuis vingt ans, ils avaient vécu, l’un près de l’autre, dans une intimité complète. On eût dit deux ennemis.

Tragomer prit un journal illustré sur la table, mais il n’eut pas le temps d’en tourner deux pages. Maugiron lui frappa sur l’épaule :

— Tu dînes ?

— Oui, avec toi, si tu veux ?

— Je le crois bien. J’ai une table avec Frécourt.

— Bon ! j’ai justement un renseignement à lui demander.

Frécourt, dit « la clef du caveau », est un des musiciens amateurs les plus érudits de Paris. Il connaît toutes les parti-tions, toutes les écoles, tous les chanteurs, et il n’est pas jusqu’au plus petit pont-neuf, dont il ne puisse indiquer l’origine. Il est précieux, quand on monte une revue dans le cercle. Il suffit de lui montrer un couplet, ou de lui lire un rondeau pour savoir sur quel timbre il pourra être chanté.

— Ça, mon petit, c’est fait pour l’air de Calpigi ;… ou bien : Il faut ajuster ça sur l’air de La pipe et les bottes.

 

– 86 –

Il était inépuisable. De là son surnom : la clef du caveau. Il avait connu tous les chanteurs et toutes les chanteuses, depuis trente-cinq ans. Il parlait avec attendrissement des débuts de la Patti et racontait les commencements d’Yvette Guilbert au Divan Japonais. Son éclectisme était absolu et il s’étendait, avec autant d’enthousiasme, sur le compte de Paulus que sur celui de Reszké. Il disait :

— Évidemment, il y a une hiérarchie des genres, mais chacun d’eux est remarquable à un degré égal.

Il chantait, lui-même, d’une voix de fausset à écorcher les oreilles les plus complaisantes, et c’était une partie de plaisir dans le monde, après dîner, de lui faire dire quelque chansonnette. Il se vengeait en jouant du Gluck, du Spontini, ou du Stradella, puis il finissait par le Régiment de Sambre-et-Meuse. Il était bon garçon, et vivait avec une petite danseuse de l’Opéra dont il avait deux enfants.

Le maître d’hôtel passa dans le salon, disant :

— Ces messieurs sont servis.

Et chacun s’achemina vers les salles à manger.

Il y avait une moyenne habituelle de quarante à cin-quante convives. Une grande table de vingt-cinq couverts, de petites tables, dans les coins, et dans la salle voisine. Beau-coup de généraux en retraite, des célibataires qui, par ha-sard, n’étaient point invités à dîner en ville, et des passants comme Tragomer.

— Frécourt, mon vieux, tu vas nous faire le plaisir de nous parler de tout excepté de ta satanée musique.

 

– 87 –

C’était Maugiron qui, dès le potage, lançait à son cama-rade ce sévère ultimatum.

— Oui, mon bon, dit Frécourt, nous savons que tu n’es pas mélomane. Veux-tu que je te parle cuisine, stratégie, peinture, politique ?

— Ne parle pas…

— Rose, je t’en supplie… Air de Sylvain, Dragons de Vil-lars, acte deux, scène…, dit Frécourt en riant.

— Là ! Voilà mon animal parti !

— Laisse donc Frécourt tranquille, intervint Tragomer. Moi je trouve sa musicologie très digestive. Au Texas, les chefs indiens se font chanter des airs pendant leurs repas.

— Tu entends, Frécourt : les sauvages !

— Oh ! depuis que la civilisation existe, la musique a été l’accompagnement obligé des festins…

— Tu vas demander des Tziganes ?

— Regarde le tableau des Noces de Cana. Il y a des mu-siciens qui raclent le boyau, en costumes somptueux, pen-dant que les convives vident les amphores où l’eau s’est changée en vin… Ce sont les Tziganes du temps.

— Est-ce qu’ils enlevaient déjà les princesses ?

— C’est bien probable. Alain Chartier fut baisé sur les lèvres par une reine, et ce n’était qu’un poète.

— Juge un peu s’il avait été musicien.

— Oui, dit Tragomer, mais les ménades ont tué Orphée.

 

– 88 –

— Elles étaient ivres. Et puis qui sait ? Il n’avait peut-être pas voulu leur jouer un petit air.

— Un p’tit air de mirliti… un p’tit air de mirliton ! fre-donna Maugiron.

— Ah ! Maugiron, je t’y prends, s’écria Frécourt. C’est toi qui chantes.

— À l’amende. Fais apporter du champagne.

— Ces musiciens, quels hérétiques ! Du champagne. Pourquoi pas de la limonade ? Tu vas goûter un Château-Laffitte, comme on n’en trouve nulle part. C’est moi qui l’ai procuré au cercle. Car je puis vous le dire : le commissaire des vins n’y connaît goutte.

Le dîner se poursuivait, et dans les autres salles, peu à peu, le ton des conversations montait. C’était l’heure bienfai-sante où les estomacs contentés répandent dans tout l’être une béatitude. Maugiron était bienveillant, il ne taquinait plus Frécourt. Sorège, lui-même, assis à la grande table, as-sez loin des trois amis, souriait, moins énigmatique. On ap-portait l’entremets, Tragomer qui était depuis un instant si-lencieux se tourna alors vers Frécourt, et d’un air indiffé-rent :

— Vous qui connaissez tous les chanteurs de l’univers, qu’est-ce que c’est que Jenny Hawkins ?

— Ah ! Jenny Hawkins, dit le mélomane, celle qui fait des tournées à l’étranger avec Rovelli ?… Eh bien ! mais, c’est Jeanne Baud.

Tragomer à cette déclaration ne put retenir un mouve-ment.

 

– 89 –

— Jeanne Baud ? C’est un nom français.

— Tout ce qu’il y a de plus français. Jeanne Baud a chanté l’opérette aux Variétés, dans une reprise de la Péri-chole, elle n’était pas en vedette, la brave fille, elle jouait le rôle d’une des suivantes de la princesse de Mantoue. Jolie, bien faite, et une voix qui promettait. Mais il fallait travailler, et ma Jeanne s’amusait trop pour avoir le temps de piocher le solfège. Cependant moi, j’avais prédit son avenir…

— Mais, interrompit Tragomer, est-ce qu’elle chantait sous son nom ?

— Elle se faisait appeler Jane Baudier. Oh ! vous n’avez pu la connaître, vous, Tragomer. Vous ne vous occupiez pas de théâtre… Et puis elle était totalement ignorée, si ce n’est comme jolie fille.

— Quel âge peut-elle avoir ?

— Une trentaine d’années.

— Au physique comment était-elle ?

— Ah ! une belle brune, les traits réguliers, des yeux noirs magnifiques, une assez grande bouche, mais des dents comme des perles… Un beau matin, elle a filé et on n’en a plus entendu parler que sous le nom de Jenny Hawkins, qui fait infiniment mieux, pour les Anglo-Saxons, que Jeanne Baud ou Jane Baudier, convenez-en. D’abord ils la croient leur compatriote. Et ça les flatte.

— Combien y a-t-il de temps qu’elle est partie ?

— Peut-être trois ans… Mais si cela vous intéresse, il y a un homme qui vous renseignera très exactement…

 

– 90 –

— Qui ça ?

— Le correspondant dramatique Campistron. C’est lui qui recrute toutes les troupes de tournées, il en connaît par-faitement les sujets… Même ceux auxquels il n’a pas af-faire…

— Et où demeure-t-il, ce correspondant ?

— Campistron ? Rue de Lancry, 17. Mais tout le monde connaît Campistron.

— Espèce de fou, toi, tu le connais, intervint Maugiron avec humeur, parce que tu vis dans un sale monde de cabots, mais, Tragomer, comment connaîtrait-il ton placeur de ros-signols ?

— Quand il ne le connaîtrait que pour l’avoir vu au cercle. Il y est venu, assez souvent, pour traiter d’un spec-tacle, quand on sentait le besoin de donner un peu d’em-bêtement à tout le monde, en organisant une soirée de Me-nus-plaisirs. Mon Campistron tient de tout, depuis le grand premier rôle jusqu’au tireur de carabine qui casse des œufs sur la tête de son enfant, comme Guillaume Tell, en passant par le montreur de chiens savants et le briseur de chaînes… C’est du reste un type étonnant. Il a chanté les forts ténors en province.

— Ah ! tu ne vas pas nous raser avec ce cabot déraciné, n’est-ce pas ? interrompit furieusement Maugiron… Tu as-sommes Tragomer…

— Mais non, il m’intéresse, au contraire, dit doucement Christian. Toi, Maugiron, quand on te sort de la dégustation des vins, tu ne connais plus rien. Écoute ce que nous disons,

 

– 91 – en finissant ton Laffitte… Alors vous, Frécourt, vous l’avez connue, cette Jeanne Baud ?

— Oui, mon ami, je l’ai connue au Conservatoire, dans la classe d’Achard. Elle avait une charmante voix de mezzo. Mais elle faisait une noce échevelée, et rien n’est plus mau-vais pour les cordes vocales. Elle arrivait faubourg Poisson-nière, dans un coupé attelé d’un cheval de cent cinquante louis… Alors vous voyez la tête du père Ambroise Thomas… Décadence et corruption, monsieur ! Il en levait les bras au ciel. Ma gaillarde rata son prix et n’eut qu’un accessit. En-core faillit-il y avoir une émeute, dans la salle, à cause de la toilette avec laquelle elle concourait, et des perles qu’elle avait aux oreilles. C’était Salveneuse qui l’entretenait, à cette époque-là : il flanqua des coups de canne, sur le boulevard, à Armand Valentin, qui avait fait une chronique féroce sur sa bonne amie. Ma Jeanne Baud lâcha la carrière musicale, pendant cinq ou six ans, fit la fête avec les gars les plus dans le train… Puis, un beau matin, elle paraît aux Variétés, où elle montre dans une Revue la plus jolie paire de jambes, et la gorge la plus solide qu’on eût vues depuis longtemps.

— Vrai, Tragomer, est-ce qu’il te divertit, ce vieux mon-sieur de l’orchestre ?

— Mais, oui, je fume, je me repose, je suis bien.

— Moi, je le trouve antédiluvien, avec sa Jeanne Baud et son Salveneuse, que je vois encore pincé dans son corset, les favoris teints et un monocle carré à l’œil ; il me semble qu’il me raconte les histoires de mon grand-père… Il va nous par-ler de Valentino, tout à l’heure, et de Markowski.

Tragomer se mit à rire :

 

– 92 –

— Allons ! jeune vieillard, un peu d’indulgence pour les vieux jeunes gens. Narrez, Frécourt, je suis suspendu à vos lèvres.

— Ah ! mon cher ami, si les histoires de cette époque vous amusent, j’en sais d’autres bien étonnantes.

— Non, protesta le breton avec inquiétude, restons-en à Jeanne Baud, celle-là est entamée, finissons-la.

— Qu’est-ce que cette Jeanne Baud peut te fiche ? gro-gna Maugiron. C’est inouï comme tu es stupide, ce soir.

— Tu ne comprends pas, Maugiron, dit gravement Tra-gomer. Un jour, je te donnerai des explications, et tu seras stupéfait.

— Alors, vieux Frécourt, marche, puisque décidément tu es palpitant.

Et Maugiron, allumant un cigare, se mit à fumer d’un air de mauvaise humeur. On servait le café, et déjà quelques dî-neurs étaient sortis des salles à manger. L’intimité du lieu devenait plus grande. Frécourt hasarda un coude sur la nappe, et poursuivit :

— Notre demoiselle, si elle avait su se tenir, était en route pour la grande fortune. Elle eut un hôtel rue de la Fai-sanderie, et son train devint somptueux. De là date sa liaison avec Woréseff, mais aussi sa passion pour Sabine Leduc.

— Vlan ! Toute la lyre ! Elle était complète ta Baud. Mon Dieu ! que j’ai horreur de ce genre de femmes-là !

— Tu n’es pas le seul. Il est probable que Woréseff était de ton avis, car il lâcha brusquement la belle, qui vécut, pen-dant un an, des épaves de son luxe, puis serrée de près, par

– 93 – ses créanciers, sans doute, s’éclipsa pour reparaître à l’étran-ger sous le nom de Jenny Hawkins… L’hôtel fut vendu, après son départ, et, depuis, on n’entendit plus parler d’elle que par les journaux et elle ne remit pas le pied à Paris, comme si elle gardait rancune à la grande ville de sa déconfiture.

Ils s’étaient levés, en même temps que Frécourt achevait son récit, et se dirigeaient vers les salons. La moitié des dî-neurs étaient déjà partis. Sorège, étendu dans un fauteuil, pa-raissait digérer avec une satisfaction complète. Tragomer, quittant ses compagnons, s’approcha du jeune homme, et, par-dessus le haut dossier du siège, lui touchant l’épaule :

— Bonsoir Jean, tu vas bien ?

Les yeux de Sorège s’ouvrirent et lancèrent de bas en haut un rapide regard sur Tragomer, puis les paupières voilè-rent de nouveau les mystères de la pensée. Un vague sourire passa sur les lèvres minces, et d’une voix tranquille, il dit :

— Tiens, Tragomer, tu étais là ? Pourquoi n’as-tu pas dîné à la grande table avec nous ?

— Maugiron m’avait gardé une place à sa table. J’y ai même appris une nouvelle importante pour toi. Il paraît que tu te maries ?

Un léger frémissement agita le coin de la bouche de So-rège, mais il continua à sourire :

— Ah ! on t’a parlé de ce projet…

— Projet ! N’est-ce donc pas assuré ?

— Eh ! Sait-on jamais ?

— C’est une Américaine, que tu as choisie ?…

 

– 94 –

— Oui, une charmante personne, miss Harvey… La con-nais-tu ?

— Je n’ai pas cet honneur. Mais j’espère que tu voudras bien me présenter à elle ?

— Avec plaisir, quoique tu sois un compagnon dange-reux, toi, Christian, avec ta carrure et ton aspect de vi-gueur… Ces primitifs d’Amérique ont un culte pour la force…

Tragomer observait Sorège avec toutes ses facultés ten-dues et en éveil. Il écoutait les intonations de la voix, guet-tait les mouvements du visage. Rien ne trahit l’agitation du comte, excepté le petit tremblement de la bouche, qui pou-vait être nerveux. Alors couvant de son regard celui qu’il soupçonnait, Tragomer dit, en appuyant sur les mots, jusqu’à prendre un ton menaçant :

— Est-ce pendant ton voyage en Amérique, que tu as connu miss Harvey ?

Sorège ne leva pas les yeux, il resta fermé et impassible, mais il se redressa lentement, se mit sur ses pieds, prit une cigarette et, allant à la cheminée, il l’alluma, comme s’il vou-lait se donner le temps de réfléchir, puis il dit :

— Non, je la connaissais avant. C’est son père qui m’a emmené en Amérique.

Tragomer fut décontenancé. Il avait espéré que Sorège, brusquement attaqué, prendrait peur, perdrait la tête, et nie-rait le voyage, ou tout au moins paraîtrait troublé par la question qui lui était si inopinément posée. Mais son adver-saire ne perdait pas la tête si facilement et n’avait jamais peur. Christian en eut aussitôt la preuve. Sorège ouvrit les

 

– 95 – yeux tout grands, montra son regard bleu, d’une inquiétante clarté, et se mit à rire franchement :

— Et toi as-tu été content de ton déplacement ? Tu ne paraissais pas beaucoup t’amuser, à San-Francisco, dans la belle loge où tu écoutais Othello.

Ce fut Tragomer qui perdit pied. Il ne s’attendait pas à cette audacieuse riposte. Non seulement Sorège ne se dissi-mulait pas, mais il allait au-devant des explications.

— Tu m’as donc vu ? demanda le breton, avec une âpre curiosité.

— Dame ! Le moyen de ne pas te voir, dit le comte gaiement. Tu viens me bloquer dans une loge d’actrice, au moment où j’avais le plus besoin de conserver mon incogni-to.

— Et comment ?

Sorège s’assit, à califourchon, sur une chauffeuse, de fa-çon à avoir dans le dos la chaleur et la clarté du foyer, puis, comme Tragomer s’était placé, stupéfait, sur un fauteuil à côté de lui, il reprit, avec une tranquillité admirable.

— Imagine-toi que j’étais à San-Francisco, avec M. Har-vey et ses fils, lorsque le hasard me fit rencontrer une an-cienne amie, que je n’avais pas vue, depuis trois ou quatre ans qu’elle courait le monde en quête de la fortune…

— Jenny Hawkins ?

— Oui, Jenny Hawkins. Ma foi, je ne vais pas faire de ri-gorisme avec toi. Le père Harvey me trimballait, depuis deux mois, dans ses ranchos. C’était plutôt monotone. La belle fille me faisait un accueil chaleureux, et l’occasion, l’herbe

– 96 – tendre… Je me suis décarêmé de toute cette américainerie, avec un bon souper à l’européenne…

— Alors, tu étais dans la loge, quand j’y suis entré ?

— Avec tes deux Yankees, oui. Tu penses comme j’étais pressé de me montrer. Tu te serais jeté dans mes bras, il au-rait fallu me laisser présenter aux indigènes. Ils auraient par-lé de notre rencontre, dans la ville. Harvey et ses fils auraient pu apprendre que j’étais en partie fine et, la pudeur anglo-saxonne aidant, je me trouvais dans une fichue passe… J’ai préféré te brûler la politesse. Tu m’en veux ?

Tragomer s’était remis. Il réfléchissait maintenant. Certes, l’explication de Sorège était acceptable, elle était même vraisemblable. Mais il y avait, pour un esprit aussi prévenu que celui de Christian, excès d’habileté dans ce ré-cit. C’était trop bien amené, trop bien établi. Et, dans ce soin minutieux de l’agencement, la préoccupation de tromper se révélait. Il voulut pousser à bout cet admirable comédien et le forcer à montrer tout son talent.

— Je ne t’en veux pas du tout, puisque tu avais intérêt à agir comme tu l’as fait. Mais Jenny Hawkins me connaissait donc, elle aussi ?

— Pourquoi ?

— Au moment où la porte s’est fermée, tu lui as dit à voix basse : Prends garde, Tragomer !

Sorège fronça imperceptiblement le sourcil. Peut-être se sentait-il un peu rudement pressé et en concevait-il de l’humeur. Il répondit d’une voix sèche :

 

– 97 –

— Ah ! tu as entendu ? Matin ! tu as l’oreille fine. Eh bien ! oui, elle te connaissait. Et d’une façon très simple. Je t’avais vu, de ma baignoire, dès ton entrée, mais elle, en ar-tiste intéressée à se renseigner sur la composition de la salle devant laquelle elle chante, découvrant tes amis, elle t’avait remarqué et deviné étranger. Elle m’avait, aussitôt que j’étais arrivé dans sa loge, parlé de ton hôte et de son compagnon : un Français, j’en jurerais, dit-elle. — Et un Parisien même, répondis-je. — Tu sais qui c’est ? — Parbleu ! c’est un de mes amis. — Amène-le-moi. — Tu veux rire. Si Tragomer te plaît, attendez que je sois parti. Elle me déclara que j’étais bête. Je ne pouvais lui raconter que, si je ne voulais pas être vu avec elle, c’était parce que j’allais me marier. Je m’en tirai en lui faisant une scène de jalousie. Voilà comment, à ton en-trée, je m’empressai de fermer la porte, en jetant à Jenny Hawkins, en guise d’avertissement : ton nom, et, en manière de menace, ces mots : Prends garde.

Tragomer ne discuta pas le récit. Il avait hâte d’éclaircir les faits dans leur entier :

— Et, alors, c’était toi qui revenais en voiture, avec elle, après la représentation ?

— Naturellement. Tu nous as bien contrariés, va, par ton apparition soudaine, devant la porte, au moment où je m’apprêtais à descendre. Nous revenions pour souper en-semble.

— Et vous vous êtes quittés là, sans vous revoir ?

— Tu ne l’aurais pas voulu ! dit Sorège avec un joyeux abandon. Dix minutes après, quand tu te fus décidé à rentrer dans l’hôtel, Jenny ressortit, vint me rejoindre, dans la voi-ture où je l’attendais, et au lieu de souper à l’hôtel des Étran-

 

– 98 – gers, nous allâmes à Golden-House. C’est même, en sortant de là, à deux heures du matin, que la charmante fille prit froid et se trouva enrouée, le lendemain, ce qui fit contre-mander la représentation et amena son départ pour Chicago.

— Où tu la revis ?

— Tu penses. Nous nous sommes même fortement dé-dommagés de tous les embarras que tu nous avais causés. Mais, maintenant, à ton tour, veux-tu m’expliquer quelle fu-reur t’a pris d’espionner cette pauvre Jenny, comme tu l’as fait ?

— Eh ! Tu es bon, toi. Je l’avais trouvée charmante, et je m’apercevais qu’un personnage mystérieux occupait la place que j’ambitionnais de prendre. J’ai voulu en avoir le cœur net, voir s’il y avait quelque chose à faire, ou non. J’ai été fixé promptement.

Sorège, les yeux clos, fumait, en souriant. Il dit d’un air bonhomme :

— Tout cela est très simple. Nous avons été rivaux, pendant vingt-quatre heures. Sans mon diable de beau-père et ses cow-boys de fils, je t’aurais joliment présenté, moi-même et de grand cœur, et tu aurais partagé ma bonne for-tune. Cela se doit, entre amis, surtout en voyage.

Tragomer laissa passer un petit moment, puis, comme s’il était repris d’une curiosité nouvelle :

— Mais où l’avais-tu connue cette Jenny Hawkins ?

— Ah ! cela te tracasse ? Eh bien ! sois heureux. Je l’avais connue à Londres, à l’Alhambra, où elle chantait et

 

– 99 – dansait, sans laisser prévoir qu’elle pourrait jamais devenir une étoile.

— Est-ce que ce n’est pas une Italienne ? demanda brus-quement Tragomer.

L’œil de Sorège s’entr’ouvrit et, de cette voix, dont la soudaine sécheresse seule traduisait un peu son émotion :

— Pourquoi Italienne ? Parce qu’elle chante en italien ? Oh ! toutes les chanteuses de tournée savent chanter en ita-lien. C’est indispensable. Mais cela s’apprend en vingt le-çons…

— En tout cas elle n’est ni Anglaise, ni Américaine, nos hôtes de San-Francisco me l’ont affirmé.

— Si tu le sais, ami, pourquoi me le demandes-tu ?

— Afin de savoir si tu l’ignores.

— Je pourrais l’ignorer sans inconvénient, car le passé de cette aimable enfant ne m’intéresse guère, mais je ne l’ignore pas, mon bon Christian. Je me renseigne par goût, sur toutes les personnes que je fréquente, même en pas-sant… Et je suis tuyauté, très suffisamment, sur Jenny Haw-kins…

— Qui ne se nomme pas Jenny Hawkins ?

— Non, dit froidement Sorège, elle se nomme Jeanne Baud, dite Jane Baudier, et elle est Française. Es-tu content, Tragomer ?

Il y eut, dans le ton dont ces paroles étaient dites, un tel accent de sarcasme, que Christian en serra les poings de co-lère. Son interlocuteur semblait si bien lui dire : Cherche, va,

 

– 100 – mon pauvre garçon, tu n’es pas de force. Tu ne me prendras pas en défaut. Je te roule, à ma guise, et continuerai tant qu’il me plaira. Voilà une heure que je te promène, en te ra-contant des mensonges, pour t’amener à la découverte de Jeanne Baud, qui est un personnage réel, sur l’authenticité duquel tu vas te casser le nez.

À cette minute même, Tragomer eut la certitude que Jenny Hawkins n’était pas Jeanne Baud, et que là était le nœud de l’affaire. Il fallait découvrir, sous Jeanne Baud, Léa Pérelli. Car le masque, dont la couvrait Sorège, était double, à n’en point douter. Mais le comte avait levé celui de Jenny Hawkins et montré Jeanne Baud. Il n’y avait rien à attendre de plus. Christian avait un intérêt capital à ne pas tendre ses relations avec Sorège. Il prit un air jovial et répondit :

— C’est parfait ! Je vois que tu es toujours le même : très avisé, dans tout ce que tu fais. Et, par le temps où nous vivons, ce n’est certes pas une mince qualité.

— Je tâche de raisonner un peu. Il y a tant de gens qui vont droit devant eux, comme des hurluberlus. Ah ! Dieu ! Il y a assez d’occasions de se casser le cou, sans s’amuser à choisir les mauvais chemins.

— Est-ce que tu iras habiter l’Amérique, quand tu seras marié ?

— Le ciel m’en préserve ! L’Amérique, tu l’as pu voir, est un pays impossible. Autant vivre dans une manufacture de province, au milieu de l’agitation des affaires, et sans aucune ressource de distractions. Les Américains qui se sont fait un sac le savent bien que leur pays est inhabitable autrement que pour y gagner de l’argent. Aussi s’empressent-ils de ve-nir se fixer en Europe. Et si on voulait leur jouer un bon tour,

 

– 101 – on les obligerait à vivre dans leurs United States. Ils mour-raient de chagrin.

— C’est pourquoi leurs filles manifestent une propension très vive à épouser des gentilshommes anglais ou français.

— Si le cœur t’en dit, il reste dans l’entourage de Harvey de charmantes misses, très blondes, avec la taille longue et les jambes courtes, et le menton un peu massif, qui ont des dots confortables. Il faut croiser les races, Tragomer.

— Oui ! Ce sont les nouvelles croisades ! Je n’y ai pas le goût, pour le moment. Mais je complimenterai volontiers ta fiancée, sur le choix qu’elle a su faire.

— Eh bien ! Je te mènerai chez Harvey un de ces soirs. On y offre des liqueurs extraordinaires. Tu ne t’étonneras pas trop.

— Et je ne boirai rien.

Ils riaient, avec une sécurité parfaite, en bons garçons, sans arrière-pensée. À les voir et à les entendre, il eût été impossible de se douter de la gravité des paroles échangées et de l’importance des intérêts débattus. Cependant quelqu’un, qui eût touché le cou de Sorège, se fût aperçu que, si calme, en apparence, il était trempé de sueur, comme s’il venait d’achever une longue course. Les deux amis se le-vèrent et, familièrement appuyés l’un sur l’autre, ils passè-rent dans la salle de jeu et s’approchèrent de la table de bac-cara.

— Est-ce que tu joues à présent ? demanda Tragomer.

— De temps en temps, pour passer une heure.

— Et gagnes-tu ?

– 102 –

— Quelquefois.

Tragomer regarda Sorège et tristement :

— Alors tu n’es pas comme le pauvre Jacques. Lui, il ne gagnait jamais.

Si maître de lui qu’il fût, Sorège tressaillit, en entendant ce nom. Une pâleur s’étendit sur son visage et, presque à voix basse, il répliqua :

— Au jeu qu’il jouait, il était impossible de gagner.

Tragomer alors secoua la tête et dit avec fermeté :

— Surtout quand on a affaire à des adversaires qui bi-seautent les cartes.

Ils restèrent en présence, un instant, sans parler.

Les yeux de Sorège se montrèrent, étincelants, ses lèvres tremblèrent, comme s’il allait se laisser entraîner à quelque déclaration imprudente. Mais il parvint à se domi-ner. Il fit trois pas, pour s’éloigner, puis il revint vers son ami et dit :

— On n’est jamais perdu par les autres, Tragomer, dit-il, c’est faiblesse de le prétendre. Chacun est maître de sa des-tinée. Si le malheureux Jacques était là, il te l’attesterait, lui-même.

Il releva la tête orgueilleusement, adressa, de la main, un geste d’adieu à Christian, et s’éloigna.

 

– 103 –