Autre-monde. Tome 1
11. - Des escaliers dans les nuages
11.
Des escaliers dans les nuages
Lorsqu’il reprit conscience, Tobias s’alarma de ne rien voir, avant de constater que le tube lumineux était épuisé. Ils avaient dormi bien plus longtemps qu’ils ne l’avaient prévu. La nuit était tombée et la brume demeurait compacte.
Tobias voulut réveiller Matt, qu’il discernait à un mètre de lui, lorsqu’il sentit qu’on lui retenait les pieds. Un frisson glacial le transperça.
Une liane s’était enroulée autour de ses jambes, poussée en quelques heures. Tobias se dégagea vivement et secoua son compagnon.
– Matt… Matt… il fait nuit.
Le garçon ouvrit les yeux, puis se redressa.
– Je ne sais pas quelle heure il peut être mais c’est la nuit noire, lança Tobias. Et le tube est mort. Faut en craquer un autre.
Matt hocha la tête, le temps de reprendre ses esprits. Il ouvrit sa besace et compta six tubes.
– Je dois en avoir autant, ajouta Tobias. De quoi tenir une petite semaine. Qu’est-ce qu’on fait ? On se remet en route ?
Matt prit le temps de réfléchir avant d’approuver.
– Ne perdons pas de temps, on est réveillés, autant y aller. Mais avant j’aimerais manger quelque chose de consistant.
Tobias sortit les rations de nourriture lyophilisée et ils installèrent le petit réchaud à gaz sur une traverse de la voie ferrée. L’appareil émit une flamme dansante qui teinta leurs visages d’une lueur bleue. Un doux fumet ne tarda pas à se dégager de la casserole, le poulet-vermicelle prenait de la densité sous leurs yeux. Matt ne fut pas mécontent de couper le chuintement du réchaud lorsque ce fut prêt, il se sentait terriblement vulnérable près de cette lumière qu’il devinait visible de loin malgré la poisse environnante.
Ils mangèrent de bon cœur puis nettoyèrent les ustensiles.
– On va manquer d’eau, fit remarquer Tobias. À ce rythme-là il nous faudra repasser par une ville demain.
– On trouvera bien. Allez, viens.
Ils allumèrent un nouveau tube pour guider leurs pas et la marche reprit. De temps à autre, ils entendaient des bruissements dans les buissons ou entre les arbres, sans pour autant distinguer une forme.
Matt ouvrait la route, progressant entre les rails. Après environ trois heures de marche, – ils n’avaient aucun moyen de connaître l’heure exacte – ils marquèrent une pause pour se désaltérer et masser leurs pieds. Avant de repartir à l’assaut des kilomètres.
Plus tard dans la nuit, Matt devina un changement dans la luminosité, l’aube n’allait plus tarder. Une de plus. Ils progressaient mécaniquement, allongeant un pied devant l’autre, par pur réflexe, après une nuit entière de ce balancement lancinant. Matt ne prêtait plus d’attention aux bruits environnants, il avançait, les épaules douloureuses à cause des sangles de ses sacs.
Soudain il réalisa qu’un muret jalonnait le talus sur lequel ils se trouvaient. Il se tourna vers Tobias :
– Je crois qu’on approche de quelque chose.
Tobias, tout aussi bercé par la cadence, ouvrit de grands yeux, comme s’il s’éveillait.
– Ah ? Je commence à fatiguer.
– Continuons un peu, on trouvera peut-être un endroit sec pour s’arrêter.
Le muret s’élevait, et Matt finit par s’en approcher et se pencher par-dessus. Mais il ne distingua rien d’autre que la brume. Pas de végétation, pas de construction, juste le vent sifflant en contrebas.
Il se saisit d’une pierre du ballast qu’il lâcha dans le vide. Elle chuta et disparut dans le cocon vaporeux, sans un son.
– Ouah ! s’écria-t-il. Je crois qu’on est sur un pont !
Immédiatement, Tobias vérifia l’espace entre les deux parapets. C’était étroit. Si un train venait à surgir, ils n’auraient pas de quoi se ranger. Aucune raison pour qu’un train circule, plus maintenant…, songea-t-il, sans savoir si cela devait le réconforter ou le déprimer. Il tira Matt par la manche :
– Viens, ne traînons pas, dit-il en accélérant.
Il avait hâte d’en finir avec ce pont. Mais après une cinquantaine de mètres, la voie ne semblait toujours pas recoller à la terre ferme. Le vent soufflait plus fort, loin sous leurs pieds, tandis qu’à leur hauteur, il ne sentait pas la moindre brise.
– Cet endroit est curieux, je n’aime pas ça, avoua-t-il.
Tout à coup, un claquement sec retentit au-dessus de leurs têtes : comme un pan d’étoffe dont s’empare le vent. Matt fit un pas de côté, trébucha dans le ballast et Tobias s’accroupit en se protégeant le visage. Le claquement résonna une seconde fois, plus haut, en s’éloignant.
– C’était… un sacrément gros oiseau, murmura Tobias.
Matt se redressa, le cœur battant à tout rompre.
– Ça nous a frôlés, je l’ai senti sur ma nuque. Il est passé tout près.
Sans un mot de plus, ils se remirent en route, à vive allure, scrutant la masse impénétrable qui les surplombait tout en sachant que si cette créature plongeait à nouveau sur eux ils ne la verraient qu’au tout dernier moment. Mais il n’y eut plus de survol, plus de battement d’ailes gigantesques.
En revanche, deux lumières blanches apparurent dans leur dos, à l’entrée du pont. Deux phares puissants, côte à côte, qui se rapprochaient assez vite.
– Oh ! bon sang ! s’écria Tobias. Tu vois… tu vois qu’il peut y avoir des trains !
Matt secoua la tête, livide.
– C’est pas un train. C’est un échassier. Et je crois qu’il nous a repérés.
Matt en eut la confirmation lorsque les cris de baleine retentirent dans leur dos. Plaintes et couinements stridents brisèrent la ouate brumeuse.
– Cours ! hurla Matt. Cours !
Il fonça tête baissée et tira son ami.
Aussitôt, des pierres roulèrent derrière eux, l’échassier venait de s’élancer sur leurs traces.
Avaient-ils une chance de semer un échassier ? Matt en doutait. Devait-il garder son énergie pour un éventuel affrontement ou faire face et brandir son épée ? Ses jambes engloutissaient les mètres comme si elles refusaient cette dernière éventualité. Il entendait les tiges du monstre s’enfoncer dans le ballast avec la régularité d’une machine. La longueur de ses cannes suffisait à lui donner l’avantage. Il n’allait plus tarder à les rattraper. Matt avait déjà le souffle court, son équipement le handicapait considérablement. Il faillit s’en débarrasser. Tout jeter, même son arme, pour s’échapper.
Une forme aux contours géométriques se profila devant eux. Des angles percèrent la brume. Une rampe, un toit… un quai. Une gare se dressait sur le pont. Tobias et Matt l’atteignirent en haletant, ils grimpèrent sur un quai sale et abandonné. De grosses auréoles de rouille tachaient les murs, de larges fissures s’ouvraient comme du pain entaillé avant la cuisson. Les néons étaient crottés, des toiles d’araignées occupaient tous les coins.
Les deux garçons couraient pour remonter le quai tandis que l’échassier se hissait déjà sur la marche de béton. Un escalier creusait une sortie et Matt saisit la rambarde pour y bondir, suivi de Tobias. La structure métallique s’enfonçait sous la gare. Un carrefour apparut : d’un côté une ligne droite qui fusait sous le pont, de l’autre la descente d’un escalier aussi raide qu’étroit. Matt opta pour la seconde voie. Il sautait plus qu’il ne dévalait les marches, Tobias sur ses talons. L’escalier présentait soudain un palier avant de tourner dans l’autre sens, dessinant de gigantesques Z. La structure suspendue par des filins et des poutrelles aux rivets apparents prenait des airs de tour Eiffel. À bout de souffle, Matt et Tobias s’immobilisèrent, ils n’entendaient plus l’échassier. Matt osa un coup d’œil au-dessus d’eux. Leur poursuivant s’était figé devant l’entrée des marches. Même avec ses échasses rentrées il était trop grand pour passer. Matt le vit hésiter et se pencher en avant pour tenter de se glisser dans la cage. Il n’était à pas à son aise, ses longs doigts laiteux s’agrippaient aux mailles des parois. Matt, les poumons en feu, le vit reculer pour ressortir, lever la tête et lancer ses couinements lancinants pour appeler de l’aide.
Tobias, plié en deux, épuisé, appuya ses mains sur ses genoux.
– Je crois… que… mon asthme… revient !
– T’as jamais… eu… d’asthme !
– Mes poumons… sifflent… parfois.
– Arrête, trancha Matt. Mieux vaut filer… tant que ce truc… peut pas nous suivre.
Ils continuèrent, plus lentement, se demandant jusqu’où ils allaient descendre. La brume se clairsemait maintenant, et ondoyait de plus en plus. Le vent s’invita, caressant les cheveux. Une dizaine de mètres plus bas, il se mit à siffler et à fouetter les joues. La brume avait disparu, remplacée par un tourbillon de nuages qui se délitait peu à peu, laissant entrevoir la cime d’une forêt en contrebas. De quelle hauteur étaient-ils descendus ? Cent mètres ? Peut-être le double, estima Matt avant d’atteindre les dernières marches, entre de hauts pins. Les deux garçons s’effondrèrent dans la mousse, les jambes tétanisées par l’effort.
À peine avaient-ils retrouvé leur souffle qu’ils réalisèrent que l’endroit était éclairé. Des champignons hauts comme des roues de camion irradiaient une lueur blanche.
– Alors ça… ! gloussa Tobias. On dirait des lampadaires ! Regarde ! Il y en a partout ! On va pouvoir économiser nos tubes.
Matt était déjà en train de parcourir les environs, un sentier perçait la forêt de part en part. Il s’empressa de revenir vers Tobias.
– On est sur la bonne route ! s’écria-t-il.
– Comment tu peux le savoir ?
Matt se contenta de le pousser jusqu’à une vieille remise dissimulée sous des bouquets de fougères et de buissons de ronces, au croisement d’un sentier et du chemin qui venait des escaliers. Là, posée contre un tronc d’arbre, une grande planche brillait dans la lumière tiède des champignons. À bien y regarder, Tobias comprit que ce n’était pas la planche qui brillait mais de la peinture.
On s’en était servi pour écrire un message.
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