Autre-monde. Tome 1
5. - Des mutants
5.
Des mutants
Matt sentit ses jambes se dérober sous lui et tomba à la renverse. Pendant une seconde il crut que c’était l’émotion qui l’avait privé de ses forces, avant de comprendre qu’il était tombé dans l’appartement de Tobias. La porte s’était ouverte tandis qu’il s’appuyait contre elle.
Tobias le dominait, le regardant avec une curiosité teintée d’incrédulité. La chose dans le couloir grogna à nouveau et Tobias releva la tête, épouvanté. Des pas lourds se rapprochaient. Matt roula sur la moquette malgré son équipement et Tobias put refermer en tirant tous les verrous.
– Ce truc vient de défoncer l’entrée d’un appart, faut filer ! s’écria Matt.
– Mes-parents-ont-remplacé-la-porte-après-notre-cambriolage-
l’été-dernier, celle-ci-est-blindée, tu-crois-que-ça-suffira ? demanda Tobias à toute vitesse, sans même respirer.
Matt se releva.
– On va pas tarder à le savoir.
Et en effet, elle se mit à trembler tandis qu’on l’ébranlait à grands coups.
– C’est quoi, ce… ce… truc ? fit Matt. Ça ressemble à ces chiens tout froissés, ceux qui ont trop de peau, des…
– Sharpei, compléta Tobias, défiguré par la peur.
– C’est ça. On dirait un homme avec une peau de sharpei qui a chopé une maladie de crapaud. Il était couvert de pustules…
Tobias avait la bouche ouverte, les yeux exorbités, et ses mains tremblaient.
– Oh, Tobias, ça va ?
L’interpellé hocha la tête. Néanmoins Matt comprit qu’il était en état de choc.
– T’as vu dehors ? s’enquit le cadet.
– Ça oui, j’en viens.
– C’est… c’est la fin du monde ?
Matt déglutit. Que pouvait-il répondre ? Qu’en savait-il, lui, de ce que c’était ? Il hésita. Son ami n’allait pas bien. Moins bien que lui-même en tout cas. Il se devait de montrer l’exemple.
– Non, non, puisqu’on est encore là. Si c’était la fin du monde, on ne serait pas en train d’en parler, tu ne crois pas ?
Tobias approuva sans conviction. Il leva le bras et désigna la porte qui conduisait à la cuisine :
– Il y a un… mutant comme celui du couloir là-derrière. Quand je me suis réveillé ce matin, il était là. J’ai réussi à fermer avant qu’il sorte.
Ce fut au tour de Matt d’écarquiller les yeux.
– Quoi ? Tu veux dire qu’ils sont deux ?
– Celui de la cuisine est moins agressif, mais il a quand même essayé de me lancer un couteau. Je crois qu’ils sont… maladroits.
Maintenant que la tension était retombée d’un cran, Tobias articulait lentement.
– Écoute, Matt, j’ai un mauvais pressentiment. Tu vois, quand je l’ai vu là, ce matin, en train de se goinfrer, la tête dans le frigo, j’ai… j’ai eu l’impression que c’était mon père.
Ses yeux s’embuèrent de larmes.
Matt le regarda, sans un mot.
– Il avait les mêmes habits, précisa Tobias, sans retenir ses larmes. C’était… c’était un homme-sharpei noir, avec les fringues de mon père ! Tu vois…
Matt fit alors ce qu’il n’aurait jamais cru possible en d’autres circonstances : il prit son ami dans ses bras et lui tapota affectueusement le dos.
– Comme dirait mon grand-père : vas-y, pleure un bon coup, ça ira mieux après, c’est comme quand on pète.
Tobias fut secoué d’un fou rire nerveux, incontrôlable.
– En même temps, je sais pas si on peut croire un « péquenaud de républicain », ajouta Matt en le libérant.
Tobias pouffa encore avant d’avouer :
– Je sais pas ce que c’est qu’un « péquenaud de républicain ».
– À vrai dire : moi non plus.
Et ils rirent de nouveau, d’un rire qui leur faisait du bien et du mal, les nerfs à bout.
– Faut qu’on trouve un moyen de sortir d’ici, exposa Matt lorsqu’ils se furent calmés. On ne peut pas attendre que le… mutant comme tu dis, sorte, on serait coincés entre celui-là et l’autre.
– Et tu veux aller où ?
– Si toi et moi sommes encore là, peut-être que Newton aussi est passé au travers.
– Et après ?
– J’en sais rien, Tobias, on verra à ce moment-là, chaque chose en son temps. Déjà il faudrait pouvoir sortir. Les escaliers de secours, à l’extérieur, on peut y accéder ?
– Non, c’est par le local poubelle, dans le couloir. Faudrait passer devant le mutant. (Une petite étincelle se mit à briller dans son regard :) Attends ! Par la fenêtre des toilettes, on peut sauter sur la passerelle.
Matt remarqua tout à coup qu’aucune fenêtre n’était brisée.
– Il n’y a pas eu d’éclairs chez toi ?
– Cette nuit ? Plein tu veux dire ! Enfin, pas dans l’appartement, mais partout en ville, et sur l’immeuble, ça claquait de tous les côtés. À un moment il y a eu un énorme flash et j’ai perdu connaissance. Je me suis réveillé tout à l’heure. Plus rien ne marche, ni les téléphones, ni aucun appareil électrique.
Matt fit signe qu’il comprenait et préféra faire diversion en voyant les larmes embuer à nouveau les yeux de son camarade :
– Tu as des fringues chaudes ? demanda-t-il en avisant le pyjama de Tobias.
– Oui. J’y vais… Attends-moi là, lança-t-il en séchant ses yeux.
– Prends aussi une lampe si tu en as une.
Matt allait l’inciter à se munir de provisions mais se ravisa en songeant à ce qui se terrait dans la cuisine. Il dit que c’est peut-être son père ! Il y aurait donc des gens disparus et d’autres qui se seraient… métamorphosés en hommes-sharpei-crapauds, en mutants. Et Matt se demanda si les habitations qui n’avaient pas été transpercées par les éclairs étaient toutes peuplées de mutants, et si les autres s’étaient tous fait vaporiser ? Il songea, une fois encore, à ses parents, et la boule douloureuse resurgit dans sa gorge. Que leur était-il arrivé ? Il dut déglutir plusieurs fois pour chasser les sanglots qui couvaient.
Matt attendit cinq minutes durant lesquelles il entendit le mutant du couloir frapper les murs et grogner avant d’en déduire qu’il se cognait ! Ce machin ne voit pas dans le noir !
Tobias revint, engoncé dans un duffle-coat recouvert d’un ciré vert. Matt voulut objecter que c’était un peu trop mais préféra s’abstenir. Tobias devait faire à sa manière.
– J’ai mon matériel de scout là-dedans, révéla-t-il en tapotant son sac à dos.
– Parfait, on y va.
Ils firent selon leur plan, et tout se déroula pour le mieux, ce qui n’était pas pour déplaire à Matt. Il avait craint de devoir passer la nuit à surveiller la porte de la cuisine.
Dans la rue, de la neige au-dessus des genoux, ils marchèrent en direction de chez Newton. Après une heure d’efforts, ils avaient parcouru les trois quarts du chemin, en sueur, haletants.
Ce fut Tobias qui les repéra le premier :
– Là-bas ! s’écria-t-il. D’autres personnes !
– Ne crie pas, si c’est des mutants j’ai pas envie qu’ils nous repèrent.
Matt ne parvenait pas à les identifier. Tobias sortit une paire de jumelles flambant neuves de son sac et fit le point. Il n’arrivait pas à croire qu’ils erraient dans New York, avec tout ce silence, toute cette neige, et pas un être vivant en vue… jusqu’à cet instant.
– Et bah ça alors… ! s’exclama-t-il. Ce sont des enfants. Attends, il y a deux, non, trois adolescents avec eux. Ils sont au moins dix.
– Pas d’adultes ?
– Je n’en vois aucun.
Matt se mit alors à crier de toutes ses forces dans leur direction.
– Ils n’ont pas l’air d’entendre, remarqua Tobias, toujours rivé à ses jumelles.
– Normal, ils sont trop loin et le vent souffle contre nous.
– On essaye de les rejoindre ?
– Impossible. Ils ont bien trop d’avance, et avec toute cette neige on ne pourra jamais les rattraper. Restons-en à notre plan, conclut-il avec une pointe de regret dans la voix.
Tobias rangea ses jumelles et il reprit la cadence, en jetant de brefs regards vers les formes qui disparurent à l’angle d’une rue lointaine.
– Tu crois vraiment qu’il n’y a plus aucun adulte ? demanda Tobias après un temps.
– Je n’en sais rien. Je préfère ne pas y penser.
Ils arrivèrent devant chez Newton et montèrent avec prudence. Ils sillonnèrent tout l’étage sans rien trouver. Toutes les fenêtres étaient brisées. Dans son lit en désordre, un caleçon et un tee-shirt étaient abandonnés.
– Peut-être qu’il s’est caché quelque part ? hasarda Tobias.
– Je ne crois pas, fit sombrement Matt en considérant les vêtements sur le lit.
Leur ami avait été vaporisé, comme les autres, par ces éclairs étranges.
– On fait quoi maintenant ?
Matt haussa les épaules.
– On ferait mieux de sortir et de partir à la recherche d’autres personnes, plus on sera nombreux, mieux ce sera. Peut-être qu’en rassemblant un maximum de témoignages on parviendra à comprendre ce qui s’est passé.
– Tu crois que des gens ont échappé aux… trucs ?
– Oui, ce groupe qu’on a croisé en est la preuve. Toi et moi aussi.
Réalisant qu’il n’avait rien absorbé depuis la veille et que la faim commençait à le tenailler, Matt ajouta :
– Il ne doit pas être loin de midi, on va déjà manger un morceau.
– Je ne suis pas certain de pouvoir avaler…
– Force-toi, le coupa Matt. Avec les efforts qu’il faudra fournir dans la neige, tu auras besoin de tes forces.
Ils confectionnèrent des sandwiches avec ce qu’ils débusquèrent dans le frigo : jambon et fromage. Après quoi, Matt prit le temps de tartiner le pain de mie de beurre de cacahuètes.
– Ça au moins ça nous tiendra au ventre.
Et ils redescendirent dans la rue.
– Dans quelle direction ? demanda Tobias.
– Nous ne sommes pas loin de l’East River, on va y jeter un coup d’œil. Là-bas on pourra voir l’autre côté du fleuve, si les quartiers du Queens et de Brooklyn sont touchés.
Tobias approuva vivement. L’idée que tout puisse être comme avant dans le reste de la ville semblait lui plaire.
Ils avancèrent péniblement, levant haut les jambes.
Au bout d’un moment, Tobias fit remarquer :
– Tu as vu, on dirait que tout ce qui roule a disparu ?
Matt se frappa le front avec son gant. Voilà ce qui le dérangeait sans réussir à mettre des mots dessus. Les rues étaient totalement vides !
– Dire que je n’y avais même pas fait attention ! Où donc sont passées les voitures ?
– Et si les éclairs ne vaporisaient pas que les gens ?
Matt approuva. Oui, ça ne pouvait qu’être ça. Les êtres vivants et les voitures, se dit-il sans parvenir à y croire pleinement. C’est complètement dingue cette histoire. Je dois être en train de dormir, je vais bientôt me réveiller et tout sera normal. Aussitôt, la voix de la raison le remit en phase avec la réalité : Non, non, non. Tout ça est bien réel. As-tu déjà eu si froid en dormant ? Et les rêves ne durent jamais très longtemps, là ça fait déjà plusieurs heures… tout est vrai !
Le vent devint plus vif lorsqu’ils se rapprochèrent du fleuve, irritant les joues de sa langue glaciale. L’East River apparut entre deux immeubles : un large ruban d’eau sombre ; sur la rive opposée le quartier du Queens paraissait aussi tranquille que le leur.
– Ça n’a pas l’air plus vivant en face, fit remarquer Tobias sans masquer sa déception.
Matt se contenta de scruter les façades lointaines, à plusieurs centaines de mètres de distance.
– Tu peux me passer tes jumelles ? réclama-t-il soudain.
Tobias s’exécuta et Matt les orienta vers un petit parc, de l’autre côté du fleuve. Il avait vu juste : trois individus se cachaient derrière un arbre, accroupis. En sondant les environs, Matt ne tarda pas à repérer ce qu’ils craignaient : un mutant, penché en avant, marchait lentement, comme s’il cherchait quelqu’un. Impossible de les prévenir, ils étaient beaucoup trop loin.
– Qu’est-ce qu’il y a ? s’impatienta Tobias.
– Je vois trois personnes. Attends… elles se sont relevées. Ce sont des ados, non, avec un enfant, moins de dix ans. Ils se mettent à courir, un mutant aux baskets.
Tobias se redressa :
– Il va leur tomber dessus ?
Matt patienta quelques secondes avant de répondre :
– Non… ils sont rapides et pas lui. (Il rendit les jumelles à son camarade.) Bon, au moins on est fixés sur le reste de la ville, c’est partout pareil.
– Tu crois que le monde entier s’est transformé ?
Voulant éviter que Tobias sombre à nouveau dans les larmes – et pas sûr de tenir lui-même – Matt se voulut aussi optimiste que possible :
– Pour l’instant on n’en sait rien. Peut-être tout l’État, peut-être pas. Et même si tout le pays a disparu, on ne sait pas ce qu’il en est de l’Amérique du Sud, et même de l’Europe. Tôt ou tard, les secours arriveront.
Tobias fixait Matt, lèvres plissées, ne sachant s’il devait croire son ami ou non. Soudain son regard dévia et alla se poser au loin, sur l’immense pont qui reliait Manhattan au Queens. Il s’empressa de regarder dans ses jumelles. Sa bouche s’ouvrit toute grande.
– Oh, non, c’est pas vrai, furent ses premiers mots.
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