Autre-monde. Tome 1
43. - Quatre flèches pour les meneurs
43.
Quatre flèches pour les meneurs
Avant la fin de la matinée, la nouvelle s’était propagée dans toute l’île : Ambre, Tobias et Matt avaient peut-être une idée pour accélérer le contrôle de l’altération, mais ils devaient finaliser leur plan avant de le communiquer. Pour cela, ils passeraient l’après-midi aux quais, avec le désir de n’être dérangés sous aucun prétexte. Personne ne devait s’approcher. Si le résultat était à la hauteur de leurs espérances, le soir même tous les Pans en seraient informés lors d’une grande réunion spécialement programmée pour l’occasion.
L’endroit était idéal pour s’assurer de n’être espionné par personne puisque les pontons s’enfonçaient d’au moins dix mètres dans le fleuve, et qu’un cercle d’herbe, de saules et de fougères éparses séparait les quais de la forêt. Si on souhaitait les épier, il fallait se cacher derrière les arbres, à plus de vingt mètres d’eux.
L’inconvénient majeur de cet endroit isolé était sa largeur. Le croissant de végétation s’étalait sur plus de cinquante mètres, et s’il était impossible de les écouter ou de bien les voir sans s’approcher, il était en revanche facile de rester dans la lisière et leur tirer dessus par exemple, à condition d’être adroit.
L’Alliance des Trois avait donc privilégié le secret plutôt que la sécurité.
Assis tout au bout d’un quai, Matt avait les jambes pendantes au-dessus de l’eau. Ambre était à ses côtés, et Tobias – accroupi – se tenait dans leur dos. Ils discutaient avec passion, Tobias n’arrêtait pas de bouger, comme d’habitude et Ambre se penchait vers Matt pour lui faire part de ses impressions. Ce dernier était le seul à rester calme. Il écoutait sans rien dire, plongé dans ses pensées. Il avait interdit à Plume de les accompagner, et la chienne était repartie la queue entre les jambes, vexée de n’être pas conviée.
Ils étaient là depuis presque deux heures, leur conversation s’était calmée, avait perdu du rythme, lorsqu’un individu se glissa derrière un tronc. Il ne pouvait plus s’approcher davantage sans devenir visible, cependant il était dans l’axe, à vingt mètres des trois adolescents.
Alors il prit son arc, planta cinq flèches dans la terre à ses pieds et en encocha une sixième avant de bander la corde et de prendre son temps pour viser.
Il fallait le faire. Tuer ces trois Pans avant qu’ils ne rendent l’île imprenable. Le traître n’était pas fier de lui, mais il le faisait pour son bien. Les Pans n’avaient aucune chance de survie face aux Cyniks. Il valait mieux choisir le camp des vainqueurs tant qu’il en était encore temps, et lui avait fait son choix.
C’était le hasard – il préférait dire : la chance – qui l’avait mis sur le chemin d’un groupe de quatre Cyniks alors qu’il ramassait du bois dans la forêt. Il était arrivé sur l’île deux mois avant et ne se sentait pas à sa place au milieu de tous ces adolescents capricieux. Ce matin-là, il était de corvée à l’extérieur de l’île, et les quatre Cyniks l’avaient surpris au détour d’une cuvette. Sur le coup, ils avaient failli l’attaquer mais il les avait suppliés de le laisser leur parler. Il était prêt à venir avec eux, il ne voulait plus être avec des adolescents et des enfants, il voulait intégrer les adultes, retrouver la sécurité qu’ils dégageaient. Après une longue hésitation, les Cyniks avaient parlé entre eux, et le traître avait bien senti qu’on débattait de son sort : l’écouter ou le tuer. Puis ils lui offrirent un marché : il n’allait pas venir avec eux, pas tout de suite, mais il allait leur servir d’espion. Car ils n’étaient pas là pour enlever des Pans mais en éclaireurs, pour repérer des « nids » en prévision d’assauts futurs. S’il les servait bien, alors une fois l’île conquise, il pourrait les rejoindre.
Le traître n’en avait pas demandé plus. Ils avaient trouvé un moyen original de communiquer et les éclaireurs lui avaient expliqué qu’ils resteraient dans la région pendant que d’autres Cyniks iraient chercher une petite armée. Tout cela allait prendre beaucoup de temps, plusieurs mois pour descendre au sud-est et remonter, mais pendant cette période, sa mission serait de les tenir informés de ce qui se passait sur l’île et de préparer le terrain pour qu’ils puissent attaquer, une fois l’armée rassemblée. Il était convenu qu’ils attendraient son tour de garde au pont pour lancer l’assaut, de manière à ce qu’il leur ouvre l’accès à l’île pendant le sommeil des Pans.
Et juste au moment où l’armée était arrivée, voilà que les ennuis étaient apparus.
Ambre, Tobias et Matt avaient constitué une menace imprévue. Depuis qu’ils étaient ensemble, ils étaient parvenus à mettre un nom sur l’altération et pire : à habituer les Pans à s’en servir. Ils étaient dangereux pour le succès de l’invasion. Face à des Cyniks puissants et lourdement armés, les Pans n’avaient aucune chance. Mais s’ils contrôlaient leur altération alors c’était différent. Au début, le traître s’était dit qu’il était préférable d’attendre un peu, pour voir exactement ce qu’il en était, ne pas lancer l’armée des Cyniks dans un piège. Mais depuis deux jours, il avait pris conscience qu’il ne fallait plus attendre, le temps jouait en faveur des Pans, cette altération ne pouvait constituer une menace réelle en l’état. Cependant il fallait éliminer les trois meneurs, pour s’assurer qu’ils ne trouveraient pas un moyen de gêner les Cyniks pendant l’attaque. Ambre parce qu’elle était au cœur de ce travail sur l’altération, Matt parce qu’il la maîtrisait plutôt bien comme il l’avait démontré lors de l’attentat manqué, et Tobias simplement parce qu’il était tout le temps fourré avec eux, il devait en savoir beaucoup trop.
Le traître repensa à l’attentat manqué avec le lustre. Son plan semblait pourtant au point. Il aurait pu se débarrasser de Doug une bonne fois pour toutes. Doug n’était pas une priorité dans ses cibles mais à l’époque il était le Pan le plus dangereux, car le seul capable de rassembler tout le monde et de se faire écouter. L’éliminer aurait semé une confusion pratique pour simplifier l’invasion. Depuis que Matt avait démontré devant tout le monde sa capacité, son altération, le traître avait réalisé combien il était important de s’occuper de lui avant tout, et de ses deux acolytes.
Et voilà que l’occasion parfaite se présentait. Le trio voulait aller trop vite, il s’était installé ici pour que personne ne les entende, hélas pour eux, c’était un endroit pratique pour le traître. Et il ne comptait pas leur offrir les quelques heures dont ils avaient besoin pour mettre leur plan à exécution. L’altération resterait un mystère, les Cyniks pourraient surgir avant que les Pans la maîtrisent.
S’il parvenait à les tuer maintenant, alors il enverrait son message à l’armée.
Et ils triompheraient, sans aucun doute.
Il ajusta son tir, bloqua sa respiration – il avait toujours été doué au tir à l’arc depuis les colonies de vacances de son enfance – et ses doigts lâchèrent la corde.
La première flèche vint se planter dans le dos de Matt.
En plein après-midi, il ne portait pas son gilet en Kevlar et la flèche pénétra si profondément qu’elle put transpercer son cœur, et Matt tomba en avant.
La deuxième flèche siffla pour se ficher dans la poitrine d’Ambre qui n’eut pas le temps de réagir sauf de porter la main à son sein gauche, et elle chuta à son tour, terrassée par le coup parfaitement ajusté.
La troisième flèche rasa Tobias qui, affolé, criait de toutes ses forces sur le bout du ponton. La quatrième le fit taire à jamais.
Il fut projeté en arrière et bascula également du haut du ponton.
En moins de vingt secondes, les trois corps avaient disparu.
L’Alliance des Trois n’était plus.
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