Autre-monde. Tome 1

Chattam · Chapitre 39 sur 49

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Autre-monde. Tome 1

39. - Pierres tombales et lune noire

39.

 

Pierres tombales et lune noire

 

Matt attendit que Tobias ronfle légèrement pour se lever. Il enfila son jean, son tee-shirt, et hésita avant de mettre son gilet en Kevlar qu’il masqua sous un pull. Il se couvrit de son manteau mi-long et sauta dans ses chaussures de marche avant de sortir son épée dont il se harnacha. Il n’est pas précisé dans la lettre de venir sans arme, non ? Il s’empara d’une lampe à huile qu’il alluma une fois à l’extérieur. Les buissons s’agitèrent et une grande forme sombre en jaillit. Matt recula précipitamment avant de reconnaître Plume.

– Tu m’as fichu la trouille !

Il la caressa et la chienne ouvrit la gueule pour haleter de bonheur.

– J’aurais vraiment aimé que tu sois avec moi sur ce coup-là mais je ne peux pas t’emmener. C’est trop dangereux, je ne sais pas ce qui m’attend, et ce cimetière n’est pas un lieu pour toi, crois-moi.

Plume referma la gueule, redressa ses oreilles et le fixa.

– N’insiste pas, c’est non. Allez, file, retourne dans ta cachette, il ne faut pas sortir la nuit, allez !

La chienne baissa la tête et fit demi-tour d’une démarche lente et contrainte.

Matt s’enfonça dans le sentier qui courait derrière le Kraken et longeait le manoir soi-disant hanté. Qui pouvait bien lui donner rendez-vous dans le cimetière en pleine nuit ? Un inconscient, assurément.

Depuis sa rencontre avec Michael Carmichael il avait repensé à cet endroit lugubre, aux toiles d’araignées énormes, à cette ambiance de mort qui régnait tout autour. Cette partie de l’île n’avait rien d’un coup monté pour éloigner les Pans, il existait vraiment un problème là-bas – une sorte de maléfice ou de malédiction, s’était-il dit. Se pouvait-il que l’impulsion de la Tempête ait aussi modifié les terres abritant les morts ?

De part et d’autre du sentier, la forêt était opaque, noire. Un vent timide faisait bruisser les feuilles les plus hautes tandis qu’une humidité froide montait du fleuve.

Matt n’avait aucun plan, aucune ruse en tête. Tout ce qu’il voulait c’était sauver Ambre. Il était prêt à se battre pour cela.

Après plusieurs minutes de marche il reconnut la forme caractéristique des plantes sur sa droite. Les troncs étaient difformes, noircis, la mousse sur le sol desséchée, et même les ronces avaient des épines de la couleur de l’ébène. Matt s’immobilisa et leva la lampe devant lui. Aussi loin que son regard perçait, la forêt semblait morte. Il inspira un grand coup pour se donner du courage et s’enfonça dans cette végétation infernale, écartant les branches basses qui craquaient comme des os qu’on brise. Le long rideau de soie blanche émergea et Matt prit soin de le contourner. Les cadavres d’oiseaux et de rongeurs qui y pendaient, momifiés, étaient encore plus inquiétants à la seule lueur de sa lampe. Il repensa à l’histoire de Tobias sur des araignées capables de liquéfier l’intérieur d’un homme pour lui aspirer les entrailles pendant qu’il était encore vivant et il se mit à frissonner. Après avoir ouvert un bouquet de ronces à coups d’épée, Matt pénétra dans le cimetière.

Cinq gros mausolées le dominaient, et une dizaine de croix avec plaques les encadraient. Matt remarqua la lune au-dessus de lui, elle avait une teinte rousse, il se demanda si ce n’était pas ce qu’on appelait, en astrologie, la lune noire. Dans les films fantastiques, les loups-garous se transformaient systématiquement à la lune noire.

C’est bien le moment de penser à ça ! se moqua-t-il sans joie.

Il déambula parmi les stèles en s’interrogeant sur ce qu’on attendait de lui. Il ne devait plus être loin de minuit. Une nappe de brume laiteuse commençait à glisser du côté du fleuve. Elle sortait doucement des fourrés, comme un animal à l’affût, avant de se répandre entre les pierres tombales. Matt continuait de faire les cent pas lorsqu’il perçut un grouillement à ses pieds.

Des dizaines d’asticots noirs se tortillaient en voulant entrer dans la terre ; Matt ne put retenir un cri de surprise lorsqu’une patte de lézard de la taille d’une main d’enfant surgit d’un trou à l’angle d’une tombe pour saisir un ver et l’emporter dans ses profondes ténèbres.

– Mais où est-ce que je suis ? murmura-t-il en s’éloignant du reptile.

Pour le coup, il commença à regretter de n’avoir pas pris Plume avec lui.

Soudain, une brindille craqua et Matt fit volte-face.

Un trait noir fusa sous ses yeux, si rapide qu’il ne put réagir avant de comprendre que c’était une flèche. Elle vint le frapper en plein cœur, lui coupant le souffle.

Matt trébucha et parvint à se rétablir contre une grosse croix en pierre grise. Il eut du mal à retrouver sa respiration mais lorsqu’elle revint, il fut surpris de ne ressentir qu’une douleur sourde, celle de l’impact. Un gros bleu fleurirait sur sa poitrine, pourtant la flèche était plantée dans son torse. Ou plus précisément dans ses vêtements et dans la doublure du gilet en Kevlar. La pointe n’avait pu transpercer le métal de protection.

Matt leva la tête et sonda la forêt d’où était partie la flèche.

Un second trait siffla et il ne put l’éviter non plus. Cette fois il le toucha à hauteur du nombril, l’armure arrêta encore le projectile mais ça ne durerait pas, tôt ou tard on le viserait au visage. Matt sauta par-dessus une tombe et courut vers son agresseur qu’il ne parvenait pas à distinguer.

Quelqu’un bougea dans les fourrés et se mit à courir aussitôt.

Il s’enfuit ! Ce lâche s’enfuit ! s’énerva Matt qui surgit hors du cimetière. Il repoussa les buissons qui gênaient sa vue et chercha à repérer le fugitif. Il ne put le voir mais il l’entendit qui traversait un bosquet de plantes sèches et craquantes. Matt s’élança avec la rage de celui qui sait que la vie de son amie est entre ses mains. Il zigzagua entre les arbres et aperçut une silhouette. Dans la confusion il lui était impossible d’en discerner davantage, le fuyard passa sous la toile d’araignée gigantesque en heurtant les cocons d’animaux morts qui se décrochèrent. Au moment où Matt pensait se faufiler au même endroit, une forme noire déplia ses pattes et courut sur la toile. Matt dérapa et parvint, d’un roulé-boulé, à ne pas se prendre dans les fibres collantes. Il n’avait pas eu le temps de bien la regarder mais il était catégorique : l’araignée qui vivait là était plus grosse qu’un chat !

Il perdit du temps à faire le tour et lorsqu’il se rapprocha du sentier, son adversaire était déjà loin. Découragé et aveuglé par la colère, Matt ne fit pas attention où il posait les pieds, sa cheville s’enfonça dans une racine qui l’envoya au tapis.

Un flash étourdissant l’électrisa. Il demeura une longue minute ainsi étalé avant de rassembler ses idées et de parvenir à se relever.

Inutile de se hâter, il avait manqué toute chance de rattraper le ravisseur d’Ambre. Matt eut envie de pleurer. Il ne voulait pas perdre son amie, il lui était intolérable qu’elle meure, encore plus à cause de lui. Il souhaitait la voir, la serrer dans ses bras et sentir le parfum de sa peau. Non, ça ne pouvait pas s’arrêter ainsi. Le ravisseur n’avait rien dit, rien demandé, il s’était contenté d’attirer Matt jusqu’ici pour pouvoir l’éliminer tranquillement. C’était ça son plan, me tuer ! Matt n’avait plus grand doute, son assaillant était l’informateur des Cyniks. Éliminer un groupe de meneurs : Ambre, Tobias et moi ! S’il avait raison, alors il était peu probable que Ambre soit encore en vie. Pourquoi s’en embarrasser si l’objectif était de tous les faire disparaître ? Tobias ! J’ai laissé Tobias seul dans la chambre !

Matt se remit à sprinter lorsque la logique l’apaisa : c’est le travail d’une seule personne. Il n’y a qu’un seul traître. Les Cyniks parlaient d’un gamin, pas de plusieurs. Il ne pouvait pas être ici et en même temps au Kraken pour s’occuper de Tobias.

Néanmoins, Matt s’empressa de remonter le sentier en frottant sa mâchoire endolorie.

Il était à la hauteur du manoir de l’Hydre lorsqu’il les entendit se rapprocher.

Une multitude de froissements et de couinements. Matt se tourna mais ne vit rien derrière lui. Alors il leva la tête.

Plus de cent chauves-souris dansaient dans le ciel en une longue procession qui se rapprochait de lui.

Elles tournoyaient en opérant de courts piqués pour raser le sol.

Matt eut le désagréable sentiment qu’elles le cherchaient et il accéléra.

Le nuage claqua dans les airs et prit de la vitesse à son tour. L’adolescent se mit à enchaîner les foulées jusqu’à filer aussi vite qu’il le pouvait.

Les premières chauves-souris passèrent juste devant lui, plongeant pour tenter de le ralentir. Les suivantes glissèrent à une poignée de centimètres de ses cheveux et Matt devina leur présence aux courants d’air qui le frôlaient. Il était beaucoup trop loin du Kraken et l’entrée de l’Hydre était à l’opposé d’où il se tenait, impossible de se mettre à l’abri. Matt ralentit d’un coup et sortit son épée qu’il brandit devant lui.

Les chauves-souris formèrent un tourbillon bruyant au-dessus de sa silhouette et tournèrent de plus en plus vite. Puis l’une d’elles se laissa emporter par sa vitesse et se précipita sur son visage.

Matt eut à peine le temps de lever sa lame pour se protéger, le petit mammifère fut sectionné en deux.

Trois autres bêtes plongèrent. Matt opéra de larges moulinets avec son arme dont le poids ne lui posait plus de problème – signe évident que son altération était efficace – et le sang gicla, envoyant des fragments d’ailes et de têtes convulsées autour de lui.

Peu à peu, le tourbillon émit une vibration grave et terrifiante, et des dizaines de chauves-souris foncèrent sur Matt.

Le garçon frappa l’air de toutes ses forces, la lame découpait tout ce qu’elle rencontrait, pourtant il fut très vite débordé. Des dizaines et des dizaines de créatures ailées se jetaient sur lui pour le lacérer de leurs griffes. Elles tombaient les unes après les autres, décapitées, amputées d’une aile ou d’une patte, et cependant elles semblaient de plus en plus nombreuses. Matt hurla, il hurla avec ses tripes, pour vivre, pour Ambre, pour Tobias. Il hurla et tous les muscles de son corps se mirent à rouler pour rendre coup pour coup. Ses mouvements devinrent fluides, rapides. La lame sifflait sans discontinuer tellement elle allait vite, même lorsqu’elle découpait la chair. Malgré tout, Matt était incapable de faire face, elles le noyaient, le submergeaient, il fut rapidement criblé de blessures. Le sang pleuvait sur lui. Et soudain tout s’arrêta.

En une seconde, plus une seule chauve-souris sur lui. Elles disparaissaient déjà en direction des nuages.

Matt tituba et lâcha son épée.

Il était entaillé aux mains et au visage, des dizaines de sillons sanglants mais peu profonds. Et pourtant il était complètement recouvert de sang chaud. Celui de ses assaillants.

Il vit des silhouettes accourir depuis l’Hydre. Lucy, puis Gwen… et Ambre.

Il cligna des paupières en voyant son amie se précipiter vers lui et, lorsqu’il fut certain que c’était bien elle, ses jambes se dérobèrent, son esprit vacilla et il s’effondra sur la terre battue du sentier.

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