Autre-monde. Tome 1

Chattam · Chapitre 16 sur 49

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Autre-monde. Tome 1

16. - Hanté !

16.

 

Hanté !

 

Matt ouvrit les yeux en pleine nuit, emmitouflé dans ses couvertures, seul son visage dépassait les draps. Il faisait frais dans la pièce. Il cilla, aveuglé par ce qu’il crut être le clair de lune. Elle brillait si fort que c’était elle qui l’avait sorti de son sommeil.

C’est alors que la lune bougea.

Elle pivota sur son axe pour illuminer l’intérieur de la chambre, à la manière d’un projecteur. Soudain, une seconde lune, copie conforme de la première, apparut juste à côté. Et Matt comprit.

Ce n’étaient pas des lunes.

Mais les yeux des échassiers. Un échassier se tenait juste derrière la fenêtre et scrutait l’intérieur de la chambre. Le double faisceau passa sur le lit et s’arrêta sur le visage de Matt avant qu’il ait pu se dissimuler. La terreur s’empara du garçon qui voulut sauter hors du lit. Il n’en eut pas la force, ses jambes ne les portaient pas.

Une main blanche surgit de la longue cape de l’échassier et elle déplia ses doigts immenses pour pousser sur le montant de la fenêtre. Le verre se fissura en une toile d’araignée fragile, puis se brisa.

Le vent froid pénétra dans la pièce et se mit à tournoyer, soulevant les draps d’un coup. Le bras laiteux s’allongea en direction de Matt qui se mit à hurler.

Une voix gutturale sortit de sous la capuche de l’échassier :

– Viens… Ssssssssch… Le Raupéroden t’attend… Sssssssch… Viens. Il va être content.

Matt hurla encore plus fort lorsque les longs doigts mous s’enroulèrent autour de sa cheville et commencèrent à le tirer.

Puis il sentit quelque chose de moite sur son front.

Les deux lunes disparurent et la main le lâcha.

Les couvertures réapparurent sur lui.

Et la nuit glissa dans ses cauchemars lorsqu’il ouvrit les yeux pour de bon.

– Calme-toi, lui souffla-t-on, c’est un mauvais rêve. C’est tout.

Matt se tut. Il reprit son souffle. La tête blonde de Doug l’observait au-dessus de lui.

– Regie, apporte-nous le plateau, fit l’adolescent à son petit frère toujours coiffé de son chapeau haut de forme.

Doug retira le linge humide qu’il avait posé sur le front de Matt et lui sourit.

– Tu as faim ? lui demanda-t-il. On a fait du pain frais ce matin.

– Du pain ? répéta Matt. Vous savez faire du pain ?

Il avait toujours la voix un peu enrouée.

– Il a bien fallu apprendre ! Les réserves de pain de mie dans les supermarchés ont vite moisi ! Ça fait un peu plus de cinq mois que la Tempête a tout changé. On sait faire plein de choses maintenant. Heureusement que les livres de recettes n’ont pas pourri ! dit-il en riant.

Matt se redressa pour s’asseoir.

– Je vais pouvoir me lever aujourd’hui ?

– Quelques minutes, pas plus. J’ai bien peur qu’il faille plusieurs semaines avant que tu retrouves l’usage de tes muscles, surtout pour marcher.

– Tu… tu es médecin ? s’étonna Matt, Doug était si jeune.

– Notre père l’était.

Matt capta le voile de tristesse dans son regard.

– Et j’ai toujours été passionné par ce qu’il faisait. Il m’a appris plein de choses.

Matt hocha la tête, admiratif.

– C’était le plus grand docteur du monde ! ajouta le petit Regie qui entrait, chargé d’un plateau. Il s’appelait Christian…

– C’est quoi cette île ?

Doug répondit en posant devant lui le plateau garni de pain et d’un bol de lait.

– Notre père l’a fondée il y a une vingtaine d’années. Il n’a autorisé que ses amis fortunés à venir s’y installer, à condition de respecter l’architecture gothique de son manoir. Aujourd’hui il y a sept manoirs.

– Six, corrigea Regie d’un ton tranchant.

Doug parut agacé mais approuva :

– Oui, six, pardon.

Matt but un peu de lait : du lait en poudre mélangé à de l’eau. Il n’avait ni la même texture ni la même saveur que le vrai.

– Elle est grande cette île ? s’enquit Matt.

– Oui, assez, tu la verras bientôt. Nous sommes soixante-sept à y vivre. De dix ans… Quel âge a Paco ?

– Je crois qu’il a eu neuf ans, précisa Regie, mais c’est vraiment le plus jeune.

– De neuf à dix-sept ans donc.

– Aucun enfant de moins de neuf ans n’a survécu ? s’alarma Matt.

– Aucun n’est arrivé ici en tout cas, mais il semblerait qu’il y en ait ailleurs, et même des bébés.

– Et vous êtes les seuls rescapés ?

Doug fit oui de la tête, l’air sombre.

– Mon frère et moi. Les soixante-cinq autres sont arrivés au fur et à mesure au cours des deux premiers mois. Comme toi et Tobias.

Doug mit une petite tape sur sa cuisse, geste que Matt trouva très paternel, et se leva en disant :

– Allez, mange, ensuite on verra si tu peux marcher un peu. Ne t’en fais pas pour les vêtements, on en a à ta taille.

Moins d’une demi-heure plus tard, Matt s’était habillé et marchait avec peine, appuyé sur Doug, dans un long couloir en bois brun encadré par des tapisseries ternes.

– Je n’ai pas vraiment mal aux jambes, confia-t-il. C’est plutôt comme si j’avais des courbatures.

Doug semblait étonné par la vigueur de son patient.

Ils arrivèrent à un balcon surplombant une vaste salle dominée par trois gigantesques lustres. Une cheminée géante trônait sur une estrade en pierre. On pourrait y cuire un éléphant, constata Matt. Les murs étaient comme partout dans la maison : en bois ouvragé, bien que couverts ici d’une centaine de têtes d’animaux empaillés. Matt en fut écœuré. Il détestait la seule idée de la chasse, quant à exposer ses trophées… Au sol, un carrelage en damier noir et blanc. La lumière du jour entrait par les hautes fenêtres en ogives qui ouvraient la partie supérieure des murs, à plus de neuf mètres de hauteur, à l’instar d’une nef d’église.

Doug désigna les six larges tables et les chaises tapissées de velours :

– C’est notre salle de réunion, quand il faut prendre des décisions collectives. C’est la plus grande pièce de toute l’île.

Perchés comme ils l’étaient, sa voix résonna.

– Nous sommes nombreux à dormir ici ? interrogea Matt.

– Mon frère et moi bien entendu. Tobias et toi. Ainsi que cinq autres garçons que je te présenterai bientôt.

– Et… Ambre ? osa timidement Matt.

– Elle dort dans le manoir de l’autre côté du parc, exposa Doug comme s’il s’agissait d’une évidence. Les filles ne dorment pas dans les mêmes bâtiments que les garçons !

Ils descendirent le grand escalier, traversèrent le réfectoire ainsi qu’une série d’autres pièces immenses pour enfin atteindre le hall et sa sculpture terrifiante. Une pieuvre de cinq mètres sur trois déroulait ses tentacules de bronze face à l’entrée. Elle avait une tête horrible, des yeux menaçants, et ouvrait une gueule prolongée d’un bec tranchant, qui avait dû causer bien des cauchemars aux enfants des environs, devina Matt.

– C’est de là que le manoir porte son nom : manoir du Kraken. Mon père était un passionné de légendes animales. Celle du poulpe géant était sa préférée. C’est pour ça que chaque manoir ici porte le nom d’un animal mythologique.

Cependant, le plus surprenant était à l’extérieur.

À peine sous le porche, Matt fut saisi par l’épaisseur de la végétation qui dressait de véritables murs verts de part et d’autre d’un étroit chemin. Il eut le sentiment que le manoir était perdu au centre d’un labyrinthe de fougères, ronces, buissons et arbres à lianes.

– On se relaie tous les jours pour couper les plantes qui grimpent sur les maisons, expliqua Doug. Nous avons des corvées et tout le monde participe. Le fauchage, la cuisine, la lessive, monter la garde…

– Vous montez la garde ? s’étonna Matt.

– Oui. Sur le pont qui relie la terre ferme à l’île.

– Il y a eu des intrusions ?

– Non, heureusement. Parfois des meutes de chiens sauvages s’approchent, mais ils ne peuvent entrer. Pendant la Tempête, un éclair est tombé sur le début du pont, et a brisé la première arche. Depuis on a bricolé une sorte de pont-levis avec des plaques de tôle. Ça empêche les indésirables d’entrer. Mais la garde c’est surtout pour le cas où des Cyniks ou des Gloutons voudraient nous attaquer.

– Des Cyniks ? Qu’est-ce que c’est ?

Doug ouvrit la bouche pour répondre puis fit la moue.

– Je crois qu’on a tout notre temps pour aborder les mauvaises nouvelles, on verra ça plus tard. Viens, je vais te faire faire le tour du manoir.

Il entraîna Matt par un petit sentier où un garçon brun, quatorze ans environ, les cheveux en bataille, s’affairait à couper des tiges et des feuilles à l’aide d’un gros sécateur. Ils le saluèrent.

– Je te présente Billy, dit Doug. Il habite le manoir avec nous.

Le garçon parut très surpris de voir Matt debout.

Doug et Matt poursuivirent leur promenade, lentement, et grimpèrent une série de marches en pierre recouvertes de minuscules racines pour atteindre la terrasse, elle aussi couverte d’un tapis de végétation. De là ils dominaient de cinq bons mètres ce qui avait autrefois été le parc. Il n’en restait qu’une jungle inextricable, si épaisse qu’on ne pouvait distinguer le sol. Au loin, Doug désigna les façades gothiques des autres manoirs. Fenêtres hautes en ogives, arches en pierre, pignons et cheminées élancés, toits pentus et tours… le Moyen Âge flottant sur une mer verte. Juste en face, à cent mètres, un manoir flanqué de tourelles leur renvoyait la lumière du soleil de sa pierre blanche.

– Comment s’appelle-t-il, celui-là ?

– L’Hydre, exposa Doug. C’est un manoir de filles. C’est là que Ambre habite.

– C’est quoi un Hydre ?

– Une Hydre. C’est une légende de la mythologie, un serpent à sept têtes qui repoussent dès que tu lui en coupes une. C’est aussi le nom d’une constellation d’étoiles, je crois.

Matt hocha la tête, songeur. Plus que l’explication, c’était Ambre qui l’intriguait. Cette fille lui avait fait une sacrée impression. Était-ce parce qu’il était dans un état de semi-conscience ?

Il pivota et découvrit un autre bâtiment plus proche encore sur la gauche, tout en hauteur, avec peu de fenêtres et de nombreux niveaux. De son bouquet de tours, l’une dominait, du haut de ses soixante mètres, au moins, estima Matt, la plus élevée de l’île, assurément. Elle était coiffée d’un dôme gris.

– Et celui-là ? Quel est son nom ?

– Oh, celui-là ?

Doug parut ennuyé. Il se gratta la nuque.

– C’était le manoir du Minotaure. Mais… on ne l’appelle plus comme ça depuis la Tempête.

– Pourquoi ?

Doug prit une grande inspiration avant de lancer :

– Il est hanté.

– Hanté ? Par quoi ?

– On ne sait pas, de la fumée verte s’en dégage parfois et… la nuit on peut voir une créature étrange qui rôde à l’intérieur.

Matt s’arrêta, captivé. Décidément, le monde était de plus en plus surprenant.

– Et quel est son nom désormais ?

Doug l’examina, guetta un court instant l’édifice qui ressemblait à un phare, puis :

– Il n’en a plus. On n’en parle plus, c’est tout, lâcha-t-il.

Matt comprit pourquoi il avait d’abord mentionné la présence de sept manoirs avant que son frère le corrige. Il contempla l’impressionnante forteresse. De grosses tours carrées, sans fenêtres, et un corps principal sans fioriture, percé de rares ouvertures obscures. Il devait faire sacrément sombre à l’intérieur, même en pleine journée. Curieuse idée que de vouloir ériger pareille bâtisse.

– Allez viens, tu as assez marché pour ton premier jour, et Tobias doit avoir fini son tour de nettoyage, il meurt d’envie de passer du temps avec toi.

Doug descendit les marches, et Matt s’apprêtait à le suivre lorsqu’il jeta un dernier coup d’œil au manoir hanté. Et lui vint l’étrange sentiment que, dès le départ, on l’avait bâti pour abriter quelque chose. Car c’était bien ce qui se dégageait de son architecture massive : on avait construit là un donjon, bien plus qu’une habitation. Et si le but était d’empêcher quelque chose de sortir ? Non, c’est idiot, personne ne ferait ça…

Et comme pour souligner qu’il avait tort d’être sceptique, une ombre glissa derrière l’une des fenêtres.

Matt se figea, soudain convaincu : quoi qui puisse se terrer à l’intérieur de ce lieu sordide, on était en train de l’observer.

Mais avant qu’il puisse ouvrir la bouche, la forme avait disparu.

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