Autre-monde. Tome 1

Chattam · Chapitre 45 sur 49

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Autre-monde. Tome 1

45. - Flash-back

45.

 

 

Flash-back

 

Les fougères qui tapissaient la lisière de la forêt constituaient une cachette formidable pour Matt et la soixantaine de Pans qui veillaient sur le pont de leur île. Même les deux Longs Marcheurs étaient présents. Ils ne faisaient pas un bruit, guettant la rive opposée avec anxiété. Il avait fallu enfermer Plume à triple tour pour l’empêcher de les suivre. Matt craignait pour sa sécurité et la chienne avait hurlé à la mort, à la trahison, pendant toute la soirée. Heureusement, de là où ils étaient, on ne pouvait plus l’entendre.

Lorsque les petits points lumineux apparurent à travers la frondaison des arbres, un murmure surfa sur la longue colonne de Pans avant qu’ils ne retournent au silence. Ils virent s’approcher une procession de soldats effrayants, la plupart avaient le visage dissimulé par un casque, dont certains étaient hérissés de pointes ou de cornes. Un second murmure collectif gronda lorsque surgirent les hautes lanternes des chariots aux cages géantes. Tout le monde se tut dès que le cavalier descendit de son cheval pour guider ses hommes sur le pont. Il ne fallait pas être repéré.

Matt était fier de lui ; jusqu’à présent, tout son plan avait fonctionné à merveille. Cette nuit de déductions s’était avérée payante. Et au milieu des buissons, des hautes herbes et des feuilles qui lui chatouillaient le visage, Matt repensa à cette poignée d’heures si capitales ; l’espace de quelques secondes, il se replongea dans ses doutes nocturnes, presque deux nuits plus tôt…

… L’agression d’Ambre le perturbait. Il s’était convaincu que les chauves-souris étaient liées au Raupéroden. Or, plus il y pensait, plus il était persuadé que le Raupéroden le cherchait lui, et personne d’autre. Alors que faisaient ces chauves-souris ici ? Pourquoi ne s’en prenaient-elles qu’à lui ou à Ambre ? Même si Tobias en serait victime tôt ou tard, ça semblait plus que probable…

Était-ce un hasard si les trois meneurs que le traître voulait faire disparaître étaient justement attaqués par ces mammifères bien particuliers ?

Non, Matt ne croyait pas au hasard. Une connexion existait entre les deux. Le traître était derrière tout cela.

Pourtant personne ne peut contrôler des chauves-souris !

Et c’est alors que Matt comprit.

L’altération.

Le traître avait développé son altération, il était capable de communiquer avec les chauves-souris. Matt repensa à ce que Ambre leur avait expliqué : chacun nourrissait sa propre altération de son expérience. Plus on sollicitait une partie de notre cerveau ou de notre corps et plus l’altération se construisait dessus.

Le traître pouvait communiquer avec les chauves-souris parce qu’il était en contact avec elles tout le temps, jour après jour, depuis plusieurs mois. Mais personne ne passe son temps avec des chauves-souris ? Elles vivent la nuit ou dans des cavernes… Personne ne passe ses journées avec des bestioles pareilles !

Aussitôt, Matt se souvint de son professeur de mathématiques. Il leur disait tout le temps : « Quand un problème vous semble insoluble, alors prenez de la hauteur. Ne regardez plus ce qui est petit, regardez l’ensemble, passez du micro au macro. Car si vous n’avez pas trouvé la solution de l’intérieur vous la trouverez de l’extérieur ! » Alors il cessa de penser micro : les chauves-souris, et tenta de penser macro : À quoi ressemblent-elles ? Sont-elles apparentées à une espèce ?

Les volatiles ! Le traître était au contact de volatiles toute la journée. Et il ne pouvait s’agir que d’une seule personne : Colin.

Colin s’occupait de la volière de l’île. Depuis son arrivée ici il était au milieu des oiseaux, il devait leur parler, heure après heure, jour après jour. C’était un solitaire qui restait la plupart de son temps enfermé avec ses compagnons volants. Son altération était née ainsi. Il avait développé une forme de communication primaire avec les volatiles.

Matt se retint de réveiller ses deux amis qui dormaient, il pouvait sentir la respiration chaude d’Ambre sur sa nuque depuis qu’elle s’était retournée et rapprochée pendant son sommeil.

Que devaient-ils faire maintenant ? Arrêter Colin au petit matin ? Et s’il s’était trompé ? Je ne me trompe pas, c’est Colin ! Pourtant, il fallait prendre le temps de réfléchir à son analyse, être sûr qu’il n’avait pas oublié quelqu’un, qu’il n’était pas en train d’aller un peu vite… Si Matt commettait une erreur et que Colin était innocent, le vrai traître assisterait à son arrestation et, sentant le danger se rapprocher, enverrait son message aux Cyniks pour qu’ils attaquent. Non, on ne pouvait pas prendre ce risque ! Il fallait s’assurer que Colin était bien le traître, sans aucun doute possible. Et pour ça, Matt ne voyait qu’une seule option : lui tendre un piège. Lui offrir la chance dont il rêvait : se débarrasser des « trois meneurs ». S’il était pris sur le fait, alors ils seraient sûrs, Colin ne pourrait plus nier et on le forcerait à avouer tout ce qu’il savait.

Matt passa les heures suivantes à élaborer un stratagème pour le démasquer.

Pour mettre son plan à exécution, Matt eut besoin de Tobias dans la matinée pour aller chercher le mannequin qui leur avait fait peur, dans la remise du minotaure. Ils l’habillèrent de vêtements portés par Matt et l’installèrent sur le bout du ponton. Le midi, Ambre enfila le gilet en Kevlar et Tobias parvint à superposer deux cottes de mailles prélevées sur les armures du Kraken. Pendant que ses amis donnaient l’illusion d’être trois, Matt fonça au Centaure pour surveiller Colin. Il ne tarda pas à en sortir discrètement, un arc et des flèches à la main et à marcher vers le sud de l’île. Il allait les attaquer comme il l’avait déjà fait avec Matt dans le cimetière : à distance, ce que Matt avait légitimement supposé, compte tenu des lieux. À cette distance il ne pouvait pas se rendre compte que le dos de Matt n’était que celui d’un mannequin et il était improbable qu’il vise la tête, du moins Matt l’espérait-il. Ne fallait-il pas l’arrêter tout de suite ? Non, car il pourrait encore tout nier, prétextant qu’il allait chasser… Matt voulait être absolument certain de sa culpabilité, il fallait le prendre en flagrant délit.

Les flèches fusèrent bien plus vite que Matt ne s’y était attendu, et pour ne pas se faire repérer il avait dû rester en retrait, le mannequin tomba en avant, suivit d’Ambre et de Tobias… qui s’affalèrent sur la vieille barque qu’ils avaient disposée sous le ponton juste avant, en la remplissant de couvertures pour amortir le choc. Avec le ponton pour les masquer, Colin avait cru qu’ils étaient tombés à l’eau. Matt s’était mis à courir dès la première flèche, et Colin, trop concentré, ne l’avait pas entendu venir. Bien que plus âgé et plus fort en apparence, Colin n’essaya même pas de se débattre et très vite ses yeux s’emplirent de larmes.

En le voyant aussi pitoyable Matt se souvint de sa réaction le jour où Doug avait demandé des volontaires pour l’aider dans la volière avec les poules : Colin avait lourdement insisté pour qu’on ne touche pas aux oiseaux, qu’il soit le seul à s’en occuper.

Comme si la logique avait eu besoin également de certitude, c’est seulement à ce moment qu’elle s’embraya et tout s’emboîta : Colin se servait de ses oiseaux pour communiquer avec les Cyniks. Des messagers volants. Apprivoisés. À force de vivre avec eux, de leur parler, de les écouter, d’essayer de nouer un contact, l’esprit de Colin s’était altéré jusqu’à lui permettre de sentir les réactions des oiseaux, et probablement de leur transmettre des idées simples, tel qu’attaquer, peut-être en essayant de leur transmettre un visage par la pensée ou en leur montrant un morceau de vêtement appartenant à leur cible, Matt ignorait si les oiseaux avaient un odorat développé à la manière des chiens.

Et son écriture, celle sur le piège qu’il m’avait tendu ! se rappela Matt. J’ai cru que c’était un jeune Pan parce que c’était maladroit et puéril, mais c’était parce que Colin n’est pas très vif ! Il s’exprime mal !

Et les chauves-souris ne volaient pas au hasard ! Elles allaient toujours au-dessus du Centaure, au-dessus de la volière en réalité ! Où Colin devait les attendre pour tenter de communiquer avec elles. Cela avait dû lui prendre du temps… Et l’oiseau étrange lors de l’expédition, Matt l’avait remarqué et s’était étonné car il semblait le suivre ! En fait l’oiseau était envoyé par Colin et il cherchait l’humain à qui délivrer son message, un message que Matt avait aperçu dans les mains des Cyniks : un petit rouleau de papier ! Enfin, Ambre leur avait raconté combien Colin semblait nerveux lorsqu’il était venu la questionner sur l’altération… Toutes les pièces du puzzle s’assemblaient.

Colin se mit à sangloter en voyant Ambre et Tobias remonter de la berge et se frotter le torse, ils étaient bons pour de jolis hématomes.

Il avait tout avoué sans difficulté.

Et il termina avec un avertissement :

– Si je n’envoie pas de message bientôt, ils finiront de toute manière par attaquer, ils ne veulent plus attendre.

Le siège de l’île était inévitable.

Matt avait avancé la réunion du soir pour tout expliquer aux Pans. L’imminence d’une bataille dont l’enjeu n’était rien moins que leur liberté, peut-être même leur vie. Trois groupes furent formés. Le premier, sous le commandement d’Ambre, rassemblait les Pans qui parvenaient à se sentir à l’aise avec leur altération, ils allaient s’entraîner sans relâche jusqu’au dernier moment. Le second, mené par Matt, s’équiperait d’armes pour faire un maximum d’exercices en vue d’un affrontement physique. Le troisième, avec Doug, allait préparer le terrain pour repousser l’envahisseur. Tobias, quant à lui, serait avec les archers, refusant d’être leur capitaine parce qu’il s’estimait trop mauvais au tir. On désigna Mitch.

Colin se traîna à terre devant tout le monde, implorant qu’on l’épargne, et jura de tout faire pour se faire pardonner. Certains Pans, essentiellement les plus jeunes, proposèrent qu’on le tue pour lui faire payer, Matt s’y opposa fermement et dès lors, Colin le suivit comme s’il était son esclave, lui offrant son aide pour tout. Colin accepta de rédiger un message dicté par Matt, pour attirer les Cyniks dans deux nuits. C’était court mais au moins ils s’assuraient ainsi de choisir l’heure de la bataille et d’avoir l’énorme avantage de la surprise.

Pendant vingt-quatre heures, tout le monde s’exerça pour se familiariser avec les armes ou pour parvenir à un résultat acceptable avec l’altération. Quelques heures avant l’assaut, tout le monde alla se reposer ; épuisés, ils parvinrent à dormir malgré le stress qui les tétanisait, et à minuit ils étaient tous abrités dans la végétation, le cœur palpitant, tandis que les deux tiers de l’armée ennemie franchissaient leur pont…

 

… Matt sentit la sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Il transpirait de peur et d’anxiété. Il fallait que son plan fonctionne. Sans quoi ils allaient se faire massacrer.

Tout le monde était à son poste et savait ce qu’il avait à faire.

Le cœur de Matt accélérait à mesure que se rapprochait l’instant où il allait devoir agir, en premier. À partir de là, ils ne pourraient plus reculer, si son plan n’était pas parfaitement pensé, ils seraient fichus.

Il continua de scruter le grand Cynik chauve et tatoué, son visage inquiétant, les yeux tellement enfoncés dans leurs orbites qu’ils semblaient noirs malgré les lanternes que ses soldats portaient.

Soudain, le chauve, le commandant, s’immobilisa en levant le bras. Il parla à voix basse, Matt ne put l’entendre, et d’un mouvement tous ses hommes sortirent leurs armes.

Matt avait le souffle court. Il devait se lever, ne plus attendre, même si tous les soldats n’étaient pas encore sur le pont, l’adolescent devinait qu’il allait se passer quelque chose d’imprévu, il ne pouvait prendre ce risque.

Le jeune garçon inspira longuement, ferma les paupières une seconde pour se concentrer, les mains sur la garde de son épée plantée dans la terre devant lui, puis il se redressa et d’un bond sortit de sa cachette pour se retrouver au sommet d’un petit rocher. De là il dominait le pont, face à l’armée.

Le grand chauve l’aperçut et inclina la tête à la manière d’un rapace qui surprend sa proie hors de son terrier.

– VOUS N’ÊTES PAS LES BIENVENUS ICI ! s’écria Matt. FAITES DEMI-TOUR TANT QUE VOUS LE POUVEZ, ET NOUS VOUS ÉPARGNERONS !

À ces mots, presque tous les Cyniks rirent en se moquant de Matt. Certains levèrent leurs épées ou leurs haches avec un sourire cruel. Le petit avertissement n’avait pas marché. Le combat était inévitable. Le sang allait couler. Matt ressentit toute la peine qu’il avait éprouvée en enfonçant sa lame dans le ventre d’un homme puis en tuant un Glouton. Toute cette violence inutile. Ces Cyniks la provoquaient, ils étaient responsables de ce qui allait suivre. Matt leur en voulut d’être aussi entêtés. Il devrait se battre encore et cela le rendit mélancolique. Ne le sois pas ! s’ordonna-t-il en contemplant tous ces visages belliqueux. Ce sont eux qui viennent ici pour nous attaquer, ils sont coupables de cette violence, ils la cherchent, et tu vas devoir y répondre pour ne pas être tué. Ils porteront la responsabilité de leurs actes. Et il repensa à la Terre, à la pollution que les hommes entretenaient et diffusaient tout en sachant qu’elle empoisonnait leur air, leur eau, leur terre. L’adulte agissait parfois avec stupidité. Il était temps de corriger ces erreurs, de montrer qu’une nouvelle génération d’hommes pouvait naître. Et s’il fallait le faire dans le sang, c’était à cause des Cyniks. Matt et tous les Pans de l’île ne l’avaient pas voulu.

Les sarcasmes des soldats donnèrent à Matt le courage de ne pas faiblir, sa peur se transforma rapidement en colère. À chaque rire gras, il se sentait différent, à chaque moquerie il s’endurcissait en brisant l’empathie et la pitié. Bientôt, il ne lui resta au cœur que du mépris pour ces crétins sanguinaires qui ne désiraient que la guerre. Son visage s’assombrit d’un coup. Puisque les Cyniks ne comprenaient que le langage des armes, il allait leur répondre. Ses prunelles brillaient de l’éclat de la rage, une rage froide et troublante, et les Cyniks les plus proches cessèrent de rire. Plus les autres ironisaient, plus Matt se sentait fort. Il les scruta avec la détermination du guerrier qui sait le combat inévitable et qui s’affranchit de ses angoisses.

Bientôt, face à cet adolescent au regard de tueur, souligné par les cicatrices de son combat contre les chauves-souris, plus aucune plaisanterie ne fusa. Matt reprit en criant, d’une voix ferme et pleine d’assurance, déterminé à aller jusqu’au bout :

– NOUS AVONS DES POUVOIRS QUE VOUS N’IMAGINEZ PAS. AVANCEZ D’UN PAS ET VOUS PÉRIREZ TOUS !

Sur ces mots la soixantaine de Pans qui attendaient dans la forêt surgirent pour former une longue ligne de jeunes combattants visibles dans la pénombre de la rive. Ils portaient des épées, des masses, des haches, tout ce qu’ils avaient pu trouver sur l’île, quelques-uns arboraient des morceaux d’armures, d’autres des arcs, pour la plupart fraîchement fabriqués avec les ressources des bois.

Le grand chauve ne se laissa pas impressionner par cette démonstration de force, il serra les mâchoires et brandit une hache à double tranchant dans chaque main. Il fixa Matt et fit un pas vers lui en signe de défi. Matt leva son épée vers le ciel. Maintenant ils allaient savoir si son plan était une folie.

D’un même pas lourd, toute l’armée se mit à avancer vers lui.

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