Avec les moines soldats
Un
UN EXORCISME EN BORD DE MER
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Un exorcisme en bord de mer
Il n’y avait pas beaucoup à marcher jusqu’à la mer. Après avoir contourné le poste de police qui jouxtait la gare routière, j’ai traversé deux ou trois rues commerçantes et j’ai poursuivi vers le sud. Au bout de cinq cents mètres la mer est apparue, vert sombre sous le ciel gris clair, vert glauque. Elle était aussi calme qu’un lac et, à l’exception de deux pétroliers en train de s’évanouir à l’horizon, elle était vide, sans navires et sans mouettes. Je me suis arrêté plusieurs minutes pour la humer et la contempler ; j’étais longtemps demeuré enfermé dans une cellule, ne devant compter que sur mes rêves pour admirer des paysages, et les grandes étendues marines m’avaient manqué. Puis je me suis mis à longer la côte. La ville ne continuait pas dans cette direction, vers l’est ; j’ai vite laissé derrière moi les derniers quartiers résidentiels. Une route déserte avait remplacé l’avenue qui bordait la plage. Elle était étroite, et tantôt s’écartait de l’eau, tantôt s’en approchait au point de frôler les vagues. Les habitations s’étaient raréfiées. Elles étaient en général bâties du côté de la route qui regardait vers l’intérieur des terres, mais d’autres se dressaient entre la route et les flots, profitant d’un surplomb ou, au contraire, acceptant d’être mouillées d’écume comme l’auraient fait des cabanes de pêcheurs. Ni les unes ni les autres n’avaient été dessinées pour des estivants riches. Elles étaient fonctionnelles et très ordinaires. La rouille attaquait les toits métalliques, la base des murs de planches avait noirci, dévorée par la pourriture ou le sel. La plupart paraissaient ne plus être occupées depuis des années. On voyait de temps en temps un jardin où séchait du linge, avec souvent non loin une niche, un ou deux chiens qui levaient la tête pour observer l’intrus, puis se rendormaient, totalement passifs, sans se donner la peine d’aboyer. Les humains semblaient absents. La route était carrossable, avec quelques portions goudronnées et en bon état, mais personne n’y circulait, sans doute parce qu’il s’agissait simplement d’une voie de service, à moitié désaffectée, qui ne menait nulle part. La maison qu’on m’avait demandé d’exorciser était la dernière de la série, ensuite s’étendaient des kilomètres de campagne plate ou très peu ondulée, à dominante jaune et glauque, couverte d’oyats, d’herbes anonymes, de petits buissons sans fleurs.
J’ai atteint mon objectif au milieu de l’après-midi, après une bonne heure de marche. J’avais évité la pluie, mais le ciel n’avait cessé de s’assombrir. Sur ma droite, la mer avait changé de couleur, elle aussi. Je l’ai encore longuement admirée, puis je me suis concentré sur la tâche que je devais accomplir. On m’avait assuré que rien ne me ferait obstacle, et que, une fois entré dans la propriété qu’une épaisse haie de troènes cachait au regard, je pourrais commencer mon travail sans que personne ne s’interpose ou vienne me demander des comptes. Au milieu des troènes, il y avait un portillon de fer. Je l’ai poussé et je me suis trouvé en face d’un pavillon en bois à un étage, dont les planches extérieures n’étaient pas dégradées, même si la laque qui les couvrait, à l’origine couleur de miel, avait bruni au fil des années. C’était une villa dépourvue de caractère, mais moins délabrée et plus grosse que les bicoques du voisinage. Le rez-de-chaussée était légèrement surélevé, ce qui avait permis de construire un porche avec deux ou trois mètres carrés de terrasse. Sur la droite, une remise minuscule s’adossait à la haie, avec un auvent qui abritait une vieille banquette de voiture. Sur la gauche on voyait un portique avec une balançoire. Derrière, il y avait la mer. Le terrain alentour n’avait pas été entretenu depuis longtemps et il était envahi de plantes sauvages, dans ces variétés laides et désordonnées qu’on rencontre sur les côtes, près des dunes, sur des sols salés par les embruns. Des perce-pierre, des bugranes rampantes, des betteraves maritimes et des choux marins aux feuilles épaisses, des euphorbes, des crambes, s’il faut en croire les manuels de botanique. La maison se tenait là, inintéressante et comme sans histoire, au milieu de cette végétation désolante. L’image aurait pu être banale s’il n’y avait eu le détail insolite de la guirlande tibétaine. Je savais déjà que je ne m’étais pas trompé, on m’avait fourni des indications précises : la dernière bâtisse sur la route de la côte, une haie de troènes, un étage, trois ou quatre marches devant la porte d’entrée, une petite terrasse sur la façade principale. Les guirlandes n’avaient pas été mentionnées, mais elles ne faisaient que confirmer que j’étais au bon endroit. Entre les colonnettes qui soutenaient l’appentis, au-dessus et en travers du seuil, quelqu’un avait accroché une série de fanions tibétains sur lesquels étaient imprimés des images religieuses, des animaux bénéfiques, des prières.
Ici, quelqu’un avait ressenti de la peur.
De la peur, une frayeur venue des abysses, une frayeur sans mesure.
Ici quelqu’un avait eu recours à la superstition pour rétablir l’ordre contrarié du monde, pour lutter contre des forces terriblement étrangères. Pour lutter contre elles tant bien que mal. Une vingtaine de triangles et de rubans, jaunes, bleus, rouges, divisée en trois guirlandes, empêchaient de franchir la porte et même simplement d’accéder à la terrasse ; ils barraient symboliquement le passage aux mauvais esprits. J’en ai compté vingt et un ; un chiffre en général propitiatoire. Nul ne pouvait ni sortir ni entrer sans devoir les enjamber ou passer dessous. Il n’y avait pas de vent et l’étoffe pendait, immobile, un peu terne. Je suis allé défaire les nœuds, puis j’ai retendu les ficelles sorcières en les accrochant sur la balustrade de la terrasse ou sur la rampe. Maintenant, le passage était libre. Les guirlandes tibétaines n’avaient plus aucune efficacité surnaturelle, mais elles allaient rester là, à orner la façade.
Nous, moines et soldats, n’avons pas une culture de la magie, que ce soit celle-ci, clairement marquée par le chamanisme, ou une autre. Nous n’accordons aucune valeur aux rituels qui font intervenir des artefacts, des bouts de tissu, des gestuelles bizarres ou ridicules. Nous confions nos destins à des puissances sûres, enfouies en nous-mêmes, redoutables, que des observations concrètes nous ont permis de mettre en évidence et de contrôler. Cela dit, nul ne nous empêche d’éprouver de l’indulgence envers les croyances des autres. Pour ce qui est de moi, j’ai toujours aimé l’esthétique de ces chevaux du vent qu’aujourd’hui encore les Tibétains suspendent peut-être autour des temples et des lieux sacrés, si le Tibet et ses habitants ont survécu, si, là-bas, ils n’ont pas sombré dans le néant, comme tant de peuples et de pays, comme la plupart d’entre nous. Je ne me sens pas véritablement ému à la vue de ces bouts de tissu, mais j’aime leur présence. Leur bariolage sans malice m’évoque des souvenirs d’enfance. Ils me rappellent des voyages.
Je me suis reculé de cinq ou six pas, et j’ai même marqué une pause, comme si je me recueillais pour apprécier mon travail de décorateur. Puis j’ai fait le tour de la maison.
Les plantes non cultivées s’étaient multipliées. Elles avaient annulé les différences entre les allées de terre battue et les carrés de gazon qui naguère donnaient à la propriété un aspect raisonnablement soigné. On enfonçait jusqu’aux genoux au milieu de tiges élastiques ou craquantes, flexueuses et embrouillées, on bousculait ou on écrasait des feuilles coriaces, charnues, le plus souvent sans voir où on posait les pieds. La progression dans cette jungle ne procurait pas l’exaltation que l’on a, par exemple, quand on parcourt une steppe inviolée, ou la prairie. On n’avait aucune sensation de contact épique avec la nature. On marchait bruyamment dans un jardin sale, voilà tout.
Je suis passé à côté de la remise. La banquette de voiture exhalait une violente odeur de moisi. Je ne me suis pas attardé et j’ai poursuivi jusqu’à la mer.
La maison avait une façade arrière avec des fenêtres assez larges. Depuis le premier étage, on devait avoir sur le large une vue superbe, mais, au rez-de-chaussée, il n’y avait pas de baie vitrée pour en jouir, ni de porte ouvrant sur le terrain qui dominait la plage. C’était, et en cela elle ressemblait aux autres constructions réparties le long de la route, une maison dessinée sans le moindre souci de luxe architectural. On aurait pu par exemple imaginer une terrasse où il aurait été agréable de prendre un repas ou de lire en face de la mer, mais rien de tel n’existait. Le terrain horizontal ne comportait aucun mobilier de jardin et si, un jour, quelqu’un avait eu l’idée d’installer là une table et des chaises, tout avait été depuis longtemps enlevé. Pour gagner la plage, il fallait emprunter un escalier en ciment, quinze marches à la géométrie approximative. Sur la grève de galets noirs, l’eau ne s’agitait guère. Les vagues se brisaient sans emphase, écumaient peu. C’était un endroit très calme. Un peu plus haut sur le rivage, une ligne noire, faite de restes d’algues et de débris, montrait que l’amplitude des marées était négligeable.
J’ai descendu l’escalier et je suis demeuré debout un moment sur les pierres, face au rien. L’air sentait le sel, l’iode, mais les odeurs n’étaient pas très fortes. Reflétant le ciel gorgé de pluie, la mer était maintenant totalement grise. Plus un seul navire n’apparaissait sur cette immensité. J’ai observé les jeux de l’écume entre les galets, j’ai écouté le murmure hypnotique de la mer. Je ne surprenais nulle part la moindre trace d’activité humaine. Le mur de soutènement, qui prévenait tout effondrement du terrain, se prolongeait à l’est et à l’ouest en pénétrant assez loin dans l’eau, de sorte que la plage avait quelque chose d’une petite crique artificielle où s’amoindrissaient les mouvements déjà faibles des vagues.
Derrière moi, invisible depuis la plage, la maison attendait.
Elle attend, ai-je pensé. Il faut que j’y aille.
J’ai remonté l’escalier et j’ai repris mon parcours là où je l’avais interrompu. Cette fois-ci, je suis passé le long du mur ouest, et, après avoir frôlé le portique et sa balançoire, j’ai retrouvé la façade avec sa guirlande tibétaine.
J’étais maintenant une nouvelle fois devant la porte principale.
J’ai décidé d’entrer.
Je dis « je », mais je m’aperçois que je ne me suis pas présenté encore. Disons que je m’appelle Schwahn. Les noms ou les surnoms sont des manières commodes d’étiqueter les gens, mais ils ne signifient pas grand-chose. Il n’y a pratiquement rien derrière. J’aurais pu en choisir un autre, plus parlant, mais, même si celui-ci ne correspond à rien, il me conviendra ici. Disons donc que je m’appelle Schwahn. Physiquement il n’y a pas grand-chose à signaler à mon sujet, je ne ressemble à rien de particulier : comme vous je suis contenu dans une peau et, en haut, il y a un visage. C’est dire que je pourrais passer inaperçu à peu près n’importe où. Mon visage est, je crois, celui d’un solitaire, déjà fripé, déjà usé, déjà depuis plusieurs années proche de la mort, comme c’est l’habitude ici-bas dès qu’on a dépassé la quarantaine. On me fait remarquer de temps en temps que je suis moins maigre qu’autrefois, quand on m’a recruté. Schwahn est en train de s’empâter, entend-on. Quand il terminera sa vie, il aura une silhouette de gros. Voilà le seul détail qui permettrait, à la rigueur, de me repérer au milieu d’un groupe de moines, de détenus ou de soldats : encore que d’autres aient ce défaut, cette tendance à dire adieu à la maigreur. Mais bref. J’étais ce jour-là habillé de blanc, avec un chapeau de cérémonie dont le dessus était constitué d’une résille presque transparente. Je tenais un parapluie dans la main droite, et une sacoche de toile grège me battait le flanc gauche. Il suffit de m’imaginer comme cela, comme un type ordinaire, en vêtements blancs, avec une sacoche en bandoulière et une certaine corpulence.
Aucun sentiment d’urgence ne me poussait à agir. On m’avait demandé d’exorciser cette maison, mais j’avais carte blanche sur la méthode et les délais. J’aurais pu rester passif pendant longtemps encore, à considérer cette terrasse agrémentée de guirlandes, cette porte solide, ce jardin aux luxuriances pitoyables, et à attendre on ne sait quoi. J’aurais pu remettre de quart d’heure en quart d’heure le moment où l’action commencerait véritablement. Mais à quoi bon ?
À quoi bon ? ai-je pensé.
Le plus tôt sera le mieux, ai-je pensé. C’est maintenant.
J’ai gravi les quatre marches du perron et j’ai agrippé la poignée dorée. La porte n’avait pas été fermée à clé ; elle s’est ouverte immédiatement et sans grincer.
Comme les volets n’étaient pas clos, il régnait dans la maison une lumière agréable. Derrière les voilages, au-delà des vitres, on voyait deux surfaces grises, immenses : le ciel couleur d’ardoise, la mer moins sombre. C’était cela qui frappait tout d’abord : cette grisaille lumineuse, qui donnait l’impression de mener à l’infini. Le reste, l’intérieur proprement dit, était moins poétique. On entrait directement dans la salle de séjour. Le sol était parqueté en bois clair. J’ai promené le regard autour de moi. L’ameublement se réduisait à l’essentiel : une table posée sur un tapis en fibre de coco, quatre chaises, des coussins, deux coffres. Sur les murs peints en blanc, la décoration n’avait aucune grâce : une brassée de fleurs séchées, deux reproductions de peintures impressionnistes, des céramiques bon marché, une horloge paralysée sur dix heures dix-huit. On avait l’impression d’avoir pénétré dans un pavillon de vacances loué à la semaine. Tout le rez-de-chaussée était dans ce style : la cuisine, les cabinets, une chambre. La chambre était Spartiate : une commode basse, deux chaises, un matelas posé nu sur un sommier métallique. Avant d’abandonner les lieux, les occupants avaient fait le ménage. Tout était recouvert d’une légère poussière, mais en ordre. Rien ne traînait. Les tiroirs de la commode contenaient une paire de draps propres et du linge de toilette.
Après cette première exploration sommaire, je suis allé jeter un coup d’œil au sous-sol : un espace cimenté et vide, non cloisonné, dans lequel trônaient une chaudière neuve et un chauffe-eau. Des canalisations obliquaient le long des murs ; un balai et une pelle à neige étaient appuyés contre une étagère métallique, près de la chaudière. Sur l’étagère il y avait des produits de nettoyage et un emballage de six rouleaux de papier hygiénique. Plus loin on remarquait un petit jerrican sous un évier. C’était tout. La lumière venait de soupiraux placés sur les flancs de la maison. On levait la tête et on voyait la terre brun sombre et la masse exubérante des plantes. Les vitres étaient tachées de boue.
J’ai quitté cette cave, j’ai refermé la porte et je suis resté un moment dans la salle de séjour, au bas de l’escalier qui menait à l’étage. Il y avait un paillasson jaunâtre devant la première marche. Je goûtais la tranquillité de cette maison, sa simplicité, son silence. Je ne bougeais pas, sinon pour tourner la tête vers les diverses fenêtres, pour prendre connaissance du paysage depuis l’intérieur. Je voyais sur ma gauche la cour de devant, avec son pourtour défini par les troènes, et sur ma droite le terrain qui s’étendait entre la maison et les vagues. Au-dessus des troènes et des choux marins, des crambes, il y avait les gris magnifiques des nuages et de la mer.
Deux minutes se sont écoulées, trois, peut-être.
Puis je me suis intéressé à quelque chose de bizarre qu’à présent je remarquais sur l’escalier, juste devant moi. Les marches étaient recouvertes d’un vernis dont l’épaisseur atteignait un centimètre. Cette couche excessive débordait, s’étalait sur les murs, sur le plafond, sur toutes choses.
Je n’aime pas ça, ai-je pensé. Ce vernis incompréhensible, cette trace. Cette trace qui n’appartient pas à notre monde.
C’était comme si les surfaces avaient été soustraites au regard d’une façon vicieuse, par un décalage transparent ; elles avaient été séparées de la réalité, elles étaient là-dessous à la fois présentes et inaccessibles.
Je suis monté en direction du premier étage. J’étais sur mes gardes. Avant d’atteindre le palier, j’ai un peu ralenti le pas. En dehors de cette anomalie, de ce vernis bizarre, tout était normal. J’ai continué à avancer.
Sous mon poids, les lattes du palier craquaient. J’avais atteint un couloir sur lequel ouvraient plusieurs portes. Je les ai poussées l’une après l’autre. Je faisais deux ou trois pas à l’intérieur des pièces, je m’arrêtais, je les examinais rapidement, puis je ressortais dans le couloir. Une salle de bains, une première chambre, une pièce de rangement avec une table à repasser et une corbeille à linge dans laquelle des torchons avaient été grossièrement pliés et empilés. Sur le rebord de la baignoire, il y avait une bouteille de shampoing et une savonnette, mais, pour le reste, tout était vide. Les volets n’avaient pas été fermés, là non plus. L’étage ne manquait pas de lumière.
Le vernis vitrifiait tout du plancher au plafond, y compris les rares objets, le linge, par exemple, ou les rideaux de la salle de bains et la bouteille de shampoing. On avait l’impression qu’une bave avait été répandue de façon régulière et soigneuse sur le décor, puis qu’elle avait durci.
J’ignore ce que signifie ce phénomène, ai-je pensé. Quelles forces ont été à l’œuvre, quelles créatures. Mais une chose est évidente : ce qui appartenait aux humains ne leur appartient plus. C’est pour les en déposséder que l’étage entier a été léché.
Toutes les portes s’ouvraient, sauf une, celle de la chambre du milieu, la plus grande, dont les deux fenêtres donnaient sur la mer. La clé n’avait pas été tournée à l’intérieur de la serrure, mais on ne pouvait pas entrer. J’ai manœuvré la poignée et j’ai commencé à faire pivoter le panneau sur ses gonds, mais, après avoir parcouru une dizaine de centimètres, la porte entrouverte arrêtait complètement sa course. La résistance était totale : on sentait qu’un obstacle était couché par terre, très compact, massif et lourd. Il était impossible de glisser le bras dans l’embrasure ; quant à introduire la tête pour regarder, il ne fallait même pas y songer.
Je n’aime pas cela, ai-je pensé.
Il y a de fortes chances que ce qui gît de l’autre côté a une relation avec ce vernis, avec cet éloignement de l’humain. C’est peut-être cela qui a verni sinistrement tout l’étage, ai-je pensé.
Je ne voyais rien, sinon une étroite portion verticale de papier peint, un papier à myosotis on ne peut plus ordinaire, et, sur le plancher, un coin de couverture en feutre noir. Cette couverture n’avait rien de spécial, mais elle n’était pas encroûtée et immobilisée à jamais par une couche transparente.
— Laisse-moi entrer, ai-je dit d’une voix mate, comme si je me parlais à moi-même. Tu es couchée, tu es enveloppée sous un grand carré de feutre et, sous le feutre, il y a ton corps. Peu importe à quoi tu ressembles aujourd’hui. Ton corps n’a pas d’importance. Bouge-le, bouge ce corps que maintenant tu habites. Tu t’es égarée, tu n’as rien à faire ici, je vais t’aider à trouver ton chemin pour retourner parmi les tiennes, parmi celles qui sont semblables à toi et qui s’inquiètent de ne pas t’avoir vue revenir chez toi.
J’ai attendu plusieurs secondes.
— Laisse-moi entrer, ai-je continué, je vais te donner un nom et t’aider à quitter cet endroit.
Il n’y a eu aucune réponse.
— Imagine que tu te souviens de moi, ai-je dit. Imagine que ma voix t’est familière. Fais cet effort.
J’ai appuyé plusieurs fois sur la porte, avec la hanche, l’épaule. De l’autre côté, le bois entrait en contact avec une peau laineuse ou le feutre dont j’apercevais une pointe, il avançait encore d’un ou deux millimètres, puis il n’avançait plus. Quel qu’il pût être, l’obstacle, je le sentais en en éprouvant son inertie, s’élevait jusqu’à un demi-mètre de hauteur. C’était une masse pesante, inébranlable.
— Que là-bas tu sois malheureuse ou non n’a pas d’importance, ai-je dit d’une voix sans émotion. Cette maison où maintenant tu t’es installée ne peut plus t’accueillir. Tu dors. Je vais te réveiller, je vais ensuite te guider vers les sommeils où tu as ta place. Le lieu que tu occupes en ce moment n’est pas conçu pour ta présence. Tu t’y es égarée. Il faut partir. Je vais te montrer le chemin que tu dois emprunter pour partir.
J’ai attendu plusieurs minutes une réaction quelconque. Rien ne se produisait. De la chambre venait une imperceptible odeur d’eau de toilette. Je me suis interdit de fouiller dans mes souvenirs pour en trouver le nom, la marque. J’avais connu au moins une femme qui se parfumait de cette manière. Il n’était pas admissible de l’associer à ce qui gisait derrière la porte. Je me suis retenu de penser à cette femme. Cela n’avait aucun rapport. Ce n’était ni le lieu ni le moment de penser à elle. Mais l’odeur fraîche, boisée, était là.
— Je vais t’aider, ai-je dit. Tu ne manques pas de force, rien d’hostile ne t’a affaiblie, tu peux bouger, tu peux partir. Tu es enveloppée dans une couverture de feutre noir, mais rien véritablement ne t’emprisonne. Sous la couverture, il y a ton corps. Tu es à l’intérieur de ce corps et tu es libre. Il suffit que tu te réveilles dans ce corps et que tu bouges. Tu peux partir si tu t’en donnes la peine.
J’ai abandonné ma pesée sur la porte de la chambre.
Je me suis éloigné d’un pas.
Dehors, presque au même instant, il a commencé à pleuvoir. L’averse était forte. La pluie tambourinait sur le toit, la maison n’était plus silencieuse, on entendait la mitraille simultanée de centaines, de milliers de gouttes, et des ruissellements aigus, mélodieux, des chuintements.
J’ai redescendu l’escalier et, sans m’attarder dans la salle de séjour, j’ai ouvert la porte du dehors. Il n’y avait pas un souffle de vent. La pluie tombait verticalement. Elle crépitait sur les larges feuilles des plantes devant la maison, elle caillassait les tuiles de vinyle qui couvraient le toit de la terrasse. On était du côté de la route et le bruit des vagues sur la grève n’était pas perceptible. L’air sentait l’automne, les herbes pourries. Sur la rampe, les drapeaux de prière s’imprégnaient d’eau. J’ai déployé mon parapluie et je suis sorti dans la cour. J’étais bien protégé. Il régnait une température relativement douce. Immobile, jusqu’aux mollets enfoncé dans les touffes d’euphorbe maritime, j’ai regardé les haies, le portillon, les compteurs d’électricité, de gaz, et, au-delà, ce qu’on pouvait voir de la route et de la lande. Sur la route, on voyait se former un début de flaque. Pas une voiture n’avait roulé ici depuis des heures. Plus loin, la lande mouillée se fondait dans la brume. Les quelques vallonnements, les bosquets et la pluie cachaient les rares habitations du voisinage.
J’ai pivoté et j’ai commencé à marcher sans hâte. J’ai contourné le flanc ouest de la maison et longé la remise avec sa banquette moisie. Je me dirigeais vers la mer. Je me suis arrêté au-dessus de la crique. La pluie brouillait l’horizon au point de le rendre improbable. Plus près, l’eau était grêlée et comme assommée par les gouttes venues du ciel. Sur les galets maintenant très noirs, les vagues s’écroulaient en faisant peu de bruit et peu d’écume.
Je ne pensais à rien. J’étais figé. Même si ce que je voyais de la côte et du large n’était nullement grandiose, je m’en repaissais. Il me semblait en tirer de la force ; de la sérénité, aussi. Puis je me suis retourné vers la maison, vers sa façade arrière. Il n’était pas difficile de repérer les fenêtres de la grande chambre du premier étage, celle où je n’avais pas pu entrer. Derrière la vitre on distinguait un voilage, du tulle de couleur écrue. Il dissimulait tout ce qui pouvait se trouver à l’intérieur de la pièce.
— Tu peux m’entendre, ai-je dit.
Je parlais comme on parle à une interlocutrice très proche. Je ne cherchais pas à surpasser le vacarme de la pluie. Je parlais d’une voix neutre, sans théâtre.
— Que tu sois somnolente ou non, de bonne humeur ou non, tu peux m’entendre, ai-je dit. À travers la grenaille de la pluie, tu peux m’entendre. Je sais que tu es allongée là-haut, dans cette maison, au premier étage de cette maison. Si tu diriges ton attention en direction du dehors, tu entends le martèlement de la pluie sur les herbes. Ce bruit ne t’est pas hostile. Tu discernes aussi les mots qui s’échappent de ma bouche pour aller vers toi. Écoute-moi. Cette voix, elle non plus, ne t’est pas hostile.
Je me suis rapproché de plusieurs pas, et j’ai repris mon discours, sans changer d’intonation. Je levais la tête vers la chambre, vers les fenêtres de la chambre. L’eau se rassemblait sur le bord de mon parapluie et coulait en cascade devant mes pieds. La pluie crépitait. Je ne forçais pas la voix, et peut-être, finalement, les sons que j’émettais ne constituaient-ils qu’un murmure.
— Tu es allongée, ai-je dit. Tu es ensommeillée plutôt que morte. Tu gis immobile sous le feutre. Tu sens bon, tu as conservé tes odeurs d’autrefois. Mais tu es venue loger ici par erreur, et tu ne sais plus comment repartir. Je vais t’aider à t’extraire de là, de ce lieu qui ne peut t’accueillir. Je vais t’aider à sortir de cette chambre pour rejoindre les endroits qui te conviennent.
J’ai attendu.
Le ciel était d’encre. La pluie faisait grand bruit autour de moi, dans les herbes, sur la toile qui m’abritait. Du côté de la terre comme du côté de la mer, les lointains avaient pris un aspect crépusculaire. On avait l’impression que le jour mourait.
— Je ne me dirige pas vers toi de façon agressive, ai-je dit. Je vais avancer sans me rapprocher de toi, pour que tu aies le temps de me voir, de t’habituer à moi et de comprendre que tu dois bouger, te réveiller et quitter les lieux.
Je me suis mis à cheminer autour de la maison. Le cercle que je parcourais incluait le terre-plein dominant la crique, la balançoire, le terrain situé entre la façade et la route, la borne en ciment à l’intérieur de laquelle se nichaient les compteurs d’eau, de gaz et d’électricité, la remise avec sa banquette de voiture nauséabonde. J’évitais de trop m’approcher de la maison, je passais au large quand c’était possible. Il n’y avait pas de voie tracée, tout était broussailleux, je devais marcher au milieu de cette végétation charnue, difforme, qui avait prospéré sur la propriété. Les tiges se remettaient en place après avoir été foulées, elles se détendaient brusquement dans mon dos, les feuilles frottaient contre mes mollets, les touffes s’ébrouaient. Le bas de ma robe et mes jambes de pantalon ont été aussitôt alourdis par l’humidité.
J’ai bouclé deux tours, puis un troisième.
J’étais revenu à l’endroit où j’avais parlé pour la dernière fois. Je me suis arrêté. De nouveau je me trouvais en face de la chambre du premier étage. Je me tenais dos à la mer. L’eau criblait la toile cirée au-dessus de ma tête. Il faisait sombre. Je n’avais pas une vision complète du paysage, et les gouttes qui filaient depuis le rebord de mon parapluie me gênaient, mais je pouvais surveiller les fenêtres du premier étage. Dans la grande chambre, le voilage de tulle n’avait pas été déplacé. Rien n’avait changé. Si on considère que la pluie tombait avec une monotonie qui la situait en dehors des bruits remarquables, le silence régnait, le calme était absolu.
J’ai brisé cela en reprenant la parole.
— Lève-toi, maintenant, ai-je dit. Roule sur le côté. Que tu possèdes ou non une forme bien définie, tu as certainement un côté. Écarte le morceau de feutre qui te recouvre. Il est temps pour toi de te réveiller et de te lever. Lève-toi. Tu t’es égarée ici, il faut que tu t’en ailles. Tu possèdes en toi assez de forces pour te lever et repartir. Si c’est un nom qui te manque, je vais te donner un nom, et ensuite tu pourras repartir.
Rien ne se produisait dans la chambre. Personne ne se présentait à la fenêtre, aucun bruit ne venait de la chambre.
— Si tu veux, je peux te donner mon nom, ai-je proposé. Je sais que tu m’entends. Je peux t’aider en te donnant mon propre nom.
Entre les phrases, le silence revenait, le vacarme silencieux de la pluie, avec, juste derrière moi, le clapotis irrégulier des vagues.
J’ai envisagé un instant de rentrer dans la maison, de gagner une nouvelle fois l’étage et de me placer devant la porte pour y prononcer des objurgations et des reproches d’une voix plus forte que tout à l’heure. Mais cela signifiait qu’il me faudrait fouler encore ce vernis qui avait été répandu sur le réel, et cette perspective me repoussait. Je me suis alors rappelé l’odeur d’eau de toilette qui flottait dans l’air quand j’essayais d’ouvrir la porte. J’avais essayé depuis tout à l’heure de ne pas consulter mes souvenirs, afin de ne pas établir de lien entre l’exorcisme en cours et mon histoire personnelle. Une femme apparaissait dans ma mémoire, il fallait que je la laisse à l’écart de ce travail. Elle utilisait ce parfum, lumineux, boisé, ou un parfum comparable. Je l’avais aimée. Elle avait eu un différend avec notre hiérarchie, sur une question de tactique, mais elle ne m’avait jamais trahi. « Nadiejda », ai-je pensé. Il fallait que je me retienne de penser à elle. L’action en cours n’avait aucun rapport avec notre histoire.
— Écoute-moi, ai-je dit, puis je me suis tu.
Je suis resté une minute immobile, puis j’ai repris ma marche circulaire.
Le chemin que j’avais suivi précédemment n’avait pas été imprimé dans la végétation. Les plantes étaient coriaces, elles avaient été peu déchirées ou écrasées lors de mon passage et, en tout cas, elles s’étaient redressées. Un trappeur, évidemment, aurait pu lire mes traces comme dans un livre ouvert, mais pour ma part je n’ai pas reçu une formation de ce genre et je n’éprouve pas de goût pour la chasse. J’ai recommencé à enfoncer les pieds dans le tapis désordonné de plantes rampantes, couvrantes, élastiques, résistantes, qui s’étendait devant moi et paraissait vierge. Sous la verdure, la terre n’était pas encore collante, mais elle avait molli. Je ne la voyais presque jamais, alors que pourtant je regardais devant moi en m’efforçant de faire attention à tous les détails. On m’avait donné pour instruction de ne pas relâcher ma vigilance et de vérifier en permanence que je ne m’étais pas engagé à l’intérieur d’un rêve. Si, à un moment quelconque, tu soupçonnes que tu rêves, jette fermement ton regard sur le sol, m’avait-on conseillé. Ne regarde pas au loin, regarde devant tes pieds, accroche-toi à la réalité du sol. Seul le sol toujours reste réel. Regarde sur quoi tu mets les pieds. Cela au moins te permettra de conserver le contrôle de tes faits et gestes, même si le rêve dans lequel tu auras commencé à t’égarer est le rêve d’un étranger. Ne dévie pas hors de la terre, accroche-toi fermement à la terre.
— Écoute-moi, dis-je. Ne relâche pas ta vigilance. Ne regarde pas au loin.
J’ai continué à tourner autour de la maison pendant au moins un quart d’heure. Une articulation de mon parapluie grinçait, ajoutant une ponctuation aiguë au crépitement incessant de la pluie et aux bruissements que provoquait ma déambulation. Je m’appliquais à vérifier avec insistance que je ne rêvais pas, je m’accrochais à la réalité du sol, je regardais devant mes pieds. Chaque fois que j’avais bouclé un cercle, je levais les yeux vers la fenêtre de la grande chambre, mais je ne m’arrêtais pas. Je parlais beaucoup, mais ma voix n’était plus aussi ferme qu’avant. La plupart du temps, je murmurais ou marmonnais les phrases qui me passaient par la tête, des remontrances solennelles dont je ne savais plus très bien à qui elles s’adressaient ni dans quelle intention je les prononçais.
— Rien n’est ennemi dans ce qui t’entoure, disais-je. Mais il faut que tu partes. Cette terre n’est pas faite pour que tu y rôdes ou que tu y dormes.
Je murmurais cela et je poursuivais mon chemin, qui, en raison de la souplesse et de la robustesse des plantes, paraissait toujours devoir être frayé pour la première fois.
Je ne tenais pas le compte des cercles que j’effectuais.
Parfois il me semblait que j’avais relâché ma vigilance et que j’allais droit devant moi, au hasard, sous une cascade grise qui limitait ma vision à des lignes verticales filantes et annulait tout paysage réel. J’avais l’impression d’avoir quitté les parages de la maison qu’on m’avait demandé d’exorciser. Cette opération même pour laquelle on m’avait formé et envoyé, qui était la seule justification de ma présence ici, était en train de se dissoudre dans la pluie.
— Si tu diriges ton attention en direction du dehors, tu entends le martèlement de la pluie sur les herbes, ai-je dit. Ce bruit ne t’est pas hostile. Cette voix, elle non plus, ne t’est pas hostile.
Je me suis senti soudain privé d’une bonne partie de mes facultés de raisonnement, comme engourdi à l’intérieur d’une promenade interminable et sans but. Confusément, je savais qu’il me fallait agir, mais j’étais incapable de choisir une méthode et de m’y tenir. Des phrases se bousculaient lentement dans ma tête, liées à cette expulsion que j’avais pour tâche première de signifier et d’accomplir, mais elles avaient perdu leur énergie et j’éprouvais un malaise au moment où elles resurgissaient à ma conscience. Je les bredouillais maintenant à voix basse. J’avais du mal à les comprendre.
— Schwahn, bredouillais-je. Tu ne sais pas si tu rêves ou non, tu ignores sur quelle terre tu poses les pieds. Tu rôdes à proximité de cette maison, tu avances d’un pas de somnambule. Tu ne sais pas comment te faire obéir de ce qui est là, tout près, à quelques mètres de toi, dans cette chambre. Je peux t’aider. Écoute-moi. Bouge. Regarde la maison au lieu de contempler les plantes que tu écrases. Depuis des heures tu marches ici sans programme et sans résultat. Il faut que tu entres pleinement dans ce rêve pour accomplir ce que tu es venu faire.
La nuit était tombée.
J’étais immobile et songeur en face de la mer. Sous le déluge, la crique ne révélait plus aucun de ses contours. Le regard ne portait pas loin, les vaguelettes semblaient éteintes, les pierres sur le rivage avaient leur apparence nocturne de charbon. La surface de l’eau devait être hérissée de dix mille cratères, mais tout était à la fois très simple et très indistinct, comme sur l’aquarelle d’un peintre tenté par l’abstraction. Je me tenais en bordure de ce tableau – une silhouette blanche avec parapluie, avec une posture de sage taoïste que je n’étais pas. Je me suis retourné et, en dépit de l’obscurité, j’ai vu la masse bien nette de la villa, avec son étage, ses fenêtres aux vitres derrière lesquelles rien n’était suggéré, sa façade sans histoire, son toit et ses gouttières torrentueuses.
— Il faut que tu entres pleinement dans ce rêve, ai-je dit. Tu es venu pour expulser et pour détruire. Que cela s’appelle ou non un exorcisme n’a pas d’importance. Faire des cercles autour de cette habitation n’a pas d’importance. Parler n’a pas d’importance. Tu dois agir. Bouge, ne reste pas inerte dans ce rêve où tu n’as pas ta place. Fais ce qu’il faut pour que cette villa n’héberge plus ce qui s’y est installé.
J’ai dénoué la fermeture de ma sacoche. Je n’avais rien touché, jusqu’à cet instant, de ce que j’apportais avec moi.
— Schwahn, ai-je dit. Tu as reçu une formation de moine assez complète, mais tu es aussi un soldat et, en ce domaine, tu n’as de leçon à recevoir de personne. L’exorcisme ne provoque aucun résultat. Tu as assez d’expérience pour savoir que la spiritualité a des limites. Essaie une approche plus militaire.
La maison se dressait devant moi, à cinq ou six mètres.
J’ai fermé le parapluie qui m’avait jusque-là abrité, je l’ai secoué et je l’ai posé sur l’herbe à côté de moi. Aussitôt, la pluie m’a enveloppé. Aussitôt elle a transpercé mes vêtements. Elle était abondante, lourde, mais elle n’était pas froide.
— Cette pluie ne te gênera pas, ai-je marmonné. La pluie n’empêche pas les soldats de faire ce qu’on attend deux.
J’ai retiré de ma sacoche une grenade, je l’ai dégoupillée et je l’ai lancée à travers une des fenêtres du rez-de-chaussée. C’était un modèle parfaitement adapté à ce type d’action. La vitre s’est fendue en deux, j’ai entendu le projectile atterrir et rouler sur le plancher. Sans reculer et sans attendre, j’ai lancé une deuxième grenade vers l’étage, vers la fenêtre de la grande chambre, puis je me suis accroupi. Au même moment, accompagnée d’un éclair blanc, une puissante détonation a retenti au rez-de-chaussée. Une fumée noire a giclé par les fenêtres dont certaines se sont ouvertes grandes, tandis que du verre et des échardes volaient en tous sens. J’avais rentré la tête dans les épaules. Des débris fouettaient les plantes autour de moi. La deuxième explosion a immédiatement suivi. Elle m’a paru moins forte. J’ai laissé passer la vague de poussière et d’odeurs chimiques et j’ai levé les yeux. À l’étage, la dévastation était considérable. Toutes les pièces avaient leurs ouvertures pulvérisées. Les cadres étaient déchiquetés, le verre n’existait plus que sous forme de crocs luisants, les voilages pendaient, en lambeaux noircis, à l’extérieur. Je me suis redressé et j’ai envoyé dans la grande chambre une nouvelle grenade. Elle a éclaté très vite, dans un bruit assourdissant. Au rez-de-chaussée, l’odeur asphyxiante des composés phosphores avait commencé à s’épaissir.
— La nuit est tombée, ai-je dit. L’incendie va venir. Il est temps que tu bouges et que tu sortes.
J’ai fait quelques pas.
De mon sac j’avais à présent retiré un pistolet, un Yaryguine qui m’accompagnait toujours dans les missions délicates. J’en avais huilé le mécanisme avant de venir, et je savais qu’il y avait dix-sept cartouches dans son magasin. Je me suis mis à aller et venir devant la façade d’où s’échappaient des fumées pas très épaisses, immédiatement rabattues vers la terre par la pluie, et les puanteurs âcres des produits incendiaires. Il faisait très sombre. Je me déplaçais de côté et d’autre, je me tassais et me figeais dans une attitude de prédateur, de tueur, je me relevais. Les flammes sont apparues sans bruit en même temps au rez-de-chaussée et à l’étage, des langues rouges et orange, assez fines. L’arme à la main, je surveillais les fenêtres de la chambre principale.
Pendant un tiers de minute, il ne s’est rien passé. Les flammes progressaient et se raffermissaient au rez-de-chaussée. Puis j’ai vu une forme se présenter brièvement à la fenêtre de la chambre. Elle a surgi de l’obscurité tachée de feu, et, après une seconde d’hésitation, elle s’est renfoncée dans l’ombre. J’ai tiré dessus au moment où elle reculait. Je m’entraîne régulièrement, je ne suis pas mauvais tireur. J’ai eu la certitude de l’avoir touchée à la naissance de l’épaule ou au cou, car c’est cela que toujours je cherche à atteindre, plutôt que les membres ou le buste, où facilement les projectiles s’égarent.
— Je vais maintenant te nommer, ai-je dit. Tu dois partir. Tu es à l’intérieur d’un monde onirique où ta présence n’est pas acceptée ni acceptable. Tu dois partir, je vais te nommer et il te sera impossible de rester.
Une torche de flammes rouge vif a jailli par une ouverture du rez-de-chaussée, auréolée d’une brassée pétillante d’étincelles dorées. Dans la maison, des objets tombaient, se fracassaient, des bouteilles éclataient, entreposées sans doute dans des placards que je n’avais pas explorés, à la cuisine ou ailleurs. La forme que j’avais visée une minute plus tôt est réapparue à la fenêtre de la chambre. C’était une femme, elle était en chemise de nuit. Elle a posé les mains devant elle, sur les débris de verre, et elle s’est penchée vers la nuit. Le feu grondait derrière elle. J’ai aperçu près de son cou les traces de la blessure que je lui avais faite. Elle ne perdait pas beaucoup de sang, c’était une éraflure sans conséquence.
— Nadiejda Schwahn ! ai-je crié. Petite sœur ! Tu n’as rien à faire ici ! Tu dois partir !
La femme s’affolait. Elle a ouvert la bouche pour lancer un cri ou une plainte. Je me suis repéré sur cette bouche pour faire feu. Elle a eu un sursaut et elle s’est écroulée en travers de la fenêtre, les bras pendant, inertes et longs, à l’extérieur.
Au même moment, entourée de fumée, émergeant des tourbillons de fumée que crachait la fenêtre voisine, une deuxième silhouette s’est avancée. Je l’ai reconnue aussitôt. J’ai attendu une paire de secondes.
Maintenant, elle s’était transformée en cible parfaite.
— Sarayah Schwahn ! ai-je crié. Petite sœur ! Ne t’incruste pas ici ! Ce n’est qu’un mauvais rêve, tu n’y as pas ta place !
Je l’avais en ligne de mire, mais j’ai observé une pause. Elle tenait dans ses bras un petit enfant qu’elle avait dû en hâte emmitoufler dans un rectangle de feutre, un morceau de tapis, afin qu’il ne soit pas brûlé par les flammes. Je ne voyais pas le visage de l’enfant, mais un pied de bébé qui dépassait, fragile et minuscule. Elle s’est approchée encore de la fenêtre. Son fardeau était au premier plan. Elle était terrorisée. Ses traits, d’ordinaire si purs et si beaux, semblaient tordus par des spasmes de folie. Quand elle est arrivée contre le rebord de la fenêtre, elle a brandi l’enfant, comme le présentant au ciel noir ou à la mer que la pluie et la nuit avaient fait disparaître. Ce geste m’a caché sa tête, le haut de sa poitrine. J’ai tiré deux balles au jugé dans ce que je voyais de son ventre. Elle a vacillé. Ses bras se sont abaissés. J’en ai profité pour lui placer une balle dans le front. Elle était en train de tomber en arrière et j’ai eu peur que l’enfant disparaisse avec elle et m’échappe, qu’il roule à l’abri du mur et de l’obscurité. J’ai donc tiré au plus vite sur cette masse confuse qu’elle tenait devant elle. Le tapis s’est ouvert et l’enfant a glissé vers le vide. Il a rebondi sur l’avant-toit et il est tombé. Je me suis précipité vers lui et je l’ai achevé d’une balle dans la figure.
— Anniya ! Petite Anniya ! ai-je dit au-dessus de la petite forme. Tu ne devais pas te trouver ici. Tu t’étais égarée, petite Anniya Schwahn. Pour toi, le rêve est terminé. Il n’y avait aucune raison que tu t’y installes.
Je suis retourné en observation sous les fenêtres de la grande chambre. Sarayah Schwahn s’était affaissée en direction du feu et ne reparaissait plus. Nadiejda Schwahn était vautrée au milieu d’un torrent de fumées brunes que des reflets brillants, rouges, éclairaient de l’intérieur. De courtes flammes jaillissaient près de ses cheveux noirs. Ses bras pendaient.
Rien n’allait plus se passer de ce côté.
J’ai fait le tour de la maison en courant. Sur la terrasse, un homme se démenait, essayant de faire franchir le seuil à une femme blessée, ou brûlée, qui remuait en sanglotant, incapable de tenir sur ses jambes. J’ai pressé la détente trop tôt et j’ai gaspillé une balle. Ensuite, je me suis immobilisé pour ajuster mon tir. J’ai d’abord atteint la femme, à la joue puis sous la mâchoire, et ensuite l’homme, je ne sais où dans le haut de la poitrine. Tous deux se sont écroulés. Ils étaient vêtus de chemises non boutonnées et de sous-vêtements, comme souvent des dormeurs surpris dans leur sommeil par le feu. J’ai bondi sur l’escalier et j’ai donné le coup de grâce au sauveteur.
J’étais maintenant debout sur la terrasse, penché au-dessus des corps. J’aurais peut-être pu les enjamber pour entrer, mais je ne l’ai pas fait. Au-delà du seuil, l’intérieur du rez-de-chaussée émettait un ronflement de four. La chaleur et la puanteur du brasier étaient insupportables, mais, à l’entraînement, j’avais vu pire. J’aurais pu faire quelques pas là-dedans pour vérifier que tout était en ordre. Finalement, j’ai préféré me redresser et m’écarter. J’ai redescendu les marches.
Je sentais de nouveau sur moi la violence de la pluie, sa violence régulière et cinglante, sa verticalité. Je m’étais mis à fixer les deux corps qui sur le seuil, en haut des marches, étaient à présent couchés l’un sur l’autre, comme enlacés.
— Avariam Schwahn ! ai-je crié. Alexandra Schwahn ! Vous êtes venus ici ensemble et par erreur, vous ne deviez pas être ici, dans un rêve étranger !
Soulevés par le vent de l’incendie qui soufflait fort, les drapeaux de prière s’agitaient. Ils étaient trop mouillés pour s’embraser, mais ceux qui se trouvaient à proximité de la porte semblaient déjà pris dans une onde de chaleur, et ne plus guère hésiter entre un destin d’eau et un destin de feu. L’étoffe ici et là, roussissait, fumait, avec ses inscriptions que j’aurais pu déchiffrer, à la rigueur, si je m’en étais donné la peine. Avariam Schwahn et Alexandra Schwahn reposaient l’un sur l’autre. Ils ruisselaient d’un sang noir. Leurs physionomies déchirées par les projectiles étaient horribles à voir. Des flammèches commençaient à s’introduire sous leurs chemises.
Je me suis encore une fois adressé à eux.
— Vous êtes venus ici ensemble, vous repartez ensemble, ai-je dit. Vous ne pouviez pas rester ici.
J’essayais de fouiller du regard dans l’image qui se formait derrière eux, une vision mouvante. La salle de séjour flambait, tantôt vivement éclairée par des torsades rouges, tantôt noyée sous des nuées charbonneuses. On voyait le plancher qui brûlait par flaques, comme irrégulièrement arrosé d’essence, la table qui paraissait intacte, des chaises renversées, déjà illisibles, une portion de l’escalier qui montait à l’étage. Sur les murs, les décorations avaient disparu.
Soudain, une forme a jailli de la cuisine où elle avait dû se réfugier jusque-là. J’ai pressé la détente une première fois, par réflexe, et je l’ai ratée ou, du moins, blessée de façon insignifiante. Elle courait. On peut être sûr que les flammes et la fumée l’aveuglaient, mais, derrière cet enfer dans lequel elle se déplaçait, elle avait dû repérer l’ouverture vers l’extérieur, la porte près de laquelle gisaient Avariam Schwahn et Alexandra Schwahn. Elle se jetait dans cette direction, et ce n’était évidemment pas par hasard. Elle tentait le tout pour le tout. Elle tenait fermement en main un couteau à découper, pour trancher ce qui pourrait s’interposer sur sa route, et aussi, dans l’hypothèse où elle aurait réussi à gagner l’extérieur, pour se battre avec l’incendiaire. Cette lame est destinée à se planter dans mon ventre ou ma gorge, ai-je pensé. C’était une jeune femme qui ainsi courait vers moi. Elle était vêtue d’un pyjama noir mais elle avait eu le temps, dans la cuisine, de se nouer des torchons mouillés autour des jambes et des bras, autour de la tête. J’avais du mal à distinguer ses traits ; néanmoins, ce sang-froid, ces précautions intelligentes et ce courage, cette volonté d’en découdre avec l’agresseur en disaient assez sur son identité.
— Mariya Schwahn ! ai-je crié.
Je lui ai tiré dessus une deuxième fois.
J’avais visé la hanche droite pour la ralentir et pouvoir placer alors une balle mieux ajustée. Elle a marqué un bref temps d’arrêt. Elle venait de s’engager sur une surface du plancher où les flammes étaient plus torrentueuses, plus folles, et, à ce moment, une spirale de cendres obscures a explosé devant ses pieds, la cachant complètement à la vue.
J’ai pressé de nouveau la détente.
Il me reste deux balles, ai-je pensé.
— Mariya Schwahn ! ai-je crié. Mariya ! Petite sœur !
Déjà elle émergeait de la nuée noire. Elle ne courait plus. Elle paraissait marcher sans hâte vers la porte. J’ai vu la marque que j’avais produite lors de mon deuxième tir. Je l’avais atteinte à la hanche, effectivement. Le bord de l’os du bassin avait dû être fracassé, mais la blessure n’était pas fatale. Les autres coups n’avaient pas porté. Mon chargeur ne contient plus que deux balles, ai-je pensé. Pour elle, la prochaine doit être décisive.
Mariya Schwahn enjambait les corps d’Alexandra Schwahn et d’Avariam Schwahn. Elle avançait avec une certaine lenteur, son propre corps entouré de torchons fumait, la manche gauche de sa veste de pyjama avait pris feu. Elle ne perdait pas de temps, elle éteignait les flammes en train de naître, elle faisait ce qu’il fallait faire. Le torchon de vaisselle qui lui enveloppait la tête est tombé sur le visage d’Alexandra Schwahn. Elle tenait le couteau comme un sabre court, la pointe légèrement dirigée vers le haut. Je savais qu’elle était assez bonne en arts martiaux pour ne pas s’en servir de façon désordonnée. Même blessée, elle restait dangereuse. Elle a franchi le seuil, elle a fait deux pas sur la terrasse puis elle a commencé à descendre les marches pour se retrouver dehors, sous la pluie. Maintenant, elle descendait les marches une à une, en s’appuyant sur la rampe pour ne pas perdre l’équilibre. Elle vacillait, regardant d’un air épuisé tantôt les drapeaux tibétains, qui n’avaient protégé personne, tantôt le morceau de nuit dans lequel je me trouvais. Ses cheveux n’avaient pas brûlé, mais ils étaient gris, dépeignés et sales.
Je l’ai laissée se faire arroser par la pluie. Maintenant elle tournait la tête vers le ciel qui déversait sur elle des flots apaisants.
— Petite sœur ! ai-je crié. Nous avons été projetés dans un mauvais rêve ! Il faut partir !
Nous sommes restés un moment face à face, à trois mètres de distance. Je pensais aux deux balles qui attendaient encore dans le chargeur. Je regardais Mariya Schwahn.
Mariya Schwahn s’approchait de moi.
Elle avançait en grimaçant de douleur.
Son couteau était placé sur une ligne qui aboutissait à ma cage thoracique. La pointe visait le dessous de mes côtes.
— Schwahn ! a-t-elle hurlé brusquement. Tu n’as rien à faire ici ! Bouge, mets-toi en marche, éloigne-toi à jamais de cet endroit où tu t’es égaré !
Je me sentais troublé. Je ne tirais toujours pas.
Mariya Schwahn, ai-je pensé. J’entends ta voix. Je comprends à peine tes paroles, je ne comprends pas la situation, mais j’entends ta voix.
Il est bien que maintenant tu me parles, ai-je pensé. Il est bien que ce soit toi, Mariya, qui me parles, en ce moment, et pas une autre.
— Jean Schwahn ! a-t-elle poursuivi. Écoute ton nom ! Jean Schwahn, petit frère ! Que sur ces plantes horribles, sous cette pluie battante, devant ce feu tu sois malheureux ou non n’a pas d’importance ! Cette maison autour de laquelle tu rôdes ne peut plus t’accueillir. Que tu dormes ou non n’a pas d’importance. Je vais te réveiller et te guider vers les sommeils où tu as ta place. Le lieu que tu occupes en ce moment n’est pas conçu pour ta présence. Tu t’y es égaré. Il faut partir. Je vais te montrer le chemin pour partir.
Je me tenais debout sans bouger.
Elle s’est approchée encore. Si elle l’avait voulu, maintenant, elle aurait pu m’entailler le poignet qui tenait le pistolet. Elle est entrée dans ma garde avec assurance, se contentant d’écarter doucement mon bras.
Je n’ai pas résisté. Je n’avais jamais résisté à Mariya Schwahn. Elle était collée contre moi, sa tête s’était posée sur mon épaule, ses lèvres murmuraient des phrases à mon oreille.
— Jean Schwahn, petit frère ! murmurait-elle. Écoute-moi. Tu es ensommeillé plutôt que mort, tu es plus mort qu’assassin. Tu es debout immobile sous la pluie, devant cette maison qui empeste le meurtre et le sang, sur les plantes horribles. Tu es debout immobile ici par erreur. Je vais t’aider à t’extraire de là, je vais t’aider à rejoindre les endroits qui te conviennent, les endroits où tu as tes habitudes. Nul ici ne t’est hostile. Je vais te montrer le chemin du retour.
Elle m’a planté le couteau sous les côtes flottantes. J’ai senti la lame crever la plèvre et s’enfoncer dans mes poumons en ratant le cœur. Cette lame me brûlait. J’ai fait un bond maladroit pour m’en dégager et, tandis que Mariya Schwahn se contractait pour me porter un second coup, j’ai dirigé sur elle le canon de mon arme et j’ai tiré. J’avais des gestes moins assurés que pendant les minutes précédentes, mais j’ai su aussitôt que la balle avait atteint sa cible. J’avais visé le milieu du crâne.
Maintenant Mariya Schwahn s’effondrait sur elle-même. Le couteau, qu’elle venait de lâcher, a transpercé une feuille sombre et il est demeuré vertical, le manche dressé, à côté de son bras replié.
Devant nous, la maison flambait, avec des rugissements et des craquements. La terrasse à son tour s’embrasait. Les corps sur le seuil étaient habillés de flammes rageuses. Ils étaient nus, à présent, ils avaient noirci et, à certains moments, leur chair sifflait. Des fanions chamaniques il ne restait plus grand-chose. Certains pourtant continuaient à s’agiter et même à voler, pas très haut, retenus dans les tourbillons par des fantômes de ficelle.
La pluie crépitait sur nous, sur Mariya Schwahn et moi, sur les feuilles, sur la terre que je ne voyais pas, sur la nuit. Je ne respirais plus, je ne pensais plus guère. Je ne voulais pas me rappeler ce qui nous avait liés, autrefois, Mariya Schwahn et moi. Je sentais des sanglots monter depuis les profondeurs. Ils menaçaient de m’emporter on ne sait où.
Il reste une balle, me suis-je rappelé. Elle suffira.
Je me suis mis à genoux contre le corps de Mariya Schwahn.
— Écoute-moi, maintenant, ai-je dit. Écoute ton nom.
Je ne regardais pas la tête balafrée de Mariya Schwahn. Je regardais ses cheveux gris tachés de sang, la naissance de son cou dans la veste noire du pyjama, la peau brûlée des doigts de sa main gauche.
— Je vais te nommer, ai-je dit. Il faut que tu m’entendes et que tu partes. Tu t’es égaré ici. Il faut que tu partes aussitôt. Je vais t’aider.
Autour de moi, la pluie et l’incendie braillaient des paroles incompréhensibles.
— Jean Schwahn, ai-je dit. Écoute-moi. Tu as entendu ton nom. Que ce soit le tien ou celui d’un autre n’a pas d’importance. Maintenant, tu dois partir. Petit frère, Jean Schwahn ! Il te reste une balle. Utilise-la. Elle suffira. Elle suffira pour que tu partes.
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