Avec les moines soldats

Bassmann Lutz · Chapitre 6 sur 9

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Avec les moines soldats

Cinq

L’OUBLI

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L’oubli

 

Nous n’avons pas oublié Mariya Schwahn. Nous pensons tous à Mariya Schwahn, hommes et femmes de l’Organisation nous nous rappelons Mariya Schwahn : peut-être pas à tout moment, mais souvent, nous nous rappelons l’importance de Mariya Schwahn pour notre vie, notre apparence et notre mort. Nous ne l’oublierons pas quelles que soient les circonstances. En dépit des interdictions et des tabous qui régissent le fonctionnement de notre mémoire, nous nous rappelons Mariya Schwahn avec une grande netteté, et nous évoquons son image avec une ivresse tendre que nous ne réservons à personne d’autre. Elle apparaît dans nos rêves alors que l’ordre nous a été donné de ne pas nous souvenir d’elle ou de ses semblables. Nous avons pour instruction de ne jamais l’évoquer quelles que soient les circonstances, et même de ne jamais l’invoquer quelle que soit la nature de notre sommeil ou de notre inconscience. Pourtant elle apparaît à l’intérieur de nos rêves d’hommes et de femmes de l’Organisation et, quelque nom qu’alors nous lui attribuions, nous pensons à elle comme à une amoureuse, comme à l’unique véritable amoureuse de notre existence. Nous pensons à elle comme à une femme exceptionnelle que nous avons passionnément aimée et qui a reçu, accepté et partagé notre amour avant, pendant et après la mort. Chacun pense à Mariya Schwahn comme à sa propre amante exclusive et éternelle, indépendamment des errances, affections et aventures qu’elle aurait pu connaître ailleurs. Dans les rêves des hommes et des femmes de l’organisation, Mariya Schwahn est tantôt instructrice de blindés, tantôt monitrice de close-combat, tantôt psychologue, tantôt responsable de la logistique durant les stages en espace clos, tantôt médecin urgentiste, tantôt rédactrice des programmes politiques ou des communiqués destinés à enflammer ou à tétaniser l’extérieur. Dans nos rêves ainsi elle change facilement de fonction et de forme. Elle change aussi de nom suivant celui ou celle qui la rêve. Mariya Schwahn peut endosser l’identité de Mariya Schwahn, de Nadiejda Schwahn ou de Sarayah Schwahn, mais elle peut aussi s’appeler Verena Becker, Iponiama Oshawnee, Yasmina Fuchs ou Maria Samarkande. Elle peut même s’appeler Leonor Nieves. Elle change d’identité, d’aspect physique et même de génération, mais elle reste une combattante, une femme qui ne renonce ni à son engagement moral et politique de jeunesse, ni à la férocité intelligente de sa maturité, ni à ses amours tardives ou non. Dans nos rêves ou ailleurs, elle ne renonce sous aucun prétexte. Quelles que soient la situation tragique ou l’horreur désespérée dans laquelle le rêve ou la réalité l’ont plongée, elle ne renonce à rien. Mariya Schwahn est la femme la plus admirable, la plus précieuse, celle qu’il ne faut perdre pour rien au monde. Les hommes de l’Organisation et les femmes de l’Organisation, ceux et celles qui l’ont tenue entre leurs bras, essaient de ne pas la perdre. Au cœur de leurs rêves comme au fil de leur existence éveillée, ils s’efforcent d’interdire sa disparition. Mais souvent l’histoire se déroule de telle sorte qu’ils sont comme à jamais séparés d’elle. Il faut dire que l’oubli menace. On nous a appris énormément de choses, mais avant tout on nous a appris à nous taire et à oublier. Je me rappelle les exercices de mutisme et les exercices d’oubli. Je me rappelle les instructions que nous recevions au cours des séances consacrées au brouillage de la mémoire, au brouillage de l’inconscient et à l’oubli. Mariya Schwahn se tenait devant nous, hommes et femmes, et nous la dévorions des yeux, parce que chacun et chacune d’entre nous avait en tête sa propre complicité avec elle, sa complicité sentimentale, lascive et secrète avec elle. Chacun et chacune la regardait comme on regarde son unique amour. Nous la dévorions ainsi des yeux, camouflant notre attention derrière un intérêt purement scolaire, et parfois nous laissions vaguer notre esprit à l’écart des phrases utiles, des démonstrations et des préceptes qu’elle nous dictait. Dehors, de l’autre côté des murs, tombait une neige impitoyable, mêlée de glace cinglante, mêlée à une glace dont les aiguilles bruissaient contre les doubles fenêtres et contre les toitures des galeries permettant de circuler d’un bâtiment à l’autre. Nous étions loin de tout, dans un isolement total, nous vivions en autarcie depuis des semaines. Dehors soufflait un vent qui avait parcouru on ne sait quelles étendues blanches infinies, on ne sait quels paysages qui ressemblaient à des rêves de louves. Ou alors, au contraire, dehors interminablement tombait une pluie chaude, verticale, une pluie lourde de mousson. Selon les époques et les générations, les latitudes changeaient, les conditions météorologiques allaient d’un extrême à l’autre. Les langues dans lesquelles on s’adressait à nous variaient. Mais, en réalité, ce qui se produisait à l’extérieur des murs pouvait être négligé ou nié, car le dehors n’existait pas pendant nos stages en espace clos. Mariya Schwahn seule existait, entourée de ses équivalents mâles et femelles qui nous enseignaient les techniques avancées nécessaires à notre survie et à la prolongation de notre survie pendant et après la mort, et qui vérifiaient sans cesse que nous avions bien assimilé les techniques avancées qui permettaient de mettre hors de cause l’Organisation avant, pendant et après l’histoire. On nous apprenait à reconnaître l’ennemi et à le frôler sans dommage pour nous, à le frôler en passant inaperçu, à l’éliminer, à le tuer. On nous formait pour que nous puissions porter des coups extrêmement rapides et efficaces, mais, dès que nous abordions les domaines sensibles et les techniques avancées, les prouesses physiques étaient reléguées à l’arrière-plan et il s’agissait avant tout d’apprendre à ne pas parler. Mariya Schwahn nous enseignait à ne pas parler tout en tenant un discours censé, à ne pas parler tout en lâchant torrentueusement de longs délires. Dans tous les cas il fallait feindre de ne rien cacher, et surtout de ne rien avoir à cacher. Se taire devant l’ennemi était rarement la tactique préconisée par Mariya Schwahn et ses équivalents mâles et femelles. Parler étant inévitable, il nous fallait apprendre à être remarqué par l’ennemi pour tout autre chose que notre relation à l’Organisation. À la fin des séances nous étions capables d’ignorer tout des mécanismes internes et des objectifs de l’Organisation, et même d’avoir du mal à nous représenter son existence. On nous apprenait à métamorphoser poétiquement et scrupuleusement la vérité afin que rien de crédible n’en subsiste. À la fin des séances, rien ne restait de la vérité, en nous comme ailleurs. On ne nous apprenait pas à mentir, mais plutôt à croire intensément à d’autres vérités, à croire à l’ailleurs et à oublier le reste. Mariya Schwahn était une experte dans toutes les matières qu’elle enseignait et elle était la femme que nous aimions, tous et toutes. Elle était la femme que j’aime. Dans nos rêves ou à l’état de veille, elle nous exposait encore et encore comment oublier, comment oublier les stages et le ciel du dehors, la neige qui noyait les bâtiments jusqu’au deuxième étage, la glace qui crépitait sur les fenêtres ou, au contraire, la pluie qui fumait sur les terrasses et les toits brûlants, l’humidité qui ruisselait à l’intérieur des galeries, l’eau partout sur le sol carrelé, comment oublier les séjours de formation en monde clos, comment oublier le peu que nous avions pu entrevoir de la logistique et de la hiérarchie, ainsi que les noms de tous ceux et celles qui nous entouraient et peinaient avec nous. Elle nous apprenait à oublier son nom à elle, Mariya Schwahn. Sur ce point, nous n’avons pas su être de parfaits élèves, mais, sur le reste, nous avons donné satisfaction, tous et toutes. Nous ne nous rappelons pas les salles d’entraînement dans lesquelles nous apprenions à fracasser l’ennemi et à disparaître comme des fantômes, nous ne nous rappelons pas les couloirs d’obscurité ou de flammes dans lesquels nous devions nous déplacer en roulant, nous ne nous rappelons ni les séances où on nous apprenait à anéantir l’ennemi au sein d’une foule ou dans les tourbillons d’un incendie, ni les plongées répétées dans des mondes de ténèbres poisseuses et sans issue. Beaucoup de souvenirs sont absents, pour ne pas dire presque tous. Nous ne saurions aujourd’hui révéler comment et où nous avons appris à marcher, qui nous apprenait à traverser la foule comme des individus dont nul ne songerait à mémoriser la démarche ou le visage. Nous ne nous rappelons pas les longues séances de tir à l’aveugle et les innombrables journées de manœuvre à l’intérieur du feu ou dans les cauchemars. Nos instructeurs et nos instructrices, leur manière de transmettre leurs connaissances, leur posture, leur voix, n’ont laissé de trace nulle part en nous ou ailleurs. Nous n’avons rien conservé en mémoire, rien ni personne. Il y avait des techniques de base, des techniques avancées et des techniques hermétiques. Toutes étaient enseignées et répétées ensemble jusqu’à ce que nous ne pensions plus qu’à les oublier, et ensuite jusqu’à ce que l’idée même d’y faire référence ou de les décrire nous soit devenue étrangère. Il fallait apprendre comment porter à l’ennemi un coup fatal, parfois en un temps si bref que même l’ennemi n’en avait pas conscience sur le moment, et ensuite s’écarter de la cible en adoptant une attitude de totale médiocrité, s’écarter à l’intérieur de la foule, sans dommage et sans se faire remarquer par une absence exagérée d’émotion. Le silence et la tranquillité attirent l’attention. L’humilité excessive rend suspect, et cela quel que soit le cauchemar dans lequel on se replie après l’action. Nous devions répéter des dizaines de milliers de fois les gestes et les maladresses naturelles de la médiocrité, nous avions ancré en nous une profonde culture de la médiocrité après l’action. Nous ne nous rappelons pas quand et où nous avons répété cela et pendant combien de semaines, de mois ou d’années. Et nous avons oublié combien des nôtres sont morts ou n’ont jamais réapparu pendant l’entraînement. Mariya Schwahn allait et venait au milieu de nous, corrigeant nos fautes ou nous suggérant telle ou telle manière d’améliorer nos résultats quand nous serions vraiment et concrètement à l’intérieur de l’obscurité ou à l’intérieur de nos rêves. Nous ne nous rappelons pas le nom de Mariya Schwahn, nous ne nous rappelons pas comment elle allait et venait au milieu de nous et ce qu’elle nous conseillait ou nous montrait. Nous avons oublié le nom des disciplines qu’on nous enseignait et sous quelles appellations anodines étaient répertoriées les techniques avancées et les techniques hermétiques. Nous avons des souvenirs, mais, quelles que soient les circonstances dans lesquelles nous sollicitons notre mémoire, ils sont faux. Nous nous rappelons parfois l’odeur douteuse des armes blanches que d’autres avant nous avaient manipulées, le parfum de graisse des armes à feu, la puanteur des blindés, la couleur grisâtre des mannequins sur lesquels figuraient les points vitaux tels qu’ils étaient définis pour les techniques de base, les techniques avancées et les techniques hermétiques. Sans la parler de façon fluide, nous comprenons la langue à laquelle avaient recours nos instructeurs lorsqu’ils abordaient les techniques hermétiques. Nous avons cela en tête, à la rigueur, nous avons en tête quelques images figées, illisibles, inexploitables, mais nous ne nous rappelons rien des salles d’entraînement dans lesquelles on nous apprenait à oublier l’action après l’action, à oublier le pourquoi de l’action, à oublier les voix et les visages des hommes et des femmes qui nous avaient conduits jusqu’au lieu de l’action. Mariya Schwahn secouait ses longs cheveux noirs, aux reflets bleutés, Mariya Schwahn ôtait sa casquette militaire et elle frottait son crâne rasé d’une façon un peu négligente, Mariya Schwahn entrait et sortait en souriant à travers un rideau de flammes. Mariya Schwahn était belle. Nous la dévorions des yeux, nous l’aimions, nous refoulions l’oubli en dépit des instructions, nous n’acceptions pas d’oublier Mariya Schwahn. Elle nous apprenait comment oublier les physionomies de nos camarades, les plus frappantes comme les plus insignifiantes, comment effacer en nous le visage de l’ennemi tel qu’il s’était tourné vers nous au moment de l’action ou tel qu’il pouvait se graver en nous après l’action, comment oublier la silhouette, les mains et la bouche de nos instructeurs et comment oublier en quelle langue avaient été dispensés les cours. Dans les salles de stage nous nous entraînions à vivre l’action comme un rêve et à considérer que ce qui précédait ou suivait l’action appartenait à un autre rêve. On nous apprenait que l’existence était un rêve sans fin et que le seul moyen de s’en échapper était de s’introduire par effraction dans des mensonges ou des cauchemars. Nous nous entraînions aussi à attendre. Nous ne nous rappelons pas les salles où on nous entraînait à savoir attendre, à briser en nous toute notion de patience ou d’impatience, à être étranger à l’écoulement du temps et à quelque échéance que ce soit. On nous entraînait à attendre longtemps, par exemple à attendre vingt ou trente ans, en ayant tout oublié ou en nous immergeant sans faillir dans la plus grande médiocrité quelles que puissent en être les conséquences, vingt ou trente ans à exister comme peuvent exister des hommes et des femmes qui n’ont approché ni l’ennemi, ni l’Organisation, ni l’entraînement à l’oubli, ni l’action, ni les univers hermétiques. Il nous fallait, en particulier, ne pas succomber à la tentation de laisser une trace ou une vaine signature qui contredisent, même d’une façon imperceptible et cryptée, la médiocrité de notre existence avant ou après la mort. Cette tentation existe, on la combat avec des techniques de base mais elle existe. Il fallait donc apprendre à oublier aussi après la mort, à oublier l’idée même de laisser une trace. Nous avons intégré cela à notre comportement, nous, soldats de l’Organisation, hommes et femmes. Nous avons appris à contrarier nos envies de gloriole ou de fanfaronnades et à parler comme des individus éloignés depuis toujours de la fonction de soldat, comme des créatures ignorant depuis toujours l’existence de l’Organisation. Nous avons appris à tenir devant l’ennemi jusqu’à la mort, en débitant des discours de médiocres ou de poètes. Dans les rêves des hommes et des femmes de l’Organisation, Mariya Schwahn se retrouve ainsi fréquemment en compagnie de personnages qui n’ont rien à voir avec l’Organisation, ou en compagnie de hâbleurs frêles qui parlent de l’Organisation à tort et à travers, d’une manière si approximative et brouillonne que nul ne peut mettre derrière leurs mots autre chose que des intuitions fantaisistes ou des billevesées mondaines. Ces médiocres ou poétiques personnages oniriques ne savent pas se battre, ne savent pas se taire, ne savent pas oublier et ne nuisent qu’à eux-mêmes et à l’histoire. Ils ne nuisent pas à l’Organisation quelle que puisse être la précision baroque de leur discours. Je me rappelle Mariya Schwahn et je sais me battre mais, pendant mes rêves, et, en tout cas, pendant les temps d’existence où on me fait traverser la réalité, je tiens devant l’ennemi des discours d’une grande médiocrité, des discours de chamane et de poète auquel nul n’attache le moindre prix. Ainsi je ne nuis pas, moi non plus, à l’Organisation.

Souvent nous nous posons la question de la mort. Je suis incapable de me rappeler ce qu’on nous a dit à ce sujet pendant les séances de techniques avancées et je ne me rappelle pas s’il y a eu ou non, autour de cela, des séances de techniques hermétiques. La mort est une illusion incrustée dans l’illusion de la vie, la mort est un rêve sans images, la mort est un rêve dont on peut faire naître les images pendant le sommeil ou ailleurs, la mort est une fin dont nous pouvons avoir conscience, la mort est une fin dont nous pouvons indéfiniment prolonger la conscience, la mort est un cauchemar dans lequel nous pouvons choisir de nous introduire ou de ne pas nous introduire. Nous ne nous rappelons pas ce que les instructeurs et les instructrices nous expliquaient, ni pour quelles circonstances ils tentaient de nous transmettre ce genre de connaissances. Quand nous sortions des mondes clos après les stages, il nous semblait que les objectifs de l’Organisation étaient d’une clarté élémentaire, mais parfois, au contraire, nous ne pouvions comprendre au service de quel dessein nous avions offert ou sacrifié nos intelligences et nos corps. Nous avons oublié toutes les réponses. Nous avons oublié toutes les réponses, mais nous nous rappelons Mariya Schwahn et, de même que l’Organisation, sans vraiment savoir pourquoi et depuis quand, nous l’aimons.

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