Avec les moines soldats

Bassmann Lutz · Chapitre 4 sur 9

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Avec les moines soldats

Trois

LA PLONGÉE

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La plongée

 

On frappe sur les murs de la cellule, sur les briques, sur les briques creuses ou sur le ciment, sur la porte, sur les montants de ciment du lit, sur les canalisations, sur le lavabo, sur la cuvette, sur la porte encore, sur la grille qui protège les barreaux, sur le rebord du lavabo, sur le rebord de la cuvette. On frappe avec les mains, avec les coudes quand les mains sont talées, avec son crâne quand trop intense est le silence entre les coups. On frappe et on s’arrête. On frappe encore et on s’arrête encore. Puis on écoute. On attend la réponse et on écoute. On attend que vienne un nouveau bruit ou une réponse en parole. On frappe longtemps, avec régularité, pendant des heures, jusqu’à l’étourdissement. Quand vient l’étourdissement, on s’arrête, on attend la réponse, on attend quelque chose et on écoute. On va et vient comme un animal enfermé, comme un animal, en donnant un coup à la porte avant de faire demi-tour, en donnant un coup contre la canalisation ou contre le lavabo avant de faire demi-tour. On va et vient et, quand approche l’étourdissement, on s’arrête, on attend la réponse, on attend la parole, on attend l’espoir de la parole, on attend l’image et on écoute. On attend que s’approche l’image de l’espace noir et on écoute. On va et vient comme un animal ou on s’accroupit comme un animal, dans un coin, près du lit en ciment ou sur le lit en ciment, dans un angle, sur la couverture, mais le plus souvent sur le sol à côté du lit, on s’accroupit sous la fenêtre grillagée, dans la lumière ou dans la nuit qui tombent par la fenêtre, ou encore sous le lavabo, entre le lavabo et la cuvette. On s’accroupit en silence et, quand le silence est de nouveau trop intense, on frappe contre ce qui se présente, contre le mur, sur les endroits plus creux qui résonnent ou sur les endroits qui ne résonnent pas, contre le tuyau des eaux usées ou contre un montant de ciment du lit. On s’accroupit et on souffle. On souffle avec régularité, avec une régularité pénible, le souffle est comme un râle, on attend l’image, on attend la parole, la possibilité de la parole et de l’image, et on écoute. On s’accroupit et on souffle jusqu’à l’étourdissement, on s’accroupit comme un animal, puis on s’arrête. On s’accroupit encore et on écoute encore. On écoute un espoir de réponse en soi, le sommeil en soi, l’animal en soi, le silence animal du sommeil. Qu’on ouvre ou non les yeux, le décor reste le même pendant longtemps, qu’on écoute ou non le silence en soi ou à l’extérieur, les bruits restent les mêmes encore et encore, jusqu’à l’étourdissement. Le décor est le même d’une cellule à l’autre de part et d’autre du couloir. La cellule est plus longue que large, la fenêtre est grillagée, derrière le grillage il y a des barreaux, derrière les barreaux il y a l’extérieur avec ses lueurs diurnes ou nocturnes ou crépusculaires. Souvent, et, en tout cas, plusieurs fois par mois, derrière les barreaux il y a l’image grillagée de la lune. Qu’on ouvre ou non les yeux et que la lune brille ou non derrière les grilles, le décor est le même. Il est à peu près monocolore, il est monocolore avec des coulures de peinture sur le ciment ou sur la brique, il est presque monocolore avec des coulures de peinture pisseuse. Qu’on écoute ou non le silence en soi ou le silence à l’extérieur, le décor n’est pas l’image. Il n’est pas encore l’image. Dans ce décor on a l’espoir de l’image, on attend l’image. Dans ce décor on frappe avec régularité pendant des heures, on va et vient avec régularité comme un animal, on s’accroupit comme un animal et on attend l’espoir de l’image et l’image jusqu’à l’étourdissement. D’autres, à proximité ou de l’autre côté du couloir, ou à d’autres étages, attendent de la même manière dans d’autres cellules. Ils se sont accroupis et ils écoutent. Ils frappent, ils s’arrêtent et ils écoutent. Ce sont des hommes et des femmes. Hommes et femmes attendent l’espoir de l’étourdissement et de l’image. Quand ce sont des femmes, elles vont et viennent et elles écoutent, elles s’accroupissent près du lit ou près de la porte et elles écoutent, elles frappent sur les murs ou sur les canalisations, puis elles s’arrêtent et elles écoutent. Elles attendent l’espoir d’image, elles attendent le silence ou la parole et elles écoutent. Devant les barreaux il y a une grille, devant les portes il y a des femmes qui sont accroupies et qui écoutent, des hommes qui sont accroupis et qui écoutent. Nous attendons ensemble. Nous sommes ensemble pour attendre l’espoir de l’image, l’espoir de la parole, l’espoir du silence, nous sommes ensemble accroupis devant la porte. Nous attendons l’étourdissement, l’image et quelque chose. La parole se réduit longtemps à une respiration pas très sonore. La parole elle aussi attend quelque chose, elle attend la parole et elle attend l’image. Qu’on ouvre ou non la bouche et que la lune brille ou non, la parole prend souvent la forme d’un long et simple murmure. On murmure des mots, on chuchote du silence et on attend. Comme un animal on est accroupi devant la porte, et on souffle des mots et du silence sous la porte pour que les autres au-delà du couloir entendent la parole, entendent le silence et entendent l’image. Qu’on ouvre ou non la bouche, les autres écoutent quelque chose qui s’introduit sous la porte ou à travers la porte, ils entendent la parole et le silence. Qu’on ouvre ou non la bouche, les autres écoutent sous la porte, accroupis devant la porte de leur cellule, les yeux fermés ou ouverts à proximité du métal de la porte. Ils et elles écoutent le début de l’image. On est accroupi et on frappe sur les mots avec la bouche. À l’extérieur il n’y a aucune image, au-delà des fenêtres et des grilles il n’y a aucune image. On frappe avec les mots du murmure, on frappe avec les mots de la parole, on frappe à l’intérieur de la cellule, avec régularité on murmure et on gémit les mots à l’intérieur du silence de la cellule, puis on s’arrête et on écoute. Les mots sortent de la bouche des autres, de la bouche des hommes et des femmes accroupis comme des animaux devant la porte, les yeux fermés ou ouverts, que la lampe grillagée soit allumée ou non, que la lune soit ou non brillante derrière les barreaux. Les mots et la parole entrent dans le silence et dans le souffle de la bouche. On est accroupi, les yeux fermés comme des animaux qui agonisent devant l’image. On frappe sur le sol devant soi, on frappe sur le sol devant la porte et devant l’image. On s’arrête, on souffle comme souffle un animal qui agonise ou qui est déjà mort et on écoute l’image. Dans la bouche on a du souffle, de la parole des autres et de l’image. On est accroupi comme un animal qui consacrerait son dernier souffle à l’image. Les autres aussi sont accroupis à proximité comme des animaux, mais ce ne sont pas des animaux à poils et à plumes ou des animaux à carapace. Ils sont accroupis à proximité avec leur souffle, ils disent des paroles depuis leur souffle et depuis leur bouche, ils sont comme des animaux qui sont en train de mourir devant l’image ou derrière l’image. Ils sont entrés accroupis dans le silence ou dans le bruit langagier de la bouche. Ils disent du souffle, du silence, ils murmurent des espoirs d’image, ils gémissent de la parole, ils crient. Ils disent des paroles qui restent dans la bouche, qui prennent racine dans l’image ou derrière l’image. Ce ne sont pas des animaux même s’ils sont accroupis devant la porte comme des animaux à poils et à plumes, comme des animaux en train de mourir dans leurs poils et dans leurs plumes. Ce ne sont pas des animaux, ce sont des prisonniers et des prisonnières qui portent des noms, qui disent des paroles et des morceaux de paroles et de rêves comme des animaux qui agonisent ou qui sont déjà morts. Des deux côtés du couloir et ailleurs dans les étages il y a des murmures, des paroles venues du souffle et de l’image venue des paroles et du souffle. Il n’y a pas d’animaux, il y a des détenus avec des noms. Il y a Iakoub Khadjbakiro, Ingrid Vogel, Erdogan Mayayo, Elli Kronauer, Maria Clementi. Il y a Lutz Bassmann, Yasar Tarchalski, Manuela Draeger, Irina Kobayashi, Astrid Koenig, Anita Negrini, Aram Petrokian, Petra Kim, Maria Samarkande. Ce sont des prisonniers et des prisonnières accroupis devant la porte. Ils crient devant la porte, ils crient ou ils murmurent devant la porte et dans l’image. Il y a Ellen Dawkes, Jean Vlassenko et Sonia Velazquez. Ils sont accroupis derrière l’image et ils disent l’image. Ils sont accroupis ou étourdis et certains sont déjà morts. Qu’ils ou elles soient morts ou mortes ou non, l’image est longtemps la même. Pendant des heures elle est la même. Pendant un temps qui ne se mesure pas elle est la même. Avant de pouvoir survivre dans l’histoire que décrit l’image, il faut d’abord entrer dans l’espace noir. Avant de pouvoir se déplacer à l’intérieur de l’histoire et avant de pouvoir souffler des paroles à l’intérieur des personnages ou à l’intérieur des animaux de l’histoire, il faut traverser l’espace noir. Qu’on ouvre ou non les yeux ou la bouche, l’image de l’espace noir est toujours la même. On marche à tâtons sur de la suie ou de la cendre. On avance de quelques pas, on tâtonne et on s’arrête. On souffle de la parole au milieu des ténèbres. Sans respirer on souffle de la parole, des morceaux de paroles et des morceaux de rêves. On avance de quelques pas comme un mort, on tâtonne et on s’arrête. On avance à tâtons au milieu des ténèbres et de la poussière qui reste après la cendre. On progresse pas à pas sans respirer, on est déjà dans l’image et dans les souvenirs de l’image. On avance sur les souvenirs de la suie et de la cendre. On ne peut pas faire entrer en soi la force des animaux, on ne peut pas s’appuyer sur des animaux, il n’y a pas d’ours, pas de chevaux crinière au vent, pas d’aigles ni de petits carnassiers, il n’y a aucun animal à poils et à plumes, il y a seulement des prisonniers et des prisonnières avec des noms et il y a seulement des souvenirs de suie et de la cendre. L’espace noir renferme ces souvenirs de noms, ces souvenirs de détenus et les souvenirs du monde de la suie et de la cendre. On avance à tâtons et on ne respire pas au-dessus de ces souvenirs, puis on s’arrête. On marche dans les souvenirs du feu, dans les souvenirs des flammes, dans les souvenirs de l’extinction et on s’arrête. On marche dans les souvenirs des prisonniers et des prisonnières et on s’arrête. Qu’il y ait ou non de la parole ou de l’image, ou des restes de paroles et de rêves ou d’images, on ne respire pas, on avance encore et encore et on s’arrête. On est à l’intérieur de l’espace noir, dans l’image des ténèbres, on progresse là-dedans et on s’arrête. On est au fond des ténèbres des souvenirs, on s’accroupit dans les cendres et on marmonne des souvenirs. Puis on s’arrête. On marmonne le souvenir de ce qui est en cendres. On marmonne les souvenirs de ceux et de celles qui sont en cendres et on s’arrête. Souvent à l’intérieur de l’espace noir on s’accroupit et on s’arrête. On s’arrête souvent quand le silence et les souvenirs sont insupportables. Il n’y a pas d’animaux, pas de forêt, il n’y a pas de lac Hövsgöl ou de terre-mère ou de steppe immense. Il y a le souvenir de ceux et de celles qui ont été dans les ténèbres et qui ont été détruits et détruites. Il n’y a pas les Sept-Ciels noirs et les Onze-Corbeaux, il y a seulement la voûte épaisse et ténébreuse de l’espace noir par lequel on passe pour atteindre l’histoire. Il n’y a pas d’animaux et de force animale, il y a l’histoire inventée par la parole et l’histoire humaine avec ses ténèbres, son feu et ses cendres et les morceaux de paroles et de rêves qui restent après les cendres. Il n’y a pas de steppe infinie, de totems, de bouleaux devant lesquels on chamanise. Il y a seulement notre solitude immense et le souvenir de nos nuits, de nos ténèbres, de notre feu et de nos cendres. On est accroupi à l’intérieur de cela, on marmonne et on s’arrête. On avance plus loin et on s’arrête. On est plongé dans une solitude sans mesure, dans un temps sans mesure. On est au milieu des cendres de tout, on est au milieu des cendres et des souvenirs de tous et de toutes, on avance dans le noir ou on reste accroupi pendant des heures ou pendant des jours et des nuits, avec pour tout bagage une solitude immense et l’espoir de l’histoire. On avance vers l’histoire en progressant pas à pas sur les souvenirs et sur l’oubli de tous et de toutes. Dans l’image et l’histoire il y a des voix, des bruits et des paroles qui finissent par se combiner pour former un langage. Quand on est suffisamment habitué au noir on finit par entendre l’image et l’histoire, on finit par entendre le langage de l’image. On avance et on écoute. Qu’on ait ou non la bouche ouverte et qu’on décrive ou non à haute voix ou à voix basse l’image, les paroles et le silence jouent le même rôle dans l’histoire. Dans l’espace noir, qu’on avance ou non les distances parcourues sont les mêmes. Les contraires n’existent pas ou s’annulent. Qu’on ait connu ou non ceux et celles qui ont été détruits et détruites, les souvenirs sont les mêmes. On dit l’histoire à haute voix ou à voix basse avec la parole et la voix des autres. Qu’on soit amnésique ou non, on se souvient des souvenirs des autres. On continue à avancer dans l’image comme si elle était la continuation de l’espace noir. On continue à avancer ou on s’arrête et on écoute, on écoute l’image, les souvenirs des autres et l’histoire. On écoute à l’intérieur de l’image, on écoute avec sa bouche qui dit les souvenirs des autres et qui dit ses propres souvenirs. Souvent on écoute aussi avec la bouche des autres et même parfois avec la bouche des personnages de l’histoire. La bouche qui écoute produit du bruit et du silence. Que les souvenirs soient douloureux ou non, que l’histoire soit inventée ou non, la bouche produit du souffle, du bruit et du silence. L’espace noir est pour toujours à l’intérieur de l’image. L’espace noir est l’espace d’après le feu, l’espace noir est l’espace d’après la captivité et le feu. Que les souvenirs soient douloureux ou non, l’espace noir est l’espace d’après la douleur. On écoute ce qui reste dans la poussière après la douleur et la bouche produit du souffle, du bruit et du silence. Que l’image soit dite à plusieurs voix ou à une voix, qu’on entende plusieurs souffles ou un seul, qu’on accompagne un personnage de l’histoire ou plusieurs, la solitude est immense. Elle est véritablement immense. On écoute ce que dit la bouche et on le répète. C’est l’histoire. On est accroupi dans l’image de l’histoire, on est accroupi dans la solitude immense, on écoute ce que dit la bouche. On avance un peu encore, on s’accroupit encore, on écoute du souffle, du bruit et une voix, ou du silence et plusieurs voix. On est accroupi dans l’histoire comme un animal déjà mort, on écoute ce que dit la bouche et on le répète. Et, quand on l’a répété, on s’arrête.

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