Avec les moines soldats

Bassmann Lutz · Chapitre 9 sur 9

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Avec les moines soldats

Sept

VAIN TEMPS APRÈS

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Vain temps après

 

Dès l’arrivée de la belle saison, j’ai compris qu’ils allaient s’éloigner, Myriam et Teddy. Qu’ils allaient s’éloigner pour toujours, cesser de survivre et disparaître. Une angoisse vague me soufflait cela, et l’angoisse s’est amplifiée au fil des semaines. Une nuit, comme chaque nuit depuis que nous sommes tous morts, j’ai ouvert les yeux dans l’obscurité. Je ne bougeais pas. Le drap sur ma peau était lourd. Mon cœur battait. J’avais dû haleter pendant mon sommeil et il me semblait que quelque chose d’effrayant venait de se produire, à une distance incalculable. Aussitôt, j’ai pensé à Myriam et Teddy, là-bas, dans la zone spéciale où on les avait relégués en raison de leur âge. Je n’avais pas eu de nouvelles d’eux depuis ma dernière visite, au printemps, une nuit de printemps. J’ignorais comment ces derniers mois s’étaient passés, pour eux.

Et ensuite, en juillet, en août, chaque évocation de Myriam et Teddy a provoqué en moi un sursaut de vertige. Une boule de vide pesant grossissait sous mon ventre, elle se creusait une vilaine place entre l’estomac et le cœur, elle se tordait et me faisait mal. Souvent, je revoyais une image de Myriam et Teddy, côte à côte devant une des masures du camp de relégation, agitant la main pour des adieux tranquilles. Cette bicoque ordinaire, isolée des baraquements par un petit bois de bouleaux, avait une apparence de maison forestière. Sur le chemin poussait une grande quantité d’herbes, des graminées puissantes comme on en voit seulement en rêve, avec des épis d’un vert velouté et magnifique. J’agitais la main, moi aussi. Je m’en allais. Les herbes sentaient l’humidité, le foin pourri, les escargots et le miel. Elles montaient jusqu’à mes hanches et elles crissaient.

Puis le médecin, Fuchs, m’a téléphoné.

C’est vous, Monge ? Écoutez, Myriam et Teddy vont mal, on a dû les transférer dans l’isolateur. Ce sera leur dernier hiver.

C’était insupportable à entendre. Myriam et Teddy étaient pour moi comme des parents adoptifs. Ils m’avaient recueilli après ma mort et ils m’avaient appris à vaincre mes répugnances devant ce chemin qu’on appelle l’existence, plus absurde encore quand on considère sa longue partie complémentaire, lorsque le décès a eu lieu. Ils avaient combattu ma tendance au désintérêt et à la faiblesse. Sans eux, aujourd’hui, je n’aurais même pas eu la force de survivre. Je me serais promené lamentablement dans le camp en poussant des cris d’idiot, la conscience à la fois révoltée et vide. Je ne pouvais imaginer le monde sans leur présence.

— Et après ? ai-je protesté. Après l’hiver ? Hein ?…

Ma bouche parlait, alors qu’elle aurait préféré crier ou vomir. Je me suis mis à marchander avec le médecin comme s’il possédait des pouvoirs occultes.

— Une fois dans l’isolateur, peut-être qu’ils tiendront bon une année de plus, non ? Un ou deux hivers de plus ?… Non ?

Le médecin ne se donnait pas la peine de dissimuler le mépris rageur que je lui inspirais. L’hostilité avait toujours régné entre nous, même du temps où nous étions vivants l’un et l’autre. Nous appartenions à des fractions antagonistes dans le Parti et, autrefois, dans une atmosphère de guerre civile, nous nous étions insultés et blessés quotidiennement. Nos relations avaient empiré quand sa femme, Yasmina Fuchs, l’avait quitté pour me rejoindre. Nous avions été fusillés ensemble, elle et moi. Il n’avait jamais abordé le sujet, mais je crois qu’il ne me le pardonnait pas.

Ne soyez pas geignard, Monge. Personne ne peut survivre indéfiniment. Il y a une ultime étape. C’est l’isolateur. Et ensuite, on s’éloigne.

Nous nous détestions, certes. Mais nous avions été activistes de la même cause préhistorique, et, à ce titre, nous nous rattachions à un même réseau de solidarité élémentaire, dans lequel les inimitiés jouaient un rôle mineur. Fuchs y occupait une place stratégique puisqu’il dirigeait un département à la Jucaba Foundation, la zone spéciale où Myriam et Teddy avaient abouti. Myriam et Teddy ne réclamaient pas un traitement de faveur, ils n’avaient pas eu droit à une photo en grand format dans les archives du Parti et ils étaient morts en héros obscurs, comme nous tous, mais je savais que Fuchs pouvait user de son influence pour rendre leur séjour à la Jucaba Foundation un peu moins horrible.

— Vous auriez pu trouver autre chose que les incarcérer en isolateur, ai-je rauqué. Ils font partie du réseau, je vous le rappelle. Ils méritent toute votre aide.

Je fais le maximum pour eux, Monge, a dit Fuchs. Ce n’est pas ma faute s’ils se dégradent. Chaque jour un peu plus.

— Mais comment, le maximum ? Comment ça, ils se dégradent ?

Mes objections ont agacé Fuchs.

Venez voir vous-même ce qu’il en est, a dit le médecin. On vous ouvrira les portes de l’isolateur et on vous montrera. Je donnerai des instructions pour que le personnel vous reçoive. Myriam et Teddy ne survivent plus que par miracle. Ils vont s’éloigner. C’est le processus normal, Monge. Je m’avoue impuissant en face de ça.

J’ai dit à Fuchs que ses explications ne me satisfaisaient pas et qu’il n’avait pas besoin de mentionner son impuissance. J’en avais déjà amplement discuté avec sa femme.

Ne mêlez pas Yasmina Fuchs à cette histoire, Monge, s’est indigné Fuchs. Il n’y a aucun rapport. Venez plutôt constater par vous-même ce qui se passe, si vous en avez le courage.

— Pourquoi, le courage ? Quoi ? ai-je bégayé.

Une fois dans l’isolateur, vous ne serez plus guère différent des autres malades, a dit Fuchs.

— C’est-à-dire ?

Pour vous aussi, ça risque de tourner mal. Vous allez vous dégrader.

— Ça ne fait rien, j’irai, ai-je promis.

J’avais un ton ferme. Je n’avais pas peur. Tout m’était égal depuis toujours, à l’exception du sort réservé à Myriam et Teddy. Non, si j’entrais dans l’isolateur, ce ne serait pas pour prouver à Fuchs que je n’étais pas un lâche. Ce serait pour organiser l’évasion de Myriam et Teddy. J’allais les tirer de là, les transporter ailleurs et tout faire pour qu’ils survivent longtemps encore.

Vous savez, Monge, a dit Fuchs, vous vous bercez d’illusions si vous croyez que vous leur serez d’une aide quelconque. Ça va finir. Nul ne pourra les retenir. Ni vous, ni moi.

J’ai secoué la tête. J’ai dit à Fuchs qu’il n’avait jamais su retenir personne, pas même sa femme.

Ne mêlez pas ma femme à cette histoire, a grondé Fuchs.

Sa voix se desséchait. Il en avait terriblement assez de parler avec moi.

J’ai raccroché.

 

•

J’ai raccroché et j’ai regardé par la fenêtre. Rien ne bougeait dans la campagne. La lune brillait. Je me suis mis en route immédiatement.

Se rendre à la Jucaba Foundation n’est pas une mince affaire. Le trajet n’est pas direct et, quand on part en période de pleine lune, on doit s’attendre à des complications supplémentaires. Et les obstacles, en effet, n’ont pas manqué. Je me suis égaré plusieurs fois, d’abord dans la forêt sèche, puis dans la forêt inondée, profonde et noire, puis dans des villes désertes, dans des ruines, dans des souterrains, certains éclairés, d’autres non. Je ne rencontrais personne, même quand je traversais, à contre-courant, des foules épaisses. Je ne cessais de me déchirer et de me salir et quand, une lune plus tard, j’ai enfin pénétré en zone spéciale, sur moi je ne portais plus que des guenilles puantes. Je me trouvais dans un petit ravin, à cent mètres des barbelés de l’enceinte extérieure, dans un tel état de fatigue que je ne pouvais presque plus avancer. Je me suis assis entre deux pierres, avec l’idée de bivouaquer sous les arbres et de reprendre des forces.

J’avais la très désagréable impression de pas être du tout sorti du monde des rêves. Rien ne me plaisait de ce que je voyais. Une maladie rongeait les sapins, les branches craquaient dans le silence et perdaient une résine bulleuse. Au-delà des barbelés, les barrières des enclos pour animaux étaient rouillées. Elles ne contenaient aucun animal, si ce n’est sur le sol des dépouilles de corbeaux que les nécrophages délaissaient. Dans l’air serpentait une odeur de crésyl. La lune ne décollait pas de l’endroit où elle s’était figée, au ras des cimes.

Après une demi-journée de repos, je me suis présenté à l’entrée de l’isolateur.

— Fuchs a donné des instructions pour me recevoir, ai-je annoncé.

Les gardiens m’ont entouré sans mot dire.

La lune n’avait pas bougé d’un pouce. Il y avait de la rosée sur les herbes et sur les montants du portail métallique. Des gouttes scintillaient. Je ne savais trop si cette scène nocturne, dans laquelle je jouais le rôle du visiteur venu de nulle part, avait un caractère réel ou onirique. Ma mémoire m’indiquait que je m’étais réveillé dans le ravin, que j’avais rassemblé mes affaires (une bouteille d’eau, un paquet entamé de pemmican, un dictionnaire médical que Myriam m’avait réclamé la dernière fois), et que je m’étais introduit dans la Jucaba Foundation en passant par les enclos pour animaux. Mais, en même temps, un doute subsistait : peut-être que ces souvenirs étaient faux.

Les gardiens me bousculaient. Ils m’avaient arraché mon sac.

— Fuchs vous a certainement parlé de moi, ai-je insisté. Je m’appelle Monge.

Les gardiens échangeaient entre eux des bouts de phrases indistincts. Leurs mouvements étaient brutaux. Ils m’ont conduit à l’intérieur d’un local bien éclairé, ils ont procédé à une fouille en règle, ils ont exploré le contenu de mon sac. L’un d’eux m’a obligé à me plaquer contre le mur, membres écartés. Il palpait mes poches de veste, le bas de mon pantalon en lambeaux, le dessous de mes aisselles, également en lambeaux.

— Je voudrais voir Fuchs, ai-je soupiré.

Quelqu’un m’a pressé la tête sur le mur pour me faire taire. Contre ma bouche, le ciment puait.

Les gardiens mont confisqué mon dollar (je l’avais mis de côté pour couvrir les dépenses du retour) et le dictionnaire que je souhaitais offrir à Myriam, et, quand j’ai élevé la voix pour protester, ils m’ont giflé avec leurs mains et avec une dépouille de corbeau mort. Puis ils m’ont entraîné dans le bureau de Fuchs.

 

•

 

Fuchs m’a accordé peu de temps. Il prétendait avoir un rendez-vous ailleurs. Physiquement, de corpulence, de visage, je ne le reconnaissais pas. Il ressemblait à un immense freak ratatiné sur une chaise. Ses épaules pointaient affreusement sous sa veste. Comme nos relations avaient surtout été téléphoniques pendant les dernières années, je ne m’étonnais pas d’avoir peine à l’identifier. Il aurait très bien pu avoir été remplacé par un assistant ou un imposteur, en fait. Nos yeux ne se croisaient pas. On voyait mal, les lampes étaient éteintes. La porte d’entrée restait ouverte pour que l’obscurité ne soit pas totale. Dehors, il faisait nuit.

Je restais debout dans la pénombre. Il ne m’avait pas prié de m’asseoir.

Il m’a confirmé que Myriam et Teddy se dégradaient encore plus vite depuis leur admission à l’isolateur. Bien entendu, je n’ai pas révélé mon désir d’organiser leur évasion. Je laissais le médecin monologuer et, quand un silence venait, je prenais la parole sur des points mineurs. Puis j’ai récriminé à propos de l’ouvrage confisqué. Fuchs a ricané. Le dictionnaire était totalement inutile, selon lui. Aucune question médicale n’était plus d’actualité quand on survivait en isolateur et, de toute façon, Myriam avait désappris à lire.

Et une fois là-bas, Monge, n’essayez pas de les approcher. Ni de les approcher, ni de les toucher, ni de vous adresser à eux. Cela les détruirait instantanément tous les deux. Le personnel vous indiquera l’endroit où vous placer. Il faudra suivre à la lettre tout ce qu’on vous dira. C’est un isolateur, Monge, pas un lieu anodin. Je vous signale aussi que votre organisme n’est pas adapté. Pénétrer là-dedans sans préparation médicale vous expose à des conséquences irréversibles.

Il m’examinait à présent avec une grimace de dégoût, en cognant et glissant bizarrement ses doigts les uns contre les autres. Je ne réussissais pas à distinguer ses traits, mais je devinais sa bouche tordue, son mépris. Il me défiait. J’entendais le bruit de ses phalanges creuses. Après un temps mort, il me lança que je pouvais encore renoncer et rentrer chez moi.

— Quelles conséquences ? ai-je demandé.

Confusion mentale, dégénérescence de la volonté, a-t-il dit. Vous vous sentirez étranger à l’idée même de survivre.

— Ce n’est pas nouveau pour moi, ça, ai-je dit. J’ai l’habitude de surmonter ça. Écoutez, Fuchs, quoi qu’il arrive, je veux faire le maximum pour Myriam et Teddy. Ils m’ont aidé après ma mort. Je leur dois tout. Sans eux, je ne serais rien.

Vous n’êtes rien, Monge, a chuchoté le médecin en haussant ses clavicules de freak mal éclairé. Mais, une fois dans l’isolateur, vous serez moins que rien.

L’entretien se terminait.

Dans un coin du bureau, il y avait une grande corbeille à papiers, et, en guise de brouillons froissés, Fuchs y avait entassé en vrac des ailes de mouettes. Ajouté au visage méconnaissable du médecin, ce détail me confortait dans l’impression que je n’avais peut-être pas tout à fait encore rejoint le monde réel.

 

•

 

Fuchs est parti de son côté, et moi du mien. Il m’avait montré d’un geste vers quelle section de l’isolateur me diriger. La lune n’avait pas bougé. Elle occupait toujours le même poste de guet dans le noir du ciel, juste au-dessus des arbres, derrière les toits en ciment des pavillons. Le vent soufflait très doucement, pas assez pour chasser les odeurs de crésyl. Sur cette puanteur de désinfectant maintenant se plaquaient les relents venus des cantines et des grandes cages communes ou des mouroirs individuels. L’herbe chuintait autour de mes jambes. Elle était tiède. À tout moment je butais sur des oiseaux qui gisaient à terre et que les insectes n’avaient pas dévorés. J’avais préféré ne pas m’engager sur les sentiers et je progressais péniblement à travers les pelouses que nul n’avait tondues depuis l’inauguration de la Jucaba Foundation. Je ne sais pas ce que vaut ma précision, mais je crois que j’ai marché ainsi plusieurs heures.

Les gardiens m’ont reçu comme si j’avais été un pensionnaire en promenade sans autorisation. Après m’avoir giflé avec une carcasse de chouette, ils m’ont jeté à terre et ils ont commencé à me battre. Ils refusaient d’écouter ce que je gémissais pour éviter les mauvais coups. Que je mentionne Fuchs et mes bons rapports avec Fuchs ne servait à rien. Ils semblaient sourds. Le tabassage une fois fini, ils se sont excusés avec des sourires en biais, m’expliquant qu’ils m’avaient confondu avec un autre. En réalité, ils se moquaient ouvertement de moi. Je suppose qu’en me rossant ils accomplissaient ce que Fuchs leur avait demandé de faire. Je me suis relevé, j’ai remis de l’ordre dans le reste de mes guenilles.

On va vous installer dans un coin de couloir, a dit un aide-soignant. Mais dites adieu à vos illusions. Vous ne verrez ni Myriam ni Teddy. Ils sont déjà trop éloignés. Vous ne pourrez ni les voir, ni les approcher physiquement.

— Et eux, ai-je demandé, est-ce qu’ils pourront ?

Non. Cela, c’est fini, a dit quelqu’un.

J’ai regardé au-delà du groupe qui obstruait l’entrée du pavillon. Je fouinais à droite et à gauche du bout des yeux, dans la semi-obscurité de la nuit lunaire. Le bâtiment était en préfabriqué, il ne comportait pas d’étage. Les fenêtres étaient couvertes d’un grillage qu’il ne devait pas être difficile d’arracher. L’évasion était possible. Sortir ne poserait pas de problème, même en compagnie de Myriam et Teddy, affaiblis et incapables de courir. Rien ne nous arrêterait. Mais ensuite, où irions-nous ?

Seul le personnel habilité peut se déplacer dans l’isolateur, a repris l’aide-soignant. Et il faut un entraînement spécial pour toucher les pensionnaires. Vous, vous resterez sans bouger dans votre coin de couloir. Compris ?

— Compris, ai-je chuchoté.

Comme je ne faisais pas d’histoire, le personnel s’est radouci. On m’a décrit la situation. Elle n’était pas brillante.

Myriam avait à présent les plumes extrêmement sales en permanence. Elle avait perdu le sens aigu de l’hygiène qui avait gouverné jusque-là son existence. Teddy se rencognait au bas des murs, sous les meubles, et, bien que cette position ne lui apportât aucun confort, il ne la quittait pas pendant des heures. Quand les gardiens venaient pour les nourrir ou les soigner, à supposer qu’il s’agît bien de nourriture et de soins, ils ne se débattaient plus, ils ne crachaient plus à la tête des gardiens, ils ne hurlaient plus de façon stridente, ils ne vociféraient plus comme autrefois à l’adresse des gardiens, à l’adresse des femmes et des mères et des ancêtres des gardiens. Teddy, en particulier, était devenu mutique et passif quelle que fût l’opération en cours. Myriam réagissait encore quand les aides la traînaient vers la baignoire et l’immergeaient dans le mélange savonneux au-dessus de quoi ondulaient les fantômes de la vapeur. Elle geignait, elle résistait, elle prévenait les aides que l’eau chaude avait sur elle des effets laxatifs, elle se plaignait du manque de tonicité de ses sphincters. Quand les gardiens la sortaient du bain et la frictionnaient, elle se salissait de nouveau entièrement, cette fois-ci sans émettre de commentaire, mais avec sur les lèvres un rictus de satisfaction imbécile. Pour qui avait connu Myriam vingt ans plus tôt, ce mode de protestation apparaissait pour ce qu’il était : pitoyable, indigne et laid. Les gardiens la battaient avec les serviettes souillées, avec le peignoir fétide, puis ils la ramenaient à coups de pied dans sa cage, en s’efforçant de respecter les avertissements de Fuchs, c’est-à-dire sans lui briser les os.

Quand Myriam ainsi revenait chez eux, endolorie et humiliée, et aussi crottée qu’avant le départ pour la salle de bains, Teddy ne l’accueillait pas avec la tendresse dont il avait fait preuve jadis, du temps où ils étaient tous les deux vivants et même après, jusqu’à leur admission en zone spéciale. Teddy ne manifestait plus d’émotion. De là où il était, sous un meuble ou dans un angle de mur, il se contentait d’ouvrir un œil, d’assister au retour misérable de Myriam et de refermer la paupière.

Les gardiens ne tiraient pas Teddy jusqu’à la baignoire. Il faisait encore seul sa toilette, mais selon des rythmes fantasques, car il avait perdu le sens du temps et toute régularité dans le sommeil. Aux heures les plus paisibles de la nuit, il n’était pas rare que Teddy s’animât, rompant avec une immobilité catatonique qu’il avait maintenue depuis la veille ou l’avant-veille, et qu’il se dirigeât d’un pas soudain alerte vers les installations sanitaires. Les grincements et les coups de bélier réveillaient le bloc, les canalisations vibraient, les robinets criaient, et bientôt la sentinelle qui somnolait dans le hall accumulait assez de rage lugubre pour abandonner son fauteuil et aller voir qui était responsable du tintamarre. La sentinelle était souvent un gardien nommé quelque chose comme Coltar ou Kotter.

Coltar allumait le plafonnier des douches, allait jusqu’à la baignoire où trempait Teddy, et il le frappait sur tout ce qui dépassait de l’eau, il vomissait sur lui un torrent d’injures, et, pour finir, il ouvrait la fenêtre au-dessus de la baignoire, dans l’espoir qu’à travers le grillage un courant glacial se mette à souffler et cause à Teddy des dommages pulmonaires. Dehors, la température était douce, mais les gardiens de nuit possèdent ce genre de mentalité, cette méchanceté, inscrites dans leurs gênes ou acquises par l’expérience, et Coltar ou Kotter n’échappait pas à la règle.

C’est précisément ce Coltar qui m’a fait entrer dans le bâtiment et qui m’a placé à une extrémité du long couloir central.

 

•

 

On m’avait interdit d’entrer en contact avec quiconque. Tout était très sombre. La nuit ne s’éclaircissait pas. Je me suis accroupi dans un angle. Je savais qu’on finirait par m’oublier, à la longue. Et qu’alors je pourrais mettre au point un plan d’évasion, pour moi et pour Myriam et Teddy.

Je suis resté ainsi, accroupi, pendant longtemps. Sur la question des dommages à l’intellect, Fuchs n’avait pas eu tort. L’idée de l’évasion s’effritait, toute idée en moi s’effritait. Dans le couloir, l’agitation n’était pas spectaculaire, et il arrivait souvent que le pavillon parût complètement vide. C’était aussi que la pétrification à laquelle je me contraignais, afin de ne pas provoquer l’ire de Coltar ou d’autres membres du personnel, me donnait envie de dormir, et que j’avais des moments d’absence.

À l’autre extrémité du couloir, il y avait un bureau qui ressemblait à celui de Fuchs, un cabinet de médecin, sans doute, un peu moins sombre mais doté comme celui de Fuchs d’une panière d’où débordaient des morceaux d’oiseaux aux plumes grises ou jaunâtres. Voilà ce que je voyais en face de moi, à une quinzaine de mètres – ces ailes abîmées. Les autres portes étaient ouvertes, mais je ne remarquais rien de notable dans les salles ou dans les cages.

De temps en temps, des gens passaient. Le bruit des pas me faisait sursauter. J’avais la nostalgie d’apercevoir Myriam et Teddy, mais les silhouettes qui apparaissaient ne leur ressemblaient pas. Dans le couloir circulaient surtout des membres du personnel. Parfois on s’approchait de moi en me prenant pour je ne sais qui, peut-être pour Myriam et Teddy, et on me menaçait afin que je regagne ma cage, ou on me cinglait avec des serviettes malpropres, ou encore on s’emparait d’une aile de pélican mort et on s’en servait pour me contraindre à avancer sans avoir à toucher directement mes vêtements ou ma chair. Je devais en hâte discourir jusqu’à ce que le malentendu se dissipe. On me réabandonnait à mon sort en grommelant.

Je me réaccroupissais, le plus souvent sans trop savoir que faire de l’aile de pélican qui gisait devant moi en émettant un fumet de pourriture. Je me dandinais discrètement en la repoussant le plus loin possible, du bout du pied, puis je retournais à mon poste. Un peu plus tard, je me réveillais, comme après un assoupissement de quelques secondes. L’aile avait disparu. Cette disparition me troublait. Je ne me l’expliquais pas.

Je n’avais le cœur net sur rien. Je pensais à Myriam et Teddy avec angoisse. J’aurais voulu au plus vite entrer en contact avec eux, échanger quelque chose de concret avec eux, un coup d’œil, un geste, j’aurais voulu me réintroduire dans leur survie, mêler ma présence à leur présence. Mais les heures s’écoulaient sans que la situation évolue. À l’extérieur du pavillon, la semi-obscurité nocturne ne se modifiait pas. Mon corps tremblait de tristesse et d’incertitude. Mes yeux se brouillaient. Un rayon de lune effleurait la panière contenant les ailes démantelées. Ce spectacle m’accablait. Je préférais me réassoupir.

 

•

 

Un jour, Fuchs est entré dans le pavillon et il a marché jusqu’au coin de couloir où je somnolais, recroquevillé et engourdi, et il m’a réveillé en me cognant sur l’épaule. J’étais en train de rêver que j’avais enfin réussi à me glisser dans la chambre de Myriam et Teddy. Tous deux respiraient de manière convulsive et bruyante, en marmonnant des mots incompréhensibles et en conservant les yeux ouverts. Ils avaient été maltraités. Leurs ailes avaient été arrachées, comme aux autres pensionnaires. La clarté nocturne léchait leurs visages. Je me doutais qu’il s’agissait de Myriam et Teddy, mais, dans leurs traits et leurs expressions, presque tout me semblait étranger. Eux non plus ne me reconnaissaient pas.

Alors, Monge, vous me croyez, maintenant ?

J’ai levé la tête vers Fuchs. L’hébétude m’empêchait de répondre.

Vous avez vu, non ? a poursuivi le médecin. Ils s’éloignent à grande vitesse. Comme tous ceux qui ont échoué ici. Y compris vous-même, Monge.

Fuchs me dominait de toute sa hauteur. Mes rétines s’étaient accoutumées à l’ombre depuis longtemps, et j’aurais pu voir distinctement sa figure s’il ne l’avait pas recouverte d’une gaze médicale. Les membres du personnel, quand ils pénétraient dans l’isolateur, revêtaient une tenue spéciale qui les rendait tous un peu semblables, mais Fuchs avait un corps longiligne et des os étranges, qui pointaient n’importe comment et qui l’auraient dénoncé même s’il n’avait prononcé aucune parole. J’ai entendu un sourire tordre quelques-unes de ses dernières voyelles. Il se réjouissait de me voir mal en point, dépourvu de tout projet personnel précis, groggy, comme déjà hors de toute existence.

Et ça va s’accélérer, a-t-il grincé. Plus personne ne pourra les localiser ni même se souvenir d’eux raisonnablement. Ils auront disparu cet hiver.

— J’ai une plainte à formuler, ai-je dit.

Quelle plainte, Monge ?

— Ils ont été maltraités, ai-je dit.

Mais non, a protesté Fuchs. J’ai donné des instructions pour qu’on les épargne. Il y a un gardien qui fait partie du réseau. Coltar. Il veille sur eux.

— Ils n’ont plus d’ailes, ai-je dit.

Ah ? a dit Fuchs.

Je l’entendais crisper et décrisper les mains de façon arythmique. Ses articulations craquaient. La lune très pâle n’éclairait que ses jambes.

— Non, Fuchs, ai-je insisté. Ils n’ont plus d’ailes.

Elles ont dû se détacher d’elles-mêmes, a expliqué Fuchs. N’interprétez pas tout sous l’angle de la noirceur, Monge. Elles se sont détachées d’elles-mêmes. Cela arrive.

Nous nous sommes affrontés du regard pendant quelques instants. J’avais les plus grandes difficultés à me concentrer sur les dits et les non-dits de la conversation. Je savais simplement que je détestais Fuchs et que je devais éviter de faire allusion à un quelconque plan d’évasion. Un mot de trop pouvait tout faire échouer, mais je ne me rappelais plus très bien ce que j’avais en tête. Il me semblait aussi qu’il y avait un gouffre entre mon désir de parler, de lancer à Fuchs des choses désagréables, et ma bouche. Celle-ci remuait en vain. Rien n’en sortait.

Écoutez, Monge, a repris le médecin. Ils vont s’éloigner, et vous, vous allez continuer à survivre. Vous devriez quitter l’isolateur immédiatement.

— Je veux que vous les reteniez, ai-je fini par articuler.

Je n’ai plus rien ajouté. Je crois que je parlais avec mon regard et mon silence. J’essayais d’insulter Fuchs et de le vexer en pensant à Yasmina Fuchs. Autour de nous, le pavillon donnait l’impression d’avoir été définitivement déménagé et vidé de toute activité médicale ou autre. Il n’y avait aucun bruit. La lune sans doute était paralysée comme chaque nuit juste au-dessus des arbres. Le couloir sentait la sciure de bois, le savon noir, le guano. Je pensais à l’amitié amoureuse qui m’avait lié à Yasmina Fuchs, je menaçais Fuchs avec mon regard et mon silence.

Oh, et puis, ça va, Monge ! a soudain explosé le médecin. Laissez Yasmina Fuchs en dehors de cette histoire !

 

•

 

Maintenant, je peux bouger à ma guise. Me voilà qui compte les miettes de pemmican qui traînaient au fond de ma poche de veste. Deux. J’ai encore deux miettes, c’est suffisant pour tenir. Je tiendrai. L’essentiel n’est pas de lutter contre la faim, mais de mettre mon plan à exécution. D’avoir un plan et de le mettre à exécution.

En novembre, les gardiens m’ont expulsé du pavillon. Ils l’ont fait sur l’ordre de Fuchs, avec le moins d’inhumanité possible. Ce n’est pas Coltar ou Kotter mais Fuchs lui-même qui m’a arraché les ailes avant de me projeter dehors, au milieu des herbes montées en graine. Je n’ai rien senti dans les épaules. Tout s’est détaché sans que le médecin ait eu le moindre effort à fournir. Tandis que les aides-soignants me bousculaient, Fuchs m’a encouragé à rentrer chez moi pour attendre la fin là-bas plutôt qu’ici. J’apercevais au-dessus de moi cette ombre habillée, j’entendais le craquement de ses os creux quand elle me frappait pour que je disparaisse. Intérieurement, je nommais Fuchs cette créature, mais, en réalité, je ne savais plus qui était Fuchs. Je lui ai adressé un signe d’adieu amical, depuis les herbes dans lesquelles j’avais roulé. Je ne me rappelais plus du tout si Fuchs avait été dans le passé un camarade, un ennemi ou un rival. J’avais conscience d’être victime de troubles de la mémoire, mais il me semblait préférable de faire bonne figure. Par politesse, et aussi par calcul, car il était évident que je n’aurais rien gagné à penser le contraire, j’ai considéré que nous avions eu autrefois des relations agréables. J’ai donc agité fraternellement la main en sa direction. Il m’avait déjà tourné le dos et il n’a rien répondu. Il était debout sur le seuil de l’isolateur. On voyait à ses pieds des morceaux d’ailes. La lune éclairait d’autres membres du personnel médical, mais pas lui. Tous avaient des masques. Ils se concertaient. Ils scrutaient l’obscurité et l’épaisseur des herbes sans me voir. Peut-être se demandaient-ils si je m’étais définitivement dissous dans la nuit.

À présent, je louvoie lentement entre les bâtiments, j’erre dans les herbes hautes quelle que soit l’heure et quelle que soit la luminosité, encore que ni l’heure ni la luminosité ne changent beaucoup. Je trace de vastes cercles autour du pavillon où Myriam et Teddy continuent à se dégrader, d’après ce que je peux déduire des propos que tient Fuchs sur le seuil de l’isolateur. Je me déplace de façon circulaire, que je sois en train de rêver ou en état de veille. Je ne vois pas quelle tactique serait meilleure pour passer inaperçu et me préparer à l’action. Car je persiste à me dire qu’il faut agir. Agir avant qu’il ne soit trop tard. Par exemple, il faut absolument que je repère derrière quelle fenêtre sont incarcérés Myriam et Teddy, à quelle grille je devrai me suspendre jusqu’à ce que cèdent les attaches en ciment, quelle vitre je devrai briser avant de délivrer coûte que coûte ceux que j’aime. Je me rends compte que mon séjour à l’intérieur du bâtiment a été une perte de temps et d’énergie, puisque je n’ai jamais pu entrer en contact avec Myriam et Teddy ni même les apercevoir. C’est maintenant, du dehors, que tout s’organise.

On m’a oublié, je crois, ou on estime que je suis désormais trop inoffensif pour être chassé, trop méprisable. Parfois on jette sur la pelouse des morceaux d’oiseaux, mais, si je les reçois en pleine face, c’est plus le résultat d’un hasard malencontreux que l’effet d’une malveillance. Nul n’irait se donner la peine de me viser vraiment, à mon avis. Je m’aplatis sur le sol quand sur les sentiers s’avancent des gardiens, des médecins ou des membres du personnel. La terre sent la vieille humidité pisseuse des arrières de camps, les herbes se froissent et crépitent sous mon ventre, comme toujours elles le font au début de l’hiver, l’air jour et nuit véhicule des odeurs de désinfectant ou de linge souillé, ou d’ailes que les aides-soignants arrachent, ou qui tombent d’elles-mêmes.

Il s’est mis à régner une obscurité plus forte, toutes ces dernières semaines. La lune a décru sans changer de place, elle a maigri et elle a fini par s’éteindre. Elle ne réapparaît plus. Je pense que je vais profiter de cet affaiblissement de la lumière. La lune me gênait, c’est peut-être pour cela que jusqu’à présent mes initiatives ont été si timides. Devant la complexité de l’évasion je suis resté un peu passif, un peu indolent, mais, maintenant que le ciel est noir, je peux plus facilement envisager une opération audacieuse. Et il m’est venu une idée excellente. Presque rien ne pourrait m’empêcher de la mettre en œuvre.

Voilà mon idée. Je vais creuser un trou dans la terre, un peu à l’écart des bâtiments, afin qu’on ne le remarque pas. Une fois que j’aurai fait sortir Myriam et Teddy, je les conduirai jusqu’au trou. Nous allons nous mettre dans la terre, Myriam, Teddy et moi. Je ne sais pas si nous pourrons survivre longtemps, car ma provision de pemmican n’est pas inépuisable. Mais ce dont je suis sûr, c’est que là, les gardiens ne nous trouveront pas.

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