Avec les moines soldats
Deux
CRISE AU TONG FONG HOTEL
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Crise au Tong Fong Hotel
Durant la nuit, l’avertisseur de la locomotive avait beuglé à tout moment, avec une sorte d’obstination maniaque, comme si sans cesse le conducteur avait à effrayer des animaux ou des réfugiés étendus sur la voie. Brown dormait par brèves périodes d’un demi-quart d’heure. Quand le train entamait une courbe, entre deux obscurités il apercevait des dunes de gravier que les phares éclairaient obliquement pendant une seconde, des montagnes de granules noirs où la vie semblait impossible. Jamais ne surgissait la moindre silhouette de bétail noctambule ni la forme hagarde d’un vagabond d’apparence loqueteuse ou semi-loqueteuse ou même humaine. Avant que l’obscurité réenvahisse tout, Brown fermait les yeux. La voiture n’était pas éclairée et il ne distinguait même pas son propre reflet sur la vitre. Il somnolait, ses pensées erraient vers des paysages d’autres planètes, il imaginait d’autres mondes morts, encore plus morts que celui-ci, encore plus éteints, puis de nouveau il sombrait dans l’inconscience.
Et ainsi heure après heure : images en charbon et blanc, trompe lugubre, respiration poussive du moteur Diesel, cahots, trompe lugubre, visions fugaces du désert, méditation fragmentaire sur la vie absente, sur la fin et sur l’ailleurs.
La sirène mugit encore une fois et Brown se réveilla en sursaut, et il vit que l’aube était là. Le train presque aussitôt s’engagea avec fracas sur le tablier de fer d’une passerelle. C’était un signal pour ceux qui connaissaient le parcours, c’est-à-dire pour tout le monde à l’exception de Brown. Quand le vacarme de ferraille se fut apaisé, les voyageurs commencèrent à s’agiter. Les plus jeunes étiraient leurs membres ankylosés, les plus âgés fouillaient dans leurs affaires d’un air revêche, persuadés qu’on leur en avait volé ou abîmé une partie pendant la nuit. Tous avaient une haleine épouvantable.
Brown se tourna vers la fenêtre. Le ciel était couvert, les lueurs crépusculaires du matin donnaient envie de se rendormir. Le paysage défilait au ralenti. On avait beau suivre une route côtière, l’océan n’apparaissait pas. La monotonie caillouteuse avait fait place à des ondulations herbues et à des campements minuscules, des agglomérats de cinq ou six cabanes adossées à des carcasses de camions, souvent prolongées par des bâches, des toiles de tente. Des individus coiffés de chapeaux de feutre cheminaient sur les sentiers qui menaient d’un hameau à l’autre. Ils avaient une démarche de bouviers au chômage, associant lenteur et larges enjambées. Des chiens erraient un peu partout. Près des habitations, des femmes se penchaient au-dessus de bassines de lessive ou veillaient sur le feu. Aucune ne portait de bébé sur le dos. Même en cherchant bien, on ne pouvait voir d’enfants nulle part.
La dernière génération, pensa Brown. Quand ceux-là se seront éteints, il n’y aura plus personne pour prendre le relais.
Il ne faisait pas froid. Tout était gris.
— On va arriver à New Yagayane ? demanda Brown à une femme assise en face de lui.
— Oui, confirma la femme.
Elle pencha en direction de Brown sa grosse figure plate que douze heures de cahots avaient chiffonnée. Elle manifestait une certaine envie de bavarder, mais elle n’était pas aimable. Brown sentit sa méfiance. Elle désapprouvait ce qu’il y avait d’étranger en lui.
— New Yagayane, le terminus, dit-elle.
Brown acquiesça, mais au moyen d’un bredouillis si discret que le bruit des roues l’effaça.
La femme crut qu’il n’avait pas compris la signification du mot qu’elle avait utilisé.
— Le train continuera pas plus loin, expliqua-t-elle.
— Ah, dit Brown en hochant la tête.
— Au terminus, tout le monde descend, dit la femme.
— Vous aussi ? s’intéressa Brown.
Elle lui déplaisait. Il n’avait aucune envie de papoter, et qu’elle le prenne pour un imbécile était une des tactiques pour mettre fin à la conversation.
— Mais oui, moi aussi, dit la femme, et sur ses lèvres se dessina une moue méprisante.
Brown n’ajouta rien. Il lui dédia un vague sourire, puis il détourna les yeux. La femme s’était redressée sur son siège et elle évitait son regard. Elle examinait le rebord de la fenêtre d’une manière intense qui interdisait toute reprise du dialogue. Sans doute craignait-elle d’être contaminée par l’idiotie de Brown.
Brown avait pour bagage une valisette en toile usée. Il la tira de dessous la banquette et il la plaça sur ses genoux. Ses voisins s’étaient habillés, plus un vêtement ne se balançait au-dessus des têtes, les filets ne ployaient plus sous les paquets et les sacs. Après avoir échangé quelques réflexions banales et fait empirer autour d’eux les odeurs de rot acide et de caries, la plupart des passagers se taisaient. On avait l’impression qu’ils s’étaient chamaillés et qu’ils boudaient.
Le train continua à la même allure pendant dix minutes, puis il se mit à avancer au pas. On était maintenant en pleine zone urbaine. La voie occupait le centre de la rue, on roulait entre les maisons basses, on traversait des placettes aux couleurs terreuses. L’architecture était misérable, un peu partout les habitations ressemblaient à des alignements de garages. Sur le côté gauche, quand les murs ne les cachaient pas, on voyait les eaux grises de l’océan, quelques friselis d’écume. Le train dépassa une indication « NEW YAGAYANE » peinte en noir sur une plaque de tôle. Deux cents mètres plus tard, il stoppait en grinçant affreusement de toutes ses roues.
Brown accompagna le mouvement général et il fut dans le couloir, au milieu des sièges délaissés, respirant à plein nez les odeurs corporelles et les relents d’estomac. Une valise lui sciait le creux des genoux. La femme avec qui il avait parlé le précédait de toute sa corpulence et elle jouait des coudes avec fureur. À sa grande gêne, Brown ne pouvait éviter d’être poussé contre elle. Il appuyait son bras sur son échine grassouillette et il s’excusait. Elle ne tenait aucun compte de Brown. Elle avait commencé à échanger des remarques ordurières avec une personne qu’elle avait en vain essayé de dépasser. Le ton montait. Les voyageurs, après une nuit de passivité totale, trouvaient naturel de se bousculer pour descendre à New Yagayane une seconde plus tôt que les autres. Brown se laissa doubler par l’individu qui lui tapait dans les jambes avec sa valise, puis à son tour il se mit à défendre son territoire avec des techniques de brute sournoise.
•
Peu de temps après, il posa le pied sur le sol de la station. La gare de New Yagayane était matérialisée par une dalle de ciment, et, au-delà de cette plate-forme rudimentaire, la rue débutait, encombrée par les éventaires d’un marché que les paysans avaient installés avant l’aube. L’hôtel que l’on avait recommandé à Brown se dressait à petite distance. C’était une bâtisse quadrangulaire, avec une enseigne grotesque, Yagayane Palace. Le Yagayane Palace dominait le quartier du haut de son unique étage.
À la réception, on lui fit remarquer qu’il se présentait trop tôt et que, s’il voulait profiter dès maintenant de sa chambre, on lui facturerait une nuit de plus. Derrière le comptoir, l’horloge indiquait seulement six heures et demie du matin, il est vrai. Sans élever la voix, Brown se querella avec la sorcière qui tenait le registre, il trouvait ses exigences abusives. La discussion n’aboutissait pas. Au bout de trois minutes, la femme lui tendit la clé sans plus de commentaires, et Brown, alors qu’il montait l’escalier jusqu’au premier étage, se demanda s’il avait réussi ou non à négocier quelque chose. Il ne s’en fichait pas, car l’enveloppe de frais qu’on lui allouait était trop maigre pour amortir une dépense imprévue.
Il prit une douche dans la salle de bains du fond du couloir et se changea. Il n’aurait pu dire à l’avance à quoi ressemblerait sa journée, mais il savait qu’il n’aurait rien de difficile à accomplir jusqu’à la nuit suivante. La douche l’avait nettoyé de toutes les fatigues du voyage et il estimait ne pas avoir de sommeil à récupérer. Il s’assit sur le lit. Une puanteur de friture flottait dans la pièce. En dehors du lavabo, d’une chaise et du lit, il n’y avait rien. La chambre avait été récemment repeinte. Aucune décoration n’était accrochée aux murs. Le sol carrelé favorisait la sensation de dimensions trop grandes et de vide.
Il demeura pensif sur le matelas pendant un moment, puis, incommodé par l’odeur de graisse chaude, il alla s’accouder à la fenêtre. Juste en dessous, le marché aux légumes battait son plein. Sur les présentoirs, parmi des racines dont Brown ignorait le nom, betteraves et pommes de terre s’empilaient. Un vendeur de beignets faisait grésiller des boulettes de pâte sur une plaque huileuse. La fumée n’était pas très épaisse, mais un courant la rabattait vers le Yagayane Palace. Au-delà du marché, la rue continuait en direction du port. Il fallait se pencher et se contorsionner pour voir l’océan.
Brown laissa la fenêtre ouverte, il espérait que les relents de graillon, après leur séjour dans sa chambre, finiraient par être évacués vers l’extérieur. Comme il avait un pistolet dans sa petite valise, il vérifia que celui-ci était bien caché à l’intérieur d’un pull-over, puis il ferma sa porte à clé et redescendit.
La sorcière mâchonnait un bol de nouilles devant le comptoir de la réception. Il n’osa pas reprendre avec elle la discussion sur le nombre de nuits qu’on allait lui facturer. C’était pourtant une question qui le taraudait. Il attendit qu’elle finisse d’avaler une bouchée de vermicelle et il lui demanda de lui indiquer un téléphone public. La vieille l’envoya dans l’épicerie de la deuxième rue à gauche.
Une fois dans l’épicerie, Brown dut dévoiler son intention d’appeler Reservoir, une localité dont l’épicière ne connaissait pas l’existence. Après quelques explications, la commerçante lui posa dans la main trois ridicules crasseuses pièces de cuivre. On lisait dessus Long Distance Call. L’appareil et les jetons avaient dû être fournis par les Américains avant leur départ, deux cents ou deux cent cinquante ans plus tôt. Le téléphone était suspendu hors du magasin, à l’intérieur d’une niche en fer-blanc que l’épicière mit une minute à décadenasser.
Brown composa le numéro qu’on lui avait confié, en même temps que son billet et son enveloppe forfaitaire. Lui non plus, en vérité, n’aurait pas pu situer Reservoir sur une carte. Il en avait entendu parler pour la première fois la semaine précédente, au moment où un agent de l’Organisation lui avait remis sa feuille de route et son enveloppe de frais. L’agent avait suggéré que Reservoir se trouvait à l’intérieur des terres, dans une région où la vie avait subsisté, mais Brown avait vu qu’il mentait. Sa lèvre supérieure tremblait légèrement, son regard était trop brillant, il mentait. La vie était encore possible sur la zone côtière, mais pour ce qui concerne l’intérieur des terres, tout le monde savait bien que seules quelques araignées coriaces tenaient bon là-bas, et certainement pas des organismes proches de l’espèce humaine tels que l’étaient les chefs de Brown. Bien évidemment, Reservoir n’existait pas. C’était un nom de code, comme si la clandestinité et le cloisonnement des informations s’imposaient toujours, alors que plus aucune police ne fonctionnait nulle part et alors que l’humanité était en voie de disparition, ahurie par le malheur et indifférente à ceux qui tentaient de retarder son agonie.
À l’autre bout du fil, on décrocha presque immédiatement et, dès qu’il se fut identifié, on lui dicta des instructions. Son contact à New Yagayane avait choisi « Boïan Cuzco » pour pseudonyme. On le rencontrait d’ordinaire sur la décharge d’ordures située à l’ouest du port. En tant qu’agent infiltré travaillant sur place depuis plus de quinze ans, Boïan Cuzco avait une connaissance du terrain absolument unique. Il répondrait à toutes les questions de Brown et réglerait tous les détails, mais, dores et déjà, on pouvait communiquer à Brown l’heure de l’action, et même son lieu. Brown aurait à intervenir la nuit prochaine, dans un hôtel chinois désaffecté, le Tong Fong Hotel, aux environs de quatre heures dix-sept. Ensuite, Brown serait libre. Son retour était prévu pour le lendemain, en fin d’après-midi. Le train qu’il avait emprunté pour venir repartait à dix-huit heures pile. À Reservoir, on espérait qu’il avait bien tout entendu et enregistré. De toute façon, Boïan Cuzco lui redirait tout cela en détail. Puis on lui demanda si tout allait bien, de son côté.
— J’ai un problème avec la chambre, se plaignit Brown. En raison de l’heure d’arrivée, ils veulent me facturer un jour de plus.
— Vous avez une enveloppe de frais, Brown. Piochez dedans, elle est faite pour ça.
— Il ne me restera plus rien pour mes repas.
— Serrez-vous la ceinture, Brown. Ne vous comportez pas comme si vous étiez un expert international de l’ancien temps. Ne récriminez pas comme le faisaient les experts. Ne soyez pas avide et profiteur comme ils l’étaient.
— Bon, je vais m’arranger, dit Brown.
Il raccrocha. Il lui restait encore un jeton. L’épicière était sortie sur le pas de la porte et elle avait essayé d’espionner la conversation, mais il avait parlé en bouriate, comme toujours quand il devinait à côté de lui une oreille indiscrète.
— Alors, il fait beau à Reservoir ? demanda-t-elle en le regardant crânement.
— Pareil qu’ici, dit Brown.
— C’est vraiment à l’intérieur des terres ?
— M’en a tout l’air, dit Brown.
— C’est une grande ville ?
— M’étonnerait, dit Brown.
Comme il n’était pas pressé d’aller à la recherche de son contact, il fouina un peu dans l’épicerie. Au-dessus des sacs de riz, une étagère supportait quelques livres et une pile de revues pornographiques d’occasion. La commerçante refusait de lui racheter son jeton inutilisé. Pour un dollar, il acquit un plan de Yagayane qui datait du début du siècle, ainsi qu’un morceau de fromage et un petit recueil de Shaggâs intitulé Lettre au moine de la guerre. Il n’était pas grand lecteur et il n’avait jamais beaucoup apprécié la prose post-exotique, mais, parmi les articles proposés, cette Lettre avait l’avantage de ne coûter que cinq cents, beaucoup moins que les revues.
— En dehors du bord de mer, demanda-t-il à l’épicière en tendant son dollar, est-ce qu’il y a quelque chose de joli à voir à New Yagayane ?
— Quelque chose de joli ? répéta la marchande, ébahie.
— Oui, je ne sais pas, moi… Quelque chose à visiter… un monument, une pagode…
— Une pagode ?
— Par exemple, oui.
— Non, dit l’épicière. On n’a pas de ça à New Yagayane.
Avant de se rendre sur la décharge d’ordures, Brown chercha le Tong Fong Hotel. Celui-ci était indiqué sur le plan et il le trouva sans difficulté : une grosse villa située à cinq minutes de l’ancien port. Bien que très dégradée, l’inscription était encore lisible. Des planches avaient été clouées en travers des fenêtres. Tout indiquait que plus personne n’avait habité là depuis au moins cinquante ou soixante ans.
Brown repéra un endroit où, la nuit venue, il pourrait se dissimuler, et une ruelle par laquelle il pourrait s’enfuir si nécessaire. Le quartier était désert, les murs sentaient le moisi. Les maisons voisines, elles aussi, étaient abandonnées.
À quoi ressemblera mon intervention ? pensa-t-il. Est-ce que ce sera violent ou non ? Simple ou compliqué ?… Rapide ?…
Douloureux ?…
En plein jour, dans ce quartier inhabité, l’idée même d’une mission à accomplir au Tong Fong Hotel n’avait aucun sens. Brown était un soldat de l’Organisation assez dévoué pour laisser de côté ses doutes et ses interrogations au moment où il fallait agir, mais souvent, comme ici, il se sentait étranger à ce qu’on lui demandait de faire.
Bien que toujours désireuse de modifier le cours de l’histoire, l’Organisation avait renoncé à ses références anciennes. Elle savait que l’humanité était fichue et elle ne nourrissait plus l’espoir de voir naître sur terre une société prolétarienne juste et fraternelle. Elle souhaitait sauver en urgence le peu qui restait encore à sauver, et, comme les outils utopiques du passé se révélaient inopérants et même absurdes, elle fondait à présent sa stratégie sur des forces obscures qu’autrefois elle avait dénoncées comme surgies d’esprits arriérés ou typiques de régressions féodales : les rêves, les imprécations schizophrènes, les transes chamaniques, le fakirisme. Outre les bureaucrates maniaques de toujours, en haut de la hiérarchie on trouvait désormais des spécialistes de la métempsychose et des moines. Brown avait le sens de la discipline et il leur obéissait, mais il regrettait les temps mythiques, quand l’Organisation prônait la révolution mondiale ou, à défaut, les assassinats de responsables et de criminels, et que les agents se rendaient dans des lieux exotiques pour cribler de balles tel ou tel ignoble individu ou détruire telle ou telle insupportable cible. Comme moi il regrettait fortement ces temps-là. Atteint par un noir scepticisme, il ne voyait pas dans sa propre activité une manière efficace de repousser l’extinction du genre humain, ou du moins de préparer ce qu’il y aurait après l’avenir. Il s’adaptait, il avait été entraîné pour s’adapter à n’importe quelle situation, mais son enthousiasme militant était maintenant gangrené, pour ne pas dire proche du zéro. Il ne comprenait plus ce qu’il faisait sur terre. Il sentait la fin rôder, la sienne comme celle des autres. À maintes reprises, il avait envisagé le suicide, mais, par fatalisme, il ne retournait pas contre lui son arme de service et il continuait à accepter des missions, à voyager, à écouter les élucubrations de ses chefs. Et, pour finir, sans excitation et sans joie, il allait trouver les agents locaux qu’on lui désignait et il suivait à la lettre leurs instructions délirantes.
Il traîna encore un peu autour du Tong Fong Hotel puis il s’écarta.
Si on excepte le marché aux légumes et le port, rien n’était vraiment digne d’intérêt à New Yagayane. L’épicière l’avait mal renseigné, car il y avait bien une pagode, mais celle-ci, incendiée quatre-vingts ans plus tôt et oubliée, n’existait plus que sous forme de décombres qui ne méritaient pas une visite touristique. Les rues n’avaient aucun cachet, certaines se terminaient en cul-de-sac, par des remblais, des palissades, des éboulis. La ville était coupée en deux par la voie ferrée. Elle ressemblait à un camp de réfugiés comme les experts internationaux en avaient fait construire par dizaines au siècle précédent, au moment où la vie à l’intérieur des terres s’effaçait et où les survivants avaient établi des colonies dans les zones côtières. Brown flâna une demi-heure dans ce décor. Il mémorisait des itinéraires possibles, des lignes de repli pour le cas où l’action serait mouvementée et tournerait mal. Il avait perdu la foi, mais il connaissait son travail.
Sur le port, il n’y avait pas âme qui vive. Les entrepôts abandonnés étaient ouverts à tous les vents. Les portes avaient été arrachées. De l’intérieur de ces locaux soufflait une odeur de poissons et d’algues. À certaines époques de l’année, la marée les envahissait et, plutôt que d’en aspirer les ordures vers le large, elle devait y déposer des tonnes et des tonnes de pourriture. Sur les quais, Brown devait contourner des cuves éventrées, des fûts qui continuaient à répandre des semi-liquides noirâtres. En dépit de leur ancienneté, les naphtes répandus n’avaient pas été dissous par les pluies. Dans les bassins affleuraient des ruines de chalutiers et de tankers, les fantômes de vedettes militaires. Les vagues les submergeaient, elles se répandaient dessus avec des écumes amples. Sur certaines coques pas totalement rongées on lisait parfois un idéogramme ou un chiffre.
Brown s’engagea sur un ponton pour contempler les installations détruites. On ne pouvait savoir si la flotte avait été ici coulée à la suite d’une bataille navale ou sabordée, ou si elle était restée à quai plusieurs dizaines d’années et avait peu à peu sombré faute d’entretien. L’histoire de New Yagayane était à écrire encore, mais personne n’était désormais capable de s’en charger, les témoins ayant disparu deux ou trois générations plus tôt et les archives ayant été réduites à l’état de saumure ou de cendres. Les historiens étaient morts. Aucun livre sur l’histoire de New Yagayane ne verrait jamais le jour. Nul ne saurait quand le dernier navire s’était finalement rempli d’eau, ni dans quelles circonstances.
Brown demeura vingt minutes immobile en face de ce cimetière. Puis il se dirigea vers la déchetterie.
On était déjà au milieu de la matinée.
•
L’homme qui avait choisi Boïan Cuzco pour nom d’emprunt était installé sur une barque retournée, au bord d’une petite plage de galets que limitaient deux chicots de béton. Il avait ouvert un gros cahier à couverture rigide et il écrivait dessus avec énergie. Brown s’approcha. La barque était souillée de goudron. Il y avait une place à côté de Cuzco, mais Brown, après y avoir promené les yeux, préféra s’asseoir à deux mètres de là, sur un rocher qui paraissait plus propre. Il n’avait pas prononcé un mot, l’autre ne l’avait pas salué. Par terre traînaient des débris de métal rouillé. Derrière eux s’élevait une montagne de ferraille, avec des appareils désossés, des carcasses de voitures et des bouts de grillage dans lesquels s’étaient accrochées toutes les mystérieuses horreurs que l’océan rejette à l’équinoxe. La décharge puait, mais la pestilence restait dans les limites du raisonnable, et parfois elle s’associait à des mélanges d’algues et de sel qu’on avait presque plaisir à renifler. Devant eux, la plage était étroite et en pente raide. Quelqu’un, probablement Cuzco, avait entassé dans un coin les galettes de mazout les plus massives. Les vagues se fracassaient sans fureur sur la rive caillouteuse. Elles s’éparpillaient en mousses argentées, ruisselaient vers le haut, vers le bas, s’amusaient bruyamment avec le gravier puis se retiraient. À une quinzaine de mètres de l’endroit où les ondulations entamaient leur déchirure, un pneu de camion flottait entre deux eaux et dansait lentement, avec suffisamment de courbes et de sursauts pour qu’on le regarde et pour qu’on s’y intéresse.
On voyait dans la distance les épaves à demi immergées qui obstruaient le port et le chenal menant aux docks. Sur le fond gris de l’océan, avec des friselis blancs qui serpentaient entre les coques roussâtres, le tableau avait quelque chose de superbe.
— J’ai quelque chose à faire au Tong Fong Hotel, dit Brown après avoir observé un moment de silence.
Cuzco continuait à écrire dans son cahier noir.
— Le Tong Fong Hotel, vous voyez de quoi je ? fit Brown.
— C’est à cinq minutes d’ici, la troisième rue à droite.
— Vous êtes bien Boïan Cuzco ? s’inquiéta Brown.
— Bah, oui, bougonna l’autre. Je vois pas qui d’autre ça pourrait.
C’était un être de petite taille, vêtu normalement pour quelqu’un ayant son logement sur une décharge d’ordures. Il avait une physionomie de cormoran, avec des plumes follettes autour des lèvres, des rayures blanches sur le front et le haut de la tête. Son regard perçait, mais il ne le dirigeait pas sur Brown. Il continuait à prendre des notes convulsives, consacrant à l’examen des vagues un bref quart de seconde, puis se remettant à écrire avec fièvre. Ses doigts étaient maigres et très tendineux, couverts de taches brunâtres. Il devait souvent manipuler le pétrole venu du large.
— On m’a conseillé de prendre contact avec vous, dit Brown avec prudence.
— Je sais, dit Cuzco. Vous êtes l’agent Brown. Je vous ai vu en rêve il y a quinze jours et j’ai prévenu l’Organisation. Ils m’ont dit qu’ils vous enverraient à New Yagayane.
— Je suis arrivé ce matin, dit Brown. J’ai fait un tour de ville. L’Organisation m’avait donné un numéro de téléphone. Ils m’ont parlé de vous et du Tong Fong Hotel.
— Bon, commenta Boïan Cuzco sans rien ajouter.
Il consultait à présent la dernière partie de son cahier, où figurait une sorte de longue liste faite d’abréviations et de chiffres. Il feuilleta cela en marmonnant, puis il revint au texte qu’il était en train de composer. Manifestement, la conversation l’irritait.
Brown se plongea dans une observation taciturne de l’océan. La lisière s’agitait à ses pieds, plus loin le pneu dansait avec lourdeur. À l’exception des épaves, aucun bateau ne ponctuait l’immensité. Des écroulements splendides, onctueux, huileux, pleins de mousse et de moirures, caressaient les flancs des tankers ou ce qui en subsistait. Jusqu’à l’horizon, les nuances plombées dominaient, et, plus haut, le ciel avait une teinte d’ardoise claire. Un faible crachin avait commencé à tomber. Il accentuait partout les contrastes.
Ils demeurèrent ainsi un long moment, Brown dans une attitude pensive, Cuzco occupé à écrire. Les mots s’alignaient, les lignes se mutaient en texte noir.
— Vous me direz, tout à l’heure, pour le Tong Fong Hotel ? finit par demander Brown.
— Ça aura lieu cette nuit, entre quatre heures et quart et quatre heures vingt, dit Cuzco sans cesser de griffonner.
— On m’a déjà annoncé ça, dit Brown. Et qu’est-ce que je serai censé faire ?
— Pas grand-chose, dit Cuzco. Transmettre un héritage. Ils ne vous l’ont pas dit ?
— Non. Je comptais sur vous pour en savoir plus.
Il attendit quinze secondes une explication, puis, comme Cuzco écrivait en silence, il demanda :
— Quel héritage ?
Boïan Cuzco haussa les épaules. Elles étaient osseuses sous son blouson de mendiant, et elles comportaient certainement des os bizarres, car ce qui pointait ici et là au niveau de la clavicule laissait entendre qu’il appartenait à une famille animale déconcertante, ou, plus vraisemblablement, qu’il avait jadis été supplicié par des experts internationaux du renseignement et qu’il avait survécu par miracle aux séances. En dépit du bruit des vagues, qui d’habitude couvrent ce genre de son, Brown entendit craquer les cartilages de Cuzco.
— Quelque chose qui fait comprendre ce qu’est l’humain, dit celui-ci.
— Soyez plus précis, Cuzco, grinça Brown.
Cuzco hésita. Il avait refermé son stylo.
— Ce sera comme un passage de témoin entre espèces humaines, dit-il avec difficulté. Rien de plus.
— J’ai besoin de détails, insista Brown. C’est trop flou. Quelles espèces humaines ? Je devrai donner quoi à qui ?
— Vous verrez sur place, dit Cuzco. Ça doit rester flou. Si je vous racontais l’image avec trop de précision, l’opération foirerait. Il vaut mieux que je vous influence le moins possible. C’est vous le spécialiste de l’action. Vous verrez ce qui se passe et vous improviserez sur place.
— Je préférerais éviter ça, si possible, grogna Brown.
— Ça quoi ?
— L’improvisation, fit Brown.
— Bah, fit Cuzco.
Ils restèrent muets pendant un quart d’heure. L’eau à leurs pieds grondait, s’éparpillait, moussait, bavait, s’agitait, se rassemblait, se creusait, se ramassait, s’élançait, devenait brusquement lisse, devenait dure, gargouillait, chantait. Le pneu avait été pris dans un remous et il ne réapparaissait plus. À présent Brown savait mieux lire les manifestations écumeuses et il avait repéré plusieurs empilements sous-marins de ferraille. Le plus proche navire était un ravitailleur. Dans sa coque transformée en caverne, des vagues parfois s’engouffraient avec des soupirs de monstre. Des aigles de mer traçaient des cercles au-dessus d’un point au nord-est, un banc de poissons ou des noyés. Ils étaient à peine visibles.
— On dirait qu’il y a une inscription sur le ravitailleur, fit soudain remarquer Brown.
— On pouvait encore la lire il y a dix ans, dit Cuzco.
— Et c’était quoi ? demanda Brown.
— Dovjenko, dit Cuzco.
— Le nom du bateau ?
— Probablement.
— Joli nom, dit Brown.
— Oui, approuva Cuzco. Ukrainien ou russe, j’imagine.
— Il y avait donc encore des Ukrainiens ou des Russes quand ils l’ont baptisé, fit observer Brown.
— Faut croire, dit Cuzco.
Ils se turent. Ils observaient une minute de silence à la mémoire des disparus, Ukrainiens ou autres.
— Bon, souffla Brown. Il n’est pas très tard, je pense que je vais aller me promener dans les collines.
Il se leva. Sur le rocher qu’il avait cru propre, il remarquait à présent des particules grumeleuses de goudron. Il se pencha au-dessus, puis il examina son pantalon avec une grimace. Au niveau de la poche droite, sur la cuisse, il avait une tache noire.
— Dites, Brown, fit Cuzco. Au cas où on ne se reverrait plus aujourd’hui…
— Oui ?
— Cette nuit, quand vous sortirez, prenez une couverture avec vous. Il ne fait pas chaud aux alentours de quatre heures du matin.
— Merci pour le conseil, dit Brown en frottant le tissu sur sa jambe, pour en ôter ce qui était ôtable. De toute façon, je repasserai pour vous rendre compte.
— Me rendre compte ?
— Oui, s’énerva un peu Brown. C’est la procédure. Vous êtes mon contact à Yagayane. Après une intervention, on rend compte à son contact local.
•
En suivant la voie ferrée en direction de l’est, il aboutit au dépôt où la locomotive était révisée avant son voyage de retour. La ligne continuait au-delà du dépôt, elle paraissait en bon état bien qu’envahie d’arbustes maigrichons, mais en réalité elle avait été détruite sur les cent cinquante kilomètres suivants, et, de toute façon, elle s’enfonçait vers l’intérieur des terres et elle menait vers une région où la vie n’existait plus que sous forme primitive, avec des insectes et des araignées comme espèces dominantes.
Des ouvriers nettoyaient les wagons avec un tuyau d’arrosage. Ils avaient l’air de ne pas trop se fatiguer. Les mains dans les poches, Brown se baguenauda autour d’eux le plus longtemps possible, puis il eut honte d’étaler ainsi son désœuvrement et il reprit sa marche le long des rails, cette fois-ci dans le sens inverse, avec l’idée de traverser New Yagayane et de se diriger vers les collines que le train avait longées en arrivant.
Assez vite il laissa New Yagayane derrière lui, le dédale effrité qui en constituait le centre. Les maisons en parpaings s’espacèrent, et à présent une sorte de banlieue s’étirait, parsemée de tipis et de vieux autocars sans roues et sans portières que des rectangles de toile cirée transformaient en logements individuels.
Il n’y avait pas grand monde. Assis par terre ou sur des tabourets, des gens rêvassaient au bord du chemin, et, quand ils avaient un interlocuteur à portée de voix, ils échangeaient en langue générale des réflexions désobligeantes sur Brown, avec l’espoir manifeste que celui-ci les comprendrait. Ils ne se gênaient pas pour exprimer leur hostilité, comme si Brown avait été un Américain venu tâter le terrain avant d’organiser une nouvelle guerre. Brown feignait de ne pas entendre les sarcasmes, mais il n’était pas à l’aise. Personne ne retenait les chiens qui venaient renifler ou mordiller ses talons, puis qui trottaient à côté de lui, découvrant leurs crocs, et de temps en temps se précipitaient vers lui en ébauchant une attaque latérale. Ils étaient une bonne dizaine, froussards mais agressifs, avec des gencives rose pâle et baveuses. Brown était obligé de les houspiller à tout moment pour les empêcher de se rapprocher et de le mordre. De loin, trois femmes encourageaient la horde. Brown les voyait imiter ses gesticulations et se tordre de rire. Au bout d’un quart d’heure, sans doute parce qu’il avait dépassé les limites de leur territoire, les animaux le laissèrent tranquille.
Brown maintenant avançait sur une piste de terre durcie, parallèle aux rails. Il longea ainsi la voie sur six ou sept kilomètres, puis, comme l’occasion s’en présentait, il décida de se restaurer un peu avant de rebrousser chemin.
Il y avait près d’un groupe de cabanes une espèce de gargote en plein air, avec deux tables pliantes, des tabourets et une unique chaise. La gargote était tenue par un homme à qui il manquait un bras, et qui dissimulait son infirmité sous une veste de soldat. Brown s’assit sur la chaise et on lui servit le plat du jour, une assiette de sauce avec des galettes de maïs. Quand il exprima le besoin de boire, le manchot lui indiqua une flaque d’eau près de laquelle somnolait une vieille chienne à pelage jaune. Brown fit de la tête un geste neutre et n’insista pas. Plusieurs hommes le jaugeaient avec des regards inquiétants, comme s’ils lui promettaient pour bientôt une raclée magistrale. Dans l’ombre d’une des masures, une toile cirée s’écartait. D’autres yeux l’espionnaient. L’ambiance se dégrade, pensa-t-il. Même la chienne le considérait à présent avec une physionomie de louve rajeunie, réveillée, méchante. Brown finit son assiette et posa sur la table le dollar que le militaire estropié lui avait réclamé, puis il décampa.
Il reprit la direction de Yagayane avec un sentiment d’amertume, sans avoir escaladé une des collines pour jouir du paysage, sans avoir vu la côte depuis une hauteur. Ce repas avalé en hâte l’avait dégoûté de tout, et là-dessus le crachin tiédasse menaçait de se transformer en averse. Qu’est-ce que c’est que ces désirs de balade touristique, remâchait-il en s’approchant de l’endroit où il savait que les chiens recommenceraient à se jeter sur lui. Qu’est-ce que c’est que ces velléités idiotes de découverte, cet appétit de paysage. On sait bien que c’est fini, ça, la découverte, les paysages.
Les chiens déjà aboyaient en le voyant venir, ils s’apprêtaient à le harceler de nouveau.
•
La chambre ne sentait plus guère la friture. Devant l’hôtel, les marchands de légumes étaient repartis, le vendeur de beignets avait replié ses affaires. Brown s’installa sur le lit et ouvrit Lettre au moine de la guerre. C’était, je l’ai dit déjà, un recueil de Shaggâs. Il portait la signature de la cellule Ralf Thielmann. Maussadement, Brown se plongea dans le premier texte. Un soldat blessé attendait la mort, face à la mer, dans une solitude invraisemblable. L’histoire en valait une autre, et Brown aurait pu se laisser entraîner et plonger dedans, mais la langue de Ralf Thielmann, travaillée dans l’intention d’effacer tout repère spatial et temporel, le heurtait. Il n’appréciait pas ce ton, il détestait ce style faussement académique. Il abandonna sa lecture au bout de cinq pages.
Par intervalles, ensuite, il se levait et allait à la fenêtre pour longtemps regarder les toits en zinc, le ciel qui, lui aussi, paraissait couvert de métal, ou pour observer le triangle étroit au fond duquel grisaillait l’océan. Maintenant que le marché avait pris fin, l’agitation dans la rue était nulle. Les mouettes se posaient avec régularité sur les gouttières de la maison d’en face, mais elles n’étaient pas nombreuses et ne criaient pas.
Ainsi se déroula le reste de l’après-midi.
Avec le crépuscule, les ultimes traces d’odeur d’huile se dissipèrent. La nuit tomba. Au moment où il remontait dans sa chambre, Brown avait été prévenu par la sorcière que le dîner serait servi à dix-neuf heures trente. Il se lava les mains et descendit.
La salle à manger comptait quatre tables dont une seule était garnie d’une nappe. Le couvert était mis pour une personne. Brown s’assit devant l’assiette vide. La vieille du matin avait terminé sa journée et une quadragénaire replète, sympathique, arriva avec une gamelle où elle avait jeté une louche de porridge. Au lieu de s’éclipser après avoir servi le repas, elle tira une chaise et, sans faire de manières, elle s’accouda en face de Brown. Elle avait des cheveux noirs qui partaient un peu dans tous les sens, un visage banal, des yeux étirés, des pommettes saillantes. Elle semblait manquer de compagnie. Tandis que Brown déglutissait sa pâtée, elle entama une confession sur l’ordinaire de son existence à New Yagayane, sur le Yagayane Palace qui pouvait rester sans clients pendant des semaines entières et qui aujourd’hui avait une seule chambre occupée, sur ses horaires, sur son mari qui était mort en mer onze ans plus tôt, assassiné par des pirates, sur la recette du plat que Brown était en train d’avaler.
— On dirait du pemmican, dit Brown avec une mimique gourmande.
— Oui, si vous voulez, c’est une variante de pemmican, dit la femme.
Elle ne s’était pas présentée, et Brown se mit à fantasmer sur le moment où peut-être ils échangeraient leurs prénoms, quand, ayant posé la barre de sécurité à l’entrée du Yagayane Palace, elle monterait à l’étage pour se coucher et, au lieu de se retirer dans ses appartements privés, frapperait doucement à la porte de Brown, à la recherche d’une étreinte affectueuse ou d’un peu de sexe. Il eut une vision de leurs ébats, il imagina les phrases qu’ils prononceraient avant les premières caresses, avant de se déshabiller, ou une fois nus. Elle ne l’attirait pas vraiment, mais il essayait de paraître doux, attentif et mâle pour lui plaire. Et une minute plus tard, alors qu’il terminait son plat, il se dit qu’une aventure avec cette femme ne ferait que compliquer sa mission. Il valait mieux exclure toute perspective de fornication ou d’amourette. Il devait sortir de l’hôtel en pleine nuit sans se faire remarquer, ce serait pratiquement impossible si quelqu’un dormait dans le même lit que lui.
Ils bavardèrent de tout et de rien durant une heure, se désolant ensemble du peu de temps dont l’humanité disposerait avant d’être totalement dissoute dans le rien, guère plus d’un siècle d’agonie, parlant de ce qui pourrait peut-être survenir après cet avenir, mêlant à ces considérations une analyse plutôt grossière sur l’actuelle qualité de la vie, se plaignant d’une dégradation de l’approvisionnement, d’une difficulté grandissante à trouver de la farine, de l’alcool, de la lessive, des médicaments, des étoffes pour tailler des vêtements.
— À propos, est-ce que vous auriez un produit pour nettoyer une tache de goudron ? demanda Brown.
— Non, dit la femme.
Brown avait mis un terme à son entreprise de charme. Il continuait à sourire et il continuait à faire tourner en boucle, derrière son front, quelques modestes séquences pornographiques où cette femme et lui s’agitaient entre les draps, mais il lui parlait maintenant avec une telle distance qu’il se demanda, au bout du compte, si elle n’était pas insultante. Sensible à cette volonté qu’il affichait de ne pas la conquérir, la femme se montra soudain pressée d’aller faire la vaisselle, d’autant plus que l’électricité était coupée dans la ville à partir de neuf heures et demie. Il but un thé avec elle puis déclara qu’il était fatigué et monta à l’étage.
•
Jusqu’à minuit, il attendit tout de même l’arrivée de la femme dans sa chambre, ne sachant trop comment il réagirait si elle venait réellement s’abandonner contre lui, quelle excuse il trouverait pour sortir de ses bras à quatre heures du matin en lui annonçant qu’il avait à faire dehors, ou quelle tactique il adopterait pour la convaincre de retourner chez elle après l’amour, de rejoindre sa couche de veuve en le laissant seul. Tantôt il réfléchissait à une manière de l’accueillir, de la caresser affectueusement et ludiquement, et ensuite de se séparer d’elle avant que la nuit soit trop avancée, tantôt il envisageait, si elle grattait ou frappait à la porte, de faire semblant de dormir et de ne pas entendre son appel. Il oscillait d’une hypothèse à l’autre, il resta longtemps sans verrouiller sa porte, puis sur le coup de onze heures et demie il se leva pour donner un tour de clé dans la serrure.
Il n’y avait aucun bruit dans le bâtiment.
Il se maintint assis sans bouger, dans l’obscurité, sur le bord du lit. La rue n’était pas éclairée, aucune lampe ne brillait nulle part, le ciel était nuageux, sans lune, avec de rares étoiles.
Vers une heure du matin il défit le lit. Il y avait deux couvertures de petite épaisseur. Celle du dessous était un plaid écossais, il le mit de côté et le plia. Voilà ce qu’il allait emporter avec lui. Il n’était pas frileux, il avait sur lui un pull-over de laine et la température du dehors lui paraissait tout à fait raisonnable, mais il conservait en tête la suggestion de Boïan Cuzco. Si celui-ci lui avait recommandé de partir en mission avec une couverture, ce ne pouvait être sans raison. À un moment ou à un autre, ce carré d’étoffe serait utile.
Debout devant la fenêtre ouverte pour ne pas avoir la tentation de s’assoupir, Brown se mit à attendre. Il considérait que l’action avait déjà débuté. Il avait adopté la posture et les attitudes mentales d’un guetteur ; il testait en permanence sa vigilance, sa disponibilité intellectuelle. Il s’exerça à reproduire mot à mot les quelques pages de Ralf Thielmann qu’il avait parcourues dans l’après-midi ; il essaya de reconstituer la horde qui l’avait escorté pendant une partie de sa malheureuse promenade, à chaque chien il attribuait un nom en accord avec les particularités de son pelage, de sa dentition, de sa façon d’aboyer. Devant lui, la ville privée d’électricité était complètement noire et endormie. On ne voyait pas l’océan et on ne pouvait pas situer le port.
De temps en temps, il consultait sa montre. À trois heures et demie, il glissa son pistolet dans sa ceinture, boutonna son manteau jusqu’au col, posa le plaid écossais en travers de son bras gauche et ouvrit la porte de sa chambre. Il descendit l’escalier à pas de loup. Comme les marches étaient en ciment, il n’avait pas beaucoup d’efforts à faire pour progresser sans bruit. À tâtons, il dépassa le comptoir de la réception. La porte d’entrée de l’hôtel n’était pas bloquée par une barre de sécurité, mais la femme, avant de monter à l’étage, avait donné un tour de clé dans la serrure. Brown chercha la clé sur le crochet fixé près du chambranle puis, ne la trouvant pas, il entra dans la petite salle où il avait dîné, ouvrit une des fenêtres et l’enjamba.
Maintenant il était à l’extérieur.
Il marchait en évitant de troubler la tranquillité nocturne. La faible luminosité du ciel suffisait pour s’orienter. Les maisons enfouissaient leurs secrets derrière des parois lépreuses, elles n’hébergeaient plus de survivants depuis longtemps et, avec la nuit, elles exhalaient des souffles humides, des remugles de pierre au fond de quoi déjà plus rien d’organique ne se devinait. Brown traversait la ville comme un fantôme. Il avait en tête le plan du quartier, il n’hésitait pas aux intersections. Il avait prévu une marge pour le cas où il s’égarerait, mais tout se déroulait sans encombre. Il avait beaucoup d’avance.
Il fut sur place à quatre heures moins dix. Les maisons formaient des taches gris sombre à plusieurs dimensions, on distinguait le détail des fenêtres, les gouttières plus noires, quelques façades peintes de couleur claire, les crevasses dans les murs des bâtisses en ruine. Il se rencogna dans une entrée de cour, à peu près en face du Tong Fong Hotel, et il s’obligea à rester rigoureusement immobile. La température correspondait à ce qu’on pouvait attendre d’une nuit d’automne à cette latitude, il devait faire huit ou dix degrés : une fraîcheur plutôt agréable. Pas une raison pour s’emmitoufler dans un plaid.
Devant lui, l’hôtel était vide et silencieux. Aucune activité n’y était décelable.
Qu’est-ce que je fais ici, caché dans la nuit, avec une couverture pliée sur le bras gauche, pensa Brown.
Le temps ne passait pas vite. Toutefois il y eut un moment où Brown sut que quatre heures et quart venaient de sonner. Il eut en lui cette certitude, d’ailleurs son horloge interne fonctionnait bien, elle avait toujours bien fonctionné, c’est une des raisons pour lesquelles il avait été affecté au service Action. Il fut aussitôt sur le qui-vive, remuant très savamment ses articulations et échauffant ses muscles, prêt à toute éventualité physique. Si l’Organisation ne s’était pas trompée dans ses calculs, il avait encore deux minutes à attendre.
À quatre heures seize, une odeur de plastique brûlé arriva à lui, et presque au même instant il entendit un bruit de miroir cassé, comme si une vitre volait en éclats et s’éparpillait sur le sol d’une chambre du Tong Fong Hotel. Plus rien ne se produisit pendant quelques secondes, puis du verre encore une fois tomba et se brisa. Brown sentit l’adrénaline se déverser en lui. Brusquement, quelque chose avait commencé à se dérouler derrière les fenêtres barricadées du Tong Fong Hotel. Quelque chose de bizarre que Boïan Cuzco avait vu en rêve et qui, à présent, devenait réel et exigeait l’intervention d’un spécialiste de l’Organisation. Son intervention à lui, Brown.
Il se tint encore sans bouger, tous les sens en alerte, jusqu’à quatre heures dix-sept.
L’odeur de brûlé s’était renforcée, elle flottait dans la rue, accompagnée d’une fumée que la nuit rendait invisible. Un incendie s’était déclenché à proximité, dans une maison proche ou dans l’hôtel lui-même. Aucune lueur, pourtant, aucune vacillation orangée ou jaune ne trouait l’obscurité. Le feu avait pris, il se déchaînait déjà quelque part, non loin de là, à moins de trente ou quarante mètres, mais il se dérobait au regard.
Soudain, la porte d’entrée du Tong Fong Hotel se fracassa comme sous l’effet d’une explosion. Brown perçut aussitôt un grondement de chaudière, suivi d’une écœurante bouffée de suie et de flammes que seules recevaient ses narines, sa peau. Il ne voyait toujours rien, pas la moindre étincelle ni la moindre lueur. Qu’est-ce que, pensa-t-il sans formuler véritablement d’interrogation. Il concentrait son regard sur cette ouverture noire, d’où sortaient des ondes de chaleur, des giclures de bistre, d’étouffantes traces d’un brasier dont l’image n’apparaissait pas.
Maintenant il avait quitté son abri.
Il fit quelques pas en direction du Tong Fong Hotel. Sa mission n’avait aucun contour précis, elle ne prenait pas forme. Il eut cinq ou six secondes de désarroi. Il était en présence d’une énigme qu’il ne réussissait ni à déchiffrer ni même à cerner. Je ne suis pas de taille, pensa-t-il. Ils auraient dû envoyer quelqu’un d’autre. En face de lui se dressait l’hôtel, un pavillon aux fenêtres condamnées, une construction d’une grande banalité d’où à présent jaillissaient une chaleur et une puanteur de four. Qu’est-ce que je suis censé faire dans ce rêve d’insane ? pensa-t-il. Me jeter à l’intérieur ?… Aller chercher quelque chose à l’intérieur ?… Quelqu’un ?…
On allait bientôt atteindre quatre heures dix-huit lorsque, dans l’embrasure de la porte, une silhouette apparut.
On dirait un enfant, pensa Brown.
Une petite fille, ajouta-t-il.
Il eut cette impression et, instantanément, il construisit autour de cela le schéma de l’action qu’il devrait mener. La petite fille oscillait sur le seuil de l’hôtel. Elle était à peine discernable et seule l’imagination de Brown lui conférait un âge et un sexe. Afin de ne pas perdre son temps en vaines spéculations, Brown avait décidé qu’il y avait là une petite fille, et maintenant il allait s’en tenir à cette hypothèse et agir en conséquence, de toute son énergie, comme s’il s’agissait d’une certitude. C’était une méthode de travail comme une autre.
La petite fille hésitait, comme incapable de quitter son univers de cauchemar, son feu dépourvu de flammes. Elle recula dans les ténèbres brûlantes et pendant deux secondes Brown la perdit de vue. Il était en train de mémoriser des repères pour s’engouffrer dans l’hôtel et la suivre, quand tout à coup la petite fille bondit vers l’extérieur. Elle avait pris son élan et elle se retrouvait dans la rue, à un mètre de l’entrée. De la poudre de charbon volait dans son sillage et autour d’elle. Sa chair fumait. Elle se mit à courir le long de la façade puis elle fit demi-tour et se rapprocha de Brown en zigzaguant. Ses mouvements étaient une succession de pauses impressionnantes, pendant lesquelles elle se contractait et se pétrifiait, comme foudroyée et morte, et de moments où elle trottait rapidement, en changeant de direction à chaque pas. C’était un être qui semblait issu d’un autre monde et qui se comportait comme si tout, ici, lui était inconnu et odieux. Manifestement, la petite fille avait peur. Elle ne comprenait pas pourquoi une force mystérieuse, onirique, l’avait projetée dans cette rue obscure. Brown ne distinguait à peu près rien de son visage ou de ses membres. Il alla vers elle, persuadé qu’elle ne le voyait pas ou qu’elle le devinait à peine. Il se doutait qu’elle ne lui faisait pas confiance, qu’elle cherchait un secours mais qu’elle ne lui faisait pas confiance et que peut-être il lui inspirait de la répugnance ou de la terreur.
Ses vêtements et ses cheveux ont été carbonisés, pensa-t-il.
Il avait dans les narines les odeurs de la maison en feu. L’absence de flammes lui faisait horreur, car elle soulignait les nombreuses anomalies de la scène, et même elle les cristallisait, mais il avait décidé de reléguer ses angoisses dans un coin peu accessible de sa conscience. Un vilain rêve de Boïan Cuzco, pensa-t-il à toute vitesse. Rien de plus qu’un vilain rêve incompréhensible. Pas de raison pour que je perde mon sang-froid. Ça ne va pas durer. Je fais ce que j’ai à faire et ça s’arrête.
La petite fille était devant lui, à deux mètres. Elle s’était de nouveau figée. Il avait de plus en plus de mal à considérer qu’il s’agissait d’une petite fille. Sa structure corporelle était différente, ses attitudes ne correspondaient à rien de situable sur l’échelle humaine. Pas d’affolement, s’obstina-t-il. C’est une petite fille dans un vilain rêve de Boïan Cuzco, un point, c’est tout. On fait ce qu’il y a à faire et on s’en va. La silhouette n’était pas très grosse, mais elle était massive et illisible et elle émettait des remugles de cendres animales, des radiations puantes. Au cœur de ces odeurs de feu on décelait une détresse, une douleur sans fond, l’impuissance infinie de l’enfance.
Brown déplia la couverture et la posa sur les épaules de la petite fille, comme pour l’entourer d’un peu de fraternité et la protéger du froid, de ce monde froid où elle avait abouti, après son voyage à travers les flammes noires, à travers l’incendie noir, à travers les rêves de Boïan Cuzco, à travers d’indescriptibles fours.
La petite fille eut un sursaut. Après ces brèves secondes de catatonie, elle remuait de nouveau dans l’obscurité nocturne. Elle eut d’abord un mouvement vers Brown, que Brown interpréta comme une volonté de s’effondrer en pleurs contre lui, puis elle s’écarta vivement et partit trotter le long du caniveau sur une dizaine de mètres. Elle n’émettait aucun bruit. Elle secouait inexplicablement son corps en tous sens. Ses membres se disloquaient pendant la course. Elle n’essayait pas de se débarrasser du plaid écossais qui camouflait son architecture osseuse ou ce qui en tenait lieu.
Peut-être n’a-t-elle même pas remarqué cette étoffe qui à présent la recouvre, pensa Brown.
Il s’apprêtait à se rapprocher d’elle pour lui parler lorsqu’elle fit un zigzag extrêmement rapide, contourna Brown et fila à toute allure vers l’entrée de l’hôtel. On avait l’impression qu’elle voulait replonger d’urgence dans le monde qu’elle avait commis l’erreur de quitter, rejoindre au plus vite l’incendie noir. Elle s’engouffra dans le Tong Fong Hotel sans marquer la moindre hésitation.
Déjà elle avait totalement disparu.
Elle avait totalement disparu dans l’incendie noir. Elle avait été réaspirée. Elle ne donnait plus signe de vie.
Brown avança vers la porte obscure. Il s’en échappait une chaleur vibrante, âcre. Brown recula. On ne pouvait pas rester en face de cela. Il avait l’impression que ses yeux cuisaient, que son manteau était sur le point de s’embraser. Il avait envie d’appeler la petite fille pour qu’elle revienne, de hurler son nom qu’il ne connaissait pas, de lui donner n’importe quel nom, un beau nom, ukrainien par exemple ou n’importe quoi d’autre, et de l’appeler. Il avait envie de lui dire pourquoi il avait posé sur elle cette couverture. Sur ses joues, des larmes coulaient.
Jusqu’à quatre heures et demie, il demeura à petite distance du Tong Fong Hotel. Il s’en éloignait de quelques pas, puis il revenait et se maintenait le plus longtemps possible sur le perron, à un mètre du seuil, jusqu’à ce que la brûlure devienne insupportable. Il évitait de respirer directement les fumées qui avaient envahi la rue, il aspirait de l’air à travers sa manche, ou par la bouche, en s’enfouissant le bas du visage dans un mouchoir. De temps en temps, ses larmes coulaient. Il les essuyait. Il pensait à la petite fille, il pensait à l’échec de sa mission, il se sentait épuisé et inutile.
•
Quand l’aube colora les rues de New Yagayane, Brown sortit, du creux de ruines où il s’était assis pour attendre la fin de la nuit et il se rendit à la décharge d’ordures.
Boïan Cuzco était déjà sur la plage, avec son cahier sur les genoux. Il n’écrivait pas et, d’après l’orientation de sa tête, il avait les yeux fixés sur l’horizon. Il méditait. Peut-être rêvasse-t-il à la fin de l’espèce et aux temps d’après l’avenir, ou aux occasions ratées du passé, pensa Brown.
Brown alla prendre place à côté de lui, sur la barque retournée. Il ne choisissait pas une surface propre. Plus maintenant. Il s’assit lourdement, il lui était égal d’affaler son postérieur sur un endroit parsemé de taches de goudron.
Je dois rendre compte, pensa-t-il.
Les vagues battaient contre le rivage. Dans la pénombre du jour naissant, l’écume avait une beauté encore plus évidente qu’en pleine lumière. Les moirures argentées s’inscrivaient avec force sur les rétines de Brown et, quand il fermait les yeux, elles se répétaient sous ses paupières, sous forme de traces rougeâtres puis vertes. Il se souvint de quelques phrases de Ralf Thielmann qui décrivaient les humeurs de la mer en face du soldat en train de mourir, il se revit en train de lire avec ennui dans le Yagayane Palace, puis sa mémoire retrouva les images de la nuit, l’incendie sans flammes du Tong Fong Hotel, la porte du Tong Fong Hotel, les mouvements bizarres de la petite fille sous la couverture, son apparition, sa disparition.
Ce n’était pas une petite fille, pensa-t-il pour la centième fois.
— Vous aviez raison, pour la couverture, finit-il par dire à Cuzco.
— Vous avez eu froid ? demanda Cuzco après un silence.
Il semblait émerger d’une rêverie profonde.
— Non, dit Brown. Mais je m’en suis servi. Je suppose que vous avez déjà vu la scène en rêve.
— Oui, dit Cuzco. Dans mon rêve, vous aviez besoin d’une couverture.
— Je l’ai posée sur les épaules d’une petite fille, dit Brown. Elle venait d’échapper à un incendie. Elle a marché vers moi, j’ai déplié la couverture et je l’ai posée sur ses épaules. Elle devait avoir très peur.
— Dans mon rêve, on ne voyait pas nettement si c’était une petite fille, dit Cuzco.
Brown se racla la gorge.
— Je pense que c’était tout comme, dit-il.
— Dans mon rêve, j’avais l’impression qu’il s’agissait d’une araignée étrange, dit Cuzco. Elle venait d’un au-delà inimaginable. Elle avait très peur.
Brown hocha la tête. Le jour éclairait l’océan. Il allait pleuvoir. Les vagues étaient magnifiques, sans régularité elles venaient se briser à leurs pieds, remuant des morceaux de tôle, des galets, des fragments de matière plastique, du mazout. Elles étaient principalement vert foncé et gris.
— C’est bien que vous l’ayez rassurée avec cette couverture, poursuivit Cuzco.
— Je ne l’ai pas rassurée, dit Brown. Elle n’avait pas besoin de mon aide. Elle a fait demi-tour et elle est retournée brûler au fond du Tong Fong Hotel.
— Et certainement beaucoup plus loin encore, fit Cuzco.
— J’ignore toujours ce qu’il était prévu que j’accomplisse, quel acte précis, avoua Brown.
— Peut-être qu’elle vous a vu pleurer, dit Cuzco.
— J’ai pleuré ? dit Brown.
Boïan Cuzco haussa ses épaules invraisemblables. Il y eut une pause dans le bruit des vagues, puis le silence se brisa. Des crabes avaient été projetés sur le rivage et, pour leur malheur, ils avaient atterri dans une flaque où dominaient des composés goudronneux. Ils rampèrent un moment puis s’immobilisèrent. Ils étaient petits, ils n’étaient pas de taille pour lutter contre la glu. L’un d’eux s’agitait, le ventre à l’air, comme désireux de prolonger malgré tout son semblant d’existence, ses inutiles souffrances, ou peut-être ne s’apercevant même pas qu’il était en train de mourir.
— J’ai failli l’appeler, reprit Brown. Je me tenais comme un idiot en face de l’espace noir, les yeux me piquaient. Je n’arrivais pas à respirer. Je ne savais pas si ma mission se terminait là ou non. J’ai failli l’appeler, mais je me suis ravisé. C’était trop absurde.
— Dans mon rêve, vous lui donniez un nom d’épave, dit Cuzco.
Il se leva. Brown ne l’avait encore jamais vu déplié et il le trouva grand, bien que doté d’une charpente en désordre qui le forçait à se voûter. Il marcha jusqu’à la flaque de goudron et secoua sa tête de cormoran. Il examinait les bêtes qui agonisaient à ses pieds.
Brown le rejoignit. Les crabes avaient recommencé à se débattre. Parfois ils se heurtaient d’un revers de pince. Le goudron ralentissait leurs gestes les plus élémentaires.
— Ils sont condamnés, dit Brown.
— Condamnés à quoi, dit Cuzco.
Ils étaient là, tous les deux, inclinés au-dessus des agonisants.
Ils étaient là, tous les deux, en pleine lumière crépusculaire d’avant la pluie.
Ils étaient là, tous les deux, et ils ne disaient plus rien de mémorable.
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