Avec les moines soldats

Bassmann Lutz · Chapitre 5 sur 9

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Avec les moines soldats

Quatre

UN UNIVERS PROLÉTARIEN DE SECOURS

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Un univers prolétarien de secours

 

Seuls ceux que j’aime, écoutez !

Comme il n’obtenait aucune réponse, Monge reprit sa respiration et s’immobilisa une seconde, et il répéta :

— Seuls ceux que j’aime, seuls ceux que j’aime, écoutez !

La phrase se perdit. De nouveau elle s’effilocha et disparut dans le noir du tunnel. La nuit absorbait tout. Il faisait chaud, on étouffait, on luttait contre la peur. Pour ne pas avoir l’impression d’être mort, Monge lançait devant lui la formule rituelle, comme là-bas on lui avait conseillé de le faire le plus souvent possible. Son cri ressemblait au mugissement qu’on émet à la fin d’un rêve, quand le visage appelle au secours pour que les yeux s’ouvrent ; quand le corps se débat pour basculer vers un autre monde. Vous avez déjà vécu ça, vous aussi, sans doute. Non ?…

En tout cas, c’était une plainte repoussante. À quoi bon s’époumoner ainsi, hideusement, pensa Monge. À quoi bon mugir. Il avait conscience de ne pas dormir et il savait que, dans son cas, cligner les paupières ne suffirait pas pour qu’il change de monde. Entre ses cils encrassés il voyait seulement des ténèbres, des ténèbres sans nuance aucune. Il avala une bouffée d’air. Il n’en ressentait pas le besoin, mais là-bas on lui avait expliqué que c’était nécessaire s’il voulait ensuite exprimer quelque chose avec de la voix. Gonfler les bronches, pensa-t-il. Prononcer la formule, l’invocation fraternelle. Se rappeler ceux de là-bas, ceux des monastères et des prisons, ceux du fond. Se raccrocher chamaniquement à cela pour persister.

Et pourquoi est-ce que tu beugles, Monge, hein ? se mit-il à réfléchir. Pas la peine de gaspiller ton souffle. Un marmonnement devrait suffire.

— Écoutez, marmonna-t-il. Seuls ceux que j’aime, écoutez !

Il continuait à remuer les jambes. Autre recommandation qu’il suivait à la lettre, les moines avaient beaucoup insisté là-dessus. Ne se figer dans le noir sous aucun prétexte. N’avancer qu’en remuant les membres.

Par moments, il devinait contre lui un deuxième corps qui pareillement marchait et haletait. Un deuxième corps !… Le corps le frôlait sans rien dire ou même se cognait à lui, se rattrapait à son épaule, se suspendait à lui sur quelques mètres puis s’écartait. Entre eux la distance n’était jamais bien grande.

— C’est toi ? chuchota Monge.

Pas de réponse.

— C’est toi, Yasmina ? insista-t-il.

En aveugle il explora autour de lui. Ses extrémités ne rencontraient que du vide. Yasmina. Il avait prononcé les trois syllabes en chuintant légèrement le s. Toi, Yasmina, Yashmina. La nostalgie l’avait envahi, une douleur flottante, une disponibilité douloureuse à la tendresse, mais, en même temps, ce nom restait une caresse mentale abstraite qui n’ouvrait la porte à aucun souvenir. Au-delà du nom, il n’y avait rien. La figure de Yasmina ne se cristallisait pas sous forme d’image.

— C’est toi, ma petite Yasmina chérie ? dit-il au hasard. Tu es revenue, tu es avec moi ?

— Qu’est-ce que tu racontes, Monge, qu’est-ce qui te prend ? protesta une voix sur la droite, une voix éraillée que la fatigue mutilait. Tu as oublié les instructions ? « Pas de conversation sur des sujets personnels tant que le voyage n’est pas terminé. »

Monge se mordit les lèvres. Il avait eu un moment d’égarement, un moment de flou total, mais voilà que dans son esprit se rétablissaient une poignée de repères. Des indications élémentaires qui expliquaient sa présence dans ces lieux, dans cette obscurité illimitée. On les avait envoyés ; ils étaient partis à deux ; un voyage sans retour ; peu de chances d’arriver au but… Yasmina ? Yashmina ? Ma petite Yasmina chérie ?… Oui, elle avait peut-être existé autrefois, avant le départ. Mais elle n’existerait plus jamais. Ce n’était pas elle qui était partie avec lui.

Et, brusquement, il se rappela le nom de son interlocuteur.

— C’est toi, Fuchs ? demanda-t-il.

— Et qui d’autre, hein ? protesta Fuchs. Arrête de faire le mariolle, Monge. Tu le sais bien, que c’est moi.

Ils furent muets pendant plusieurs secondes. Ils continuaient à se déplacer et on les entendait bouger, mais on ne pouvait deviner s’ils progressaient vite ou non.

— « Aucune conversation d’ordre intime », reprit Fuchs en rompant le silence.

Il suffoquait.

Les mots s’échappaient de lui par bribes. Il avait dû s’arrêter pour les prononcer. Monge l’imita.

— Compris, dit Monge.

— « Ne répéter que la formule rituelle », récita Fuchs.

— Oui, je me rappelle, dit Monge.

— Se fondre à elle, commenta Fuchs. Comme si elle était magique. Elle est magique. S’appuyer dessus pour avancer.

— OK, acquiesça Monge avec docilité.

Rien n’atténuait les ténèbres. Sans la formule, sans cette phrase qu’ils forgeaient continûment pour se donner du cœur, ils seraient probablement devenus fous de désespoir. La lassitude leur serait tombée dessus. Ils auraient renoncé, ils se seraient allongés par terre. Et aussitôt ils se seraient recroquevillés et ils seraient morts.

— Seuls ceux que j’aime, murmura Monge, écoutez !

— Oui, approuva Fuchs. Comme ça. Pas besoin de brailler comme tout à l’heure.

— J’ai traversé une minute d’absence, expliqua Monge. Une minute pénible, avec des souvenirs confus.

— Ne t’inquiète pas, Monge. C’est passé.

— Je ne savais plus où j’en étais, raconta Monge.

— On va y arriver, dit Fuchs.

Et, à son tour, il lâcha un soupir à peine audible :

— Seuls ceux que j’aime, écoutez !

Personne ne se manifestait dans les alentours, fût-ce au moins en prêtant l’oreille. Seuls ceux que j’aime, seuls ceux que j’aime ! répétions-nous au milieu de nos halètements. Nous : j’entends par nous Fuchs et Monge. L’exhortation s’évanouissait dès qu’elle sortait de notre bouche. Des hommes et des femmes, très loin, devaient encore la percevoir, cette exhortation. Peu importe le lieu où on les avait enfermés – asiles, prisons ou salles de prière. On peut supposer qu’ils suivaient notre déplacement depuis leurs cellules et leurs paillasses nauséabondes, depuis leurs cages, depuis leur demi-sommeil perpétuel, tous et toutes psychiquement atteints et prostrés, depuis leurs existences marginales ou carcérales ou oniriques ou autres. Seuls ceux-là, que nous aimions et qui nous aimaient, étaient capables de nous imaginer dans leurs ruminations semblables à la mort. Certainement ceux-là et celles-là nous entendaient encore. Mais ici, sous les voûtes noires, l’appel ne provoquait aucune réaction. Nous le lancions par acquit de conscience, combattant la tentation de ne plus croire en la réalité de nos auditeurs et auditrices. Nous devions lutter contre l’envie de ne plus mouvoir nos corps, contre le désir d’abandonner tout, de cesser de respirer, de nous immobiliser et de nous éteindre. C’était dur.

Fuchs avait tendance à flancher. Ses capacités physiques étaient moindres que celles de Monge. Fréquemment il s’écroulait sur lui-même et ne bougeait plus. Monge devinait sa chute. Il le rejoignait en tâtonnant et il le relevait tant bien que mal. Quand Monge à son tour tombait, Fuchs allait le secourir, mais d’abord il consacrait une longue minute et parfois beaucoup plus à récupérer son souffle avant de s’orienter vers le corps de Monge. Celui-ci gigotait lentement dans le noir et souvent finissait par se remettre debout sans l’aide de Fuchs. Ils échangeaient quelques borborygmes, ils repartaient. Le dialogue se réduisait à presque zéro.

Ainsi se déroula le voyage jusqu’à la cave. En l’absence d’un chronomètre adéquat, les durées fluctuent. Monge calculait tantôt en heures, tantôt en semaines. Fuchs préférait compter en trimestres. Après de nombreuses unités de ce genre, une chauve-souris vint folâtrer autour d’eux. Elle ne les heurtait pas, mais ils recevaient ses ultra-sons au fond des yeux, sur les gencives, entre les jambes, sur les épaules, dans le ventre.

— Une chauve-souris, dit Fuchs.

— Le premier être vivant depuis le début, observa Monge.

— Signe qu’on s’approche d’un monde quelconque, dit Fuchs.

— Pourvu que ça soit le bon, dit Monge.

— Je savais bien qu’il y avait un extérieur quelque part, raisonna Fuchs.

— Même que peut-être on est déjà sortis du tunnel sans l’avoir remarqué, dit Monge.

Ils tendirent les mains pour analyser ce que leurs doigts allaient rencontrer, quelle espèce de paroi. Ils reconnurent du salpêtre et de la suie, puis leurs ongles s’effritèrent sur du ciment. Maintenant ils étaient entourés de murs.

— On est sortis, conclut Fuchs. On est dans la cave.

— Bon, dit Monge. Après la cave, ça deviendra moins désagréable. Seulement des couloirs et des sous-sols. Ensuite on débouchera à l’air libre.

— N’oublie pas les escaliers, objecta Fuchs.

— Oui, convint Monge. D’abord on va avoir les escaliers.

— Seuls ceux que j’aime, écoutez ! murmura Fuchs.

Ils s’adossèrent l’un à l’autre pendant un moment. On leur avait conseillé d’appliquer cette technique à l’orée d’une nouvelle épreuve ou quand ils n’en pouvaient vraiment plus. Se disposer échine contre échine et attendre.

Ils frissonnaient par longues vagues interminables. Le silence pesait.

— Seuls ceux que j’aime, lança Monge quand ils se sentirent prêts à repartir.

La poussière avalait toute vibration. La phrase fut bue.

— Il n’y a personne dans le coin, dit Fuchs. Aucune respiration de mammifère humain ou comme nous. Tu entends toujours la chauve-souris ?

— Non, fit Monge.

— Elle a pris ses jambes à son cou, dit Fuchs. Il n’y a rien ici. Il faut monter encore. Il faut chercher les escaliers.

Ils se remirent en chemin avec des gestes et des sensations d’aveugles. Ils tendaient les bras pour palper ce qui saillirait, un obstacle minéral ou pas, un organisme vivant ou mort ou intermédiaire ou autre. L’obscurité ruisselait sur eux à peu près sans bruit. Exceptionnellement, un cancrelat des profondeurs s’ébrouait devant leurs pieds et filait se dissimuler à l’écart. L’animal interrompait une rumination entamée des mois plus tôt et il se tenait coi et paniqué ensuite durant des jours.

Ils continuèrent et continuèrent ainsi dans l’obscurité, ânonnant la formule mais surtout se taisant, et soudain Fuchs poussa une exclamation.

— Qu’est-ce que tu, dit Monge.

— J’ai posé la main sur une échelle, annonça Fuchs.

L’échelle grinçait, nul individu ne l’avait empruntée depuis des siècles. Les barreaux vermoulus n’inspiraient pas confiance, les montants branlaient. Fuchs s’engagea dessus puis Monge. Onze mètres de dénivelé plus tard ils furent sur un palier de terre d’où partait un escalier authentique, avec des degrés précaires mais authentiques et une rampe.

— L’ascension, dit Monge. Elle va commencer. L’ascension proprement dite.

— Seuls ceux que j’aime, écoutez ! chuchota Fuchs d’une voix ténue.

Ils s’étaient engagés sur les marches.

— Tu sens cet air ? Ces odeurs ? demanda Monge.

— Je ne respire pas encore assez, dit Fuchs.

— Ça sent l’air de la surface, assura Monge.

— Impossible, dit Fuchs. On est trop loin. Tu te laisses dominer par ton imagination, Monge. Il n’y a rien de reconnaissable encore.

Ils inspiraient et exhalaient tous deux par petites bouffées sifflantes qui évoquaient une phase terminale plutôt que le début d’une aventure. Monge interrogea encore un peu les émanations puis admit qu’il s’était trompé. Il n’avait toujours pas d’odorat. On les avait prévenus qu’ils devraient se passer de sensations olfactives pendant tout le voyage. Autrement, vous ne résisteriez pas à la fétidité, leur avait-on dit, à la détresse que provoque la fétidité.

Très souvent Fuchs butait sur les marches inégales et dévissait. Monge l’aidait à se relever, quitte à lui-même glisser et se cogner la figure contre la rampe ou la muraille. Ils s’asseyaient et se reposaient, puis regagnaient le chemin perdu.

— Tu vas voir, on va déboucher sur ce qu’on cherche, haleta Monge.

— Oui, à force, on va débarquer là-dedans, haleta Fuchs.

Nous osions désormais entrevoir la fin du voyage. Je dis nous pour ne pas répéter en permanence Monge et Fuchs. Bientôt nous allions faire irruption là où les autres avaient rêvé de nous envoyer, là où leurs rêves nous envoyaient : dans un univers prolétarien de secours. Nous allions avoir ce privilège, connaître ce bonheur que nul jusque-là n’avait concrètement éprouvé. Nous avions laissé derrière nous un enfer gouverné par les assassins et le capitalisme. Même dégénéré ou imparfait, un univers prolétarien ne pouvait être que meilleur. Cela nous soulagea d’une partie de notre épuisement, cette perspective. Il y avait au fond de nous des reliquats de courage et d’énergie. Nous les rassemblâmes. Une petite euphorie nous gagnait, due peut-être aussi au fait que nous n’avions respecté aucun palier de décompression en changeant de profondeur.

Nous nous adossâmes l’un à l’autre.

— Tiens bon, Fuchs, dit Monge.

— Toi aussi, Monge, dit Fuchs.

Après cette pause, ils aboutirent au sous-sol. C’était un amas de décombres, les lampes ne fonctionnaient pas, l’électricité ne courait plus dans les câbles depuis des décennies, les ténèbres régnaient sans partage ; mais ici, il y avait eu un jour de la lumière, alors que, dans le monde qu’ils venaient de parcourir, l’idée même de lumière était absente. Ils avaient bel et bien quitté l’espace noir. Ici, jadis, il avait suffi de manœuvrer un bouton pour que des ampoules se mettent à briller : Fuchs n’en revenait pas, une telle merveille technologique lui donnait le vertige. Il s’attardait près des interrupteurs et il jouait avec, poussant un grognement de satisfaction quand il imaginait qu’à la suite d’une simple pression sur un morceau de plastique la lumière aurait pu, théoriquement et instantanément, jaillir ou s’évanouir.

— Ce qu’on a inventé ! bougonnait-il. Ce que ces bon sang d’humains ont fini par inventer ! De la lumière ou de l’obscurité en conserve, à la demande !… Un geste du doigt, et ça fait soleil ! Un autre geste, et la nuit tombe !

En réalité, le paysage ne se modifiait guère quand la position du contacteur changeait, puisque, non alimentés par le courant, les néons du local soit restaient inertes, soit ne diffusaient aucune lueur. Mais Fuchs ne voulait plus s’éloigner des boîtes de dérivation et des branchements, et Monge, qui pourtant n’avait sur lui aucune autorité hiérarchique particulière, dut le réprimander.

— Laisse ça, dit-il. Tu vois bien que lumière et obscurité, c’est du pareil au même. Et en plus, ça n’a pas été conçu pour que des gens comme toi s’amusent avec. Et si tu bousilles l’installation ?

— Des gens comme qui ? ergota Fuchs.

— Comme toi, comme toi et moi, dit Monge.

Il avait baissé le ton, accablé par une vision honteuse d’eux-mêmes et de lui-même.

Ils se plongèrent dans la réflexion. Du temps s’écoula.

— Tu as raison, Monge, finit par dire Fuchs. Ce serait moche de se faire fusiller dès notre arrivée pour sabotage.

Ils se remirent en route. Ils avançaient lentement, en palpant et en tâtonnant. Il y avait des portes coupe-feu. Elles ne résistaient pas à leur poussée. Tout était désert. À la fin d’un couloir ils s’engagèrent dans une salle latérale. D’après les débris que leurs mains exploraient, ce devait avoir été un vestiaire. Les éboulements l’avaient considérablement métamorphosé, mais on identifiait des casiers de fer, des douches. Monge suggéra d’en profiter pour dénicher des vêtements et se couvrir. La nudité pourrait leur causer des ennuis quand ils auraient rejoint la surface, observait-il. Fuchs, quant à lui, désapprouvait l’idée de s’approprier des nippes ou quoi que ce fût d’autre. Il parlait de morale, des accusations de banditisme souterrain qui pourraient leur être faites. Il évoquait le châtiment qu’on réserve aux pillards dans les sociétés prolétariennes et ailleurs – une balle dans la nuque administrée sans procès à la sortie des ruines. En fin de compte, après discussion, ils fouillèrent dans les armoires métalliques et s’habillèrent.

Monge avait à présent une tenue de chantier par-dessus laquelle il avait enfilé un blouson de facture militaire, au col en fourrure synthétique. Fuchs, lui, peinait à changer d’avis sur la question des épaves. Avec réticence il avait désenfoui un carré de matière plastifiée quelque part près des douches, et il le récupérait. Il l’avait déchiré jusqu’à lui donner, en gros, la forme d’une robe de bonze. Il déclarait préférer un accoutrement folklorique à une dépouille d’ouvrier mort ou en chômage. Il avait trouvé une ficelle et un clou, qu’il utilisait pour percer la toile, coudre les rabats et ajuster l’ensemble autour de son corps. L’opération était délicate. Elle exigea des heures. Monge faisait son possible pour aider, mais pas plus que Fuchs il ne possédait le talent nécessaire pour confectionner, sans patron et dans les ténèbres, une robe monacale. Leurs mains inexpertes tremblaient. Le fil s’échappait. Au premier essayage l’habit se désagrégea. Il fallut tout rebâtir.

— Tu aurais pu te contenter de prêt-à-porter, bougonnait Monge.

— Je me sens mieux avec ça, s’entêtait Fuchs.

Ils traversèrent ensuite une chaufferie aux dimensions phénoménales, sans doute conçue pour donner de l’eau chaude à une ville entière. Les chaudières se succédaient, énormes et froides. Le local était désaffecté depuis des lustres. De temps en temps, Fuchs dérapait sur des boulets de charbon ou trébuchait. Monge lui portait assistance. Leur moyenne horaire baissa encore. C’était aussi que la proximité du but les angoissait : ils se saisissaient du moindre prétexte pour faire du surplace.

— Il doit y avoir une porte, supposa Monge quand ils eurent parcouru la chaufferie sur toute sa longueur. On n’aura qu’à la pousser et on sera arrivés.

— Bon, dit Fuchs. Pousser la porte. Sortir. Être arrivés.

— Plus que quelques mètres, spécula Monge.

— Et ensuite quoi, haleta Fuchs.

Ils chancelaient. La fatigue physique expliquait cela, mais aussi une disposition mentale proche de l’accablement. Ils étaient beaucoup trop près de la fin. Soudain le scepticisme les rongeait, des doutes effrayants qu’ils ne voulaient pas s’avouer, qu’ils refoulaient, et qui concernaient leur destin passé et à venir, et même le bien-fondé de leur mission, sa pertinence.

— Tenons bon, proposa Monge. Faisons corps.

Ils s’adossèrent l’un contre l’autre une nouvelle fois. Robe de bonze cette fois-là contre blouson d’ouvrier militarisé. Ils n’étaient pas habitués aux vêtements et ils évitaient tout mouvement afin de ne pas transpirer à grosses gouttes.

— Seuls ceux que j’aime, écoutez ! émit faiblement Fuchs, après un long moment.

— Voilà la porte, dit Monge.

— Où donc ? s’affola Fuchs.

— Là, juste devant, dit Monge. Ce rectangle de fer.

— Vois rien, mentit Fuchs.

— Mais si, là, devant toi, dit Monge.

Fuchs eut un frisson qui l’ébranla des pieds à la tête.

— Tout d’un coup, me rappelle plus pourquoi on est venus, dit-il.

— Pour rien, dit Monge. Pour vivre des choses avant de mourir.

— Et ensuite ? balbutia Fuchs en claquant des dents.

— Ensuite, comme avant, dit Monge.

Puis il fit crier et claquer le verrou et il manœuvra la poignée et il écarta le panneau de métal, et, finalement, il posa le pied de l’autre côté. Dans l’univers de secours où on les avait envoyés. Prolétarien.

Peut-être prolétarien. Ou peut-être pas.

 

•

 

La lumière nous aveugla pendant une première heure. On nous avait dit qu’en fin de voyage nous aurions certainement du mal à recouvrer la vue, après tout ce noir. L’indication était exacte. Nous étions appuyés contre de la brique, papillotant vainement des membranes et secoués par le chaos de nos poumons. Une fois le seuil franchi, Fuchs avait renversé la tête en arrière et il s’était affalé avec mollesse, dans cette position inélégante que souvent adoptent les victimes d’un tir d’obus avant l’arrivée des brancardiers. Monge avait voulu rester à la verticale, mais il n’avait pas tenu droit longtemps et il se retrouvait maintenant assis sur le sol, jambes écartées, le blouson de travers. Tous deux avaient le visage livide. Un chien aboyait à proximité. Nos oreilles entendaient, mais sur nos rétines rien ne se formait encore.

— Qu’est-ce qu’il veut, ce chien ? maugréa Monge.

— Je ne sais pas, dit Fuchs. Il nous tourne autour.

— Seuls ceux que j’aime, écoutez ! murmura Monge.

— Il essaie de me mordre, dit Fuchs. Et toi ? Il te mord aussi ?

— Non, dit Monge.

— Moi, il me mord, se plaignit Fuchs.

— Attends. Je commence à distinguer quelque chose, dit Monge.

— Qu’est-ce que tu vois ? demanda Fuchs.

— Des formes. Un chien, dit Monge.

— Il me mord ? demanda Fuchs.

— Oui, dit Monge.

— Ah, tu vois ! dit Fuchs. Qu’est-ce que je te disais !

Pendant ce temps enfin une image naissait. Derrière eux, la porte de la chaufferie se confondait avec d’autres portes, pour ne pas dire qu’elle avait disparu. Ils avaient abouti à une cour entourée de petits garages à l’abandon, fermés par des volets en tôle ondulée, noircis de fientes et de lichens. Immédiatement au-dessus de ces garages individuels se dressaient des maisons de deux ou trois étages. Les murs qui dominaient la cour étaient maigres en fenêtres. La lèpre qui les dévorait empêchait de dire leur couleur. Le ciel était éblouissant. Au bord d’un toit, en équilibre précaire au-dessus de la gouttière, une plaque de zinc attendait le moment propice pour se jeter dans le vide. D’autres gouttières s’étaient décrochées et elles pendaient. Dans un coin traînait une carcasse de side-car de l’armée. Quelqu’un l’avait renversée pour lui retirer une roue, et elle pourrissait là depuis la dernière insurrection, sinon depuis une date plus éloignée encore. Le sol était revêtu d’un ciment qu’il aurait fallu refaire. La cour n’était pas close, elle ouvrait sur une rue grise. Un corniaud de taille imposante leur aboyait dessus, l’échine hérissée, le poil marron. Il s’approchait avec prudence, il les reniflait et mordillait Fuchs, puis il bondissait en arrière pour de nouveau gronder, revenir les flairer et déchirer sur Fuchs un peu de muscle et de vêtement. Voilà l’image.

Monge fit des gestes dissuasifs. Le chien s’écarta de trois ou quatre mètres, impressionné par la véhémence inattendue d’un de ceux qu’il avait pris pour des cadavres, puis il avança de nouveau en grognant. Fuchs à son tour bougea. Il prononça une phrase geignarde. Avant de bondir en arrière, l’animal lui avait planté les dents à l’intérieur d’une cuisse. Les blessures saignaient.

— C’est ta robe de moine qui l’excite, dit Monge. Il n’apprécie pas les religieux. Tu aurais dû t’habiller en travailleur.

— Tu crois qu’il a été dressé sur des bases idéologiques ? s’interrogea Fuchs.

— Sais pas, dit Monge. Faudrait lui demander.

Il se redressa. Le chien l’observait de biais avec un rictus et, derrière les crocs, laissait sourdre un incessant rauquement.

Épuisé, Fuchs avait refermé les yeux et se taisait.

En recourant à des vocables élémentaires, Monge ébaucha un dialogue avec l’animal, et, plus précisément, il se mit à l’interroger sur ses origines de classe et son entourage social actuel, cherchant à savoir s’il se rattachait à un milieu strictement ouvrier depuis plusieurs générations ou s’il se commettait avec des agents de la bourgeoisie ou des propriétaires fonciers, ou encore avec des droitiers ou des ex-droitiers ou avec des représentants de la neuvième catégorie puante. Le chien semblait ahuri de devoir se frotter à une enquête aussi sévère et, la queue à présent entre les jambes, il ne répondait pas et s’apprêtait à déguerpir.

— N’insiste pas, intervint soudain Fuchs. Nous n’avons aucune idée de l’endroit où nous sommes. Nous ignorons dans quel type de société nous nous sommes fourrés, nous ignorons si ici la révolution mondiale a triomphé ou non et depuis quand. Nous ne savons même pas si ici des humains ont survécu aux faits et gestes de l’humanité et, si c’est le cas, combien de temps il leur reste encore avant de disparaître.

— Tu dis des choses qui fichent la trouille, dit Monge.

— Si ça se trouve, il n’y a plus rien nulle part, il n’y a plus que ce chien, poursuivit Fuchs.

— Et si on se repliait dans les sous-sols ? suggéra Monge, comme touché à son tour par un pessimisme radical. On pourra attendre l’extinction loin du molosse, en jouant avec les interrupteurs dans l’obscurité. Hein ?

Le fauve marron ne comprenait pas grand-chose à la conversation qui avait suivi son interrogatoire. Les canidés possèdent l’intelligence, mais souvent ils la laissent en friche. Ses yeux dorés larmoyaient, maintenant plus maussades que vraiment hostiles. Il les dirigeait alternativement sur Monge et sur Fuchs. Puis il sortit de la cour à reculons. Ses pattes griffèrent une plaque de mousse, dérapèrent sur trois graviers, et il s’en fut.

Dehors, on entendait la rumeur urbaine. Très loin, une ambulance actionna sa sirène pendant deux secondes. Un tramway agitait sa ferraille en abordant un aiguillage sur une avenue voisine. Quelques rafales de mitraillette ici et là montraient que les ultimes pages de la lutte de classes n’avaient pas encore été tournées. Un homme hurla, puis se tut.

— Non, dit Fuchs. On a atteint notre objectif. Il y a des signes de vie à l’extérieur. On ne va pas renoncer à cause d’une ou deux morsures. Je plaisantais, à propos du chien.

— Moi aussi, je blaguais, dit Monge. Évidemment qu’on ne va pas redescendre dans la chaufferie. On va sortir de la cour.

— Oui, dit Fuchs. On va sortir de là et on va commencer à vivre.

— Seuls ceux que j’aime, écoutez ! gémit Monge.

— Seuls ceux que j’aime, écoutez ! râla Fuchs.

Les coutures de sa robe avaient craqué sous l’action des crocs. Il ressemblait de plus en plus à une victime de bombardement enveloppée dans une toile cirée jaune. On voyait sous le plastique des gouttes cramoisies qui s’échappaient de ses blessures. Elles roulaient sous la croûte de poussière qui recouvrait sa peau et elles se ramifiaient en direction du sol. Par contraste, au-dessus de lui, Monge paraissait jouir d’une santé de fer. Il tenait sur ses jambes, tandis que Fuchs restait allongé sur le sol, passif et comme disloqué dans les parties internes de l’âme et du corps.

— Écoute, Fuchs, dit Monge. Tu n’as pas la force de marcher et, en plus, tu te ferais remarquer avec tes nippes. Je vais effectuer seul une reconnaissance. Il doit y avoir une pharmacie dans le coin. Il faut qu’on soigne tes plaies.

— Des éraflures, protesta Fuchs. Ne te complique pas l’existence pour du mercurochrome.

— Tu es mal en point, insista Monge.

— Je vais me débrouiller, assura Fuchs.

— Et si ça s’infecte ? dit Monge.

— Pas de problème, souffla Fuchs. J’ai été médecin. L’infection se traite. En cas de gangrène, on ampute. Je n’ai pas oublié comment on procède.

— Tu n’as même pas de scie sous la main, objecta Monge.

— Dans certains cas, on peut opérer sans instruments, affirma Fuchs. Il suffit de tirer d’un coup sec, et ça vient.

— Ne fais pas ça tout seul, dit Monge.

Ils restèrent plusieurs secondes silencieux, trop las pour examiner s’ils se livraient ou non à un exercice humoristique.

— Tu te rappelles les instructions ? dit Fuchs. « Ne pas sacrifier la mission sous des prétextes futiles. » « Dès que possible être indépendant l’un de l’autre. »

— Oui, je me rappelle, hésita Monge.

— « Ne pas perdre de temps ensemble devant la porte », cita encore Fuchs.

— Bon, alors j’y vais, dit Monge. J’essaierai de ne pas être long.

— Oui, dit Fuchs. Essaie de revenir.

— Je ne compte pas tarder, mais si je tarde, abrite-toi, conseilla Monge.

— Peut-être que je m’installerai dans le side-car, dit Fuchs.

— Tu veux que je t’aide à y aller tout de suite ? proposa Monge.

— Pas la peine, refusa Fuchs. Ça m’occupera de ramper jusque-là.

— J’ai peur de te laisser, dit Monge. Je ne sais pas ce qui m’attend dans la rue et je ne sais pas si tu tiendras le coup ici.

— C’est vrai que c’est un peu comme si on se disait adieu, dit Fuchs.

Monge regarda vers le dehors. La portion de rue qu’on voyait paraissait banale, pas spécialement dangereuse. Depuis qu’ils étaient dans la cour, ils n’avaient vu passer personne.

— Et si le chien rapplique ? dit Monge.

Fuchs haussa les épaules.

— Si on est séparés pour de bon, rendez-vous ailleurs, souffla-t-il.

— Où ça ? demanda Monge.

— Bah, dit Fuchs. On finira bien par se retrouver quelque part. Dans le monde des morts ou ailleurs.

Monge remua l’avant-bras d’une manière indécise. Il savait qu’il devait partir à l’aventure dans le monde nouveau et, en même temps, il ne souhaitait pas abandonner Fuchs à son sort.

— Allez, Monge, dit Fuchs. Vas-y. À tout à l’heure.

— Bon, alors, à tout à l’heure, dit Monge sans conviction.

Et il sortit.

 

•

 

Dès qu’il fut certain de s’être placé hors du champ de vision de Fuchs, il s’arrêta. La séparation d’avec Fuchs l’affectait à tel point que ses jambes flageolaient. Une voix intérieure lui répétait qu’il ne réussirait ni à trouver une pharmacie ni à revenir vers Fuchs avec les médicaments nécessaires. Il ne voyait pas comment il aurait pu agir autrement, mais, en fin de compte, il avait l’impression d’avoir trahi Fuchs. C’était comme une conviction navrante ancrée en lui. Elle lui causait autant d’angoisse que le contact avec cette ville dont il ignorait le nom, avec cette société inconnue dont il allait devoir feindre d’être depuis toujours un membre ordinaire. À l’idée qu’il serait contraint de mentir ainsi sur lui-même jusqu’à sa mort, sans jamais se confier à personne puisque Fuchs ne serait plus à côté de lui, la tête lui tourna. Il avait une légère envie de vomir. Il s’appuya contre le mur et, les yeux grands ouverts, il attendit que les symptômes s’atténuent.

Maintenant que son système oculaire pouvait recevoir sans douleur autre chose que du noir, le décor avait cessé d’être une mer de flammes aveuglantes. La luminosité était faible. Ce qu’il avait pris peu de temps auparavant pour les scintillements de midi se réduisait, en réalité, à de la nuit pure et simple. Le ciel au-dessus des toits était très sombre. Quelques étoiles y clignotaient. Un soupçon de fraîcheur dans l’air annonçait la dernière heure avant le matin. Il y a un instant, pensa-t-il, quand je parlais avec Fuchs, j’étais persuadé que le jour était là. Mais non. La ville dort encore.

La rue frappait par son étroitesse très sombre. Sur la gauche, à deux cents mètres, elle était barrée par un haut bâtiment administratif. L’extrémité opposée débouchait sur un carrefour. Aucun véhicule n’était stationné le long des trottoirs. Les maisons d’en face paraissaient promises à la démolition. On avait obturé leurs ouvertures avec des briques et des plaques d’isorel. Pas une fenêtre ne brillait, aucun lampadaire n’était allumé. Au carrefour, plusieurs chiens trottinaient, de bonne taille, tachetés ou brunâtres, sans maîtres et peu désireux d’en avoir, allant en bandes. On devinait dans la distance d’autres silhouettes mouvantes, sans doute humaines, mais l’obscurité les noyait.

Monge leva la tête. Il fallait qu’il se familiarise encore avec cette atmosphère nocturne. Il écarta les narines, il respira. Son odorat était en train de se rétablir. Des odeurs se déposèrent sur ses muqueuses : guano, poussière moisie, ferraille. Il éternua.

— Tiens, tu es là, Monge ? fit une ombre en se détachant du mur à côté de lui. Je ne t’avais pas entendu venir.

La voix avait des sonorités amicales. Monge se tourna vers la personne qui l’avait interpellé, une petite femme d’une quarantaine d’années, au visage séduisant, tout rond et très pâle. Elle avait l’apparence asexuée d’une ouvrière qui trouve à s’habiller dans les coopératives militaires, toute sa féminité se réfugiant dans ses yeux noirs et une ébauche de sourire. Il la considéra un instant avec l’esprit inerte. Puis quelque chose dans sa conscience se mit en marche et cela se mit en marche sans heurt et très vite. Des éléments surgirent derrière ses yeux et aussitôt ils constituèrent l’équivalent de ce que l’on obtient, ici ou ailleurs, quand on fait fonctionner sa mémoire. Je me souviens, pensa-t-il.

Il se souvenait de tout, en effet. De tout ce qui le rattachait à ce nouveau bas monde, cet unique nouveau bas monde. De tout ce qui lui était arrivé avant – ici, dans la vie qu’il avait vécue ici. C’était inattendu et brutal, mais, instantanément, il avait hérité d’une longue histoire personnelle à côté de laquelle subsistaient quelques traces de rêves qui lui appartenaient à peine, de fuyantes images dont le lien avec le réel s’était, en deux secondes, rompu. Maintenant il avait conscience d’être arrivé dans cette rue par des moyens naturels, en suivant un chemin qui n’avait rien à voir avec l’espace noir des souffles et des rêves, ni avec une mission chamanique ou exotique ou on ne sait quoi de plus irrationnel encore. Il avait en tête des restes de somnolence, l’écho bizarre d’une phrase magique – Seuls ceux que j’aime, seuls ceux que j’aime, écoutez ! –, et l’idée qu’au loin des hommes et des femmes croupissaient dans leurs prières, leurs délires ou leurs prisons, et pensaient à lui en espérant que tout se passe bien pour lui ; mais déjà tout cela disparaissait derrière les clairs souvenirs de cet unique bas monde. Son monde. Il sentait en lui une masse presque infinie de souvenirs enfouis, disponibles, qui ne demandaient qu’à être sollicités pour compléter ou affiner ses certitudes sur lui-même. Je ne suis pas étranger ici, se rappela-t-il. Je ne viens pas d’ailleurs. J’ai habité sur cette terre depuis ma naissance. J’ai quarante-neuf ans. Je connais cette femme. Je la connais et je suis amoureux d’elle.

Une fraction de seconde plus tôt, il avait orienté son regard sur une silhouette féminine qui surgissait du néant comme un fantôme, et ensuite, c’est-à-dire maintenant, il se rappelait son nom et tout ce qui y était associé : leur histoire commune, l’état de ses relations avec elle depuis des années. Ils vivaient ensemble. Ils s’entendaient à merveille. Aucune infidélité ne venait empoisonner leurs jours. Une tendresse de chaque instant les liait.

— Yasmina, dit-il.

Il prononçait le s de son nom en chuintant doucement, comme il avait l’habitude de le faire. C’était entre eux une manière de caresse.

— Le jour va se lever, dit-elle.

— On dirait, oui.

— Les étoiles s’éteignent. Tu es passé devant la gare ?

— Oui.

— Il y avait du monde ?

— Pas encore, dit Monge.

— À cette heure-ci, ils ont déjà dû exécuter Kovarski, dit-elle.

Ils chuchotaient, complices de l’aube et de la désolation, amis. C’était un matin triste. Monge se retenait d’explorer ce chagrin qu’ils partageaient tous les deux, à propos de Kovarski et à propos d’autres défaites plus affligeantes encore : l’offensive militaire qui se préparait contre l’Orbise, la défiguration de l’idéal révolutionnaire, l’écrasement des ultimes communes, l’envoi en camp des égalitaristes survivants. Il ne se pressait pas de remuer la réalité que sa mémoire avait immédiatement adoptée comme sienne, et, en même temps, il savait qu’il ne faisait pas semblant de se souvenir. Il savait qu’il ne jouait aucune comédie. En abordant avec cette femme des sujets dont il ignorait tout à la minute précédente, il avait conscience qu’il ne se moquait pas d’elle, mais qu’il reprenait une conversation qu’ils avaient entamée la veille, ou juste un peu plus tôt. Non, il ne bluffait pas pour camoufler sa méconnaissance du passé, lointain ou proche, tel qu’il l’avait traversé dans cet unique bas monde. Il avait bel et bien parcouru le quartier avant de venir la retrouver ici, dans l’intention de noter la présence des forces spéciales ou de la milice. Il n’avait vu personne. Sur la place déserte, il n’y avait que des mouettes ensommeillées et des chiens. Quant à Kovarski, il aurait pu tracer son portrait, citer et défendre ses positions politiques, radicales et généreuses, et donner des détails sur son arrestation. Kovarski allait mourir ou était mort, et, en hommage à Kovarski, ce qui restait du Parti allait mener une action d’éclat dans la gare, devant les convois de soldats en partance pour l’Orbise. Aucune information ne lui manquait, tout était là, dans sa mémoire, disponible et clair.

Yasmina se serra contre lui.

— J’ai un peu froid, dit-elle.

Il l’attira plus étroitement sur son flanc. Maintenant elle n’était plus une banale créature anonyme, androgyne dans sa tenue de combattante prolétarienne. Maintenant il se souvenait de son corps, de l’amour physique avec elle, de leurs nuits, de leurs jeux affectueux, de leurs étreintes.

— Ma petite Yasmina chérie, dit-il. Tu es avec moi.

Et soudain, il revit avec nostalgie la première fois où elle était venue dans ses bras. C’était une nuit, vers deux heures du matin, après une réunion du Parti où les affrontements entre fractions avaient pris un caractère de violence inhabituelle, si démesurée qu’elle en devenait onirique. Fuchs présidait la séance. Il s’était acharné contre les positions minoritaires de façon odieuse, ayant recours à des mensonges et à des ragots, multipliant les insinuations répugnantes où souvent affleurait une vision sale et revancharde de la sexualité, vision nourrie certainement par ses propres troubles sexuels et par des expériences sentimentales décevantes. Ses adversaires blêmissaient au fil des minutes et tentaient de replacer le débat sur des bases objectives. Ils n’y réussissaient pas. Le débat n’avait pas lieu, les arguments ne s’échangeaient pas, seul se déroulait une sorte de théâtre de la mise à mort, où les victimes désignées n’avaient aucune chance de faire triompher ou même d’expliquer leur point de vue. De cette soirée épouvantable, ce que Monge avait enregistré ressemblait à une vieille pellicule en noir et blanc, mal sonorisée, où la plupart des séquences se succédaient comme dans un cauchemar : les gesticulations des minoritaires semblaient misérablement défensives, leurs lèvres formaient des phrases que nul n’entendait, et les uniques bruits audibles étaient les rires gras et artificiels des majoritaires qui chahutaient, encouragés en cela par la partialité du bureau et de la présidence. Telles étaient les images pénibles qui se projetaient sur la mémoire de Monge.

Il revoyait la physionomie sarcastique de Fuchs insultant les minoritaires les uns après les autres, s’attaquant avec bassesse à sa femme, à Yasmina Fuchs qui ce soir-là défendait des positions que la majorité rejetait et stigmatisait, que la majorité estimait tantôt gauchistes, tantôt idéalistes, tantôt défaitistes, tantôt inspirées par la pourriture libérale bourgeoise, par une nostalgie déviante de l’ordre ancien, par une lubricité morbide, par le surréalisme. Aucune de ces accusations n’était fondée. Fuchs avait été d’une dureté obscène à l’égard de Yasmina Fuchs, comme s’il s’agissait pour lui de rompre en public sur un plan conjugal tout autant que politique. Enivré par son rôle d’accusateur, il ne mettait aucun frein à son déchaînement. Méprisant les interruptions, Yasmina Fuchs continuait à lire son exposé, la voix enrouée, presque muette, les mains tremblantes. Monge était sous son charme depuis des mois, et, ce soir-là, il la contemplait en essayant de se concentrer sur elle assez fort pour l’aider, pour recevoir en lui le venin et les coups qui volaient vers elle, pour subir à sa place l’outrage. Il l’admirait. Comme elle, il avait la gorge serrée. Fuchs le dégoûtait. À son tour, il était intervenu. Il avait annoncé qu’il soutenait Yasmina Fuchs et les thèses des rebelles. Les rires avaient salué son introduction, la salle l’avait empêché de parler. Manipulés par les majoritaires qui les avaient invités, les délégués ouvriers s’étaient joints au chahut général. Ils constituaient un bloc hostile que Monge ne pouvait appeler à la rescousse. Comme toutefois il ne se laissait pas démonter, Fuchs lui avait intimé l’ordre d’abréger sous peine d’exclusion immédiate et de blâme. Déjà un sous-fifre proposait de tabasser l’orateur s’il ne mettait pas fin à ses jacasseries. Puis le représentant des journalistes et écrivains engagés, pourtant jusque-là minoritaire mais ayant senti le vent tourner, s’était levé et lui avait craché dessus.

Après cette séance où le Parti avait montré ce qu’il pouvait avoir de pire, Yasmina Fuchs était doucement allée s’accoster à Monge. Alors qu’il s’éloignait dans la nuit pour rentrer chez lui, elle était arrivée à sa hauteur et elle avait glissé sa main sous son bras. Ils avaient dès lors vécu ensemble. Et quand, contraint par la répression à une clandestinité rigoureuse, le Parti de nouveau s’était uni, ils avaient recommencé à parler à Fuchs comme à un camarade de combat, en mettant entre parenthèses les excès dont il s’était rendu coupable dans sa lutte contre les minoritaires. De son côté, Fuchs regrettait de s’être comporté comme un sectaire pris de folie et il regrettait d’avoir perdu sa femme. Sans jamais aborder le sujet, il considérait que Yasmina n’avait pas clairement rompu avec lui, et qu’après s’être lassée de son aventure avec Monge elle finirait par le rejoindre. Il était pourtant évident que rien de tel ne se produirait. Ils formaient un couple heureux, Monge et elle, insolemment et pour toujours soudé.

L’exemplaire entente qui régnait entre eux les avait souvent étonnés eux-mêmes, dans la mesure où autour d’eux les gens se déchiraient, sombraient, cessaient d’avoir la foi en un avenir meilleur, partout entretenaient des relations âpres, se moquant des rêves amoureux, des utopies radieuses, adoptant des postures cyniques, affectant d’être insensibles, d’être revêches et pessimistes, ridiculisant et mutilant ce qui était tendre et fragile, ne croyant pas à la sincérité.

Les années ensuite s’étaient égrenées.

Fuchs avait disparu. Une rumeur invérifiée prétendait qu’il s’était retiré dans un monastère et qu’ensuite, lorsque le pouvoir central avait interdit les institutions religieuses, il avait commencé à errer dans les déserts du Sud en compagnie de moines armés, de gueux et de terroristes.

 

•

 

Ils restèrent un moment contre le mur, sans rien dire. Le ciel s’était légèrement éclairci. Venues des maisons abandonnées, les odeurs de guano, de poussière moisie et de ferraille se renforçaient.

— Tu sais, Fuchs est tout près, de l’autre côté, dit Monge.

Yasmina se raidit.

— Qu’est-ce que tu… commença-t-elle.

— Il est couché juste là, derrière nous. Derrière le mur. Dans la cour. Il est blessé. Il s’est fait mordre.

— Mais je croyais qu’il traînaillait dans le Sud, avec une bande de fanatiques, réfléchit Yasmina.

— Oh, des fanatiques, tempéra Monge.

— Des guérilleros qui croient à la transmigration des âmes, dit Yasmina.

— Plutôt des gens comme nous, dit Monge. Des égalitaristes ordinaires et des Untermenschen. Comme nous.

— Comment est-ce qu’il a atterri ici ? demanda Yasmina. Le Sud est zone de guerre. Entre le Sud et ici, il y a les camps. On ne peut pas passer.

— Allons le voir, dit Monge. Il était vraiment dans un sale état quand je l’ai laissé.

Ils firent quelques pas sur le trottoir. L’entrée était introuvable. Dans la maçonnerie on remarquait des portions dégradées, des briques cassées, et peut-être ici et là des ouvertures murées, mais pas à une date récente. Monge posa la main sur le mur et il la laissa retomber. Il était dégoûté de lui-même, il se sentait trahi par ses sens, par sa mémoire.

— Tu es sûr que tu n’as pas rêvé ?

— Jamais sûr de ça, grogna Monge. Mais non, il y avait bien une cour. C’est au moment où j’en sortais que tu m’as vu.

— Et Fuchs ? C’était peut-être quelqu’un d’autre ?

— Non, dit Monge, c’était lui. On a été ensemble un moment. Je lui ai parlé. Il saignait. Il pouvait à peine bouger. Je lui avais promis de revenir avec du mercurochrome. Les chiens l’avaient mordu sur la hanche, au ventre, à l’entrejambes.

— L’entrejambes de Fuchs, remarqua Yasmina. Les chiens n’avaient pas grand-chose à y dévorer, c’est moi qui te le dis.

— Tout de même, ça a dû lui faire mal, protesta Monge.

Il était gêné par l’absence de compassion dont Yasmina faisait preuve envers son ex-mari.

— Et avec les années de monastère, ça n’a pas dû s’arranger, de ce côté-là, compléta Yasmina.

Ils longèrent le mur sur deux cents mètres. Ils marchaient côte à côte, parfois se prenant la main comme deux amoureux en balade. Yasmina se taisait. Monge avait en tête des images très nettes de Fuchs étendu sur le sol, drapé absurdement dans une toile cirée jaune. Il avait du mal à admettre que son esprit avait déversé en lui de faux souvenirs aussi crédibles et aussi intenses que des vrais. Il excluait l’hypothèse d’une absence de porte dans le mur. Il examinait les plaques de crépi, les endroits où les briques avaient été recimentées. On voyait des impacts de balles, des rafistolages au plâtre gris, de vilaines taches de lichen. Tout accès à la cour semblait condamné depuis longtemps. Pourtant, même s’il conservait un souvenir précis de sa promenade nocturne devant la gare, Monge savait aussi qu’il n’avait pas inventé la scène où il parlait avec Fuchs. Il s’était tenu debout devant Fuchs blessé, lui promettant de revenir bientôt avec des analgésiques et plaisantant avec lui au sujet d’une éventuelle amputation à l’arraché. Cela, il l’avait vécu très peu de temps auparavant, c’était hors de doute. Intimement, mais sans pouvoir ni vouloir le formuler, il continuait à avoir à l’esprit deux passés immédiats. Il réussissait à ne pas les opposer, mais c’était au détriment de toute intelligence. Il se trouvait à la confluence de deux flots de mémoire que seule une mathématique de la folie pouvait rendre compatibles. Il essayait de reconstituer ses mouvements dans la dernière demi-heure. Il essayait de se rappeler quelle distance il avait parcourue après avoir quitté Fuchs. Pas plus de dix ou douze pas. Mais, brusquement, le souvenir se tarissait. Aucune image ne venait étayer cette intuition. Dix ou douze pas, à partir d’où ? Sa mémoire se comportait de façon frustrante, exactement comme au réveil après un rêve qui se dérobe, et non seulement elle ne dévoilait rien, mais elle s’arrangeait pour le décourager quand il la sondait. Au moment où il essayait de mettre en mots une interrogation, la question se figeait. Sa mémoire lui rendait inaccessibles toute chaîne logique et tout contexte. Elle se bloquait sur une unique et pauvre indication : Fuchs. Elle ne fonctionnait pas au-delà. Elle s’était arrêtée. Fuchs.

Fuchs avait été mordu par un chien.

Fuchs. Il était allongé dans la cour, il avait été mordu par un chien.

Ils continuaient à marcher. La rue ne se terminait pas sur un cul-de-sac, elle tournait à angle droit, dominée ensuite par une bâtisse à l’architecture totalitaire.

— Ça appartient au Renseignement militaire, affirma Yasmina en indiquant la façade.

Ils finirent par arriver devant une petite entrée de cour qui ne payait pas de mine et ils la franchirent, pénétrant aussitôt dans un espace resserré et sombre, au sol vaguement goudronné.

— C’était peut-être ici, dit Monge. Je ne sais pas.

— Il y a un side-car dans un coin, dit Yasmina.

— Oui, je me rappelle ça, dit Monge.

Pneumatiques dégonflés, le side-car gisait, tordu, taché de rouille et de guano. La housse jaune qui avait un jour protégé l’habitacle était froissée à l’écart. Par terre il y avait une flaque d’huile ou de sang. Elle se prolongeait sur un demi-mètre par des marques brouillées, comme si on avait traîné un corps.

— Il était là, dit Monge.

Il ne montrait pas la flaque, ni l’endroit où il lui semblait avoir pu dialoguer avec Fuchs. Il ne montrait rien. En réalité, il avait l’impression désagréable de ne jamais s’être trouvé dans cet endroit. Sa confusion ne cessait de croître. Le side-car n’avait ni la même couleur ni la même dimension que dans son souvenir. La cour était plus petite, ici on ne voyait nulle part de porte ouvrant sur des garages ou un sous-sol. À l’exception du passage qui donnait sur la rue, il n’y avait qu’une ouverture, un couloir qui s’enfonçait dans les entrailles d’une maison à deux étages. La maison communiquait avec le bâtiment du Renseignement.

— Il n’y a pas assez de lumière, poursuivit Monge. On ne voit pas si c’est de l’huile, de l’essence ou du sang.

— On dirait qu’un corps a été transporté, dit Yasmina. Un corps inerte. En direction du couloir.

— Je ne sais pas si des chiens auraient eu la force de l’emporter, dit Monge.

— C’étaient peut-être des humains, dit Yasmina.

— On est en train de dire des choses qui fichent la trouille, observa Monge.

Ils se tenaient l’un contre l’autre, dans cet endroit morne, silencieux et sinistre. Le couloir qui conduisait dans la maison était noir, précédé d’une voûte noire. Ils n’avaient aucune envie de s’y engager. La proximité des bureaux du Renseignement militaire les retenait.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Yasmina. Tu as dû rêver, Monge.

— Je ne sais pas, dit Monge.

— Et même si tu n’as pas rêvé, Fuchs n’est plus là, ajouta Yasmina d’une voix étouffée.

Elle n’avait pas honte de montrer qu’elle se sentait inquiète. Une peur sourde commençait à les envahir tous deux à grande vitesse. Il faisait très sombre, il y avait cette tache de sang ou d’huile, ces marques sur le sol, et l’idée qu’ils s’étaient introduits dans un lieu où ni rêve ni réalité ne réussissaient à s’affirmer de façon exclusive.

À ce moment, dans une pièce du rez-de-chaussée qui donnait sur la cour, une lampe s’alluma, si peu puissante qu’ils purent en fixer le filament sans être éblouis. Le rez-de-chaussée était surélevé et ils ne voyaient pas ce qui se passait à l’intérieur de l’appartement. Ils apercevaient l’ampoule dégarnie, ce tortillon qui brûlait, et des ovales concentriques sur une portion de plafond, des ovales jaunes. La pénombre dans la cour n’avait pas été modifiée. Aucun bruit n’avait annoncé l’apparition de cette lumière et, derrière la fenêtre, aucune présence humaine ne se manifestait. Ils interprétèrent cela comme une menace. On avait détecté leur présence et on voulait les effrayer, tout en restant dissimulé. Brusquement, leur malaise muet devint insupportable.

— Rien ne me plaît ici, dit Yasmina. On est dans un quartier où beaucoup des nôtres ont disparu. Fichons le camp. Allons vers la gare. La manifestation va commencer. On avait rendez-vous au lever du jour avec les autres. Tant pis pour Fuchs.

— Bon, ressortons, dit Monge.

Ils se hâtèrent vers l’étroite sortie. Monge se retourna une dernière fois. Derrière eux, la lampe lugubre s’éteignit.

— Dépêchons-nous, dit-il.

Il avait l’impression que quelqu’un allait leur tirer dans le dos.

•

 

Une fois de nouveau dans la rue, ils avancèrent en direction du carrefour. Au-dessus d’eux, le ciel était pâle. L’espace maintenant bruissait. Les oiseaux s’étaient réveillés. Des mouettes avaient quitté les appartements en ruine où elles avaient passé la nuit et, rassemblées sur les gouttières, elles se disputaient ou s’épouillaient. Certaines déjà se déplaçaient par volées criardes d’une demi-douzaine d’individus. Elles tournoyaient, elles allaient et venaient à mi-hauteur. Certaines s’intéressaient à un cadavre allongé à l’entrée du carrefour. Un ivrogne ou un révolutionnaire avait été abattu là. Elles se posaient près de lui et elles le surveillaient du coin de l’œil.

— Regarde ça, dit Monge, ces charognardes. Elles vont le becqueter.

— Elles ont dégénéré, comme tout ici, dit Yasmina.

— Il y a eu un temps, quand la transmigration était le sujet à la mode, j’étais attiré par l’idée de renaître en oiseau, dit Monge.

— Et aujourd’hui ? demanda Yasmina.

— Je ne sais plus trop, dit Monge.

— Moi, malgré tout, j’aimerais bien ressusciter sous forme de mouette, dit Yasmina. De mouette non dégénérée. Mais ça sera difficile.

— Oui, dit Monge. C’est dur, de ressusciter.

Au crépuscule succédait la pleine lumière du jour. Les nuages s’effilochaient. Il allait faire beau. Ils dépassèrent le cadavre et les oiseaux, remontèrent l’avenue. Une semaine plus tôt, des banderoles gouvernementales avaient été accrochées entre les arbres. Elles saluaient l’indéfectible alliance entre les masses laborieuses et les forces armées, elles appelaient à la défaite des ennemis cachés au sein du peuple, à l’écrasement des kovarskistes, et elles glorifiaient les héros qui allaient détruire les nids de vipères égalitaristes, les monstres de l’Orbise. Ils marchèrent jusqu’à la place de la gare sous cette propagande de mort.

Les portes immenses du hall central étaient ouvertes. Pas très nombreux encore, des ouvriers se pressaient pour s’y engouffrer et monter ensuite dans les premiers trains du matin, avec en bandoulière le sac individuel qui contenait un thermos et des boîtes de nourriture. Tout le monde était habillé de gris ou de bleu fatigué. Les soldats devant partir pour l’Orbise n’étaient pas arrivés. Une petite patrouille de miliciens, quatre personnes en tout, nonchalamment surveillait la salle des pas perdus. Tous fumaient.

— Ils n’ont pas l’air d’avoir été prévenus qu’il se produirait quelque chose dans la gare, dit Yasmina.

— Bon, donc personne n’a vendu la mèche, dit Monge.

— Normal, dit Yasmina. Je te rappelle qu’on a éliminé leurs informateurs.

— Ne me le rappelle pas, dit Monge. J’ai fait ma part.

Dans le hall, Monge reconnut deux filles qu’il apercevait de temps en temps aux réunions de sympathisants, deux ouvrières du textile que le Parti n’avait pas l’intention de recruter de sitôt et qu’il nommait par leurs pseudonymes, Natacha Woo et Linda Grimm. À peine sorties de l’adolescence, elles avaient un physique de poupées punks et des attitudes de têtes brûlées. Yasmina avait été chargée de leur enseigner les précautions à prendre quand on avait pour des années la perspective d’une vie double, partagée entre semi-clandestinité et activisme illégal, mais, en dépit du danger que cela représentait pour elles, elles tenaient devant n’importe qui des propos anarchistes et arboraient volontiers des badges ou des tenues qui proclamaient leur appartenance à la dissidence. Ce matin, malgré tout, elles avaient fait l’effort d’adopter une apparence discrète. Elles ressemblaient à deux jeunes travailleuses mal réveillées, dépeignées, n’ayant pas eu le temps de faire une toilette complète avant de partir pour l’usine. Elles étaient debout, pas très loin de la patrouille, et chacune croquait un sandwich, avec l’air de se ficher de tout.

— Tu as vu ? hésita un instant Yasmina. Les filles du textile.

— Pourvu qu’elles ne se mettent pas à nous héler à travers toute la gare, dit Monge.

— Elles sont déjantées, mais pas à ce point, dit Yasmina.

Les fresques du grand hall avaient été repeintes. À côté de l’ouvrier et de la paysanne traditionnels, qui renvoyaient à l’ère obsolète de la révolution, on avait ajouté un capitaliste à lunettes et une soldate des forces spéciales. Tous étaient occupés à piétiner des araignées ou des serpents, mais le message restait obscur, sans doute parce que l’artiste n’avait pas eu assez de talent pour donner aux bêtes rampantes une physionomie kovarskiste identifiable.

Sous le panneau des arrivées et des départs, il y avait aussi Myriam et Teddy, deux vieux militants que les longs séjours en colonie de rééducation n’avaient pas brisés, et qui, de retour à la capitale, avaient repris leur combat pour une fraternité humaine ou sous-humaine au-dessus de laquelle il ne resterait plus un seul riche vivant ou aux commandes.

— Voilà, dit Monge. Nous sommes six.

— C’est un peu maigre pour lancer la manifestation, estima Yasmina.

— On a déjà été moins, dit Monge.

Ils se dirigèrent vers la consigne où avait été remisée la banderole de solidarité avec l’Orbise. Monge se rappelait l’avoir apportée deux jours avant, roulée dans un sac de sport. Machinalement, il glissa la main dans la poche droite de sa veste de travail. Il sentit sous ses doigts une clé minuscule. Le département des bagages se trouvait au fond d’une galerie qui les obligeait à quitter le hall. Ils contournèrent Myriam et Teddy sans leur adresser le moindre signe d’intelligence et s’engagèrent dans la galerie. L’endroit était désert et très clair. Les fenêtres étaient hautes, plusieurs vitres étaient brisées, deux plumes dansaient et se poursuivaient dans la lumière. Sans roucouler, avec seulement des crissements d’ongles et des coups d’ailes, des pigeons se tassaient sur un rebord de zinc.

Monge alla vers les armoires métalliques, débloqua la serrure du compartiment dont il possédait la clé et en retira le sac. Après en avoir extrait la bande de tissu, il remit le sac dans le casier. On ne sait pourquoi, il s’escrimait sur la fermeture éclair.

— Vite, dit Yasmina. On est déjà en retard.

Ils revinrent dans la salle des pas perdus. Monge dissimulait la banderole non déroulée sous sa veste. Il y avait beaucoup plus d’animation que cinq minutes plus tôt. Les militaires avaient fait leur apparition. Des camions s’étaient arrêtés devant la gare et les soldats débarqués traversaient à présent le hall en petits groupes d’une demi-douzaine d’individus qui ployaient sous l’équipement et les armes. Les deux sexes étaient représentés, mais les femmes en uniforme étaient rares. Deux sous-officiers vociféraient devant le portail de la gare pour accélérer la manœuvre. Les miliciens n’essayaient pas de mettre de l’ordre dans la cohue. Ils s’étaient déplacés vers les guichets pour continuer à fumer sans être dérangés.

Aucune silhouette connue n’était visible.

— Ils doivent déjà être sur le quai, dit Yasmina. On y va.

Ils se frayèrent un chemin au milieu des fantassins, puis ils se mêlèrent au flot des travailleurs du matin. Les soldats ne tenaient aucun compte des civils. Leur barda les transformait en bêtes lourdes, obtuses. Ils ne cédaient jamais le passage et ils semblaient incapables de se détourner pour éviter un obstacle. Ils avaient l’air fier de ceux qu’on a chauffés avec des discours flatteurs ou patriotards. Tous sentaient la caserne et le café au lait, l’huile industrielle, les chaussures.

— Tu vois quelqu’un ? demanda Monge.

— Non, dit Yasmina.

Ils scrutèrent les profondeurs de la foule. Ils se tenaient légèrement à l’écart du flot. Yasmina se jucha sur un chariot à bagages et balaya les plates-formes des yeux. Myriam et Teddy avaient disparu, ainsi que les deux filles.

Il y avait trois trains à quai. Un seul était réservé aux militaires.

— Qu’est-ce qu’on fait ? proposa Monge. On déploie la banderole et on attend que la manifestation se forme ?

— Je ne sais pas, dit Yasmina. Où est-ce qu’ils sont passés ?

— On attend encore une demi-minute, suggéra Monge.

Ils s’immobilisèrent près du chariot à bagages. Les soldats continuaient à avancer autour d’eux avec leur chargement et leurs odeurs.

Monge à son tour se hissa sur le chariot.

— Tu les vois ? s’inquiéta Yasmina.

— Non, dit Monge. Je me demande où ils se sont fourrés.

— C’est maintenant qu’on doit lancer la manifestation, dit Yasmina. Quand les soldats seront tous montés dans le convoi, ce sera trop tard.

— Déployons la banderole, dit Monge. Tant pis s’il n’y a personne derrière pour crier.

— Ils sont forcément quelque part dans la gare, fit Yasmina. Dès qu’ils verront un peu d’agitation, ils viendront.

Monge sortit la masse de tissu qu’il avait coincée jusque-là sous sa veste. C’était un long rectangle de drap blanc, avec des caractères peints en rouge – CAMARADE SOLDAT, REPRENDS CONSCIENCE ! DÉSOBÉIS, NE VA PAS TUER LES HÉROS DE L’ORBISE ! Il fallait encore le déplier pour que le slogan apparaisse.

— Je ne l’avais pas roulé comme ça, dit Monge. C’est toi qui y as touché ?

— Non, dit Yasmina. Fais voir.

Ils se rapprochèrent l’un de l’autre, fouillant dans les épaisseurs du drap pour y distinguer ce qui y était écrit.

— Attends, s’effraya Monge. J’ai l’impression que ce n’est pas notre banderole.

Il était penché sur le drap. Il entendit une exclamation de Yasmina et, au même moment, des mains s’abattirent sur lui et lui empoignèrent les clavicules. Quelqu’un lui tordait le bras droit vers l’arrière. Il se débattit pour la forme, pendant une seconde ou deux, jusqu’à ce que la douleur fulgure dans ses articulations, dans l’épaule, le coude.

— Ne fais pas l’idiot, Monge, dit une voix derrière sa tête.

— Vous êtes cuits, dit une autre voix. Du calme.

On lui avait donné un coup de pied dans le creux du genou. Il s’effondra vers lavant, ses jambes heurtèrent avec violence le bord du chariot. Les policiers le maîtrisaient totalement et lui faisaient mal.

— Maintenant, tu te tiens tranquille, dit quelqu’un au-dessus de lui.

Yasmina, quant à elle, avait senti les policiers approcher et elle avait reculé à temps hors de leurs griffes. Elle s’était mise à courir le long du convoi destiné au transport de troupes. Les hommes qui s’occupaient de Monge ne s’étaient pas jetés à sa poursuite. Ils la laissaient, pour l’instant, zigzaguer sur le quai comme une folle, avec derrière elle une longue bande de tissu qui finissait de se dérouler par terre, froissée et peu lisible. Les militaires ne lui bloquaient pas le passage et, alors qu’ils auraient pu le faire dix fois, ils ne s’amusaient pas méchamment à marcher sur la banderole pour que celle-ci lui échappe des mains. Quelques soldats accoudés aux fenêtres des wagons regardaient cette femme haletante qui, bizarrement seule, traînait derrière elle une paire de phrases à leur gloire – CAMARADES SOLDATS , VOUS ÊTES LA CONSCIENCE DU PEUPLE ! NETTOYEZ L’ORBISE, EXTERMINEZ LES KOVARSKISTES !

Yasmina n’avait pas eu le temps de vérifier le contenu du texte. Elle pensait encore que la propagande des oppositionnels flottait dans son dos et elle essayait de courir le plus vite possible en levant le bras le plus haut possible. Il y avait quelque chose d’épique dans son geste. On voyait à l’œuvre sa conviction, son courage. Elle savait qu’elle devrait renoncer à tout quelques secondes plus tard, mais elle réussissait à étirer la durée de ce bref moment, et elle prenait son temps pour ébranler les certitudes des centaines de futurs assassins entassés dans les wagons. Quelques-uns seraient peut-être ensuite assez forts pour ne pas obéir aux ordres. Intact était son espoir de les faire changer d’avis sur l’Orbise, sur ceux qu’ils allaient fusiller.

— Camarades soldats ! criait-elle.

Nul ne l’arrêtait. Quand elle fut parvenue à la hauteur de la locomotive, elle se retourna une seconde et, avant de franchir les voies pour se précipiter de l’autre côté du train et filer vers une issue quelconque, elle agita vers le ciel une partie de la banderole et, le poing levé, adressa un signe de triomphe en direction de Monge et des policiers qui l’entouraient, ou peut-être plutôt vers une entité abstraite, liée au destin, dont elle supposait avoir pour une minute désamorcé l’active malveillance. La manifestation avait eu lieu, finalement. Elle regroupait moins de monde que prévu, mais elle avait eu lieu.

Seuls ceux que j’aime, pensa soudain Monge. De nouveau cette supplique incongrue s’imposait à lui depuis nulle part. Seuls ceux que j’aime, écoutez ! Puis il ne pensa plus à rien. Un profond abattement l’avait gagné.

— T’inquiète pas pour elle, dit une voix affreusement ironique. On va la rattraper. Ne te fais aucun souci pour elle.

 

•

 

Ils étaient deux, en civil, avec des têtes ordinaires, des corps non athlétiques, à peine mieux bâtis que celui de leur prisonnier. Le premier avait une quarantaine d’années, un visage impassible, lunaire, une verrue sur le front. L’autre était plus jeune. Ils n’avaient pas l’air d’appartenir aux forces spéciales. Pendant un court instant, Monge espéra qu’ils faisaient simplement partie d’un service d’ordre interne aux chemins de fer, mais ensuite il se souvint qu’ils l’avaient appelé par son nom quand ils lui avaient fait une clé de bras. Non, inutile de se bercer d’illusions, le Renseignement et la police politique étaient impliqués dans l’affaire. Ils entraînèrent Monge vers une porte vitrée, près de l’entrée de la salle des pas perdus. Monge eut le temps de lire sur la vitre qu’on accédait ici à un improbable Département des Réexpéditions. La porte se referma derrière eux et aussitôt ils furent tous trois séparés des bruits et des rumeurs de la gare.

Ils commencèrent à avancer dans des couloirs, puis ils rejoignirent une galerie rectiligne, interminable. Ils devaient se trouver à côté du bâtiment central, dans une section interdite au public, avec des bureaux où personne encore n’avait pris son service. Après deux cents mètres de parcours silencieux, ils accédèrent à un corridor nauséabond, encombré de chariots et de poubelles. Plus loin, ils durent monter quelques marches, puis quelques autres. Ils avaient pénétré dans une seconde aile administrative déserte. Ils ne prononçaient pas un mot. Aucun employé n’avait encore rejoint son poste de travail. Ils longeaient des bureaux, des salles. Derrière quelques parois de verre, ils distinguaient dans la lumière glauque une grande désolation paperassière, des machines à écrire datant de l’entre-deux-guerres, des liasses de carbones, des récipients où moisissaient des restes de yaourt. Sous leurs pieds, le parquet craquait. Ils étaient absolument seuls.

Les types qui escortaient Monge cessèrent de lui tirer les bras vers l’arrière, relâchèrent leur saisie et stoppèrent. Ils avaient envie de griller une cigarette.

— T’en veux une ? demandèrent-ils à Monge.

— Plus tard, plaisanta Monge. Quand je serai face au peloton.

Les autres ricanèrent. Il n’était pas difficile, même à une oreille pas très exercée, d’entendre de la peur dans la voix faussement assurée de Monge.

— Comme tu veux, hein, fit Verrue-sur-le-front.

— Et puis, ça donne des maladies, dit le jeune.

Ils allumèrent leur cigarette et s’appuyèrent contre le mur. Il n’y avait aucune fenêtre de ce côté. L’éclairage venait des bureaux. La fumée du tabac moutonna en désordre autour de Monge, flotta. Monge était passif. Les types ne lui emprisonnaient plus les bras, mais il restait à côté d’eux, dans le nuage gris qu’ils lui soufflaient dessus, trop déprimé pour avoir envie de fuir.

— Tu crois pas qu’il pourrait continuer tout seul ? demanda Verrue-sur-le-front à son collègue.

— Ben oui, dit l’autre. À mon avis, oui.

Monge se refusait à lever les yeux sur eux. Il ne songeait même pas à la possibilité de s’échapper. Il savait qu’ils le rattraperaient immédiatement et, de toute façon, il s’était préparé, comme les autres, à affronter les conséquences d’une protestation publique : interrogatoire, réclusion, mauvais traitements, envoi en colonie pénitentiaire. C’était une longue chaîne dont le premier maillon venait à peine d’être forgé. Le problème de l’évasion ne se poserait que dans un très lointain futur.

— Qu’est-ce que t’en penses ? lui demanda Verrue-sur-le-front.

— Quoi ?

— Tu pourrais continuer sans nous, non ?

Pour toute réponse, Monge haussa les épaules.

— C’est tout droit, expliqua le jeune. Tu vois le bout du couloir ?

— Mmm, dit Monge.

— Il y a un escalier. Tu le descends. C’est en bas. Tu peux pas te tromper.

— Tu attends devant la porte, dit Verrue-sur-le-front. Il attend devant la porte, c’est ça, non ?

— Oh, dit le jeune, il peut même frapper et entrer.

— Oui, ça fera bonne impression si tu y vas de ton plein gré, ajouta Verrue-sur-le-front.

Monge soupira. L’insistance des autres à le laisser aller seul ne lui disait rien qui vaille. On pouvait tout imaginer, y compris qu’il servirait de cible dès qu’il serait à distance convenable. Ils allaient lui tirer dessus au moment où il s’engagerait sur l’escalier.

— Si vous voulez m’exécuter, faites-le de face, dit-il.

— T’exécuter ? s’étonna sincèrement Verrue-sur-le-front. Pourquoi qu’on t’exécuterait ?

— Il est fou, ce Monge, grommela l’autre entre ses dents, comme déçu par la mauvaise opinion que Monge pouvait avoir deux.

— Allez, vas-y, dit Verrue-sur-le-front après un silence. T’as peur qu’on te canarde ?

— Mmm, dit Monge.

— Tu vois bien qu’on n’a pas d’armes, fit remarquer Verrue-sur-le-front en écartant vaguement le pan de sa veste.

Monge jeta un rapide coup d’œil sur la poitrine et les hanches des policiers et, comme effectivement il n’y surprenait pas de pistolet, il se décida à avancer. Après sept ou huit pas, il marqua une pause et se retourna. Les policiers le regardaient en soufflant de la fumée vers le plafond. Ils avaient l’air indifférents et même paisibles.

— Au bas de l’escalier, l’encouragea le petit jeune. Prends ton temps. Ensuite, tu frappes et tu entres.

— Ça fera bonne impression, répéta Verrue-sur-le-front.

 

•

L’escalier aboutissait à une courette. Dans un coin gisait un side-car démantelé et une bâche. Près de la moto, un chien finissait de déchiqueter une dépouille de mouette. Yasmina était debout dans un angle, comme frappée de somnambulisme, les yeux mornes. L’animal grondait, l’arrière-train levé, la queue dressée ; il s’énervait tout seul contre les articulations qui lui résistaient.

Dès qu’elle vit Monge, Yasmina parut se réveiller. Elle avait peur, elle avait le souffle bruyant et rapide et elle tremblait. Elle alla vers lui, puis elle hésita, comme si, se sachant observée, elle n’osait pas se blottir contre lui.

— Ils m’ont attrapée et ils m’ont dit d’attendre ici, expliqua-t-elle.

— Même chose pour moi, dit-il.

Il tentait de construire un raisonnement. Il n’y parvenait pas. En lui de nouveau gémissait une sorte de prière dont il ne saisissait pas le sens : Seuls ceux que j’aime, seuls ceux que j’aime ! Elle rôdait.

Il attira Yasmina contre lui et il l’étreignit de toutes ses forces. Ils profitèrent de l’instant pendant quelques secondes, puis ils se séparèrent. Tous les deux savaient qu’il s’agissait d’un instant volé. Bientôt ils seraient loin l’un de l’autre et pour longtemps. S’ils voulaient survivre sentimentalement à ce qui les guettait, il valait mieux ne pas s’attendrir.

— Ça me rappelle l’endroit où on était tout à l’heure, observa Monge.

— Oui, ça y ressemble, fit Yasmina.

On pouvait tout de même noter des différences. L’espace était nettement plus réduit, et c’était une courette dont aucune ouverture ne donnait sur la rue. À l’endroit où il aurait pu y avoir des traces de sang noir ou d’huile, une plaque de tôle tombée du toit cachait le sol. D’autres détails sautaient aux yeux. L’unique fenêtre était petite et très haute ; aucune ampoule n’y brillait. Pour entrer dans le bâtiment, il fallait remonter l’escalier par lequel était arrivé Monge, ou ouvrir une porte grise dans un renfoncement.

Le chien faisait craquer des cartilages en surveillant Monge et Yasmina du coin de l’œil. Le bruit était odieux.

— Ce matin, il n’y avait pas de chien, dit Monge.

— Ça ne sert à rien de s’attarder ici, murmura Yasmina.

Elle s’engagea sur l’escalier, mais, quand elle eut monté trois marches, Monge l’arrêta.

— Non, pas par là, dit-il. Il y a des types bizarres à l’étage.

Yasmina montra, dans le renfoncement, la porte grise.

— C’est de là que je viens, dit-elle.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ? s’informa Monge.

— Que j’aille prendre l’air un moment, dit Yasmina.

— Bon, c’est fini, on l’a pris, leur air, dit Monge.

Yasmina fit un signe de tête. Ils étaient un peu indécis en face de la porte, se demandant s’ils allaient ou non frapper, quand le panneau de bois s’ouvrit à moitié. Un homme comme dérangé par leur présence sortit le buste, les toisa avec une expression rogue. Il avait un uniforme vert d’officier des forces spéciales.

— La promenade est terminée ? demanda-t-il sans se dérider.

 

•

 

Monge se retrouva en face d’une femme qui avait peut-être trente-deux, trente-trois ans. Une brune plantureuse, tout à fait typique de la nouvelle génération, à l’aise dans la brutalité et le cynisme, guère féminine dans son uniforme froissé, mais pas assez massive pour paraître hommasse. Ses cheveux étaient tirés en arrière dans une queue de cheval. Il émanait d’elle une cruauté évidente. Parce que les forces spéciales sont pénétrées d’un sentiment d’impunité absolue, elle n’avait pas ôté la plaque de poitrine qui l’identifiait. Elle s’appelait Windee Corcoran. Elle était lieutenant.

Monge était assis sur un tabouret et il devait se tenir droit pour ne pas avoir la tête trop proche du plateau de la table qui le séparait de Windee Corcoran. Il n’avait pas les poignets liés en arrière comme pour un interrogatoire sévère. Yasmina respirait de façon oppressée sur une chaise à côté de lui. On ne sait pourquoi, ils étaient, pour l’instant, interrogés ensemble. Elle était penchée en avant, accablée, et elle grelottait. Elle grelottait d’angoisse, elle grelottait en face de la police, elle grelottait en face de sa vie.

L’homme qui les avait accueillis en ouvrant la porte avait, lui aussi, sa plaque de poitrine en place. Il s’agissait du sous-lieutenant Billy Yabiane. En ce moment il finissait d’énumérer les objets qu’on avait retirés de leurs poches : deux mouchoirs, sept pièces de cinquante cents, quatre tickets de tramway, deux sachets de pemmican. Un maigrichon écrivait cela sur un carnet. Il y avait deux autres policiers dans la pièce et, quand Verrue-sur-le-front et son comparse firent leur apparition, ils furent deux de plus.

— Vous aviez l’intention de gêner le départ des convois pour l’Orbise, commença Windee Corcoran. Vous aviez entreposé dans la consigne une banderole avec des slogans hostiles au Parti.

— Quel Parti ? réagit Monge.

— Le nôtre, dit Windee Corcoran en perçant Monge d’un regard ironique. Le vôtre et le nôtre, Monge.

— Ce n’est pas le même, dit Monge.

— Si, dit Windee Corcoran. Il a évolué, mais c’est le même. Mais peu importe.

Elle balaya le débat d’un geste d’impatience. Elle ne tenait pas à s’engager sur un terrain idéologique et entendre une fois de plus les pleurnicheries des égalitaristes sur le naufrage de leur grande espérance, sur la trahison irrémédiable de tout, sur la fin.

— Votre fraction est ridiculement peu nombreuse, reprit-elle. Avec ceux de l’Orbise, vous êtes les derniers.

— Ça ne nous dérange pas, intervint Monge.

— Avec ceux de l’Orbise et avec le gang de celui que vous avez assassiné ce matin, continua Windee Corcoran. Comment s’appelle-t-il, déjà, celui-là ?

Elle s’adressait au sous-lieutenant avec décontraction. Elle avait mis les bras derrière la tête, elle arrangeait sa coiffure, elle resserrait sans se presser l’élastique de sa queue de cheval. Sous ses aisselles, l’humidité avait produit des taches. Elle avait dû prendre son service à la relève de minuit et elle était fatiguée.

— Fuchs, la renseigna le sous-lieutenant.

— Ah, oui ! C’est vrai, dit la femme en ramenant ses mains sur le bureau devant elle. Fuchs. Le moine Fuchs.

— Nous n’avons tué personne, dit soudain Yasmina.

Elle claquait des dents. Monge se tourna vers elle.

Son visage était décomposé, crayeux, comme, d’ailleurs, celui de Monge.

— Tiens, dit Verrue-sur-le-front, la veuve Fuchs retrouve la parole.

— Nous n’avons pas tué Fuchs, qu’est-ce que c’est que cette embrouille ? protesta Monge.

— C’est absurde, dit Yasmina.

Il y eut un silence. Windee Corcoran avait ouvert une chemise cartonnée qui contenait des photos agrandies. Elle en examina deux ou trois en hochant la tête, après quoi elle les orienta de manière à les rendre visibles aux deux prisonniers. Elle les montrait successivement et sans commentaire, avec un air de triomphe modeste. Il y en avait cinq, toutes en noir et blanc et assez précises. En dépit de la faible luminosité de la scène au moment de la prise de vue, on identifiait sans peine les protagonistes.

 

•

 

1.

Fuchs était allongé à terre, il tendait la main vers un side-car auquel il manquait une roue. On se demandait ce qu’il souhaitait faire, car grimper sur un véhicule est rarement une solution pour échapper à la mort. Il était drapé dans une toile cirée, comme une victime exhumée d’on ne sait quels décombres et traitée hâtivement par des secouristes. On ne voyait pas de blessures sur les parties découvertes de son corps, très grises et très poussiéreuses, mais il était évident qu’il était hors d’état de se déplacer. Monge s’approchait de lui pour le tabasser avec une plaque de tôle. Quand on imaginait la trajectoire que Monge allait imprimer à la tôle, on comprenait que celle-ci allait s’abattre avec violence et que l’assassin allait se servir de l’arête coupante pour atteindre sa cible à l’abdomen.

2.

Fuchs saignait. Sa robe de bonze déchirée, en plastique bizarre, ne couvrait presque plus son corps. Il était adossé au side-car dans une position pitoyable, de biais, les jambes écartées, et comme assis dans une flaque de sang ou d’excréments. Sa bouche était ouverte, on apercevait ses dents, au coin des lèvres se formait une goutte noire. Il avait fermé les yeux et on ne pouvait déterminer s’il respirait encore ou non.

3.

Pris de dos, Yasmina Fuchs et Monge se concertaient, avec à leurs pieds un corps de moine inanimé, vraisemblablement le corps de Fuchs. La photo était floue. On ne reconnaissait le visage de personne. Le moine portait des haillons en coton crasseux.

4.

Yasmina Fuchs et Monge traînaient vers l’obscurité Fuchs blessé ou déjà mort. Ils étaient face à l’objectif et l’éclairage de leur visage, leur expression, ne correspondaient pas au reste de la scène. Yasmina avait un pull-over à rayures en grosse laine, Monge était habillé comme pour un week-end à la campagne. Tous deux souriaient.

5.

Yasmina Fuchs et Monge effaçaient autour du side-car les traces compromettantes, Yasmina était en train de cacher sous la moto la robe de Fuchs comme s’il s’agissait d’une vieille housse. Monge frottait sur le sol le reste des taches de sang.

 

•

 

— Pff ! Des photos truquées, souffla Monge.

Il n’avait même pas la force de hausser les épaules. Il devinait Yasmina pétrifiée à côté de lui.

Windee Corcoran en face d’eux replaçait ses documents dans la chemise cartonnée.

— Truquées ou non, elles sont dans votre dossier, en tout cas, dit-elle avec une placidité feinte.

— Des montages, souffla Monge. Il faudrait être aveugle pour ne pas s’en apercevoir. Même les vêtements ne coïncident pas avec ceux que…

Il ne réussissait pas à terminer sa phrase.

— Nous n’avons massacré personne, dit Yasmina.

— Et nos informateurs ? fit Windee Corcoran avec colère. Vous ne les avez pas massacrés, peut-être ?

— Quels informateurs ? dit Monge.

Verrue-sur-le-front se détacha du mur contre lequel il s’appuyait et se rapprocha de Monge à grande vitesse. Sous l’effet d’une soudaine fureur, sa face avait bruni.

— Tu veux que ? menaça-t-il en levant la main.

Il y eut un instant de tension. Plus personne ne parlait. Puis Windee Corcoran échangea un regard avec Verrue-sur-le-front et celui-ci s’écarta en maugréant.

— Vous avez perdu tout contact avec les masses, dit-elle. On ne va pas vous faire de la publicité en vous jugeant en séance solennelle. Mais, si c’était le cas, on se servirait de ces images.

— Nous n’avons pas assassiné Fuchs, s’obstina Monge. Ces photos mentent. Je n’ai pas vu Fuchs depuis des années. Je ne sais même pas ce qu’il est devenu.

— Arrête ton cinéma, Monge, l’interrompit Windee Corcoran. Personne ne t’écoute. On nous a donné carte blanche pour vous éliminer. On va le faire. Tu peux considérer une fois pour toutes que tu es déjà mort.

 

•

 

Quelqu’un entra. Il sentait l’essence.

C’était un petit gros, habillé en civil, et il sentait l’essence.

Les autres le regardèrent et, comme il se faisait un silence, Monge tourna la tête de son côté. Seule Yasmina Fuchs ne lui accordait aucune attention. Elle fixait un point devant elle, sur le bureau, à l’endroit où Windee Corcoran avait étalé les photographies, et, de temps en temps, elle tremblait. Monge sentait sur sa gauche sa tristesse infinie et son découragement. Comme lui, elle était au bord de l’effondrement et luttait pour donner l’impression de ne pas avoir peur de ces militaires et de ces civils qui l’entouraient, et, comme lui, elle avait du mal à se dominer. Il aurait aimé l’étreindre, partager avec elle un bref instant de commun désespoir, mais il savait qu’il ne pouvait plus la toucher, qu’un geste en sa direction aurait été immédiatement suivi d’une manifestation supplémentaire de brutalité mentale ou physique.

— Il faudra aussi qu’on parle de vos incitations criminelles au suicide, dit le petit gros à Monge, comme s’il avait assisté à l’entretien depuis le début et s’y insérait avec aisance.

— Oui, s’empressa d’enchaîner Windee Corcoran. Il y a ça aussi, évidemment. On n’a pas encore les photos, mais on va les avoir.

— Qu’est-ce que tu en penses, Monge ? intervint Verrue-sur-le-front sur un ton méchant.

— De quoi ? demanda Monge.

— Il envoie des filles au suicide, et il en pense rien, dit quelqu’un.

— Un suicide dans des conditions atroces, dit le petit gros.

— Atroces… répéta rêveusement quelqu’un.

Monge ne répondait pas. Un cauchemar noir s’accumulait autour d’eux, quelque chose qui se greffait sur cet interrogatoire mais qui n’en faisait pas partie, une vilenie collective des militaires.

— Ça va pas arranger votre dossier, dit quelqu’un.

Tout le monde eut l’air de réfléchir pendant trois ou quatre secondes. Puis le sous-lieutenant Billy Yabiane rompit le silence.

— Vous êtes des ennemis du peuple, dit-il sur un ton presque sentencieux. Vous manipulez des jeunes à peine sortis de l’adolescence. C’est anti-humaniste. Vous devriez être morts de honte.

— Des filles qui auraient pu vivre en paix, si elles n’avaient pas eu la malchance d’être contaminées par votre sale propagande, intervint le petit gros.

— Vous devriez être morts de honte, mais vous êtes là, assis bien tranquillement, en attendant que ça se passe, fit soudain Windee Corcoran.

Elle eut une grimace de dégoût, une grimace théâtrale, exagérée. Ses yeux croisèrent ceux de Monge. Une étincelle y pétillait, mais il était difficile d’y voir de la répulsion, on y distinguait plutôt un intérêt malsain, comme quand un oiseau de proie s’apprête à fracasser le crâne de la souris qui palpite entre ses serres.

— Vous n’êtes que deux merdes, poursuivit-elle. Deux petites merdes.

— Allez, foutez le camp, on ne veut plus vous voir, dit soudain le petit gros.

Il était en train d’ouvrir la porte par laquelle il était entré peu de temps auparavant. Maintenant, la porte béait. Monge aperçut une banale galerie qui semblait éclairée par la lumière du jour. Le petit gros s’était effacé comme s’il voulait vraiment les laisser partir.

Ils restèrent quelques secondes sur leur siège, Yasmina Fuchs sur sa chaise et Monge sur son tabouret trop bas. Puis Verrue-sur-le-front obligea Yasmina à se mettre sur pieds. Il la bousculait sans ménagement. Monge sentit qu’un des deux policiers qui étaient restés jusque-là muets et comme sans emploi à présent s’approchait de lui et lui empoignait l’épaule. Il se leva, accompagnant le mouvement de l’autre.

— On vous dit de foutre le camp, dit Billy Yabiane. Vous êtes bouchés, ou quoi ?

— Ils sont bouchés, ou quoi ? demanda quelqu’un.

Verrue-sur-le-front les poussait vers la sortie. Ils frôlèrent le petit gros qui faisait provisoirement office de portier. De sa veste, de ses mains, montait une forte odeur d’essence. Quand Monge passa près de lui, cette main puant l’essence s’agita, s’éleva et gifla Monge sur l’oreille.

— Si je vous revois dans le coin, je vous tue, dit-il.

La porte fut claquée avec violence. Maintenant, ils se retrouvaient seuls, tous les deux, de nouveau dans l’incertitude et la peur. La galerie était longue. Sur la gauche, elle était ponctuée de portes avec des plaques numérotées comme dans une administration abandonnée. De cette rangée de bureaux ne venait aucun bruit. À droite, on avait un mur dont la partie supérieure était percée de fenêtres. Elles étaient placées très haut et on ne voyait rien du paysage, sinon le ciel, un ciel sans nuages et sans soleil. Plusieurs vitres étaient cassées et, de l’autre côté, on entendait les rumeurs de la gare.

— Si on se met à courir, ils vont nous tirer dessus, haleta Yasmina.

— On ne sait pas. C’est un jeu. Ils s’amusent avec nous. Ils ont fermé la porte. Ils vont la rouvrir.

Ils commencèrent à marcher. Monge avait les jambes en coton. Il pensait qu’ils vivaient tous deux leurs dernières secondes, que la porte allait se rouvrir et que le petit gros, après ce simulacre de libération, allait se raviser et les cribler de balles. Yasmina trébuchait. Au bout de vingt mètres, ils accélérèrent, mais sans courir, ils n’en auraient pas eu la force. Monge se retourna vers la partie du couloir qu’ils avaient quittée.

— Ils n’essaient pas de nous rattraper, haleta-t-il à son tour. Ils n’ont pas rouvert la porte.

Yasmina regarda par-dessus son épaule et ne dit rien.

La galerie n’en finissait pas. Dans le vide, leurs pas à tous deux résonnaient. De l’autre côté des fenêtres, on entendait la foule se déplacer, des ordres beuglés par des sous-officiers, des annonces par haut-parleur. Ces bruits donnaient une impression accablante de normalité, accablante parce qu’un pressentiment terrible de mort et de souffrance s’était introduit en eux et ne cessait de grandir. Ils comptaient les pas, les instants, comme si une rafale funeste allait éclater dans leur dos, et, hors les murs, la vie prospérait, banale, sans angoisse.

À un moment, Yasmina essaya d’entrer dans un bureau, au hasard, dans un geste de curiosité affolée ou peut-être pour s’y dissimuler, mais la serrure fermée à clé résista. Monge fit la même chose cinq mètres plus loin, avec la même absence de résultat, puis ils reprirent leur marche régulière dans le couloir, dans la ligne de mire de n’importe quel tireur, du petit gros, de Windee Corcoran ou d’un autre. Ils s’étaient pourtant éloignés de l’endroit où avait eu lieu cette ébauche incompréhensible d’interrogatoire et, maintenant, ils risquaient de moins en moins d’être touchés par un tir de pistolet. Maintenant, seule une carabine aurait pu les atteindre à coup sûr.

Ils s’entendaient respirer. Ils ne parvenaient pas à récupérer leur souffle.

— On va arriver au bout du couloir, dit Yasmina Fuchs.

— Est-ce qu’il y a une sortie ? demanda Monge.

— Tu crois qu’on pourra sortir ? demanda Yasmina Fuchs.

Ils se retournèrent de nouveau pour voir rapidement ce qui se produisait à l’extrémité de la galerie. Rien ne remuait là-bas. Tout était tranquille. Aucune silhouette militaire ou civile n’était réapparue pour les mettre en joue.

Ils franchirent une porte coupe-feu. L’espace qui succédait à la galerie était une espèce de hall mal éclairé. Un escalier de service montait vers les étages. Il y avait deux portes, une porte de fer qui devait donner sur un local de poubelles et une autre qui avait sa partie supérieure vitrée. La vitre était fendue. Ils s’en approchèrent. Au pied de l’escalier et autour d’eux s’entassaient des containers en plastique d’où ne s’échappait aucun remugle d’ordures, et quelques bidons d’essence qui, eux, puaient le carburant. Par terre luisaient des gouttes brunes. Quelqu’un avait récemment manipulé ces jerricans en laissant le bouchon ouvert.

— Ça donne sur un quai, dit Yasmina.

Ils examinèrent ce qui se trouvait de l’autre côté du verre, avec l’idée de comprendre ce qui les attendait s’ils se ruaient sur le quai. Ils n’avaient pas besoin de se hausser sur la pointe des pieds pour atteindre la partie vitrée de la porte et, de l’extérieur, on devait sans doute distinguer d’eux les épaules, la tête, leur physionomie tendue, leur regard terrorisé de fugitifs. Ils restèrent un moment collés à la vitre, un moment qui leur parut démesuré, cinq, peut-être six secondes.

Dehors, presque contre la porte, il y avait quelqu’un qui montait la garde. On voyait son dos large, sa nuque rasée de policier ou de militaire en civil. Il était planté là et bouchait le passage. Cet homme excepté, le quai semblait plutôt désert. Les deux plates-formes suivantes étaient vides et un train était en place le long de la troisième.

Ce train était le convoi en partance pour l’Orbise. Les services de propagande y avaient accroché des banderoles au-dessus desquelles on voyait s’agiter les têtes et les bras des soldats qui avaient déjà rangé leurs baluchons et à présent plaisantaient entre eux ou fumaient, accoudés à la fenêtre de leur compartiment.

LE PROLÉTARIAT ENVOIE SES SOLDATS

ÉLIMINER LA RÉBELLION !

PROLÉTAIRES ET SOLDATS, TOUS UNIS

CONTRE LES KOVARSKISTES !

L’ARMÉE TOUJOURS AU CÔTÉ DU PEUPLE !

LES PROLÉTAIRES EXIGENT

LA FIN IMMÉDIATE DE L’ORBISE !

Monge appuya sur la poignée de la porte. Celle-ci n’était pas fermée à clé, mais elle était lourde et ne pouvait pas être ouverte avec discrétion. Il fallait la tirer vers l’intérieur pour sortir.

— On pourrait courir jusqu’au bout du quai, et ensuite sauter sur les voies, murmura Monge.

— C’est déjà là qu’ils m’ont attrapée tout à l’heure, fit remarquer Yasmina.

Ils hésitèrent. Ils savaient qu’ils n’étaient pas libres et que le Renseignement militaire était en train d’organiser avec eux une des farces lugubres qui étaient sa spécialité.

— Et si on sortait en marchant normalement ? proposa Monge.

Yasmina ne répondait pas. Il la regarda. Elle avait les traits tirés, son visage était couleur cire, comme si elle avait atteint la phase terminale de son existence. Ses yeux brillaient, dévorés de fièvre et de dégoût. Dans leurs tenues d’ouvriers révolutionnaires, ils étaient tous les deux misérables, tout à fait semblables à des malades échappés provisoirement d’un mouroir.

Il y eut alors derrière eux un remue-ménage brutal, des souffles, des raclements de semelles, des bribes de conversation. Les bruits venaient de ce qu’ils avaient pensé être un local poubelle. Le groupe était très proche.

— Pas la peine de chercher à se cacher, haleta Monge. On va sortir.

Il tira la porte d’une secousse. La porte s’ouvrit, ils reçurent la lumière en plein visage et ils furent aveuglés comme s’ils émergeaient d’une cave. Ils franchirent le seuil et, aussitôt, l’homme qui montait la garde devant la porte se jeta vers eux avec violence, les menaça en montrant le Makarov qu’il avait glissé à sa ceinture et leur ordonna de se figer le dos au mur.

— Restez ici, petites merdes, ou je vous descends, précisa-t-il.

L’homme s’était écarté d’un pas et pendant une seconde ils furent immobiles contre le ciment, la tête légèrement levée, face au ciel. Ils se tenaient debout à un mètre de la porte. Puis le groupe qu’ils avaient voulu éviter apparut bruyamment sur le quai. On y remarquait Billy Yabiane et Windee Corcoran, et à leur suite toute la troupe qui avait assisté ou participé à l’interrogatoire. Le maigrichon qui avait noté sur un carnet la liste de leurs affaires confisquées se détacha de ce groupe et vint se placer devant eux. Il portait sous le bras deux rectangles d’isorel, deux pancartes qu’il les força à prendre et à plaquer contre leur ventre. Il hurlait, ses paroles n’avaient aucun sens, ses yeux perçants et sa bouche jaune écumaient d’une façon haineuse.

— Vous prenez ces pancartes et vous les tenez devant vous sans bouger, intervint Windee Corcoran. Ensuite vous pourrez faire ce que vous voulez. Mais d’abord, vous restez là, comme ça, avec les pancartes.

Monge tremblait. Yasmina Fuchs, tout à côté de lui, sanglotait sans larmes. Ils se sentaient brisés l’un et l’autre.

— Qu’est-ce que c’est que… bredouilla Monge.

Windee Corcoran fit un pas vers lui et le gifla à toute volée.

— Tu tiens ça devant ton ventre et tu te tais, dit-elle.

Elle sentait l’essence, maintenant, elle aussi. Le groupe entier sentait l’essence. Ils passèrent devant Yasmina et Monge. Ils étaient une bonne demi-douzaine. Ils entouraient les filles du textile, Natacha Woo et Linda Grimm. Les deux jeunes femmes avaient été bâillonnées au sparadrap, et leurs bras étaient immobilisés contre leur corps par du ruban adhésif. Le ruban était transparent, comme celui qu’on utilise pour les paquets postaux, de sorte qu’on ne comprenait pas immédiatement pourquoi elles avaient une attitude si rigide. Le groupe les accompagna jusqu’au bord des voies et les obligea à descendre sur les rails. Seul le petit gros en civil descendit à côté d’elles. Ils firent tous trois encore quelques pas. Le petit gros les encouragea à remonter comme elles le pouvaient sur le deuxième quai et, quand elles se furent hissées sur la plateforme, il leur dit une demi-phrase et jeta sur elles une allumette.

Elles avaient été arrosées d’essence.

Le petit gros recula loin du feu, les membres du Renseignement militaire s’étaient vivement écartés, eux aussi.

Sur le deuxième quai, les ouvrières du textile se tordaient dans des flammes orange. Il n’y avait personne autour d’elles. À quelques mètres de distance, les soldats se massaient aux fenêtres, et ils se taisaient. Toute agitation dans la gare paraissait s’être interrompue. On était brusquement devant une image silencieuse, qui avait immobilisé l’action et ne se préoccupait pas de bruit ni de durée.

Les filles, elles, étaient à l’intérieur de l’image et elles allaient mourir. Pour la police, elles portaient peut-être un nom précis accompagné d’une date de naissance, mais, pour le Parti, pour nous, elles s’appelaient Natacha Woo et Linda Grimm, et elles n’avaient pas vingt ans.

 

•

 

Dans le dossier de Monge et dans celui de Yasmina Fuchs, tel qu’il a été archivé après leur exécution, exécution qui, d’ailleurs, n’est nulle part mentionnée clairement, on voit plusieurs photographies qui montrent les derniers instants de Natacha Woo et Linda Grimm.

Ce sont des photographies d’excellente qualité et on ne peut guère, cette fois-ci, les suspecter d’avoir été fabriquées en laboratoire. Elles ont peut-être été un peu retouchées ici et là, mais, en tout cas, l’opération a été suffisamment habile pour ne pas être perceptible.

1.

Monge et Yasmina Fuchs sont adossés à un mur, près d’une porte d’où se préparent à sortir les deux filles du textile. Toute leur attitude indique qu’ils font le guet. Les deux filles sont encore à l’intérieur et on ne distingue pas leurs traits, en raison de l’ombre qui règne dans le local où elles se trouvent. On les reconnaît à leurs vêtements, des tenues en toile de jeans. Leurs jambes sont en train de s’extraire du noir photographique, on voit les pantalons imprégnés de carburant, qui collent au niveau des genoux et brillent dans le soleil extérieur comme seule peut briller une étoffe gorgée de liquide. Monge et Yasmina Fuchs ébauchent un coup d’œil en leur direction. Ils ont un regard ininterprétable. Il est évident qu’ils ne se disposent pas à aller vers les filles, qu’ils ne veulent plus leur parler, qu’ils attendent.

2.

Les filles descendent seules sur les voies. Elles ont les bras collés au corps, elles se voûtent un peu. Natacha Woo regarde vers l’arrière. Ni Monge ni Yasmina Fuchs ne font un geste pour les retenir.

3.

L’objectif a choisi d’isoler Monge et Yasmina Fuchs. Les deux kovarskistes se sont attaché des pancartes autour du cou, ou ils les tiennent devant eux, en tout cas, on peut lire le message qu’ils adressent à ceux et celles qui veulent bien regarder en leur direction. Ils ne sourient pas, mais on distingue une fièvre exaltée dans leurs yeux. Sur ce que Yasmina serre fièrement contre son ventre, on peut lire : LES JEUNES KOVARSKISTES S ’IMMOLENT POUR L’ORBISE ! Sur le panonceau de Monge figurent deux exclamations : SOUTENONS LES KAMIKAZES OUVRIERS ! et PLUTÔT MOURIR QU ’ABANDONNER L’ORBISE !

4.

Natacha Woo et Linda Grimm se tiennent debout, à l’endroit où elles vont s’immoler. Leurs cheveux sont retombés devant leur visage dont on ne distingue pas l’expression. Il n’y a personne à proximité. Elles sont en train de reprendre leur équilibre après s’être hissées sur la plateforme. Linda Grimm est penchée sur le côté comme si elle allait tomber ou comme si elle était ivre. Il est possible qu’elles aient absorbé des drogues pour supporter l’approche de la mort. Elles sont flanc à flanc, il est manifeste qu’elles se sentent solidaires et qu’elles souhaitent ne pas être séparées. On ne voit pas qui, de l’une ou de l’autre, va saisir une boîte d’allumettes ou un briquet pour que le feu éclate.

5.

Les deux jeunes ouvrières du textile sont en flammes. Elles ne sont plus vraiment ensemble. Linda Grimm a dû parcourir quelques mètres avant de s’effondrer vers l’avant. Natacha Woo s’est effondrée sur les genoux, et, apparemment, elle ne se débat pas. Ce sont des formes qui flambent. À l’arrière-plan, on voit Monge et Yasmina Fuchs qui tiennent leurs pancartes et ne bougent pas.

6, 7, 8.

Les trois photographies ont été prises à quelques secondes d’intervalle et elles présentent peu de différences. Les deux filles brûlent sur la plateforme, transformées en torches mais sans doute déjà inconscientes. Le photographe s’est placé sur le quai depuis lequel Monge et la veuve Fuchs assistent à l’immolation. On voit, en gros, ce que voient les deux kovarskistes : deux corps embrasés qui flambent sur un quai désert, et, au-delà, le convoi militaire avec ses banderoles et les soldats qui contemplent la scène, horrifiés.

9.

Sur ce portrait, le photographe a réussi à saisir de près Monge et Yasmina Fuchs. Dans la partie inférieure de la photographie, on voit le début des pancartes qu’ils serrent contre leur ventre, mais les inscriptions ne sont pas lisibles. Le cliché se concentre sur le visage des deux kovarskistes. Ils ont l’air épuisé, ils ouvrent la bouche, leurs yeux sont avides. Ils ne pleurent pas. Aucune larme ne coule sur leurs joues très pâles. On dirait qu’ils prononcent quelque chose, sans doute des slogans kovarskistes ou des invectives.

 

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