Avec les moines soldats
Dialogue sur la plage
Une petite pluie fine tombait, qui ne modifiait pas la surface huileuse des vagues. Brown ne s’abritait pas. Il aurait pu chercher un endroit couvert, s’asseoir par exemple dans une carcasse de voiture en bordure de la décharge, mais il préférait s’accroupir au-dessus des galets souillés de mazout, à quelques mètres de Boïan Cuzco. Tous deux regardaient l’eau remuer bruyamment devant leurs pieds. L’eau était trouble, gorgée de saletés minuscules, de traînées et de granules noirs. L’écume elle-même, très blanche au large, paraissait sur la plage beaucoup plus grise. Brown jouait avec son pistolet, on avait l’impression qu’il allait, d’un instant à l’autre, s’en servir de manière compulsive, mais on ne savait pas sur qui il allait tirer, sur lui-même ou sur Cuzco. Les glissements gras du mécanisme, le clic de la sécurité que Brown ôtait et remettait en permanence, l’attitude indécise de Brown effrayaient Cuzco. Celui-ci avait rentré la tête dans les épaules, ce qui accentuait les déformations et les anomalies de son squelette. Il se penchait vers un rocher qui formait une vasque. Il y avait là sans doute quelques organismes que la marée montante avait abandonnés pendant la nuit, quelques crustacés, des crevettes transparentes, deux ou trois crabes de petite taille. Il leur parlait à voix très basse.
— Qu’est-ce que vous dites, Cuzco ? demanda Brown soudainement.
Cuzco sursauta, mais ne répondit pas.
Brown passa sa main armée dans ses cheveux trempés de bruine collante. Comme l’autre ne répondait pas, il se mit à lancer, par intervalles, des phrases monologuées. Chaque proposition était accompagnée d’un long silence.
— Vous savez, Cuzco, dit-il. Je ne sais pas si j’ai correctement accompli ma mission. Je ne sais pas si j’ai fait ce que l’Organisation attendait de moi. Je ne sais même pas si j’ai fait ce que vous m’aviez suggéré de faire. Je ne sais pas non plus ce que je mettrai dans mon autocritique, si jamais on me demande d’en écrire une, à moi aussi.
Cuzco était incliné vers l’avant dans une position qui ne ressemblait à rien. Il avait encore rapproché son visage de l’eau pour murmurer des messages à ceux et celles qu’il pensait être les probables héritiers de la culture humaine, quand celle-ci aurait finalement disparu, quand celle-ci aurait été oubliée depuis des millions d’années. Brown tendit l’oreille et fit un pas maladroit en direction de son compagnon. En réalité, quand Cuzco ne confiait pas aux crabes des élucubrations personnelles, il répétait ce que disait Brown.
— Il ne sait même pas s’il a fait ce que je lui ai suggéré de faire, murmurait Boïan Cuzco. Il ne sait pas non plus ce qu’il mettrait dans son autocritique, si jamais on lui demandait d’en écrire une, à lui aussi.
Pendant une heure, deux heures, ils restèrent ainsi, sous la pluie fine, sans bouger beaucoup, sinon parfois pour étirer un membre qui menaçait de s’engourdir, ou pour s’essuyer le dessus de la tête. Brown avait remis son pistolet dans une poche. Il avait renoncé à parler. Cuzco continuait à dire des choses, courbé au-dessus du rocher. On ne voyait pas son visage. On entendait à peine sa voix.
— Dans dix millions d’années, fit Brown au bout de ce silence, une petite fille se souviendra de moi.
Cuzco se tourna vers Brown. Tous les muscles de sa figure frémissaient. Il avait cru que Brown avait repris la parole pour faire une diversion de quelques secondes puis l’abattre. Ils se regardèrent un moment.
— Ça vous aide à vivre, ce genre de certitude ? demanda Cuzco.
— Bah, dit Brown. C’est surtout pour l’Organisation que je dis ça. C’est surtout l’Organisation qui va être contente de ça.
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