Avec les moines soldats

Bassmann Lutz · Chapitre 7 sur 9

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Avec les moines soldats

Six

CRISE AU TONG FONG HOTEL

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Crise au Tong Fong Hotel

 

On avait dû subir toute la nuit les coups de trompe de la locomotive, un tracteur Diesel comme on n’en fabriquait plus depuis des siècles, poussif et verdâtre, énorme. Le machiniste klaxonnait en permanence. Dans la pénombre des voitures où seules les veilleuses dispensaient un semblant de lumière, les voyageurs marmonnaient sans ouvrir les yeux, dérangés sans doute par l’insistance de ces deux notes sans grâce, et surtout en proie aux visions noires qui assaillaient chaque être humain à cette époque, puisque même les moins sensibles savaient que l’humanité était en train de disparaître. Les mugissements se succédaient. Ils étaient clairs ou enroués selon l’effort que fournissait la machine. Il devait y avoir des obstacles organiques sur la voie, des personnes ou des animaux allongés entre les rails. Brown ne réussissait pas à dormir. Il s’assoupissait cinq minutes, un quart d’heure, puis il reprenait sa veille. Lorsque le train parcourait une courbe, ou lorsqu’il manœuvrait sur un chemin à crémaillère, les phares illuminaient brièvement des reliefs qui avaient l’air aussi morts que des collines de mâchefer. L’obscurité ensuite se reconstituait, dense et violente. Jamais le pinceau acide des lampes ne surprenait la moindre manifestation de vie, que ce fût une chèvre égarée ou un réfugié errant sur les bas-côtés, égaré, lui aussi, ou suicidaire. Brown avait vite cessé de scruter les ténèbres. Il ne s’intéressait plus au paysage. Il somnolait, ses pensées erraient vers des terres comparables qu’il avait vues en photographie, dans des magazines que les humains avaient publiés au temps où ils avaient encore assez de force et de connaissances techniques pour entreprendre une exploration des planètes proches, au temps où en tant qu’espèce ils se croyaient vaccinés à jamais contre la mort et l’extinction, au temps où ils s’imaginaient éternels. Il visitait des plaines martiennes, contournait des cratères et des alignements de dunes noirâtres, puis de nouveau il se retrouvait sur son siège de simili-cuir vétuste, entouré d’ombres avachies et malodorantes. Et, de nouveau, la sirène de la locomotive poussait un double cri.

Et ainsi s’était déroulée la nuit : souvenirs de tas de cailloux en noir et blanc, reprises grondantes et ahanements du moteur Diesel, cahots, odeurs de sueur, de linge sale, appels lancinants, disharmonieux, demi-sommeil, méditation sur l’humanité mourante, sur la guerre noire qui l’avait menée dans le gouffre, sur l’impossible renaissance, sur la fin.

Le train barrit pour la millième fois et ralentit, puis il se mit à rouler sur une passerelle qui enjambait une rivière à sec. Les charpentes métalliques, les croisillons de fer et les câbles vibraient sous les roues comme à la limite de la rupture. Tout tremblait. Les voyageurs aussitôt réagirent à ce bruit. Brusquement, chacun semblait savoir quel endroit du trajet on avait enfin atteint, et, dans la voiture, tout le monde se redressa. Les haleines, après tant d’heure d’inactivité, évoquaient le vomi et la mort. Elles se combinèrent avec les effluves issus des sous-vêtements, créant une ambiance de fosse commune. Brown respira cela avec dégoût, puis, bon an mal an, il se réhabitua à la collectivité. À côté de lui, un quinquagénaire à cheveux ras délaçait un paquet pour vérifier qu’il n’avait pas été dépouillé par des voleurs pendant la nuit. Il éprouvait des difficultés à défaire les nœuds, mais il s’acharnait, l’air buté, tout en jetant sur ses voisins des regards méfiants.

Brown se tourna vers la fenêtre. Le ciel tartinait sur le matin un gris plombé uni qui n’éclairait presque rien et donnait envie de se rendormir. Les collines se succédaient. D’après la carte, on aurait dû apercevoir l’océan, car la ligne suivait la côte, mais l’océan était encore invisible. Il restait caché au-delà des petites buttes jaunâtres, à peine couvertes d’herbe, qui à présent constituaient l’essentiel du paysage. On voyait maintenant quelques maigres campements, des installations précaires faites de vieux camions militaires chinois dont certains n’étaient pas calcinés et possédaient encore leurs bâches, qui avaient été rafistolées pour servir de toit. Des fils à linge étaient tendus d’une cabine à l’autre. Parfois, les campements étaient abandonnés, mais quelques-uns semblaient habités encore. Des survivants se baguenaudaient sur les sentiers. Ils étaient peu nombreux. La plupart avaient de longues tresses qui leur battaient l’échine, certains roulaient leurs cheveux en un chignon qu’ils dissimulaient sous un chapeau de feutre. Ils marchaient tous sans se presser, comme conscients que leur déplacement ne les mènerait nulle part. Des chiens trottaient sur leurs talons, isolés ou en meutes anarchiques. Dans les hameaux, des femmes s’activaient, elles s’occupaient de feu et de nourriture. Près d’elles il n’y avait ni nourrissons ni enfants en bas âge. Deux garçonnets galopèrent un moment le long de la voie, puis ils s’arrêtèrent. Ils n’avaient pas de camarades de jeu avec qui se mesurer à la course. Ils avaient des physionomies d’adultes, d’adultes bizarres.

Les derniers, pensa Brown. Après eux, il n’y aura plus personne pour prendre le relais. Ils vieilliront dans la solitude. Ils seront seuls. Et ensuite, rien.

De l’air frais entrait maintenant par une fenêtre ouverte. Il faisait dehors une température normale sous ces latitudes, entre froid et tiède. La grisaille dominait.

— On approche de New Yagayane ? demanda Brown à la matrone assise en face de lui.

La matrone inclina vers Brown sa lourdeur malaimable. Elle avait de petits yeux étroits, une peau mal irriguée, cartonneuse, que l’insomnie avait fait blêmir. Sa bouche frémit selon un pli qui exprimait la contrariété, une répugnance à peine dominée, un peu comme autrefois quand un riche était obligé de s’adresser à un pauvre. Elle faisait un effort pour répondre à Brown. Sans doute considérait-elle celui-ci comme un attardé mental qui méritait une élémentaire compassion.

— Oui, on arrive bientôt, dit-elle.

— Vous me direz quand il faudra descendre ? dit Brown.

Il savait qu’il parlait pour ne rien dire. La ligne s’arrêtait là, à New Yagayane, aucune confusion n’était possible.

— Vous bilez pas, dit-elle.

— Le train reste trente-six heures au dépôt pour révision, intervint le quinquagénaire en resserrant un nœud sur le paquet qu’il avait ouvert peu de temps auparavant. Il va pas plus loin. Même un crétin pourrait pas rater New Yagayane.

Il ricana. Brown perçut son envie de dire quelque chose d’insultant.

— Même un expert international pourrait pas, ajouta l’homme.

Brown aurait voulu rétorquer que, pour sa part, il n’appartenait pas à la catégorie des experts internationaux, mais il ne trouva pas les mots. Son marmonnement fut effacé par le bruit des roues.

— Vous bilez pas, on vous dira, dit la matrone.

— De toute façon, si c’est le terminus, on peut pas continuer, hein ? plaisanta Brown.

— Tout le monde descend là-bas, expliqua la femme. On vous dira.

Elle secouait la main devant sa vilaine figure, comme pour en écarter les germes de l’imbécillité qui voletaient entre elle et Brown.

Brown lui dédia un sourire de gratitude, puis il avala un peu de salive et baissa les yeux. Feindre la misère mentale était une technique de camouflage recommandée par l’Organisation, mais il ne se sentait pas spécialement fier d’y avoir recours. En face de lui, la matrone hésitait, ayant sans doute remarqué quelque chose de forcé dans son idiotie, mais ne pouvant déterminer avec certitude s’il se moquait d’elle. Puis elle se redressa sur son siège et maintenant, par sa moue et sa raideur, elle proclamait son intention de ne plus lui adresser la parole.

Brown retira de dessous son siège la valisette qu’il avait pour bagage. Ses voisins avaient fini de rassembler leurs affaires, ils s’étaient enveloppés dans les manteaux et les hardes qui avaient passé la nuit à osciller au-dessus des têtes. Drapée dans une gabardine noire, pelucheuse, la matrone faisait semblant d’être captivée par ce qui défilait lentement derrière les fenêtres. Le sol était encombré, on ne pouvait plus bouger les jambes sans se heurter à un obstacle. Les bavardages s’étiolèrent puis s’évanouirent. Comme s’ils étaient au bord d’une empoignade, les gens se regardaient de biais avec des expressions méchantes.

Le train conserva la même allure pendant cinq minutes, puis il ralentit encore. Brown vit passer une vaste inscription « NEW YAGAYANE ». Maintenant le train avançait au pas entre les maisons sans étage. La voie traversait la ville. Sur la gauche, quand les murs ne les cachaient pas, on voyait les eaux grises de l’océan, quelques moutonnements. La rade ne devait pas être à plus de trois cents mètres. Il y eut une deuxième indication avec le nom de la ville peint en grosses lettres sur une plaque de tôle, puis les roues se mirent à grincer épouvantablement, et le convoi s’immobilisa.

Ni la matrone ni le quinquagénaire ne s’étaient donné la peine d’indiquer à Brown que le train était arrivé. Ils s’étaient mis debout en même temps que les autres voyageurs, comme anxieux de perdre leur droit à la sortie, et ils ramaient agressivement au milieu de la cohue qui s’était formée dans le couloir. Brown accompagna le mouvement général et il fut bientôt tassé entre des corps, bousculé par des valises, des genoux, avalant à pleines narines les relents de cuir chevelu, de tissus fatigués et d’aisselles trempées de sueur.

Une minute plus tard, il avait débarqué sur le quai de la gare de New Yagayane : en réalité une simple dalle de ciment posée dans la rue principale.

 

•

 

L’hôtel de Brown se dressait à petite distance, on lui avait dit qu’il s’appelait le Yagayane Palace. C’était un cube en préfabriqué, avec un seul étage et une enseigne prétentieuse où Yagayane Palace était écrit au moyen d’anciens tubes de néon jaunes et rouges.

L’hôtel était ouvert, la réception était en ordre, mais il dut attendre un moment l’arrivée d’une femme qui, du haut de l’escalier, lui cria deux fois qu’elle allait descendre. Elle apparut, lui montra l’horloge qui indiquait six heures et demie du matin, et lui annonça qu’elle lui facturerait une nuit de plus s’il s’installait dès maintenant dans sa chambre. C’était une femme de quarante ou cinquante ans, un peu grassouillette, au visage banal. Elle avait un sourire aimable, elle sentait le savon, elle venait de faire sa toilette. Bien que favorablement disposé à son égard, Brown montra sa contrariété. Je ne vais vous donner aucun travail supplémentaire, protestait-il. Faites un geste commercial. Ça ne va rien vous coûter, ce n’est tout de même pas pour une douche vaguement tiède que. La discussion continua ainsi sans déboucher sur rien, puis la femme lui tendit la clé avec un soupir de lassitude. Brown s’en empara en la remerciant, mais, alors qu’il s’engageait sur l’escalier qui menait au premier étage, il se demanda sur quelle base il allait devoir payer sa chambre, en fin de compte. La question ne lui était pas égale, car il n’avait emporté avec lui aucun argent personnel et son enveloppe de frais avait été calculée d’une manière si sordide qu’elle ne lui permettait pas le moindre extra.

Il prit une douche dans la salle de bains du fond du couloir et se changea. Sa mission avait commencé, mais l’action proprement dite n’aurait pas lieu avant la nuit suivante. Toutes les heures à venir ne seraient qu’un prélude sans consistance. Il s’assit sur le lit. La pièce avait été badigeonnée à la chaux, elle était grande et spartiate, sans décoration, avec en tout et pour tout un lavabo, une chaise et un lit double. Sur le sol carrelé Brown aperçut deux flocons de poussière qui avaient échappé au balayage.

Il les regarda voleter dans le courant d’air pendant un moment, puis il alla s’accouder à la fenêtre. Il y avait du monde dans la rue. Juste en dessous, des paysans avaient installé des éventaires. Ils y proposaient leurs légumes, principalement des champignons et des racines que Brown avait déjà vues dans la documentation sur la région, mais dont le nom lui échappait, des racines rougeâtres ou blanches. Certaines étaient appétissantes. Il lui sembla identifier sur un présentoir du manioc, des navets, des patates douces. Il ne l’aurait pas juré. Il n’avait jamais été très versé en botanique et encore moins en culture potagère. À l’angle du Yagayane Palace, un vendeur de beignets commençait à faire grésiller des boulettes de pâte sur une plaque fumante.

Au-delà du marché, la rue continuait en direction du port. Il fallait se pencher et se contorsionner pour voir l’océan. Brown se pencha. Il y avait là-bas des navires qui finissaient de pourrir dans les bassins, des restes d’installations de levage, des cuves rouillées.

Brown revint vers l’intérieur de la chambre. Il vérifia que son pistolet était dissimulé sous du linge de corps et il recadenassa sa valise, puis il ferma la porte à clé et redescendit au rez-de-chaussée. Il y avait des relents d’huile dans l’hôtel. La femme de la réception mangeait des beignets qu’elle venait d’acheter au coin de la rue. Ils étaient brûlants, elle soufflait dessus pour les refroidir. Il n’osa pas reprendre avec elle la négociation sur le nombre de nuits qu’elle allait lui facturer. Il lui demanda s’il pouvait téléphoner. Elle s’excusa, la ligne du Yagayane Palace avait été coupée au cours de la dernière guerre. Elle lui conseillait d’utiliser le téléphone public. Il y en avait justement un à deux pâtés de maisons de là, dans une épicerie.

L’épicière informa Brown qu’il allait être le premier à utiliser son téléphone depuis des années, et ensuite elle prétendit que l’appareil ne fonctionnait plus, puis elle lui fit remarquer qu’elle ne pouvait rien pour lui s’il ne lui disait pas avec quel secteur du monde il comptait établir une liaison. À contre-cœur, Brown lui révéla son intention d’appeler Reservoir, une localité dont l’épicière ne connaissait pas l’existence, mais qu’elle associa immédiatement au tarif maximum.

— Je réveille pas la ligne pour moins d’un dollar cinquante, et ensuite ce sera un dollar par minute.

— Ce n’est tout de même pas aux antipodes, essaya de marchander Brown.

— Pour moi, c’est tout comme, s’entêta la commerçante.

Brown haussa les épaules.

— Et faudra payer d’avance, ajouta la femme.

Brown s’exécuta. Son enveloppe de frais fondait comme neige au soleil. L’épicière fouilla dans un tiroir et posa sur le comptoir trois pièces de cuivre. Elles étaient usées et sales. On lisait dessus Long Distance Call. L’appareil et les jetons avaient dû être offerts ou vendus par les Américains au temps de la présence américaine. Le téléphone était accroché devant le magasin, à l’intérieur d’une armoire de tôle fermée à clé. L’épicière ouvrit un cadenas et ferrailla un moment avec des pinces pour détordre un fil de cuivre qui jouait le rôle de fermeture de sécurité. Le fil résistait. Mécontent du prix qu’elle lui avait demandé pour la communication, Brown ne se proposa pas pour l’aider.

Il composa un numéro qu’il avait appris par cœur une semaine plus tôt. Cette suite de chiffres, un agent de l’Organisation la lui avait fait répéter plusieurs fois en lui interdisant de l’écrire, comme s’il s’était agi d’un renseignement ultra-secret et comme si la police rôdait alentour. En même temps, l’agent lui avait remis une poignée de dollars et un aller et retour Yagayane. C’était un homme au visage pâle, avec des mâchoires carrées et une expression impavide que Brown n’avait pas appréciée, un bureaucrate qui ne parlait pas de billet de train mais de titre de transport et qui s’adressait à Brown comme à un sous-fifre. À propos de Reservoir il avait suggéré que l’endroit se trouvait à l’intérieur des terres, dans une région où la vie humaine, d’après lui, persistait. Entretenir ce genre de bobard en face de Brown avait quelque chose de vexant, puisque, en tout cas dans l’Organisation, tout le monde savait à quel degré extrême de désolation biologique on était arrivé sur les zones non côtières. En réalité, ce nom de Reservoir ne pouvait pas correspondre à un lieu situable sur la carte ; Reservoir devait être un indicatif téléphonique spécial derrière lequel se cachaient le comité exécutif ou ses résidus encore en activité. Si l’on excepte une poignée d’araignées increvables, l’intérieur des terres n’accueillait plus aucune forme animale, et affirmer le contraire était soit de l’humour noir – et ce visage pâle n’avait aucune trace d’humour sur la figure ou dans la voix –, soit de la désinformation. « Ne me racontez pas ces stupidités, pas à moi », avait protesté Brown. Le travestissement de la vérité, héritage des périodes où l’Organisation devait se défendre contre la pression policière et les agences d’espionnage, agaçait Brown, car aujourd’hui plus personne ne s’intéressait aux combats de l’Organisation et à leurs conséquences improbables. La clandestinité ne s’imposait plus. Plus aucune police ne fonctionnait nulle part, les espions avaient fermé boutique. L’humanité était en train de s’évanouir, ahurie par le malheur et indifférente à ceux qui tentaient de prolonger son existence. « Je commence à en avoir franchement assez de ces mensonges absurdes », avait dit Brown. « Plaignez-vous à d’autres qu’à moi, avait rétorqué l’agent. Je respecte la procédure. » Ils s’étaient séparés avec froideur.

À l’autre bout du fil, on décrocha presque immédiatement et, dès qu’il se fut identifié, on lui dicta des instructions. Le contact de l’Organisation à New Yagayane avait choisi « Boïan Cuzco » pour pseudonyme. On le rencontrait d’ordinaire sur la décharge d’ordures située à l’ouest du port. Boïan Cuzco habitait à New Yagayane depuis plus de quinze ans, mais, depuis quelque temps, il se comportait de manière bizarre. Il échappait à tout contrôle, n’envoyait plus de rapports, refusait d’écrire les autocritiques qu’on lui avait réclamées. L’Organisation le soupçonnait d’avoir basculé dans la démence. Brown aurait pour mission de l’approcher et de voir s’il était récupérable ou encore utile, et, pour le cas où le bilan serait négatif, de faire en sorte qu’il ne puisse plus nuire.

— En quoi nuit-il ? se renseigna Brown, sans obtenir de réponse. En quoi est-ce qu’un dément peut devenir dangereux pour nous ?

— Observez-le et agissez, dit une voix autoritaire.

Boïan Cuzco, expliqua la voix, avait été prévenu de l’arrivée de Brown. On lui avait envoyé un rêve prémonitoire, on lui avait ordonné d’accueillir Brown et de lui confier un travail délicat, quelque chose que seul un agent venu de l’extérieur serait capable d’accomplir.

— Vous verrez ce qu’il inventera, Brown, quelles foutaises, ça vous aidera pour votre diagnostic. Dans le rêve qu’on lui a transmis, on lui a suggéré un canevas d’action, quelque chose qui devrait se passer dans un hôtel chinois désaffecté.

— Quel hôtel ? essaya d’apprendre Brown.

— Le Tong Fong Hotel.

— Et ce qui devra se passer dans cet hôtel, c’est quel genre ?

— Ce sera une action nocturne, précisa la voix de mauvaise grâce. Vous verrez bien, Brown. Vous verrez ce qu’il inventera.

Puis on lui demanda si tout allait bien, de son côté.

— J’ai un problème avec la chambre, se plaignit Brown. En raison de l’heure d’arrivée, ils veulent me facturer un jour de plus.

— Vous avez une enveloppe de frais, Brown. Piochez dedans, elle est faite pour ça.

— L’argent disparaît à vue d’œil, souffla Brown.

— Serrez-vous la ceinture, Brown. Vous n’avez rien à voir avec les experts internationaux.

— Je sais, se défendit Brown. Mais ceux-là, il n’y en a plus nulle part.

— Ne trahissez pas la morale prolétarienne. C’est quelque chose à quoi nous tenons encore, Brown, la morale prolétarienne. N’ayez pas des rêves d’opulence comme en ont les experts.

— Vous avez raison, dit Brown après un silence. Je vais me débrouiller avec ce que j’ai.

— Bon, dit la voix.

— Avec ce que vous m’avez donné, dit Brown.

Il raccrocha. Il lui restait encore un jeton. L’épicière était sortie sur le pas de la porte et elle avait essayé d’espionner la conversation, mais il avait parlé en bouriate, comme toujours quand il devinait à côté de lui une oreille indiscrète.

— Alors, Reservoir ? fit-elle en le scrutant avec insolence.

— Quoi, Reservoir, dit Brown.

— Bonnes nouvelles ?

— Pas mauvaises, dit Brown.

La commerçante refusa de lui rembourser son jeton inutilisé. Au-dessus des sacs de riz, une étagère supportait quelques livres et une série de revues pornographiques d’occasion. Pour un dollar, il acheta un plan de Yagayane qui datait du début du siècle, ainsi qu’un morceau de fromage.

— Si vous me rendez le jeton, dit l’épicière, en prime vous pouvez choisir un livre.

— Quel livre ? demanda Brown.

Elle lui montra la pile de revues. Brown en feuilleta une, contempla trois secondes une brune pulpeuse qui écartait les jambes, puis il se ravisa et examina les livres qui s’empoussiéraient juste à côté. Il y en avait quatre, tous signés par d’obscurs auteurs.

— Je peux prendre ce que je veux ? demanda-t-il.

— Ce que vous voulez, dit l’épicière. Ça me débarrasse. Vous pouvez même en prendre deux. Cadeau de la maison.

— Merci, dit Brown. Je préfère ne pas m’encombrer. Un suffira.

Il mit la main sur un petit recueil d’entrevoûtes de Maria Samarkande, intitulé Vain temps après. Il n’était pas grand lecteur et il n’avait jamais beaucoup apprécié la prose post-exotique, mais, parmi les articles proposés, ces entrevoûtes avaient l’avantage de ne pas dépasser cent pages.

Avant de se rendre sur la décharge d’ordures, Brown déambula une heure dans la ville. La voie ferrée la divisait en deux, une partie basse qui prolongeait le port, et une partie haute faite de bâtisses en parpaings, dont les ouvertures jadis fermées avec des grilles ou des plaques de tôle ondulée maintenant bâillaient et soufflaient sur les passants des odeurs de pisse. Le marché aux légumes et le port méritaient la visite, mais, pour le reste, rien n’était vraiment passionnant à New Yagayane. Les rues se croisaient à angle droit, monotones et déprimantes, certaines se terminaient en impasses, coupées par des murs écroulés et de la pierraille, des débris. On avait l’impression de se promener dans un de ces camps de regroupement qu’autrefois les conseillers militaires préconisaient de construire pour héberger les hommes et les femmes survivants qui arrivaient sur la côte, pour leur faire attendre la guerre ou la fin du monde dans les meilleures conditions de confort possibles.

Brown déambula quelques quarts d’heure dans ce décor puis chercha le Tong Fong Hotel. Il l’avait vu sur le plan et sans peine il le trouva, près du port. C’était une assez grosse maison bourgeoise à deux étages dont les murs, soixante-dix ou quatre-vingts ans plus tôt, avaient dû être jolis, propres, peints en blanc. Aujourd’hui, elle était d’un gris ocre pénible à voir. Il n’y avait qu’une porte, au centre de la façade. Le nom de l’hôtel avait été effacé par le temps, mais on distinguait encore l’emplacement des caractères. Et, en tout cas, celui qui se lisait Fong. Des planches avaient été clouées en travers des fenêtres. Tout indiquait que plus aucun voyageur n’était descendu au Tong Fong Hotel depuis au moins une ou deux générations.

Brown fit le tour de la maison. Il l’examinait avec attention. Il n’y avait rien à en dire. Elle était abandonnée, comme toutes les habitations dans le quartier. Qu’est-ce qu’ils ont rêvé à partir de ça ? pensa-t-il. Qu’est-ce qu’ils ont envoyé comme rêve à Boïan Cuzco ? Qu’est-ce qu’il va me demander de faire, ce Boïan Cuzco, ce type du dépôt d’ordures ?

En réalité il n’était pas impatient de l’apprendre. Une fois de plus, il lui semblait que l’Organisation s’engageait sur une voie délirante. Elle l’entraînait dans une aventure irrationnelle qui n’avait plus de rapport direct avec le sauvetage de l’humanité en naufrage. Brown ne se sentait pas tenté par la dissidence ni par la défection et, bien entendu, il ne songeait pas à remettre en cause les nouvelles orientations de l’Organisation, mais il avait perdu tout enthousiasme, et le scepticisme le rongeait. Comme tout le monde, il savait que le prolétariat ne triompherait plus et que l’humanité disparaîtrait bientôt sans avoir connu les lumières de l’égalitarisme, toutefois il avait du mal à admettre que, pour sauver les ultimes débris de l’espèce, l’Organisation désormais élaborât une stratégie à partir de visions magiques, de chamanisme à la petite semaine, d’hallucinations et de murmures entendus en rêve. Brown se considérait comme un soldat et il obéissait à sa hiérarchie, il lui obéissait avec un dévouement sans faille, mais il regrettait les temps mythiques où les réseaux clandestins luttaient sans relâche pour la révolution mondiale, avec des objectifs et des idéaux clairs qui se transmettaient entre les militants de siècle en siècle et entretenaient l’espoir d’une vie meilleure pour les générations suivantes, alors que maintenant on avançait à tâtons, au hasard, tandis que tout autour l’humanité se raréfiait irrémédiablement en tant qu’espèce et vivait ses dernières années. Brown ne voyait pas dans les missions qu’on lui confiait une manière efficace de repousser l’extinction du genre humain. Si on résume, il ne comprenait plus ce qu’il faisait sur terre. Il sentait la fin rôder, la sienne comme celle des autres. L’idée d’aller au-devant de la mort pour accélérer les choses le traversait souvent, et il lui arrivait d’appuyer sur son visage le canon de son arme de service, et d’attendre que le coup parte, mais il ne pressait pas vigoureusement sur la détente et, après quelques minutes de confusion, il reposait le pistolet. Je ne peux pas faire ça à l’Organisation, se disait-il. Nous sommes si peu nombreux, à présent. Je ne peux pas leur infliger cette perte-là.

Il traînailla encore un demi-quart d’heure autour du Tong Fong Hotel, termina son repérage, puis il prit le chemin du port.

Les entrepôts abandonnés exhalaient des odeurs pestilentielles, et on ne pouvait s’empêcher de penser qu’une grande quantité de rats ou d’humains y pourrissaient à côté de tonnes de poissons morts. Brown de temps en temps glissait la tête à l’intérieur, car la plupart des portails avaient été arrachés pour servir ailleurs, dans des endroits où des gens se donnaient encore la peine d’édifier des demeures décentes. Contrairement à ce qu’il avait fantasmé l’instant d’avant, il n’y avait pas de cadavres. De nombreux toits n’avaient pas résisté à la pression du temps, à la rouille, à la mousson, et ils s’étaient écroulés en même temps que les piliers de fer qui les soutenaient, mais des colonnes étaient restées en place et elles se dressaient vers le ciel vide, offrant, à l’espace dévasté, une régularité incongrue. Quant aux soubassements, ils s’étaient affaissés. L’eau arrivait depuis des crevasses souterraines, elle affleurait avec des bruits de succion et des ébranlements sourds. Elle se mélangeait horriblement aux huiles et aux naphtes qui suintaient hors des cuves géantes. On ne pouvait s’aventurer sur le sol obscur, rendu confus par l’accumulation des débris et par ces flaques de semi-liquides noirâtres que rien ne parvenait à dissoudre, ni l’océan, ni les pluies. Juste en face, la rade donnait une impression de désordre. Des bateaux coulés obstruaient le port. Les vagues écumaient sur ces obstacles qui n’avaient déjà plus de forme, encore que l’on pût lire ici et là, sur des fragments de coques, quelques caractères, des chiffres.

Brown s’engagea sur une jetée en ruine et il contempla les installations détruites, les navires fantômes. Il se figea un moment en face de ce chaos tranquille.

Puis il bougea.

Bon, maintenant, je vais aller voir Cuzco, pensa-t-il.

On était déjà au milieu de la matinée.

 

•

 

Un homme était là, dans une position d’oiseau, sur un morceau de plage que les ferrailles de la déchetterie encerclaient. Il était accroupi à la chinoise, les fesses très basses, frôlant le sol de galets sombres. Il se déplaçait en canard d’une lisière de vague à l’autre. La plage était limitée d’un côté par un mur de débris, et de l’autre par une rampe de mise à flot telle qu’on en voyait autrefois dans les chantiers navals de petite taille. La rampe était en béton et elle avait perdu toutes ses parties de bois, ce qui la rendait ruiniforme et soulignait encore plus son inutilité actuelle. L’homme se penchait sur les écumes, à l’endroit où elles finissaient de pétiller, et il examinait les boulettes de fuel que la marée avait rejetées pendant la nuit. Il avait l’air de chercher quelque chose. Parfois il tendait les mains et agrippait un caillou souillé de mazout ou une galette brun foncé pour l’envoyer devant lui, dans les remous et les marbrures de la houle. Il l’envoyait en secouant la tête, puis il reprenait sa marche en canard pour s’arrêter deux mètres plus loin.

Brown s’approcha.

L’homme marmonnait. Il émettait des phrases inaudibles, puis il se balançait de gauche à droite en tendant l’oreille, et soudain il rétorquait ou objectait sur un ton mécontent, entretenant ainsi une sorte de dialogue solitaire ponctué de silences.

Mentalement, il ne va pas bien, ce type, pensa Brown. Il y a de fortes chances que ce soit lui, le dissident qu’on m’a demandé de mettre à l’épreuve, d’éliminer si nécessaire.

— Bonjour, dit Brown.

L’autre se retourna avec violence et mesura Brown du regard, un regard jaune, sombre, où dominaient le désespoir et la méfiance.

Il avait une physionomie de goéland nerveux, caractériel, même, ses plumes sales étaient en bataille sur ses joues, son front étroit, sa nuque. Ses yeux ne se fixaient jamais longtemps sur le même point. Ils examinèrent Brown puis revinrent à l’océan, à des ruissellements près de ses pieds, autour de ses chaussures grosses, décousues.

— Qu’est-ce que vous venez faire ici ? demanda-t-il.

— On m’a parlé de vous, annonça prudemment Brown.

— L’Organisation ? dit Cuzco.

— Oui, dit Brown, soulagé que la conversation se noue ainsi, sans ambiguïté.

— Ils ne m’ont pas dit comment vous vous appelez, fit Cuzco.

— Brown, dit Brown.

— Si vous venez pour m’arracher une autocritique, Brown, autant vous dire tout de suite que vous ne l’obtiendrez pas, prévint Cuzco.

— Je me fiche de votre autocritique, dit Brown. Je viens pour le Tong Fong Hotel. Je dois faire quelque chose dans le Tong Fong Hotel.

— Ah, oui ! s’exclama Cuzco. Le Tong Fong Hotel !…

Il se penchait sur une flaque de mazout contre son pied droit, une tache entre les galets, avec une consistance de colle noirâtre. Il n’avait pas du tout l’air intéressé par son échange avec Brown. Soudain, il recommença à marmonner.

— Vous aussi, vous allez souffrir pour rien, comprit Brown.

— Dites donc, Cuzco, qu’est-ce que vous ? demanda-t-il.

— Ce n’est pas à vous que je m’adresse, Brown, grimaça Cuzco.

Brown avala un peu de salive mais ne se troubla pas. Il avait l’habitude de parler avec des gens bizarres, avec des membres de l’Organisation ou des humains dérangés – quand une espèce comme l’humanité aborde ses dernières décennies, la plupart des individus ignorent ou transgressent la norme : et on était déjà dans cette époque-là.

— J’avais cru, dit Brown.

Il s’inclina à son tour vers la flaque de mazout, cherchant à voir ce que regardait Cuzco, ce qui suscitait son murmure. À la surface de la pâte visqueuse, un animal se débattait avec maladresse, sans doute un crabe ou un insecte mutant. Pattes, antennes et pinces s’agitaient dans le désordre et comme à contre-cœur, puisque les jeux étaient faits. Puisque l’engluement était sans retour.

— Vous allez passer de l’atroce réalité au rêve éternel, marmonnait Cuzco. Ce n’est pas drôle. Le rêve éternel lui aussi est atroce. Si vous avez la malchance d’avoir une conscience, votre grande souffrance commence. Elle sera sans fin et le réveil, si vous comptez dessus, vous projettera dans du pire. Préparez-vous.

— C’est au crabe que vous parlez ? s’informa Brown.

— Bah, oui, fit Cuzco avec dédain.

— Vous ne le tutoyez pas ? demanda Brown.

— Bah, non.

— Vous allez l’effrayer, dit Brown.

— Je l’aide à se préparer, dit Cuzco. C’est notre rôle, maintenant. Nous ne pouvons plus rien faire d’utile, vous le savez bien, il n’y a plus d’avenir. Nous devons préparer ce qu’il y aura après l’avenir.

— C’est ça. En parlant aux crabes, ironisa Brown.

— Aux crabes et aux araignées, confirma Cuzco. Sur l’échelle, ils sont aujourd’hui un peu en dessous de nous, mais ils vont grimper.

— Quelle échelle ? demanda Brown.

— L’échelle humaine, dit Cuzco.

Brown ne put s’empêcher de porter son doigt à sa tempe et de mimer un demi-tour de vis.

— Vous êtes malade, Cuzco, dit-il.

— Bah, oui, fit Cuzco.

Brown s’accroupit à côté de lui. La plage était très sale et il ne voulait pas s’asseoir, de peur de tacher son pantalon. Les vagues étaient proches, de petite taille. On recevait sur les paupières et les joues des gouttelettes virevoltantes. L’eau courait entre des galets poisseux, emportant ou déposant des miettes métalliques, des granules de fuel. Le crabe remuait sans enthousiasme ses membres déjà engourdis. Derrière eux la décharge produisait de temps en temps des odeurs nauséabondes. Dépassant de dessous une portière de voiture, il y avait un oiseau mort inidentifiable sur un triangle de sable, à trois mètres de Cuzco. Le vent n’était pas assez fort pour lui trousser les plumes et il se contentait de rester ainsi, couché et mouillé sur un rivage qu’il ne voyait plus.

Ils se turent tous deux, Brown et Cuzco, une minute trente.

On voyait dans la distance les épaves qui reposaient sur les hauts-fonds. Des rouleaux parfois déferlaient et les submergeaient de mousses magnifiques et de moirures, puis les coques réapparaissaient, elles aussi couchées et mouillées et cadavériques. Brown avait ressenti un début d’agacement au contact des répliques insensées de Cuzco, mais l’océan gris, le ciel gris, le mouvement somptueux des vagues l’avaient aussitôt apaisé. Maintenant, il lui semblait qu’il allait mieux communiquer avec son interlocuteur. Qu’est-ce que ça peut me faire, qu’il soit fou ou non, pensa-t-il.

— Et nous ? dit soudain Cuzco.

— Quoi, nous, demanda Brown.

— Nous, dans l’échelle humaine, on est en dessous de quoi ? lança Cuzco.

Comme Brown ne répondait pas, Cuzco se remit à parler au crabe, mais cette fois à voix si basse que personne, sinon lui-même, ne pouvait l’entendre.

Brown le laissa terminer son discours. Le crabe prenait à présent des postures comateuses. Puis Cuzco soupira et redevint silencieux.

— Dites-moi ce que je dois faire au Tong Fong Hotel, fit Brown.

— Vous allez vous rendre là-bas cette nuit, dit Cuzco sur un ton de conversation normale et comme s’il avait attendu cette question depuis longtemps. Entre quatre heures et quart et quatre heures vingt, il y aura un incident. Vous appartenez au service Action, vous saurez comment agir.

— Vous avez vu ça en rêve ? demanda Brown.

— Bah, oui, dit Cuzco. Les rêves. Il nous reste au moins ça de fiable.

— Donnez-moi des détails, réclama Brown en haussant les épaules. Quel genre d’incident ?

— Je crois que c’est un rêve, mais je n’en suis pas sûr, dit Cuzco avec une certaine gêne. Ce que je sais, c’est que vous interviendrez dedans.

— Dans quoi ?

— Dans ce rêve.

— Je ne comprends pas, avoua Brown.

— Ce sera une occasion presque unique de préparer ce qu’il y aura après l’avenir, dit Cuzco. Je vous préviens, Brown, vous allez avoir une responsabilité énorme.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez, se plaignit Brown. Allez, Cuzco, arrêtez d’exposer les choses d’une façon aussi abstraite. Soyez concret. Est-ce que je devrai entrer dans l’hôtel ? Est-ce que ce sera violent ? Est-ce qu’il vaut mieux que j’emporte mon arme ?

— Vous allez voir quelqu’un, dit Cuzco.

— Bon, approuva Brown. Quelqu’un.

— Il faudra aller à sa rencontre, hésita Cuzco.

Cuzco parlait maintenant avec réticence. Il avait des sursauts nerveux, il tordait ses mains squelettiques, souillées de mazout, il dansait d’un pied sur l’autre. Manifestement, il avait peur de tout gâcher en en disant trop.

— Aller à sa rencontre pour faire quoi ? Pour lui faire quoi ? insista Brown.

— Impossible de tout vous dire, regretta Cuzco. L’intervention ne dépend pas de moi. C’est vous qui déciderez.

— Aidez-moi quand même un peu, Cuzco, bougonna Brown.

— Il faudra l’atteindre, fit Cuzco.

Il était parcouru de frissons. Brown s’aperçut qu’il ne regardait plus rien, ni les vagues écumantes, ni le crabe à l’agonie dans sa glu. Ses yeux s’étaient révulsés, on en voyait surtout les parties éloignées de l’iris et de la pupille, des parties dont la couleur évoluait entre un jaune grisâtre et un jaune répugnant.

Il est dans un état quasi somnambulique, pensa Brown. Des hallucinés et des médiums, voilà avec qui on travaille, maintenant, pour sauver le monde, pensa-t-il.

— Il faudra se mettre à sa hauteur sur l’échelle, poursuivit Cuzco.

— Vous parlez de quoi, Cuzco. D’une échelle véritable, ou encore de l’échelle humaine ?

— Elle sera là et elle ne sera pas là, il faudra l’atteindre, dit Cuzco sans répondre.

— Vous me fatiguez avec vos énigmes, dit Brown.

L’autre fit un geste de colère, un adieu convulsif et rageur, comme s’il souhaitait rompre une bonne fois avec Brown.

Brown se replongea dans une observation taciturne de l’océan. Il réfléchissait à l’action telle qu’elle pourrait se dérouler au Tong Fong Hotel, et il pesait aussi le pour et le contre dans le cas Boïan Cuzco. De toute évidence, Cuzco n’avait plus les qualités pour être maintenu tel quel dans l’Organisation, mais là, sur la décharge d’ordures de New Yagayane, il ne mettait rien en péril. Ses seuls interlocuteurs semblaient être des crabes. S’il leur transmet des informations sensibles, pensa Brown, ils n’auront pas le temps d’en faire état avant de mourir. Ils sont tous à l’agonie. Les secrets ne seront pas répétés et se perdront.

Le regard de Brown se porta vers le large. Il n’y avait aucun bâtiment d’aucune sorte. Dans le paysage, seules les épaves faisaient acte de présence. Des écroulements huileux arrondissaient les fantômes des tankers ou des vedettes sabordées. Les ruines les plus proches étaient celles d’un ravitailleur. Jusqu’à l’horizon, les nuances plombées dominaient, et, plus haut, le ciel avait une teinte d’ardoise claire. Un faible crachin se répandait sur la côte. Il accentuait partout les contrastes.

Ce type est psychotique mais inoffensif, pensa Brown.

Ils ne se parlaient plus. L’eau devant eux battait, se brisait, se ramifiait, fluait, bouillonnait, refluait. On entendait dans la distance les clapotis et les coups sourds qui sonnaient sous la coque du ravitailleur, et, à un moment, Brown eut l’impression qu’il avait réussi à lire un fragment de nom sur l’épave. Dovjen… Les caractères étaient cyrilliques. Dovjenko, pensa Brown. Un nom ukrainien.

— Bon, souffla-t-il en quittant sa position accroupie. En attendant, je vais aller faire une balade dans les collines.

— C’est ça, dit Cuzco avec un reste d’agressivité. Bonne promenade. Et à demain.

— Pourquoi ça, à demain ? demanda Brown.

— Je croyais que vous étiez un agent discipliné de l’Organisation, lança Cuzco avec un demi-sourire sarcastique. Je suis le contact local. Après une action, l’agent doit faire son rapport au contact local, ça a toujours été la procédure. Et en plus, je suis sûr qu’on vous a demandé de m’arracher une autocritique. De revenir avec mon autocritique.

— Mais non, assura Brown.

— Mon autocritique, vous savez où je me la mets ? demanda Cuzco.

 

•

 

Brown retrouva la voie ferrée qui coupait la ville en deux et il se mit à suivre les rails en direction de l’ouest, afin de rejoindre les collines au bas desquelles le train avait roulé en arrivant. Assez rapidement il sortit de New Yagayane. Les habitations précaires commencèrent à apparaître, des tentes, des carcasses métalliques, des containers fermés avec des bâches, des huttes informes.

Assis par terre ou sur des sièges de fortune, quelques réfugiés étaient installés entre ce bidonville clairsemé et la voie. Brown passait devant eux et les saluait d’un signe de tête. Ils ne répondaient pas et, au contraire, s’empressaient de se détourner, en prononçant à intelligible voix des remarques désagréables pour Brown. Ils se forçaient à parler en américain, sans doute parce qu’ils estimaient que Brown venait dans la région pour jeter les bases d’un nouveau programme de destruction, de remise en ordre et de pillage.

— Eh, je ne suis pas Américain, dit Brown à un homme qui venait de lui cracher dessus.

Il s’exprimait en langue générale, avec l’accent de la côte, tenant ainsi à effacer tout malentendu concernant sa citoyenneté, son origine ethnique ou autre.

— Toi, go home ! siffla entre ses dents le type qui avait craché.

C’était un soldat démobilisé qui avait ramené de l’armée ses loques militaires. Il les portait par-dessus ses loques civiles. Ses cheveux étaient rassemblés en un chignon gigantesque dont on sentait l’odeur à deux mètres. Il n’avait pas l’air commode. Brown croisa son regard et y discerna une envie de meurtre, de confrontation physique immédiate. Il ne s’en inquiéta pas. Il savait qu’en cas de bagarre il aurait le dessus, car, comme tous les agents du service Action, il avait des connaissances poussées en close-combat. Il était capable de neutraliser un fantassin ordinaire en quelques simples gestes foudroyants. Mais il préférait régler l’incident pacifiquement.

— Les Américains, c’est fini, reprit Brown. Ils ont disparu. La guerre noire a eu raison deux. Il n’y a plus rien à craindre de ce côté.

— On t’a dit de go home, intervint un deuxième individu.

Celui-là était également doté d’un chignon énorme. Il avait posé dessus une casquette noire, avec une visière endommagée qui pendouillait et, sur le côté, une broderie qui reproduisait en chinois une calligraphie de Coca-Cola. À une autre époque, on aurait dit qu’il avait une coiffure grotesque.

Soudain à cette ébauche de conversation se mêlèrent des chiens. Ils s’étaient tenus tranquilles jusque-là, couchés derrière leurs maîtres et levant à peine l’oreille, et maintenant brutalement ils s’étaient redressés, le poil en bataille, la tête haute, et ils aboyaient. Roussâtres, massifs. On voyait leurs gencives mauves. Les deux types ne les faisaient pas taire.

— Tout ça, c’est du passé, vous savez bien, dit encore Brown en commençant à s’éloigner.

Il marcha à reculons pendant cinq ou six mètres, puis il tourna le dos. Il entendit les types se racler la gorge pour fabriquer de nouveaux crachats. Les chiens furent sur lui trois secondes plus tard. Il leur hurla un ordre avec une brusquerie si convaincante que les bêtes interrompirent leur élan et se contentèrent de le suivre en grondant. Derrière, leurs maîtres les excitaient, lançaient des cailloux, riaient bruyamment. Au bout de cent mètres, une sorte de rituel se mit en place : les chiens s’approchaient des jambes de Brown, feignaient de l’attaquer, Brown gesticulait et hurlait, les chiens laissaient s’étirer entre eux et leur cible une distance respectueuse, permettaient à Brown de faire une trentaine de pas, puis devenaient de nouveau menaçants, de nouveau se rapprochaient. D’autres chiens accoururent. Brown marchait vite, une gouttelette de sueur coulait avec insistance sur sa joue droite. Il avait choisi d’avancer le long des rails pour ne pas avoir à passer constamment devant les cahutes et les tentes des bidonvilles, avec leurs habitants hostiles. Les chiens réussissaient parfois à lui mordiller les chaussures, l’un deux déchira le bas de son pantalon. Il avait envie de les tuer. Il se baissa, il en blessa un à la tête d’un coup de pierre, qui s’enfuit en gémissant, puis un autre. Quand un troisième eut le milieu du museau fendu jusqu’au crâne, le reste de la horde comprit la leçon et, après une ultime longue bordée d’aboiements, mit fin à la traque.

Brown conservait en main le silex qu’il avait utilisé trois fois comme une hache pour se défendre. Un type avec une arme de pierre qui se bat contre des chiens, pensa-t-il. On pourrait se croire au début du monde, avant l’histoire. Alors que maintenant on est après. Il progressait à présent sur une piste de glaise durcie, parallèle aux rails. Il parcourut une demi-douzaine de kilomètres. Il repérait assez souvent des hameaux minuscules sur le flanc des collines, mais il n’essayait pas de s’y rendre. Qu’est-ce que je vais faire là-bas, pensait-il. Il ne savait pas trop quelle colline escalader pour jouir du panorama, il hésitait, et finalement il restait à la hauteur de la voie ferrée, se condamnant à une promenade monotone et fastidieuse.

Alors qu’il se préparait à rebrousser chemin, il avisa une dizaine de cabanes qui formaient une agglomération. Sur la porte de la plus grosse était suspendue une tresse rouge, visible de loin, indiquant un établissement où on pouvait se restaurer. Il marcha jusque-là. Il y avait des gens installés sur une petite esplanade avec deux tables de bois et quelques tabourets. Brown demanda combien coûtait un repas. La gargote était tenue par un manchot. L’homme fit un clin d’œil à l’assistance et demanda un dollar à Brown. L’assistance réagit par quelques rires. D’accord, fit Brown en s’asseyant sur le dernier tabouret libre. Le manchot alla chercher une louche de sauce et la versa dans un bol sale qui traînait devant Brown.

— Je veux mon dollar tout de suite, dit-il.

— Il n’y en a même pas pour un quart de dollar, protesta Brown.

— C’est ça ou go home, se fâcha aussitôt le manchot.

— Il fait des histoires, l’Américain ? se renseigna une femme depuis l’ombre de la cuisine.

Brown posa une pièce sur la table. L’assistance ne ricanait plus, on devinait des mouvements de bras, de tête, comme avant une empoignade généralisée. Quelqu’un fit craquer ses phalanges. Plus un mot n’était prononcé.

Donnant l’impression qu’il était indifférent à l’ambiance, Brown se pencha au-dessus de la nourriture qu’on lui avait servie. La sauce tiède finissait de cailler, il s’en échappait un fumet de haricots bouillis, accommodés avec du gras rance. Le bord du bol sentait la terre et l’ail.

Le manchot était campé sur sa droite, tendu et immobile. Manifestement il attendait un prétexte pour déclencher une dispute avec Brown. Celui-ci avait déjà décidé qu’il serait inutile et même dangereux de demander une cuillère. Il inclina le bol vers sa bouche et en lapa le contenu.

Puis il se passa le dos de la main sur les lèvres et il se releva.

Tout le monde l’observait.

— Allez, dit Brown comme s’il était accompagné d’une équipe de mauvais garçons qui lui obéissaient au doigt et à l’œil. Allez, les gars. On s’en va.

Il se mit à marcher sans jeter le moindre coup d’œil par-dessus son épaule. Il avait adopté un pas de randonneur, il prenait soin d’éviter toute nonchalance provocatrice. Tout ça me dégoûte, pensa-t-il, ces relations ratées avec la population, cette nécessité d’être sur ses gardes. Le silence seul le suivait, le silence et des regards mauvais qu’il préférait laisser s’émousser sans douleur sur son dos. Son assurance avait désamorcé les velléités de bagarre. Déjà la distance augmentait entre la table et lui. Déjà il dépassait la dernière cahute du hameau. Déjà il foulait la terre durcie d’un sentier, déjà il se rapprochait des rails. Une minute s’écoula, puis il se retourna. Dans le paysage misérable, gris, personne d’autre que lui n’était en mouvement. On distinguait encore les visages rudes des hommes assis ou debout, immobiles, leurs chignons, leur mauvaise humeur.

Il ne pleuvait pas, mais des gouttes tombaient par intermittence, et le ciel était brouillé. Brown en avait assez vu, il n’avait plus la moindre envie d’escalader une hauteur et de se planter là-haut pour admirer la côte. Il était temps de rentrer à New Yagayane.

 

•

 

Autour du Yagayane Palace, les vendeurs de légumes avaient replié leurs étals. Brown s’installa sur le lit et ouvrit Vain temps après. C’était, je l’ai dit déjà, un recueil d’entrevoûtes rédigées par Maria Samarkande et un collectif de bagnards post-exotiques. Brown n’avait jamais été un fanatique de littérature, et, après une quinzaine de pages, il se rendit compte qu’il n’avait absolument rien retenu du texte. Comme souvent dans ce genre d’œuvre, l’histoire mettait en scène des chamanes à l’agonie, des morts traversant leurs ultimes cauchemars, des moines-soldats et des oiseaux. Brown ne se sentait pas en sympathie avec de tels personnages. Il referma le livre en grimaçant. Qu’est-ce que j’ai à me pencher sur ces élucubrations, pensa-t-il. Pourquoi est-ce que je m’oblige à suivre les pénibles aventures de ces losers. Soudain il regrettait d’avoir si mal choisi, de ne pas avoir pris une des revues pornographiques qui s’empilaient sur l’étagère de l’épicerie. Il avait contrarié son envie au nom de la morale prolétarienne, une morale si hors de propos aujourd’hui que l’Organisation l’évoquait la plupart du temps au hasard et sans y croire. Il avait eu honte en présence de l’épicière, mais, maintenant, à côté de Vain temps après, il pensait aux femmes nues qu’il aurait pu ici contempler tranquillement, et il le regrettait.

Il quitta le lit où il s’était vautré et il alla se planter devant la fenêtre. De l’océan on ne voyait que des découpures grisâtres. Le toit d’en face était partiellement couvert de zinc, les maisons voisines se terminaient sur des terrasses inachevées, remplies de plâtras immondes et de débris. De temps en temps, des mouettes atterrissaient à proximité. Elles atterrissaient et elles s’épouillaient en silence, et elles se dandinaient, méditatives et laides, puis elles quittaient leur perchoir en battant bruyamment des ailes. Brown les observa pendant une petite heure. Il n’avait rien d’autre à faire.

L’après-midi mit du temps à s’épuiser, et Brown désespéra un moment d’en finir avec lui. Puis le soir vint.

Avec le crépuscule, les mouettes disparurent totalement. La nuit tomba. La seule indication affichée sur la porte concernait l’heure à laquelle le dîner était servi pour les clients qui avaient opté pour la demi-pension. Dix-neuf heures trente.

Il se lava les mains et descendit.

Dans la salle à manger, sur une table il y avait une nappe propre. Le couvert était mis pour une personne. Brown s’installa devant l’assiette vide.

— Bonsoir, dit la femme avec qui il avait discuté ce matin à la réception.

Elle sortait de la cuisine, elle transportait une soupière en métal. Quelque chose fumait à l’intérieur, une purée épaisse, granuleuse, qu’elle transvasa dans l’assiette de Brown.

— C’est bon, dit-elle sans façon. J’ai déjà mangé ma part et c’est bon.

Elle s’était assise en face de Brown et elle le regardait manger.

— C’est excellent, mentit Brown. On dirait du pemmican.

— On peut appeler ça comme ça, oui. Une espèce de pemmican.

— Vous avez mis quoi, dedans ?

— Je vous donnerai la recette, si vous voulez, dit la femme.

— Volontiers, dit Brown.

La femme rit, plissant ses yeux en amande. Elle se tenait droit, elle secoua ses cheveux noirs avec une coquetterie un peu appuyée qui alerta Brown. Il pensa au prix de la chambre, aux revues pornographiques, puis il se mit à la considérer, entre deux cuillerées. Il y avait en elle quelque chose d’attirant. Elle possédait des traits et un corps tout à fait communs, mais par sa manière de se placer, d’écouter Brown, de soutenir son regard avec une fausse décontraction, elle attirait Brown. Elle exprimait sa disponibilité avec pudeur, sans netteté, ce qui convenait à Brown qui aurait peut-être été choqué si elle lui avait fait des avances trop évidentes. Quelle disponibilité, pensa Brown soudain. Cette femme n’est pas une fille des magazines. Qu’est-ce qui me prend d’oser divaguer lascivement à son sujet.

La femme lui demanda son âge, qu’elle connaissait déjà puisqu’il avait indiqué une date de naissance sur le registre de l’hôtel, et elle lui confia le sien – quarante-quatre ans. Elle minauda discrètement pour dire son prénom – Natacha. Elle s’était mise à parler de son quotidien à New Yagayane, dans l’hôtel qui n’accueillait presque jamais de voyageurs. Vous êtes le premier depuis quatre mois, prétendit-elle. Manifestement, la solitude lui pesait. Elle avait été mariée, autrefois, mais son mari avait été tué dans son bateau de pêche, sans doute à la suite d’un abordage et d’une rixe avec des pirates.

— Il y a encore des pirates ? s’étonna Brown. Et des gens qui vont en mer ?

— On en voyait encore l’année dernière, réfléchit la femme. Des pêcheurs, des caboteurs, des pirates. Rarement, mais on en voyait. Maintenant tous les bateaux ont coulé. Ça aussi, c’est fini.

La conversation s’engagea sur les étapes successives de la fin de l’humanité, sur la disparition rapide de tout ce qui avait constitué la civilisation et même le souvenir d’une civilisation, sur l’accélération de ce naufrage. Brown fut tenté de placer dans son discours les analyses chiffrées dont disposait l’Organisation, d’effroyables statistiques qui donnaient à l’espèce humaine une très faible chance de compter encore des représentants d’ici un demi-siècle. Puis il laissa la femme orienter le débat sur les détails qui la révulsaient plus que tout, la baisse de la qualité de la vie, les coupures d’électricité, la raréfaction des produits, les conditions d’hygiène qui se dégradaient.

— À propos, est-ce que vous auriez un produit pour nettoyer une tache de goudron ? demanda Brown.

— Non, dit la femme.

— Tout à l’heure, sur la plage, je me suis sali le bas de mon pantalon.

— Ça ne partira pas, même en frottant, dit-elle après avoir vaguement regardé la tache que Brown lui montrait.

— Je n’ai pas de pantalon de rechange, déplora Brown.

— Je pourrais peut-être vous donner un de ceux que mon mari portait, proposa la femme.

— Il avait la même taille que moi ? s’informa Brown.

— Je ne me rappelle plus très bien, dit la femme.

Pendant quelques instants, Brown recommença à fantasmer. Il imagina qu’elle tenait ainsi un prétexte pour entrer tout à l’heure dans sa chambre et s’approcher de lui, il imaginait la scène, l’essayage du pantalon interrompu par des câlineries maladroites venant de lui et d’elle. Puis de nouveau il s’inspirait de ce qu’il avait entrevu dans les magazines que l’épicière lui offrait. Puis il mit fin à ce cinéma intérieur. Mais pour qui tu te prends, Brown ? pensa-t-il. Pour qui tu te prends, hein ? Pour un type dont une femme aurait envie de toucher la peau ? Pour un type sexuellement intéressant ? Brusquement, il se vit tel qu’il était : un envoyé du service Action, déguisé en voyageur perdu ; un lointain descendant des révolutionnaires du temps de la révolution mondiale, qui après avoir mangé un ragoût de viandes rances était en train de se faire des idées sur ce qu’attendait de lui une veuve entre deux âges. Sa rêverie ne portait pas à conséquences, mais elle était ridicule et, selon toute vraisemblance, elle était infondée. Derrière leur banal échange de phrases, de gestes, il n’y avait aucune demande. Il n’y avait aucune ébauche de danse nuptiale, même déformée, même très déformée. Calme-toi, Brown, pensa-t-il. N’interprète pas la réalité de travers.

De toute façon, si elle était dans ta chambre cette nuit, elle ne ferait que te compliquer la tâche, pensa-t-il. Dis voir, Brown, qu’est-ce que tu trouverais comme excuse pour te lever à quatre heures du matin, pour sortir dans la ville noire ?

Brown continuait à sourire et à discuter de chose et d’autre, mais il avait changé un peu d’attitude. Il restait sur son quant à soi et cela se remarquait. Sensible à cette volonté qu’il affichait de ne pas la conquérir, la femme se montra soudain pressée d’aller faire la vaisselle, d’autant plus que l’électricité était coupée dans la ville à partir de neuf heures et demie. Il but un thé avec elle puis déclara qu’il était fatigué et monta à l’étage.

 

•

Comme elle n’avait plus rien dit au sujet du pantalon, Brown se demanda si la question avait été oubliée, ou si la femme allait finalement lui apporter ce vêtement de son mari, et il se demanda aussi si elle comptait le lui offrir ou le lui vendre, et à quel moment dans ce cas elle frapperait à sa porte, avant la coupure de l’électricité ou le lendemain matin. Il l’entendit fermer la porte d’entrée et monter les escaliers, puis se retirer dans sa chambre au bout du couloir. Dehors, la rue était très mal éclairée. À neuf heures trente, la ville fut plongée dans le noir total. Brown continuait à attendre. Au fond, il n’avait pas renoncé à l’idée d’une aventure avec cette femme. Il espérait encore qu’elle sortirait de chez elle pour se rendre chez lui, il se la représentait dolente, parfumée, il imaginait quelles audaces elle pourrait tenter après être venue se coller contre lui. Il n’avait pas fermé sa porte à clé. De temps en temps il s’approchait du panneau de bois et il écoutait avec attention. Dans l’hôtel, tous les couloirs étaient silencieux.

Sur le bord du lit, près de sa valise ouverte, il vérifia à de nombreuses reprises que son pistolet était en ordre de marche. Le chargeur contenait huit balles, il les ôta une à une et les remit en place quatre ou cinq fois. C’était un divertissement de militaire ou de tueur. Il savait faire cela vite et les yeux fermés, à tâtons. Par intervalles, il allait se pétrifier devant la fenêtre. La ville dormait, la rue n’était pas éclairée. Aucune lampe ne brillait nulle part. L’océan était invisible, le ciel nuageux, sans lune, avec de rares étoiles.

À partir de onze heures, il se mit à lutter contre le sommeil, jusqu’à minuit, puis l’envie de s’écrouler passa. Vers une heure du matin il se sentit complètement en forme, sans doute parce que l’adrénaline liée à la proximité de l’action commençait à couler dans ses veines.

Devant la fenêtre, l’acidité de l’air avait augmenté. Brown restait immobile, en retrait devant l’ouverture, ou engageait le buste vers le noir du dehors, sans rien voir de plus. Il n’était pas frileux, toutefois après avoir éternué à trois reprises il alla prendre le plaid écossais qui servait de couvre-lit et il s’emmitoufla dedans.

Sa montre avait des aiguilles phosphorescentes. Il scrutait le cadran en plissant les yeux et comparait ce qu’il avait discerné avec ce que son intuition lui suggérait. À trois heures et demie, il glissa son pistolet entre sa ceinture et son coccyx et il ouvrit la porte de la chambre. Il descendit l’escalier en prenant des précautions pour qu’aucun bruit ne le trahisse. Il allait lentement, il mit deux minutes pour atteindre le comptoir de la réception. Il le laissa derrière lui et fit les quatre pas qui le séparaient de la porte d’entrée. Celle-ci était fermée à clé, mais la serrure était vide. Il tâtonna un moment sur le mur pour le cas où la clé y aurait été accrochée, puis il décida de sortir par une pièce du rez-de-chaussée. La salle à manger était juste à côté. Il la traversa en s’efforçant de ne pas buter dans les chaises ou les tables et il arriva devant une fenêtre. Il l’ouvrit et il sauta par-dessus le rebord.

Maintenant il était debout à l’extérieur du Yagayane Palace.

Maintenant l’action avait sérieusement débuté.

Il faisait frais. Il avait oublié le plaid sur le rebord de la fenêtre. Il alla le reprendre.

Sans hâte particulière, il se dirigea vers le Tong Fong Hotel. Les repérages du matin l’aidaient à ne pas s’égarer. Il se rappelait le nombre d’intersections à franchir, combien de résidences effondrées laisser sur sa droite, quelles rues ne pas emprunter, quand obliquer vers le port. Il avait largement le temps d’arriver au Tong Fong Hotel. Il savait même qu’il arriverait en avance. La ville était parcimonieusement éclairée par une poignée d’étoiles. Dans l’ambiance de cette nuit noire, elle paraissait inhabitée depuis des années. Les maisons empestaient la moisissure, les rues exhalaient des relents d’eau croupie et, dans cette lourde pénombre que rien ne troublait, tout donnait une impression d’insalubrité plus forte qu’en plein jour. Brown longeait les murs, les éboulis. L’idée de danger n’était pas très vive, mais il veillait à se déplacer sans que ses chaussures crissent ou claquent sur le sol. Maintenant, il avait cessé de visiter le décor en touriste.

Il aperçut le Tong Fong Hotel alors qu’il n’était pas encore quatre heures. L’hôtel était entièrement noir. Derrière les ouvertures barricadées, le silence régnait. Il commença tout d’abord par examiner les lieux de loin, en se dissimulant, puis il explora le début des deux rues adjacentes. Il n’y avait rien de suspect. Dans un coin un peu plus obscur encore que le reste, il urina, ce qu’il n’avait pas fait au Yagayane Palace afin de ne pas risquer de réveiller la femme qui dormait à l’étage. Les maisons formaient des taches gris sombre à plusieurs dimensions, on distinguait le rectangle des portes et des fenêtres, les gouttières plus noires, quelques façades peintes de couleur claire, les écroulements et les déchirures dans les murs des bâtisses en ruine. Brown alla se poster juste en face du Tong Fong Hotel et devint un guetteur armé et prêt à tout. Il y avait derrière lui une cour et des ruines, et un silence complet. La veille, il avait vérifié que l’endroit ne pouvait pas causer de mauvaises surprises et que, s’il s’installait là, il n’aurait pas besoin de regarder derrière lui.

Il n’avait pas froid. La couverture le gênait un peu, il la tordit comme une grosse écharpe autour de son cou, laissant pendre les deux tiers de l’étoffe sur son dos. Il saisit le pistolet qui était sur ses reins et qui le gênait, lui aussi. Il en ôta la sécurité puis il la remit, et il refourra l’arme entre sa ceinture et sa chemise, mais cette fois-ci contre son ventre. Le contact avec l’acier lui déplut, il se sentit soudain glacé et humide, au bord du frisson, de nouveau il changea l’emplacement de son arme, préférant la remettre à l’endroit où sa colonne vertébrale se creusait. Qu’est-ce que tu as à t’agiter, Brown, pensa-t-il. Tiens-toi tranquille. Il n’y a personne, mais tu vas finir par attirer l’attention sur toi.

Regarde le Tong Fong Hotel et ne bouge plus d’un millimètre, pensa-t-il. Tu attends quelque chose, Brown. Concentre-toi. Il faudra que tu détermines en un temps très bref si c’est une cible ou pas. Il faudra que tu le détermines. En un temps très bref.

Déjà il respirait comme on doit respirer quand on est à l’affût. Il avait relâché la tension de ses muscles, il ne se laissait plus distraire par la couverture, ni par les odeurs de ciment humide, de bâtiments dévastés, ni par les gargouillis que parfois son ventre émettait. Il avait oublié qu’il était un type dans le noir, avec une couverture écossaise autour du cou, incongrue et ridicule. Il se mit à interpréter l’image de la nuit qui était totalement fixe devant lui, avec quelques reflets d’étoiles et de rares détails.

La porte était en bois et elle semblait intacte et solide. Elle n’avait jamais été forcée par des squatters ou des vandales. Les planches clouées sur les fenêtres donnaient à cette villa massive, à l’architecture démodée, un air de forteresse imprenable. Les environs étaient gorgés de ténèbres. Au-dessus du toit, en plissant longuement les yeux pour mieux voir, on distinguait le ciel qui diffusait du néant, de l’éternité et du froid, et une demi-douzaine d’objets célestes qui avaient lancé leurs derniers feux un milliard d’années plus tôt : des images de vivants éteints depuis presque toujours.

Quant au Tong Fong Hotel, c’était un lieu de mort. Un lieu éteint, lui aussi, pensa Brown. Son image vient de partir pour être reçue ailleurs, pensa Brown, après un voyage inimaginable à travers les gouffres, pour être reçue ailleurs ou pour se perdre dans le temps infini, comme le scintillement des étoiles qui témoigne d’une réalité qui n’a aucun rapport avec le présent.

C’est un rêve, pas un territoire de l’action, pensa Brown.

Un rêve de Boïan Cuzco, sans doute rien de plus.

Sans doute rien de plus, voilà, pensa-t-il encore. Puis il fit le vide pour rester vigilant, et, aux alentours de quatre heures seize, il sut que quelque chose de troublant était en train de se produire. Rien n’avait changé dans le paysage, les ténèbres continuaient à être denses, mais une angoissante impression de noirceur l’envahit pendant quelques secondes, irrationnelle et féroce, lui ôtant presque toute volonté de vivre, et, ensuite, alors que cette impression se dissipait et qu’il retrouvait ses esprits, une bouffée âcre arriva jusqu’à lui, d’ébonite ou de linoléum en train de fondre, une odeur laide comme il en surgit au début d’un incendie, avant les premières flammes, ou juste après.

La puanteur augmentait. Elle devait être portée par des fumées que la nuit empêchait de voir. Il n’y avait aucun bruit, puis il y eut un craquement incompréhensible à l’intérieur de l’hôtel, évoquant la foudre ou une déchirure effrayante et sans tonnerre. Attention, ça commence, pensa Brown. L’adrénaline déjà coulait puissamment dans ses veines, elle changeait ses perceptions et sa tonicité musculaire. Il se resserra dans l’ombre, aux aguets comme un animal qui sent que sa proie se rapproche.

Quelle proie, pensa-t-il.

Aucun mouvement n’était décelable dans la rue, rien ne bougeait derrière les fenêtres barricadées du Tong Fong Hotel.

Il se rappelait les maigres indications que Boïan Cuzco lui avait données. L’heure était exacte, entre quatre heures et quatre heures vingt. Mais le reste ? « Une occasion presque unique de préparer ce qu’il y aura après l’avenir. » « Une responsabilité énorme. » « Voir quelqu’un. » « Aller à sa rencontre. » « L’atteindre. »

L’atteindre comment ? s’interrogeait Brown. D’une balle ? Pourquoi ? Pour quelle raison ?

L’odeur de brûlé augmenta, elle devint moins fluide, envahissante. Brown se mit à respirer par la bouche. Aux fumées ne se mêlaient pas des vapeurs toxiques, mais il sentait une irritation au fond de la gorge. Ça flambe fort, pensa-t-il. Quelque part dans l’hôtel, peut-être dans un sous-sol, dans une cave, un feu se développait, mauvais, sournois, sans couleur. Il y eut un nouveau craquement de foudre, un froissement brutal, comme si l’espace dans le Tong Fong Hotel se pliait – comme si, en une fraction de seconde, il perdait sa forme puis la retrouvait. Ce genre de vacarme bref, indescriptible. Et, alors que le silence revenait, la porte d’entrée de l’hôtel fut arrachée de ses gonds et disparut, projetée on ne sait où, projetée ou aspirée, et Brown entendit aussitôt un hurlement continu comme en émettent les grands fours industriels. Il ne voyait toujours rien, pas de reflet de flammes, aucun rougeoiement, mais au bout de trois ou quatre secondes il reçut l’onde de la chaleur en pleine figure. Manifestement, dans l’hôtel régnait une température insupportable. Cette combustion obscure fit battre le cœur de Brown. Il ne réussissait pas à plaquer là-dessus une explication logique. Il ne pouvait pas formuler une pensée. Il hésitait à agir. Il posa la main sur la crosse de son pistolet puis il la retira. Ce qui se passait au Tong Fong Hotel n’avait rien à voir avec une action où les armes étaient utiles, ce qui se passait au Tong Fong Hotel ressemblait à un très mauvais rêve. Ce Cuzco, pensa-t-il, il aurait tout de même pu m’en dire plus.

Il avait cessé de se dissimuler, estimant qu’il était suffisamment entouré de nuit pour rendre toute éventuelle attaque difficile. Quoi qu’il se produise, il aurait le temps de riposter et de se cacher de nouveau. Il traversa la rue en direction du Tong Fong Hotel. Il était fasciné par la porte, par cette ouverture qui béait, crachant de la fumée qu’il ne voyait pas et une chaleur brûlante qui lui cuisait la peau du visage. Qu’est-ce que, pensa-t-il. Il s’était figé. Qu’est-ce que je suis censé faire dans les secondes qui viennent ? Me précipiter là-dedans, dans ce brasier étrange ?

Cuzco parlait d’atteindre quelqu’un.

Atteindre quelqu’un qui est là, peut-être. Je dois entrer ? Appeler ?

Quel rapport avec l’avenir ? pensa-t-il. Avec ce qui sera après l’avenir ?

Il était ramassé, prêt à avancer encore pour regarder à l’intérieur depuis le seuil, quand une forme apparut dans l’embrasure. Il recula aussitôt de plusieurs mètres. La forme était à peine visible, ténébreuse sur un fond de ténèbres. On ne distinguait pas vraiment sa structure, mais, bien qu’immobile, elle donnait l’impression d’être vivante.

On ne sait pourquoi, Brown eut aussitôt la conviction qu’elle ne présentait aucun danger. Au contraire, pensa-t-il. C’est elle qui est en danger.

Il en parlait au féminin. Il avait conscience qu’il y avait une féminité en elle, associée à quelque chose de terrifié et d’innocent.

Une enfant, pensa-t-il.

La forme était pourtant massive et très différente de ce qu’on imagine d’ordinaire quand on évoque une petite fille. Elle ne bougeait absolument pas, puis elle fut comme habitée par un frémissement. Brown recula encore de deux pas. Le frémissement était hideux. Dans le noir, on ne pouvait pas l’interpréter, mais en tout cas il parlait à l’inconscient de Brown. Pendant une seconde, peut-être deux, une durée qui parut à Brown démesurée, la petite fille ainsi trembla, vibra. Il y avait derrière elle le bruit d’un brasier, l’odeur et le vent d’un brasier. La petite fille, appelons-la ainsi, grelottait d’une façon bizarre, sans soulever les membres sur lesquels on pouvait raisonnablement supposer qu’elle s’appuyait pour tenir debout. On ne voyait rien, on ne voyait pas à quoi elle ressemblait. Il valait mieux admettre une fois pour toutes qu’il s’agissait d’une petite fille. Brown se refusait à penser de façon argumentée et précise. Afin d’avoir les certitudes qui allaient lui être nécessaires pour agir, il s’en remettait maintenant à son intuition, à ce qui surgissait en lui depuis les souterrains de son esprit. Il savait qu’il n’y avait pas de place ici pour des raisonnements, pas de place, pas le temps. Elle rêve, pensa-t-il. C’est aussi son rêve à elle, pensa-t-il. Il en avait la certitude, c’était quelque chose qu’il ne remettait pas en cause, qui venait de ses profondeurs à lui, peut-être de leurs profondeurs à tous les deux, et qui était sûr.

Elle rêve et elle hésite, pensa-t-il.

Il se campa sur ses jambes pour attendre la fraction de seconde suivante. La petite fille se tenait à la frontière entre un espace noir terrible, d’où elle venait, et la nuit que Brown habitait, une nuit dans laquelle tout lui était inconnu et hostile. Le monde extérieur lui fait peur, pensa Brown, elle n’ose pas quitter l’horreur dont elle est issue, elle hésite entre deux cauchemars, et elle tremble.

Derrière elle ronflait un feu dépourvu de flammes, le monde flottant des fours, des rêves et de la mort non-mort.

Il faut qu’elle sorte, songea Brown.

Elle était petite, elle manquait de repères et d’expérience, elle rêvait.

Au lieu de se précipiter hors du Tong Fong Hotel, elle recula dans les ténèbres brûlantes, et pendant deux secondes Brown la perdit de vue. Il se jeta en direction du seuil pour lui crier qu’elle devait quitter l’obscurité atroce, pour lui dire qu’il y avait une issue, qu’il y avait ici, tout près, quelqu’un pour l’accueillir et l’aider, mais, au même moment, la petite fille jaillit vers l’extérieur et le frôla. Aussitôt, elle s’arrêta. Brown ne réussissait toujours pas à distinguer ses traits et il n’était même pas certain de pouvoir distinguer sa forme. Elle était immobile, à un mètre de lui, émettant des odeurs animales épouvantables et de la fumée. Elle avait un corps sans vêtements, illisible et carbonisé, un corps avec des membres noirs et un centre noir que Brown instinctivement se refusait à scruter.

La couverture était tombée par terre. Il se baissa, il la saisit à deux mains et s’approcha pour la poser sur la petite fille. Il avait du mal à imaginer un autre geste. C’est ce qu’on fait, en général, en urgence, pour apaiser la victime d’un incendie qui vient d’échapper aux flammes et se tient terrifiée, hébétée, à proximité du feu. La petite fille se contracta au moment où la couverture la toucha, elle la laissa tomber sur elle n’importe comment, puis elle s’éloigna de Brown avec une vitesse sidérante. Des particules de charbon tourbillonnèrent dans son sillage. La couverture était collée à elle et elle soulignait l’extrême bizarrerie de sa structure osseuse.

Brown rejoignit le milieu de la rue. Il ne pouvait pas rester sous l’haleine chaude qui se répandait depuis la porte d’entrée de l’hôtel.

La petite fille s’était mise à courir vers le port, puis elle fit demi-tour et se rapprocha de Brown en zigzaguant. Ses membres étaient rassemblés autour de son visage, cachaient ses yeux si elle avait des yeux. Ses bras et ses jambes se disloquaient et semblaient se multiplier avec une rapidité écœurante. Brown s’interdisait de voir qu’aucun de ses mouvements n’avait de relation avec un déplacement de mammifère humain ou sous-humain, il s’interdisait de constater que sa course correspondait à ce qu’on peut attendre d’une araignée affolée, ayant la taille d’une enfant et même un peu plus. La petite fille filait en silence le long des murs, faisait de brusques pauses, puis trottait dans une direction inattendue, parcourait dix mètres à toute allure puis se figeait totalement, sans prévenir. On n’entendait ni le bruit de ses pas, ni sa respiration.

Le vent nauséabond de l’incendie continuait à ronfler dans la nuit, porteur de fumée et d’opacité, épaississant encore la nuit, ne faisant pas naître sur le noir de la nuit la moindre étincelle, la moindre lueur, obscurcissant encore la nuit.

Brown était resté près du Tong Fong Hotel. Elle avança vers lui, il eut l’impression qu’elle cherchait à surmonter sa peur, et peut-être à lui demander quelque chose. Il la devinait à peine. De nouveau, il sentait les remugles de feu, les souvenirs de voyage et de brûlure qui l’entouraient. Elle était devant lui, à deux mètres. Elle vibrait. Son corps s’exprimait de cette façon. Peut-être lui disait-elle sa détresse, ou peut-être son irritation, parce qu’elle le trouvait de nouveau en travers de sa route.

Du fond de son inconscient, une suggestion arriva, l’idée de construire entre elle et lui une passerelle rassurante, de lui parler et de se faire comprendre d’elle, et, exactement au même instant, il eut une révélation étrange, la certitude qu’il connaissait son nom. Elle s’appelle Natacha Dovjenko, pensa-t-il. En un très court instant il sut comment il avait forgé ce nom, comment ce nom était apparu en lui – il se souvenait de la plage où il avait reçu ses instructions de Boïan Cuzco, et il revoyait le moment où il avait déchiffré « Dovjenko » sur l’épave, et là-dessus se superposaient le repas au Yagayane Palace, et les lèvres de cette femme qui avait été l’objet de ses fantasmes pendant des heures, sa bouche qui articulait avec une certaine indolence son propre prénom. Je suis entré dans un monde de rêves qui se croisent et coïncident, pensa-t-il. Je suis entré dans un rêve de Boïan Cuzco, pensa-t-il. Je ne suis nulle part, je suis à l’intérieur d’un rêve de Boïan Cuzco, cette petite fille est une araignée qui s’appelle Natacha Dovjenko et elle rêve, elle aussi, et elle n’est nulle part, comme moi, et, d’une certaine manière, je l’ai atteinte.

— Natacha, dit-il d’une voix enrouée qu’il ne se reconnaissait pas, Natacha Dovjenko, n’aie pas peur. Ce n’est rien. Tu es une petite fille et tu rêves.

Il avait dans la gorge une boue de suie brûlante.

La petite fille eut un sursaut. Elle remuait de nouveau dans l’obscurité nocturne. Elle eut d’abord un mouvement que Brown interpréta comme une volonté de s’effondrer en pleurs contre lui, puis elle s’élança sur la droite de Brown, évitant Brown de toute son énergie, essayant de rejoindre l’entrée de l’hôtel. Elle secouait son corps en tous sens, elle zigzaguait, sa danse était insupportable à contempler, son trot évoquait des formes de vie que Brown avait toujours trouvées révoltantes. Elle conservait le plaid écossais sur ce qu’il était difficile d’appeler ses épaules. Pourquoi ne s’en débarrasse-t-elle pas ? se demanda Brown.

Il s’apprêtait à prononcer de nouveau son nom lorsqu’elle sursauta et se jeta sans plus aucune pause vers l’entrée de l’hôtel. Elle s’y engouffra et disparut.

Natacha Dovjenko, petite sœur, pensa Brown.

Il avait l’esprit vide. Il savait, par tous les pores de sa peau, qu’il ne rêvait pas.

Il s’était avancé vers le seuil. Il se tint quelques instants devant l’ouverture, dans la chaleur et les fumées. Son visage commençait à cuire, ses yeux lui faisaient mal. Il brava un peu la douleur, s’avança d’un demi-pas, puis recula. La petite fille ne reparaissait pas. Elle était retournée pour toujours dans son ailleurs. Il alla jusqu’au trottoir et se mit à l’abri des ondes de l’espace noir. Sur ses joues, des larmes s’étaient mises à couler. Des sanglots lui secouaient le haut du corps. Il ne savait plus très bien ce qui lui arrivait. Il revint s’adosser au mur qui faisait face au Tong Fong Hotel. La chaleur baissait, les odeurs étaient moins fortes. Il continuait à pleurer. La maison devant lui était de nouveau réduite à son état de grosse villa froide et barricadée, inhospitalière. La porte n’avait jamais été ouverte. Brown était en face de cela et il pleurait.

Maintenant, l’incident avait pris fin. Le Tong Fong Hotel était redevenu un lieu normal, sans flammes noires et sans rêve, mais, sur les joues de Brown, les larmes continuaient à se former, l’une après l’autre.

 

•

 

Quand l’aube colora un peu les rues de New Yagayane, Brown sortit du creux de ruines où il avait attendu la fin de la nuit et il se rendit à la décharge d’ordures pour retrouver Boïan Cuzco.

Boïan Cuzco était déjà devant les vagues, il avait un bloc-notes sur les genoux et il écrivait.

— Une minute, Brown, dit-il quand Brown vint s’accroupir à côté de lui.

— J’ai le temps, dit Brown.

Puis il se tut.

— J’écris mon autocritique, finalement, dit Cuzco.

— Bah, dit Brown. Qu’est-ce que vous y mettez ?

— N’importe quoi, dit Cuzco. L’Organisation est pas regardante sur la vérité, maintenant. Elle veut ses trois pages de mensonges et de faux aveux. Personne va les lire. C’est juste pour que le dossier soit en règle.

— Vous faites bien, dit Brown. Ça va obliger l’Organisation à revoir votre cas. Je ne vous cache pas qu’ils avaient remis votre sort entre mes mains.

— À votre appréciation ? demanda Cuzco.

— Oui, c’était à moi de voir, dit Brown, et il montra le pistolet qu’il portait derrière lui. À moi de décider si vous étiez ou non dangereux pour l’Organisation.

— Ils sont vraiment trop cons, dit Cuzco. Je les supporte plus.

— Moi aussi, dit Brown. J’ai du mal.

Il sortit le pistolet et il l’arma, puis il le désarma et le reglissa dans sa ceinture. Je dois décider, pensa-t-il en émettant un soupir de lassitude.

Boïan Cuzco n’écrivait plus. Il était accroupi, avec une lenteur absurde il fit un demi-mètre en se dandinant comme un canard, pour mettre de la distance entre Brown et lui, puis il renonça à s’éloigner. Il avait brusquement une physionomie défaite.

— C’est pour ça qu’ils vous ont envoyé à New Yagayane ? s’intéressa-t-il. Pour me juger et pour m’exécuter ?

Il arrivait à peine à former des sons, mais il tenait à le faire.

Les vagues cognaient contre le rivage et elles les éclaboussaient, tous les deux.

— Attendez, Brown, dit Cuzco. Laissez-moi finir d’écrire.

Dans la pénombre du jour naissant, l’écume avait une beauté encore plus évidente qu’en pleine lumière. Les moirures argentées s’inscrivaient avec force sur les rétines de Brown et, quand il fermait les yeux, elles persistaient sous ses paupières, sous forme de traces rougeâtres puis vertes. Le flanc du ravitailleur Dovjenko était couvert de ruissellements lourds, épais, presque. De là où on était, on ne voyait pas les coulures sales de pétrole et les boues qui souillaient l’océan jusqu’au large. On avait l’impression que les eaux étaient propres.

Cuzco avait ramassé son bloc-notes qui était tombé sur une bouse de goudron. Les pages étaient collées sur tout un côté. Il eut un geste fébrile pour les nettoyer avant de rouvrir le bloc.

— Laissez-moi au moins le temps de signer, supplia-t-il.

Brown haussa les épaules.

— Votre autocritique, Cuzco, vous savez où je me la mets ? demanda-t-il.

Cuzco croisa son regard sans comprendre. Il avait l’espoir que Brown ne lui tirerait pas dessus, mais il n’osait pas le formuler intérieurement. Il avait peur. Il était dans cet état où on croise le regard des tueurs sans comprendre. Il se balançait sur les graviers, maladroit et essayant de feindre sans conviction la sérénité d’avant le coup de grâce. Maintenant il avait l’air égaré, halluciné, comme la veille, avec des yeux et une apparence de cormoran fou à lier.

— Calmez-vous, Cuzco, dit Brown. On a bien travaillé ensemble. On a fait ce qu’on a pu, tous les deux. Pourquoi je vous descendrais ?

— Boh oui, pourquoi ? demanda Cuzco, égaré.

Une vague plus forte que les précédentes venait de s’abattre sur le rivage. L’eau était partout, elle les avait mouillés de la tête aux pieds, tous les deux, elle serpentait autour de leurs chevilles, elle glougloutait. Brown sentit son visage trempé de saumure, de graisses naphtées. Il ne s’essuyait pas. Moi aussi, je suis égaré, pensa-t-il. Moi aussi, je suis comme lui, égaré.

On doit offrir un sacré spectacle, pensa-t-il.

— Vous aviez raison, pour l’échelle humaine, dit-il quand le vacarme de l’eau se fut atténué.

— Ah, oui ? demanda Cuzco après un silence. Qu’est-ce que j’ai dit de spécial ?

— Je ne me rappelle plus, dit Brown. Mais vous aviez raison.

Cuzco hocha la tête. Machinalement, Brown avait repris son pistolet et il jouait avec. Ils avaient une conversation d’ivrognes, ils étaient épuisés, l’un parce qu’il avait cru qu’on allait le tuer, l’autre parce qu’il avait participé à une action dans le rêve d’une petite fille qui naîtrait après l’avenir.

Le jour éclairait l’océan.

Les vagues étaient magnifiques, sans régularité elles venaient se briser à leurs pieds, remuant des morceaux de tôle, des galets, des fragments de matière plastique, du mazout. Principalement, elles étaient vert foncé et gris.

Il allait pleuvoir.

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