Berserkers - Tome 1: Le loup, l’ours et la sorcière (French Edition)

Chapitre 2

 

Lorsqu’elle raconta son entretien avec David Emerson à Angela le soir même autour d’un verre dans l’un des bars qu’elles aimaient fréquenter de temps à autre après leur travail, cette dernière émit un sifflement admiratif. — C’est fantastique, Aria ! gloussa-t-elle joyeusement. Je suis tellement

heureuse que l’on reconnaisse tes talents… et ton professionnalisme ! Trinquons !

Puis elle rajouta, après avoir avalé une gorgée : — En même temps, je ne suis pas surprise. Non seulement tu mérites cette

promotion et pour ce que j’en sais, David a toujours suivi tes progrès avec beaucoup d’attention. C’est vrai, tu es la première – et la seule – stagiaire à jamais avoir été embauchée après si peu de temps passé dans l’entreprise.

— Comment ça ? demanda Aria aussi interloquée qu’intéressée.

Angela se redressa et se tint droite devant son amie. — Tu as toujours cru fermement que c’était de mon fait si tu avais été

embauchée chez Emerson’s et je t’ai toujours assuré que non. Si vraiment tu veux le savoir, c’est David lui-même qui est à l’origine de tout : cette proposition de stage, ton engagement après quelques mois… Il tenait juste à ce que cela ne s’ébruite pas pour ne pas se retrouver en porte-à-faux vis-à-vis d’autres stagiaires.

Et c’est avec une moue pathétique qui mimait une contrition absurde qu’Angela leva les mains vers le ciel pour demander l’inexistant pardon.

Aria, quant à elle, fronça les sourcils. Le comportement de David lui avait toujours paru fantasque depuis qu’elle avait fait sa connaissance et quelque chose dans sa personne et son attitude l’avait, depuis la première seconde, dérangée. Elle n’aurait jamais su dire en quoi exactement : elle avait reporté ce malaise sur le statut de PDG de David et sa fortune conséquente qui faisaient de lui un être plutôt baroque et insaisissable.

Il y avait chez lui, comme une sorte de contradiction : d’un côté, on pouvait aisément accréditer ses agissements en faveur d’un engagement sincère envers la Nature et l’écologie mais en même temps, c’était un homme soigné, presque maniéré et qui étalait sans honte l’aisance pécuniaire que l’essor et les dividendes de son entreprise lui procuraient.

Il n’aurait pas été juste de croire qu’Aria était assez naïve pour savoir que la philanthropie, aujourd’hui, n’égalait en profondeur de son action que par la largeur du portefeuille engagé. Et le devenir de l’homme, la survie de la planète, était un enjeu tout aussi financier que la guerre et la destruction.

Perdue dans ses pensées, Aria fut rappelée à la réalité. — Alors ? demandait Angela en se penchant vers sa camarade en signe de

complicité. Tu sais où doit se construire ce village du futur ? Et les autres avec qui tu vas devoir travailler, tu sais qui ils sont ?

— Le dossier demeure confidentiel pour l’instant… Je n’en sais pas

beaucoup plus, répondit Aria évasivement.

Mais devant la grimace de son amie et les lèvres de sa bouche pincées, elle partagea finalement le peu de connaissances qu’elle avait elle-même de ce projet.

— Tout ce que je peux te dire c’est qu’il m’a parlé d’une région plus au

nord, vers Fort Mc Murray en Alberta, rajouta Aria. Pas loin d’un lac… Je ne me souviens plus du nom.

— Le Sanctuaire aux Oiseaux ? glapit Angela en posant sa main sur le bras

de son amie.

— Oui, ce doit être ça, je crois. Pourquoi, tu connais ? Tu y es déjà allée ?

Je croyais que tu n’avais jamais mis un pied en dehors de Toronto…

— Ah, je comprends son choix, à présent… la coupa-t-elle, ses paupières

glissées sur des yeux conspirateurs.

— Quel choix ?

— Celui de notre week-end, tous ensemble…

Mais Angela stoppa net ce qu’elle allait dire et se contenta de lâcher avec une condescendance toute feinte en se redressant après avoir tapoté le bras d’Aria en signe de flatterie :

— Mais ce dossier demeure confidentiel… railla-t-elle avant de pouffer de

rire de concert avec sa partenaire.

Rentrées dans l’appartement qu’elles partageaient toutes les deux, elles s’affairèrent chacune aux petites choses du quotidien puis se retrouvèrent pour finir la soirée dans leur salon dont la modeste taille était devenue le dernier de ses défauts tant il était coquet et confortable. — Je vais appeler mes parents, annonça Aria. J’ai hâte de leur annoncer

cette nouvelle mission. Et ils étaient plus impatients que moi à l’idée de savoir où se déroulerait ce fameux week-end d’entreprise. Maintenant que j’ai réussi à ce que tu me vendes la mèche…

Devant le ton presque désolé de son acolyte, Angela se mit à rire de bon cœur. Aria la regarda, surprise d’être un sujet si soudain de liesse mais ne put s’empêcher finalement de sourire : elle avait eu une sacrée chance de rencontrer cette compagne toujours si gaie, si facile à vivre. Prévenante, attentionnée, Angela avait tout de suite pris Aria sous son aile, non seulement au sein d’Emerson’s Company mais le courant était si bien passé qu’en quelques jours, elles étaient devenues colocataires et passaient la plupart de leur temps ensemble. Angela sortait un peu plus, sollicitée par la gente masculine, mais Aria n’en conservait aucune rancune : la jeune femme concédait sans faute que la beauté aux origines hawaïennes et la personnalité avenante de son amie étaient une combinaison irrésistible de séduction. Pourtant, si Angela alignait les conquêtes les unes après les autres, rien ni personne ne passait devant Aria. — Ah, douce et étrange Aria ! finit-elle par dire. Heureusement que je

connais tes parents sinon je me demanderais d’où tu peux bien sortir !

— Quoi ? protesta l’autre.

— Tu es tellement timide, Ary, que tu en deviens sauvage… Tout le monde

est excité par ce week-end. Tout le monde sauf… toi ! Que redoutes-tu, enfin ?

— Moi ? Mais je ne redoute rien ! Je n’ai juste pas ta facilité pour lier

connaissance et tu m’excuseras mais si c’est pour me retrouver trois jours coincée avec Beth…

Angela partit d’un rire cristallin.

— D’accord, d’accord, j’abdique ! Là, tu m’as eue.

Puis reprenant son sérieux, elle leva la main et caressa avec une tendresse fraternelle la joue d’Aria.

— Tu devrais avoir plus confiance en toi, Ary. Tu es une magnifique jeune

femme, intelligente, vive. Tu veux te faire passer pour un agneau terrifié aux yeux des autres mais là, à l’intérieur, lui dit-elle doucement en

désignant de l’index la poitrine de sa camarade, c’est une force et un pouvoir incommensurable qui s’y cachent.

Elles se regardèrent un moment avec sérieux et c’est Aria qui rompit le silence en claquant des mains.

— Et on coupe ! Parfait, c’est dans la boîte ! dit-elle en surjouant un

réalisateur de cinéma. Je me demande tout de même si tu n’aurais pas mieux fait de t’inscrire aux cours de théâtre plutôt que dans ton école de management. Tu aurais fait fureur, crois-moi !

— Il n’est jamais trop tard, gloussa Angela pince-sans-rire. — Non, en effet, admit Aria en retenant également son hilarité.

Et elles pouffèrent toutes les deux.

— Bien, puisque tu ne crois pas en mes sincères élucubrations, je vais

donner voix à ceux qui sont l’honnêteté suprême te concernant : tes parents. Si si, finalement c’est moi qui les appelle et on verra bien ce qu’ils diront à ton sujet.

Tout en se chamaillant comme deux sœurs, Angela s’empara du combiné et activa la touche sur laquelle était enregistré le numéro de Rosewood et on entendit bientôt une voix féminine à l’autre bout. — Mme Moorehead, bonsoir ! s’écria Angela, victorieuse de leur lutte

enfantine.

— Angela ? Tout va bien ? s’enquit la voix soudain inquiète. — Oui, enfin, tout serait parfait si vous arriviez à convaincre votre adorable

fille de participer au week-end Emerson’s !

Un rire crispé accueillit cette remarque à l’autre bout du fil. — Les chiens ne font pas des chats, finit par répondre Méléna Moorehead.

Aria n’a jamais été très à l’aise dans ce genre de… réunions.

— Vous savez, je n’aurais certes pas insisté si je n’étais pas certaine qu’elle

y trouverait, cette fois-ci, un plaisir indiscutable : le grand air, la nature… Vous voyez ce que je veux dire ?

— Je crois… avança en doutant son interlocutrice. — Et puis, ce n’est pas non plus comme si elle n’était pas entrée dans la

cour des grands, n’est-ce pas ? la coupa Angela sans lui laisser le temps de répondre, emportée dans son élan. D’ailleurs, je vous la passe. À bientôt, Mme Moorehead !

Sitôt dit, elle tendit le combiné à son amie et sauta à bas de leur canapé pour filer du côté de leur cuisine et fouiller dans un placard en quête d’une douceur à grignoter.

— Allô, maman ?

— Chérie, tout va bien ? s’enquit Méléna encore désarçonnée par le

tourbillon joyeux nommé « Angela ».

Elle avait beau connaître l’amie de sa fille depuis plusieurs mois, elle avouait être toujours aussi désorientée face à la volubilité de cette dernière. — Oh oui, parfaitement ! Mis à part le caractère exubérant de ma

colocataire…

Pour toute punition, Aria reçut un coussin qui lui atteignit la nuque. Se retournant vers son assaillante, elle lui renvoya l’espièglerie de son regard accompagnée d’une grimace des plus ridicules. — Plus sérieusement, maman. Comment allez-vous avec papa ? — Ça va bien, ma puce ! entendit-elle crier une voix de stentor au loin dans

le combiné. Mais c’est plutôt à nous de te demander ça.

— J’ai mis le haut-parleur, confirma Méléna d’un ton presque désolé.

Aria sentit le rouge monter à ses joues : aucune honte, non, aucune gêne encore moins. Juste la manifestation du bonheur à retrouver ses parents. — Je suis tellement contente de vous entendre, ne put-elle s’empêcher de

dire, le cœur soudainement serré par le manque.

— Chérie, tu es certaine que tout va bien ? insista sa mère. — Oh, oui, au contraire. J’ai justement une nouvelle à vous annoncer : j’ai

été promue par David Emerson lui-même au poste de chef de projet sur un nouveau programme de l’entreprise.

— Mais c’est magnifique, ma puce, cria son père plus proche. Nous

sommes heureux, ta mère et moi, mais néanmoins pas surpris du tout.

— Et pourquoi cela ?

— Mais ma toute belle, énonça la voix patriarcale d’un ton dogme, parce

que tu es non seulement notre petite fille mais que tu es brillante et assurément le meilleur élément de chez Emerson’s. Il n’aurait été qu’un idiot fini s’il…

— Oui, Geoffrey, je crois qu’Aria a compris, le coupa Méléna, partagée

entre son envie de rire et une certaine ulcération devant l’emphase de son mari. C’est effectivement une excellente nouvelle, ma chérie. Et en quoi consiste cette mission ?

— Je n’ai pour l’instant pas grand-chose à vous apprendre… — C’est un dossier confidentiel ! hurla une Angela polissonne de leur petite

cuisine ouverte avant d’éviter avec superbe un coussin lancé par sa colocataire souriante.

— Ne l’écoutez pas ! C’est juste que je n’ai pas trop de détails non plus. À

ce que j’en sais, c’est une initiative visant un village auto-producteur cent pour cent écologique.

— Un sacré projet novateur, en effet, émit Geoffrey Moorehead. Et un

superbe challenge pour toi.

— Et où doit-il se construire ce fameux village de demain ? — Plus au nord, en Alberta, les informa Aria.

Le silence qui accueillit cette révélation la surprit. — Allô ? Vous êtes encore là ?

— Oui, oui, chérie… finit par reprendre Méléna d’un ton moins

encourageant. C’est plutôt loin…

— Mais ce ne sera que pour quelques semaines tout au plus et je pourrais

vous donner plus de détails après ce fameux week-end puisqu’il se déroule là-bas. D’après une source sûre en tout cas, rajouta-t-elle pleine d’entrain en lançant un clin d’œil à son amie.

Un nouveau silence finit par chasser la joie du moment. — Papa, maman ? Tout va bien ? demanda-t-elle, fine mouche.

Elle perçut comme des sons sourds, des froissements, de ces gestes qui s’activent en secret mais qui restent aussi éloquents que des mots. — Aria, il faudrait que… commença sa mère avant de s’interrompre.

Angela profita de ce malaise pour s’emparer du combiné à nouveau. — Ne vous inquiétez pas, Mme Moorehead, je veillerai sur Aria à chaque

minute, lui assura la jeune femme avec moins de sa gaieté coutumière.

— Angela, murmura Méléna Moorehead à l’autre bout du fil. Il est hors de

question que…

Le visage de la jeune hawaïenne se rembrunit tout à coup et, se détournant un instant de sa colocataire, elle asséna avec fermeté. — C’est un serment, madame.

Aria était stupéfaite de ce changement d’attitude aussi soudain qu’exceptionnel et regarda son amie écouter encore quelques instants ce qui devait être des recommandations comme elle acquiesçait et lui retrouva un visage souriant lorsqu’elle revint s’asseoir à nouveau à côté d’elle. — Moi aussi, je vous dis à très bientôt. Oui, bonne soirée à vous aussi,

termina la jeune femme avant de tendre à nouveau l’appareil vers Aria.

— Ça va être un super moment, ma puce, éclata son père avec ce coup-ci

trop d’entrain pour qu’il sonne juste. Amusez-vous bien avec Angela.

— Merci papa. Maman ?

— Oui… Oui, ma chérie. Fais attention à toi, répondit-elle avec une

hésitation première avant de s’esclaffer d’un rire suraigu. Ne faites pas trop les folles !

Apprêtée, maniérée, sans une once de spontanéité, la conversation se termina en laissant flotter un trouble incommodant.

Aria n’avait jamais feint de trouver ses parents légèrement surprotecteurs, mais elle avait trouvé leur comportement réellement bizarre ce soir.

Pourtant, submergée par le tumulte babillard de son amie, elle n’eut d’autre choix que de mettre de côté cette impression et entra dans la danse fervente des futurs préparatifs et des prochaines anecdotes à partager.

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