Berserkers - Tome 1: Le loup, l’ours et la sorcière (French Edition)
Chapitre 8
Lorsqu’Aria arriva en vue de la longue paroi vitrée qui faisait office de cloison entre la salle de réunion et le couloir, elle s’arrêta un instant.
C’était un sacré coup bas de la part de David Emerson lui-même. D’habitude, ceux qui s’intéressaient à son travail venaient jusqu’à son laboratoire et elle pouvait alors se rassurer et s’appuyer sur ce qui lui était familier. Dans le cas présent, elle allait se retrouver dans un endroit inconnu où chacun des habitués avait certainement toutes les dispositions pour manier le verbe haut. Ce qui n’était pas son cas. On pouvait lui demander d’expliquer des points sensiblement scientifiques mais de là à jouer les représentants commerciaux ou – pire ! – les hôtesses de bienvenue, non merci.
Une autre option pouvait s’offrir à elle : David ne lui avait-il pas dit qu’il n’en avait que pour quelques minutes pour régler ce petit contretemps ? Soit, elle allait l’attendre ici et lui emboîterait le pas dès qu’il sortirait à son tour de l’ascenseur. Elle lui assènerait un petit laïus comme quoi il lui semblait plus judicieux de le laisser présenter lui-même son entreprise puisqu’elle n’était là qu’à titre de support technique. Il serait assurément flatté et elle pourrait rester en arrière-plan, ce qui lui convenait très bien.
Rassérénée par sa décision, Aria esquissa un petit sourire de satisfaction tout en ne cessant de gigoter sur ses talons hauts en cherchant à adopter la posture la mieux appropriée : maintien et décontraction. Toute une symbolique que celles et ceux qui travaillaient quotidiennement à ces étages maîtrisaient parfaitement mais qui, pour Aria, relevait d’un pari plus qu’incertain.
À intervalles irréguliers, quelques personnes sortirent de bureaux qui jalonnaient l’étage et traversèrent le couloir en passant devant elle, lui jetant pour la plupart, de brefs regards sans chercher à répondre aux sourires qu’elle pouvait leur adresser : ne travaillaient-ils pas tous dans la même entreprise ? Était-elle si insipide que même après ce week-end de « cohésion » comme l’avait si justement appelé David, elle restait invisible à leurs yeux ?
Le carillon discret de l’ascenseur retentit et Aria était prête à débiter son petit discours d’excuses mais ce ne fut pas David qui s’extirpa d’un bond de l’habitacle mais Suzan, sa secrétaire. Cette dernière, qui fonçait tel un taureau enragé, s’arrêta subitement et fit marche arrière pour venir se planter devant la jeune femme.
— Mais qu’est-ce que vous fichez là, bon sang ? siffla-t-elle entre ses dents
tout en gardant un sourire à toute épreuve.
— J’attends Mr Emerson, évidemment… répondit Aria avec moins
d’assurance qu’elle l’aurait voulu.
— Les directives de Mr Emerson n’étaient-elles pas claires, mademoiselle
Moorehead ?
— Si, bien sûr, mais j’ai juste pensé que…
— Eh bien, cessez de penser et faites ce que l’on vous dit, la corrigea la
femme d’un ton sévère malgré le chuchotement. Mr Emerson déteste faire attendre ses partenaires et j’ai bien peur que le petit contretemps dont il est victime ne s’éternise encore de quelques minutes. Alors, vous allez me suivre et entrer dans cette salle de réunion. Ensuite, vous présenterez l’entreprise et votre travail à Mr Major. Oui ?
Aria sentit ses jambes devenir aussi molles que du chewing-gum laissé au soleil.
— Mais je n’ai jamais fait ça ! ne put-elle s’empêcher de crier avant de se
reprendre et répéter machinalement tout bas, comme une petite fille prise en faute : je n’ai jamais fait ça.
— Il y a un début à tout, non ?
Le sourcil levé appuyant son regard sans équivoques, Aria serra les mâchoires en acquiesçant.
Suzan redressa la pile de dossiers qu’elle tenait fermement dans ses bras et reprit l’ascension du couloir juché sur ses talons gigantesques et pointus, Aria à sa suite, tentant maladroitement de suivre les petits pas serrés et rapides de la secrétaire.
Sans frapper, cette dernière pénétra dans la grande salle au milieu de laquelle trônait une table gigantesque de forme elliptique entourée de fauteuils larges aux allures moelleuses et aux tissus doux : le cœur d’une fleur sertie de pétales couleur tabac.
C’était la première fois qu’Aria venait à cet étage, n’ayant jamais eu l’occasion de s’y rendre jusqu’alors, et elle ne pouvait s’empêcher de regarder tout autour d’elle, découvrant les lieux, elle-même une invitée dans l’entreprise pour laquelle elle travaillait depuis plusieurs mois déjà.
« Gigantesque » fut sa première pensée qui se commua assez rapidement en « absurde ». À l’autre bout de la pièce, un immense écran plat, qui mangeait les trois quarts du mur, diffusait un spot de communication énumérant les activités d’Emerson’s Company avec force d’images sublimes, de paysages paradisiaques, de personnels aux sourires incroyables. Devant elle, se déployait dans toute sa majesté la réelle incohérence de ce monde : force d’étalage de technologie et de modernité pour faire passer un message aussi humaniste et tourné vers Dame Nature, prônant l’écologie au centre de tout futur.
Aria resta hébétée juste le temps d’entendre la secrétaire qui venait de poser délicatement les dossiers sur la grande table ovale informer que des rafraîchissements allaient arriver.
Le coup de coude que cette dernière lui envoya dans le bras, alors qu’elle passait juste à côté de la jeune femme toujours plantée dans l’encadrement de la porte, finit de l’éveiller totalement.
Avalant sa salive avec difficulté, Aria dénoua ses mains qui s’étaient rejointes sans qu’elle ne s’en aperçoive et fit jouer les articulations de ses doigts.
Un homme aux cheveux blancs, avoisinant la soixantaine, se tenait debout face à la fenêtre, le regard, semble-t-il, perdu dans la vue offerte sur Toronto.
Aria avança de quelques pas vers l’homme qui lui tournait le dos et tendit une main un peu trop rigide.
— Bienvenue chez Emerson’s Company, déclama-t-elle avec un
enjouement qui sonna faux à ses propres oreilles.
Le temps s’était-il suspendu ou l’homme était-il sourd ? Les quelques secondes qu’elle resta à attendre que l’homme lui fit face et saisisse sa main lui parurent durer une éternité et comme rien ne se passa, ce fut avec lenteur que son bras s’abaissa, son regard fixé sur la chevelure grise aux pointes de neige. Seulement à ce moment précis, l’invité se retourna et darda sur elle un regard vairon déstabilisant et sans chaleur.
Sans piper mot, il la toisa.
Aria eut la sensation de se décomposer sur place mais fit face : son menton se releva légèrement en signe de défi et c’est avec une voix aussi assurée que possible qu’elle s’adressa à ce malotru. — Mr Emerson devrait arriver d’un moment à l’autre et il vous prie de
l’excuser pour cette attente. Si vous le voulez bien, nous pouvons commencer ensemble en découvrant la société Emerson’s Company.
Joignant le geste à la parole, elle ouvrit le bras montrant les fauteuils esseulés, invitant ce compagnon désagréable à y prendre place. Mais ce dernier ne bougea pas d’un pouce, l’expression de son visage aussi fermée que les portes d’un pénitencier.
— Je vous demande de bien vouloir excuser Mr Farnsworth, mademoiselle,
fit soudainement une voix dans son dos.
Aria fit un bond en se retournant. Se relevant lentement d’un fauteuil d’appoint qui attendait dans un coin de la salle discrètement dissimulé vers la porte derrière elle, un homme déplia son corps athlétique enserré dans un costume qui laissait tout deviner de sa musculature fine mais puissante.
Tout en souplesse, il s’approcha d’Aria et tendit une main sûre qui enveloppa totalement celle de la jeune femme lorsqu’elle y glissa la sienne, d’instinct.
— Il n’est pas très loquace mais c’est le meilleur régisseur qui puisse
exister.
Ses yeux… Un étonnant mélange de brun, d’ambre et de noisette, pailleté d’or, aussi brillant qu’un diamant.
Aria en eut le souffle coupé un court instant. Ces yeux-là… Elle les avait déjà vus. Ou il le lui semblait. Comment serait-ce possible puisqu’elle rencontrait cet homme pour la première fois ? Sans pouvoir résister, son regard fut happé par le mouvement des lèvres de son interlocuteur lorsqu’il sourit.
— Sayan Major, dit-il doucement pour se présenter.
Elle s’aperçut qu’il maintenait toujours sa main et c’est dans un rire trop aigu qu’elle réussit à rompre cet instant devenu inconfortable. — Aria, répondit-elle, sa voix s’enrouant dans sa gorge sèche. Aria
Moorehead.
— Enchanté, Aria Moorehead, répéta-t-il comme pour graver son nom dans
l’air devenu soudain pesant.
Étaient-ils restés longtemps accrochés ainsi à leurs mains qu’un raclement de gorge interrompit ce silencieux échange. Suzan, de retour, poussait devant elle le mini bar roulant qu’elle positionna sur l’un des murs latéraux avant de l’ouvrir, proposant tout un choix délirant de boissons, chaudes ou froides.
Alors que Mr Farnsworth s’emparait d’un verre large rempli d’une généreuse rasade de whisky, Sayan Major accepta juste un peu d’eau.
Aria s’éloigna de quelques pas, invita les deux hommes à prendre place et allait commencer la présentation de la société lorsque David Emerson entra en grandes pompes dans la salle.
— Mr Major, j’espère que vous voudrez bien accepter mes sincères excuses
pour ce retard involontaire ! explosa-t-il de jovialité de sa voix tonitruante en tendant sa main vers l’homme le plus jeune.
Amusé, Sayan accepta l’offrande qui se métamorphosa en conquête lorsque David Emerson enveloppa leur étreinte de son autre main, secouant exagérément leurs bras dans ce cérémonial.
— C’est vraiment un réel plaisir de vous recevoir ici, chez Emerson’s
Company et je suis vraiment heureux que vous ayez accepté cette rencontre : le projet que nous allons vous présenter va vous couper le souffle, croyez-moi.
David Emerson avait ce don délirant d’installer son auditoire dans un décor qui le mettrait indubitablement en valeur. — Ah, et voici Mr Farnsworth, s’exclama-t-il en se tournant vers l’homme
plus âgé pour lui serrer la main à son tour. Nous nous sommes parlé au téléphone, n’est-ce pas ?
C’était incroyable comme David pouvait envahir à lui seul tout l’espace d’une pièce, pensait Aria, rassurée néanmoins de ne pas avoir à conduire seule cette présentation. Il était vrai qu’il était doté d’un charisme évident qui l’avait éblouie à son arrivée dans l’entreprise ; de plus, grâce à son éternelle affabilité et ce côté si excessivement humain qu’il en devenait parfois soupçonneux, il avait su bâtir autour de lui un climat amical et propice au succès.
Car David Emerson n’était homme à accepter l’échec et sur ce projet-là en particulier, il comptait bien obtenir la participation de ces deux associés qui s’imposaient de force.
— Comme nous l’avons déjà évoqué brièvement ensemble, reprit-il en
s’installant en dernier, cette fabuleuse aventure que va être Canopée, et qui va propulser le monde vers une nouvelle appropriation de son environnement, ne pourra se réaliser sans votre participation éclairée. Aria, ma chère, voudriez-vous être notre guide pour cheminer au travers des mystères des réalisations techniques ?
Aria aurait été nue devant cette assemblée qu’elle ne se serait pas sentie plus déstabilisée, terriblement fragile ; la gorge sèche, elle ne put empêcher son regard de s’accrocher à celui, énigmatique mais bienveillant de ce Sayan Major.
Une douce chaleur dénoua ses tensions, tissant tout autour d’elle une sérénité et un soudain bien-être qui fit disparaître pour de bon ses appréhensions.
S’emparant de la télécommande sans fil posée sur la grande table, elle lança le visuel qu’elle avait préparé et exposa pendant plusieurs minutes les aménagements envisagés, sûre d’elle à présent, confiante sur ce terrain qu’elle maîtrisait bien.
— C’est sur ce point que nous aurions donc besoin de votre accord car le
point de captage sur le lac est en sans ambiguïté sur votre parcelle. Nous aurions besoin d’un accès qui se fera sur ces quelques kilomètres, reliant l’indice A à l’indice B que vous pouvez voir ici.
Professionnelle jusqu’au bout des ongles, elle déclencha le dernier volet de l’animation qui mit en évidence la zone évoquée. — Notre premier engagement, bien entendu, continua-t-elle, sera sur la
préservation du milieu lors de l’intervention de nos équipes sur le terrain. Et vous serez à tout moment maître d’œuvre dans le déroulement des opérations.
Aria se tourna vers les trois hommes qui n’avaient pipé mot durant tout le temps de son exposé.
— Peut-être avez-vous des questions ? demanda-t-elle d’une petite voix, les
regardant tour à tour.
David se tourna vers ses invités et décroisa ses mains mais attendit une réaction avant d’intervenir, ce que fit Sayan, les yeux fixés sur la jeune femme.
— J’avoue que je ne m’attendais pas à un développement aussi complet et
instructif.
— Vous pouvez voir que notre priorité est bien de recentrer l’humain au
cœur d’une nature préservée, argumenta David, d’une faune et d’une flore protégées à qui l’on doit réapproprier ses droits, sa suprématie.
— Il y a effectivement matière à réflexion.
Sayan était en fait très loin de David et de ses préoccupations : il la regardait, elle. Sa beauté fascinante sous ses allures réservées, presque timide. Elle avait voulu s’affirmer, se grandir en se glissant dans ce tailleur strict et ces talons hauts mais rien ne pourrait lui ôter de l’esprit le souvenir de ces instants dans la forêt, des mèches de ses cheveux rebelles autour de son visage parfait, de ses joues empourprées, de ses lèvres entrouvertes de béatitude et de ses immenses yeux d’un bleu si profond qu’il pourrait s’y noyer avec délice.
Devant le silence de son interlocuteur, David se tourna légèrement vers lui et suivit le chemin qu’avait emprunté son regard, celant un sourire méchamment satisfait en son for intérieur.
— Mademoiselle Moorehead… Aria, ici présente, reprit-il pour donner un
ton plus intime à ce qu’il allait dire, sera, en tant que chef de projet et responsable du pôle technique, votre principale interlocutrice. Et je remets toute ma confiance non seulement en son expertise mais en ses qualités humaines qui répondront, j’en suis certain, aux vôtres, Mr Major.
La détermination féroce enrobée dans un écrin séduisant et velouté : voilà qui était David en vérité, de quoi il était capable. Un homme prêt à tout sous ses airs de bon samaritain ; un homme qui refusait d’échouer dans l’entreprise qu’il avait décidé de mener.
Et en l’occurrence, cette incursion sur la propriété de Major, ce fameux passage essentiel, il lui fallait l’obtenir.
À n’importe quel prix.
OceanofPDF.com