Berserkers - Tome 1: Le loup, l’ours et la sorcière (French Edition)

Chapitre 6

 

 

La lumière entrait à grands flots dans la chambre et tambourinait, visiteuse importune, contre les paupières de Sayan, aussi lourdes que du plomb. Au prix d’un effort surhumain, il réussit à les entrouvrir, mais la blancheur des rayons du soleil pénétra son iris, telles des lames ardentes et il referma les yeux, positionnant instinctivement son bras par-dessus afin de les protéger. C’était comme une fichue gueule de bois et lorsqu’il bougea pour se remettre sur le dos, sa tête était comme prise dans un étau, lourde, l’esprit comateux. Dans sa bouche, un goût métallique et désagréable collait sa langue à son palais et ses mâchoires, serrées, le lançaient. — Eh bien, fit une voix féminine sarcastique, je me demandais si vous

alliez revenir un jour !

Sayan redressa le buste et fit une visière avec sa main. La femme à la forte carrure qui se tenait sur le pas de la porte de sa chambre, ses cheveux bruns épais aux reflets acajou encadrant un visage presque poupin, avait posé ses mains sur ses hanches et le regardait avec inquiétude même si elle tentait de le dissimuler par le ton de sa voix.

— Maddie… souffla Sayan, combien de temps ? — Presque trois semaines, je dirais, lui répondit-elle en approchant.

Sayan se laissa retomber sur le lit, épuisé de l’effort. Allait-il jouer au jeu de dupes ? Non. Il se rendait compte, ces derniers temps que non seulement il cherchait tous les prétextes pour passer de plus en plus de temps en forêt mais que chacune de ses incursions était de plus en plus longue. Sauvage. Il redevenait sauvage, s’éloignait un peu plus à chaque fois de son humanité. La fuir, l’oublier et s’enivrer de courses folles à travers les bois plutôt que de subir chaque aube et chaque crépuscule les uns après les autres. — En plus, vous n’êtes pas beau à voir, ajouta Maddie en se baissant pour

ramasser un tas de vêtements souillés et déchirés. Vous ressemblez à Chapman lorsqu’il revient d’avoir couru le guilledou…

Être comparé à un vulgaire chat de gouttière miteux qui passait son temps entre bagarres et… bagarres, ne fut pas pour plaire à Sayan. Mais il admit à contrecœur en se regardant dans le miroir que son allure laissait à désirer : une belle entaille lui lacérait les flancs et de nombreuses ecchymoses coloraient çà et là sa peau d’un bleu violacé.

Le visage émacié par les longues errances, les cernes sous ses yeux, des traces de sang séché prises au piège dans sa barbe naissante… Sayan devait inspirer pitié.

Pourtant ce n’est pas ce qui anima Maddie qui, revenant de la buanderie où elle avait lancé une machine avec ce qu’elle avait pu récupérer, se dirigea vers l’unique commode, en sortit des vêtements propres, entra dans la salle de bain et fit couler l’eau de la douche.

Lorsqu’elle se planta à nouveau devant Sayan, elle avait ce même regard de d’habitude, brillant d’une tendresse toute maternelle, celui-là même qui faisait qu’il se raccrochait encore un peu à cette vie et qui le faisait revenir. — Maintenant, vous sautez dans la douche et je panserai toutes ces vilaines

choses qui vous ont abîmées. Mr Farnsworth ne va pas tarder. Il est rentré depuis plusieurs jours, lui.

Son ton de reproche n’était rien d’autre que sa manière à elle de lui dire combien elle s’était rongé les sangs en égrenant chaque jour dans l’incertitude de son retour.

Maddie était une de ces raretés de leur monde : une femme, une humaine toute ordinaire mais qui avait été adoptée par une des familles proche de la Royauté et avait grandi au milieu de leurs règles et leurs traditions. Et bien que Sayan l’ait connu toute petite, elle ne dérogerait sous aucun prétexte aux protocoles : elle respectait la hiérarchie et vouvoyait Sayan et Valrus Farnsworth, celui qu’on appelait « le soutien » mais qui n’était rien d’autre que le garde-fou des gardiens protecteurs comme Sayan ; celui qui les empêchait de plonger dans la démence ou la révolte, celui qui les ancrait sur cette terre, dans ces mondes si différents et pourtant si enchaînés l’un à l’autre.

Car vivre dans la peau d’un homme-loup était déjà sans aucun doute l’enjeu de toute une vie mais naître berserker menait l’existence à une totale aliénation : pour ceux de sa race, pour les humains, pour la paix qui devait régner, coûte que coûte.

— Vous attendez quoi ? Allez, à la douche ! l’invectiva-t-elle comme si elle

grondait son propre enfant. Je vous prépare un solide petit-déjeuner : je crois que ça ne sera pas du luxe…

Maddie disparue, Sayan obtempéra et se traîna sous la douche. Les yeux fermés, l’eau qui ruisselait sur son corps, il fut envahi d’un souvenir si proche et si lointain, légèrement flou, altéré. Ramené quelques heures plus tôt au bord du ruisseau, le visage de la jeune femme se matérialisa dans son esprit. Fin, les pommettes hautes, il avait été étonné de ses grands yeux d’un bleu profond bordés de cils épais. Sa bouche, aux lèvres d’un rose naturel et gorgée de vie, restait entrouverte, dans l’attente béate de savourer cet instant. À renouer tous les fils qui tissaient ces moments, il revit avec quelle fascination elle le regardait, combien cette rencontre l’avait touchée. Il était trop loin pour capter ses battements de coeur mais il pouvait être certain qu’il devait pulser avec ardeur tant elle s’évertuait à maîtriser sa respiration. Sa fascination transpirait de tout son corps : il put presque sentir à nouveau le parfum si captivant et surtout si unique qu’elle dégageait. Cette odeur crémeuse de fleurs, de résine… Une alliance insolite et attirante qui appelait quelque chose en lui de viscéral, de brut, d’animal ; une alliance illogique et délétère qui lui ordonnait tout autant de laisser place à sa fureur. Une fusion si singulière qu’il n’avait jamais senti auparavant : un sombre éblouissement, une tentation fatale.

Au-delà de cet alarmant désir qui avait pulsé dans ses veines, elle lui avait inspiré cet instinct fulgurant et protecteur, comme si aucun être en ce bas monde ne pourrait lui sembler plus précieux. Alors, quand il avait senti le danger tout proche, il n’avait même pas réfléchi. Et son corps douloureux témoignait de la lutte intense, violente, et étrangement brève lorsque l’autre avait battu en retraite.

Roulant les muscles de ses épaules sous l’eau chaude, il tenta de capter à nouveau la caresse qu’elle avait timidement osé, d’une main douce et apaisante. Elle n’avait pas craint et son contact contre son pelage souillé et humide lui avait semblé rassurant. Presque naturel, évident. Sous ses paupières closes, il chercha à retrouver ce regard si tendre, tellement émerveillé, lorsqu’il l’avait laissé le toucher.

Était-il possible qu’il l’ait connu déjà ? Fronçant les sourcils et secouant la tête négativement, il ne put s’empêcher de répondre tout haut, se parlant à lui-même.

— Non, impossible.

Mais tout l’avait poussé vers elle à tel point qu’il n’avait pu s’empêcher de la suivre, allant jusqu’à ignorer les affres de ses blessures pour la regarder s’engouffrer dans l’oiseau d’acier.

Frottant ses cheveux avec du shampooing, il maugréa encore. — Tout ça n’a pas de sens.

La douche lui avait effectivement fait un bien fou. Saisissant le t-shirt propre que Maddie lui avait préparé, il pénétra, encore torse nu, dans la petite cuisine toute en bois, à l’instar du reste du chalet dans lequel il vivait. Il saliva littéralement à l’odeur de ce que Maddie était en train de faire cuire et s’assit sagement sur le tabouret qui lui était destiné, croquant déjà dans le pain frais encore chaud et buvant une bonne rasade de café qui lui brûla la langue.

— Allez-y doucement ! le sermonna Maddie en se retournant brièvement.

Je sais que vous ne mourez pas de faim quand vous partez, comme ça, mais tout de même…

— Rien ne vaut les bons petits plats de Maddie, la coupa-t-il comme un

enfant récitant un slogan.

— Exactement ! confirma la cuisinière en riant.

Elle lui servit les œufs et le jambon qu’elle avait préparé puis lui tourna le dos pour se diriger vers l’évier où elle entreprit de laver la poêle. — Je suis quand même contente que vous soyez revenu, lâcha-t-elle

gravement sans le regarder.

Sayan faillit s’étouffer avec l’énorme bouchée qu’il avait enfournée dans sa bouche. Peut-être oubliait-il trop souvent que Maddie et lui partageaient indiscutablement leurs existences solitaires. Excepté pourtant pour une chose très différente dont Maddie était totalement dépourvue : Sayan était un loup et possédait sans discussion cette alternative riche et sauvage que Maddie ne connaîtrait jamais, enfermée dans sa prison humaine.

Oui, il oubliait cette souffrance parce que c’est ce qu’il recherchait à chaque fois qu’il partait. Mais Maddie restait là. À l’attendre. À espérer celui qui s’apparentait le plus à sa famille aujourd’hui. — Maddie… murmura Sayan en cherchant les bons mots pour la rassurer.

Posant la poêle nettoyée un peu fort sur l’égouttoir, Maddie signifia que la conversation n’irait pas plus loin, regrettant déjà de s’être épanchée. — Finissez votre petit-déjeuner, je vais chercher de quoi vous faire un

pansement.

Et elle sortit de la pièce, laissant Sayan désolé.

Lorsqu’elle revint quelques minutes plus tard, elle avait retrouvé son allant habituel et quasiment immuable. Sayan la laissa inspecter l’entaille qu’elle désinfecta avant d’appliquer un onguent apaisant quand Valrus fit son entrée, sifflant entre ses dents en voyant Sayan. — Et ben, fils, on dirait que tu t’es fait des copains… dit-il sur le ton de la

plaisanterie.

Il s’approcha, se baissa légèrement et inspecta la blessure en plissant des yeux. Ses sourcils étaient froncés quand il se redressa. — C’est ce que je crois ? demanda-t-il en espérant que Sayan le

détromperait.

— Un ours, répondit le jeune homme laconiquement. Un putain d’ours.

Tout en disant ces mots, Sayan sentit le grondement terrible vibrer au fond de lui, cette fureur qui décuplait sa force mais qui dévastait tout sur son passage. Cette force qu’il avait maîtrisée durant ce dernier affrontement et qui aurait pu lui coûter très cher. Par peur. Peur de lui faire mal, à elle. — Bordel… maugréa Valrus. Seul ?

— A priori, répondit Sayan. Je n’en ai pas senti d’autres en tout cas.

Valrus, en pleine réflexion, fit quelques pas dans la pièce. — Un individu solitaire engagé si profondément sur notre territoire…

réfléchit-il tout haut. Même pour un éclaireur, c’est bigrement étrange.

— Ce n’est pas un éclaireur, l’informa Sayan qui grimaça lorsque Maddie

appliqua généreusement l’onguent avant de placer un pansement. C’était un guerrier. Puissant.

Valrus regarda le jeune homme avec gravité.

— Alors c’est préoccupant.

— Je vais en informer la Royauté pour qu’elle active les réseaux, sonde les

autres organisations et nous allons quadriller le territoire à la recherche d’autres traces.

— Je reviens du sud, fils, et je t’assure que je n’ai rien détecté là-bas.

C’était peut-être un solitaire.

— Peut-être, admit Sayan en descendant du tabouret haut tout en enfilant

son t-shirt, mais nous ne pouvons laisser une brèche s’élargir sur le territoire. Tu sais comme moi qu’un ours seul, dans ces conditions, est une situation peu probable.

Il déposa un baiser sur la joue de Maddie qui rougit tout en s’affairant à ranger la mallette de soins.

— Nous allons établir des zones précises pour mailler la surface sans

qu’aucun mètre carré ne passe à côté. Tout doit être fouillé. Tu partiras vers l’ouest pour revenir par le sud.

— Ne crois-tu pas que nous devrions jouer les binômes sur ce coup-là ? — Non. Nous couvrirons bien plus de territoire en nous séparant. Je vais

commencer au point exact de rencontre et élargir la prospection vers l’est et le nord. Tu contactes les différentes factions et tu les mets en alerte.

Valrus ouvrit la bouche mais fut pris de court.

— Excusez-moi, les interrompit Maddie, interloquée. Vous ne pensez tout

de même pas repartir maintenant ?

Les deux hommes se retournèrent en même temps. Le rouge qui colorait les joues de Maddie n’avait plus rien à voir avec l’émotion tendre du baiser de remerciement de Sayan et la colère qui flamboyait dans ses yeux aurait terrorisé tout un continent.

— Suis-je la seule dans cette maison à être dotée d’un tant soit peu de bon

sens ? demanda-t-elle en tapotant son index sur son front.

Elle avança de quelques pas vers les deux hommes hébétés. — Vous revenez de plusieurs semaines d’absence, continua-t-elle, plus

efflanqué que mon Chapman, presque coupé en deux, et vous croyez qu’avec une douche et un petit-déjeuner, vous êtes paré à repartir bourlinguer ?

Valrus leva un doigt timide comme pour demander la parole. — Elle n’a pas tort sur un point, fils : ta blessure est vilaine. Tu as besoin de

repos avant de repartir.

Sayan les dévisagea l’un après l’autre.

— C’est une coalition ?

— Mais non, gamin ! C’est juste que tu n’es pas en état d’affronter à

nouveau un spécimen comme celui-là… Quand on voit comment il t’a abîmé, je ne veux pas que tu l’affrontes seul.

Sayan recula de deux pas et les regarda tour à tour, éberlué. — Non mais, j’hallucine ! Vous vous êtes tous les deux concertés ou quoi ? — Sayan, écoute, tenta de négocier Valrus, tu as dit toi-même que cet ours

était puissant et…

— Rien de tel ne serait arrivé avec la fureur, le coupa Sayan comme simple

explication.

Ce fut au tour de Valrus d’être déconcerté.

— Comment ça « avec la fureur » ? Tu as combattu, seul, sans faire appel à

ta force ? Mais enfin, pourquoi ?

Sayan se figea et pendant une fraction de seconde, l’image de la jeune femme envahit totalement son esprit : la toute première fragrance qui l’avait tellement surpris et terrassé, cette inconnue magnifique au milieu de ses bois, ce regard émerveillé posé sur lui, la caresse éthérée sur son poil souillé comme un baume apaisant.

— Parce que j’aurais pu la blesser, dit-il abruptement. — « La » blesser ? demanda Valrus.

— La jeune femme, près du ruisseau, répondit Sayan d’une voix atone.

Absent soudainement, Sayan se détourna.

— Fils ! appela doucement Valrus.

Le jeune homme s’arrêta mais resta de dos.

— La prochaine fois, il n’y aura pas d’hésitation.

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