Berserkers - Tome 1: Le loup, l’ours et la sorcière (French Edition)

Chapitre 3

 

Ce petit jeu d’orientation par équipe, enrobé dans un sachet aux couleurs de la cohésion et du rapprochement, commençait à lui peser sur le système. Non seulement elle était obligée de se farcir l’égo transpirant des pires machos de la boîte mais en plus elle enrageait en silence de leur incapacité à suivre la piste qui leur était dévolue. Elle avait eu beau émettre, dans un premier temps, de timides observations sur le non-sens des directions que les « chefs du groupe » avaient prises, avant de tempêter lorsque Harry, le bras droit de David, avait fini par les perdre corps et biens, et qu’ils se retrouvaient, une fois de plus, en plein milieu de nulle part avec la nuit qui tombait à la vitesse d’un time-laps. C’était à croire qu’il le faisait exprès !

Bien sûr qu’elle n’était pas effrayée de dormir dehors, elle l’avait déjà fait tant de fois, mais tout de même ! Ce séjour coercitif entre personnels d’une entreprise en perpétuel essor prenait la tournure qu’elle avait voulu éviter : une galère, ni plus, ni moins.

Si elles avaient pu être ensemble avec Angela, elle aurait assurément trouvé le temps moins long. Hélas, le sort en avait décidé autrement et elles avaient été envoyées chacune dans une équipe différente. Chaque groupe avait été constitué après un tirage au sort des individus qui le peuplerait, volonté d’un David aussi excité qu’un enfant dans un magasin de jouets. Elle l’avait vu applaudir et féliciter chacun d’une poignée de main chaleureuse, voire d’une accolade énergique.

Et Aria avait hérité de ce qui se faisait peut-être de pire dans la société : des messieurs et mesdames « je-sais-tout » suivis comme des dieux sûrement par les plus soumis qui soient.

Si elle n’était pas de nature à se faire remarquer, elle ne se retrouvait ni dans le premier cercle, et encore moins dans le second. — Alors, Indiana Jones, il est encore loin le Saint Grâal ? demanda avec

sarcasme Suzan, la secrétaire de David, les deux poings posés sur ses

hanches.

Harry ne se retourna même pas à l’interpellation et leva les yeux de sa carte pour humer l’air ambiant, ignorant la demande inopportune. — Ne t’inquiète donc pas, ma chère Suzan, ton postérieur et toi dormirez

bien au chaud ce soir au chalet… Bien qu’à mon humble avis, tu devrais tout de même penser à t’en séparer ! lui rétorqua-t-il avec méchanceté sans lui faire l’aumône d’un regard.

Suzan le fusilla du regard.

— Sale con, cracha-t-elle entre ses dents.

— En avançant encore vers l’Est sur quelques lieues, nous devrions tomber

sur notre fameux point de ralliement, reprit Harry en l’ignorant avec superbe.

Content de lui, redressant son sac à dos sur ses épaules, il reprit la marche à travers bois, suivi mollement par les autres membres de leur petite équipée.

Lorsqu’Aria passa à côté de Suzan, c’est tout naturellement qu’elle lui tendit la main pour l’aider à se relever, mais regretta vite son geste. — Fiche-moi la paix, toi ! jappa la femme, les yeux encore emplis de dépit

comme si elle avait voulu la mordre.

Et poussant sur ses propres bras, elle se décolla de la racine affleurante sur laquelle elle s’était assise et se remit sur ses jambes pour s’éloigner d’un pas lourd et contrarié.

Aria, restée derrière, regarda la troupe se déployer au milieu des arbres, taches de couleurs chamarrées vacillantes dans le brun du décor.

Ils marchèrent un bon moment avant qu’Harry, qui s’était autoproclamé chef de leur expédition, ne lève le poing, ce qui fit sourire certains du groupe. Se prenait-il réellement pour un ranger ou un GI ? Aria ne put retenir son hilarité qu’elle dissimula dans un raclement de gorge qui se termina en toux lorsque Harry se retourna pour la toiser.

Devant eux, un creux, pas excessivement large mais trop profond et trop à pic pour songer à l’escalader, stoppait leur avancée. — Ah bah, bravo ! Il ne manquait plus que ça… émit une Suzan avec

hargne, rouge et essoufflée. Et notre chef scout va nous proposer de nous transformer en Tarzan et de traverser ça avec une liane ?

Harry était déjà prêt à rétorquer mais il fut pris de court, avec surprise, par Christina qui lui coupa l’herbe sous le pied.

— Oh tais-toi, Suzan, à la fin ! explosa l’autre jeune femme en secouant ses

cheveux blonds comme les blés rassemblés en une haute queue de cheval. Si on t’avait écouté, on serait resté planté là-bas à attendre que quelqu’un vienne nous chercher dans deux ou trois jours avec de la chance !

Le regard que Harry glissa le long du corps de Christina, brillant d’une satisfaction scandaleuse, s’accompagna d’un léger sourire en coin. Il n’avait jamais ignoré les œillades de la petite blonde de la comptabilité et il devait admettre qu’il regrettait en l’instant de ne pas lui avoir accordé l’attention qu’elle demandait visiblement, chose à laquelle il allait remédier dès ce soir au chalet.

Gonflant son jabot, Harry reprit :

— Comme nous sommes légèrement en surplomb par rapport à la piste que

nous devons rejoindre, nous allons redescendre le long de cette faille : un passage sera à notre portée, c’est évident !

« C’est évident ! » reprit Aria en son for intérieur d’une voix de petite fille.

Cet homme l’exaspérait et elle crut que le monde entier, Dame nature y compris, s’acharnait à la contrarier car un peu plus loin, ils tombèrent sur le tronc d’un arbre, arraché probablement lors d’un violent orage, et qui n’avait trouvé d’autre idée que de choir juste en travers du fossé.

Aria leva les yeux au ciel lorsque Harry, plus crâneur que jamais, sauta sur le tronc en levant les bras, un gourou recevant l’adoration de ses adeptes.

— Ne vous l’avais-je pas dit ? fanfaronna-t-il.

Et il s’engagea sitôt, suivi d’Albert, un autre scribouillard du service comptabilité et de Christina qui, tout sourire pour Harry déjà de l’autre côté, se hissa seule, refusant vertement et avec dédain la main tendue d’Albert. Ce dernier, ravalant l’affront dans un rictus qu’il tenta vainement de dissimuler, se détourna de la belle et s’engagea à son tour. Arrivé au milieu de sa traversée, son pied dérapa et c’est dans un enchaînement de contorsions dignes d’un film comique et sous les « Ah ! » et les « Oh ! » de ses collègues qu’il réussit à se rattraper pour finir, livide, par gagner bon port.

— Christina, ma chère, fais attention à toi et assure chacun de tes pas,

conseilla Harry, grand seigneur.

Tout à coup aussi pâle que le t-shirt qu’elle portait, elle consentit en remuant faiblement sa tête de haut en bas. Mal à l’aise sur ses jambes qui ne semblaient plus la soutenir, elle exécuta deux pas puis s’arrêta, tétanisée. — Christina ? appela Aria. Tout va bien ?

Les deux bras tendus à l’horizontal de chaque côté de son corps pour assurer son équilibre, la jeune femme blonde fixait un point sur ses pieds, n’osant plus ni avancer ni reculer.

— Allons, Christina, tout va bien se passer ! cria Harry. Regarde-moi !

La jeune femme releva avec hésitation la tête et sourit faiblement. — C’est ça, c’est bien, la réconforta Harry. Avance doucement maintenant.

Comme une automate ou sous le coup d’une hypnose, le mouvement saccadé, Christina leva ostensiblement son pied droit, puis le gauche, avant d’accélérer aussi soudainement l’allure pour atteindre aussi vite que possible l’autre côté sous les regards effarés de tous. Mais alors que son sourire grandissait à mesure que son but était si proche, qu’il resta figé un instant immémorial avant de se transformer en grimace d’horreur lorsque son pied ripa sur le tronc humide et que son corps balança du côté du vide. Comme dans une scène au ralenti, ils virent leur collègue se déséquilibrer et verser dans l’oubli. À deux pas du salut, Christina percuta la pente qui ralentit sa chute avant stopper sa descente. Harry et Aria furent les premiers à réagir et si la jeune femme se prit à traverser sur le tronc en oubliant toutes règles et toute sécurité, elle rejoignit Harry qui s’était lancé dans la pente pour aller porter secours.

Focalisée par sa collègue en détresse, Aria ne remarqua pas l’agilité surprenante avec laquelle Harry appréhendait le dénivelé et la rapidité avec laquelle il rattrapa Christina.

Lorsqu’ils purent enfin être auprès de la jeune femme, ils la manipulèrent avec précaution mais le constat fut vite établi : la fracture ouverte de la jambe était sans appel. Pleurant, hurlant dans un moment d’hystérie complet, Christina aggravait la situation en gesticulant et en repoussant leur aide, menaçant de les faire descendre plus bas encore.

Harry étala alors toute sa goujaterie qui, en l’occurrence, ne fit pas frémir Aria autant qu’elle l’aurait cru au vu du résultat : une gifle sèche fit cesser en l’instant les jérémiades de la blessée qui, estomaquée, plongea son regard dans celui de l’homme qui la surplombait. — Christina, ma chérie, tu vas te calmer tout de suite et faire exactement ce

que l’on te dit, OK ?

La jeune femme, hébétée, acquiesça de la tête. — Gentille fille, rajouta-t-il en lui tapotant les cheveux comme si elle

n’était qu’un animal bon à flatter.

Puis il leva un regard chargé de doutes vers le sommet du fossé. — Il va falloir la remonter, constata-t-il.

Aria fut prompte à réagir et appela Albert.

— Prends la corde dans mon sac et passe-la autour du tronc le plus proche

et envoie-nous le reste, ordonna-t-elle avant de se tourner vers Christina. Nous allons la hisser, c’est le seul moyen. Tu dois remonter et aider Albert. Je vais sécuriser le harnais de fortune.

Si elle s’était adressée à Harry, à aucun moment elle ne lui avait fait l’aumône d’un regard, empressée de sortir Christina de ce guêpier. — À vos ordres, chef, lâcha Harry avec arrogance.

Lorsqu’elle croisa alors son regard, force lui fut de constater qu’il était profond, intense mais insondable. L’image même de cet homme calculateur, égoïste, froid. Surprenant, parfois, elle devait l’avouer mais qui ne supportait aucun commandement d’un subalterne, ce qu’elle était, tout du moins à ses yeux, sans aucun doute.

Pourtant, contre toute attente, il obéit et escalada la paroi alors qu’elle passait autour du corps gémissant de Christina, l’extrémité de la corde que lui avait fait parvenir Albert.

Au bout de plusieurs minutes qui leur parurent durer des heures, ils finirent par hisser Christina et l’installer le plus confortablement possible.

Suzan entra en piste : en tant que maman de quatre enfants, des garçons de surcroît, elle avait déjà vécu des situations similaires et épata l’équipe par son sang-froid.

— Il va falloir de l’eau pour nettoyer la plaie et des linges propres, déclara-

t-elle, lucide.

Chacun agita sa gourde mais il n’en restait pas beaucoup. — Nous sommes passés près d’un petit cours d’eau tout à l’heure, se

souvint Aria. Je vais y retourner pour aller en chercher. Donnez-moi tous vos gourdes que je puisse en prendre le plus possible.

— Je viens avec toi, affirma Harry.

— Il ne vaut mieux pas, Harry, le contredit Albert d’une voix mal assurée.

Tu devrais rester… ici.

Harry fit volte-face et lança un regard si courroucé qu’Albert recula d’un pas mais Suzan renchérit, tout en continuant de palper Christina pour vérifier son réel état de santé.

— Vous ne serez pas trop de deux pour monter le campement, le sécuriser

pour la nuit et faire un bon feu.

Les arguments imparables eurent la nette impression de contrarier celui qui s’était investi dans le rôle de chef jusqu’à maintenant. Et c’est de mauvais gré qu’il abdiqua.

— Ouais, c’est clair, siffla-t-il, venimeux, en regardant Aria s’éloigner d’un pas vif.

 

Le ruisseau riait, tout proche en contrebas mais Aria ne le voyait pas encore. Le dénivelé se montrait à nouveau plus raide et la jeune femme assurait ses pas : il aurait été ridicule qu’elle se mette en situation de difficulté elle aussi.

Un scintillement l’arrêta : l’eau, enfin. Aria s’apprêtait à reprendre sa descente lorsqu’un mouvement dans les fourrés attira son attention sur la rive d’en face. À l’affût, elle demeura immobile et attendit seulement un court instant avant que n’émerge du buisson touffu, le pelage d’une bête dont la taille était impressionnante.

Mais ce qui lui coupa le souffle c’était l’animal en lui-même : pendant toutes ces années, aux heures d’errance dans les forêts de Rosewood et celles alentour, tous ces jours et toutes ces nuits à espérer, à guetter, à suivre la moindre piste, elle n’avait pu en apercevoir un seul et il lui avait fallu participer à cette grotesque comédie en plein air pour que son rêve se réalisât dans cette absurdité sans nom.

Un loup. Un superbe, magnifique spécimen de loup. De taille exagérément au-dessus de la moyenne avec une fourrure panachée de bruns et de noir, et un museau fauve et gris.

Aria avait tout juste du mal à laisser un filet d’air alimenter ses poumons tant la crainte que ce moment disparaisse, s’étiole, que le loup la sente et s’enfuie.

Plus immobile qu’une statue, elle le regarda s’approcher du torrent d’un pas sûr mais si léger que les feuilles et les herbes ne semblaient supporter aucun poids.

Il baissa son museau qu’il enfouit à moitié dans l’eau vive dont il s’abreuva, sa truffe sombre, brillante comme un diamant, ses yeux agiles qui ne cessaient d’inspecter les environs.

Émerveillée, elle resta un long moment à l’admirer, bourrant sa mémoire de ces instants uniques qu’elle ne revivrait certainement jamais.

Unique, oui. Tellement unique qu’elle ne put se résoudre à ignorer plus longtemps la petite voix qui la harcelait pour qu’elle immortalise ces images.

Avec des gestes d’une lenteur insoutenable, Aria déplaça son bras vers l’arrière, cherchant à atteindre la poche extérieure où elle avait rangé un appareil photo compact. Cran par cran, elle descendit la fermeture et glissa ses doigts qui tâtonnèrent à l’aveugle jusqu’à rencontrer l’objet désiré. Toujours tout en douceur, elle ramena l’appareil devant elle pour placer son œil dans l’objectif.

Actionnant le zoom, elle put s’approcher virtuellement du loup et mordit ses lèvres d’excitation lorsqu’elle put mieux le détailler : le poil épais, ses oreilles mobiles en alerte, ses yeux ambrés qu’un rayon de soleil traversait de part en part, pailletant ses iris d’éclats dorés. Mue par le réflexe de capturer pour l’éternité la beauté de cet instant, Aria appuya sur le déclencheur : le mécanisme de l’appareil cliqueta et émit un insoupçonnable « bip » qu’Aria, elle-même, n’entendit pas. Mais le loup se figea d’un coup, remontant lentement sa tête pour regarder face à lui. Aria, surprise de ce changement soudain, demeura collée à son objectif et suivit les lents mouvements du loup jusqu’à ce que le regard d’ambre vrille le sien à travers l’objectif lorsqu’il la fixa.

La gorge subitement sèche, les bras lourds tout à coup, Aria laissa retomber l’appareil photo devant elle pour se rendre compte que le loup la fixait bel et bien, sa truffe se tortillant de droite et de gauche, sa gueule entrouverte comme s’il aspirait l’air.

Il ne bougeait pas. Elle non plus. Rien ne devait venir briser cet enchantement.

« Il m’a vue. Il me sent. Mais si je bouge, il s’enfuira », pensa-t-elle.

Combien de temps restèrent-ils ainsi ? Aria n’aurait su le dire même si des crampes montaient le long de ses mollets, ses jambes fléchies depuis tant de minutes. Elle ne pouvait pas bouger, elle ne le devait pas. Profiter encore, le plus longtemps possible. De toute façon, lui allait bouger, forcément.

La douleur dans ses jambes se fit de plus en plus intense et Aria serra les dents mais elle ne put contraindre plus longtemps son corps dans cette position inconfortable et se redressa. Sans quitter le loup du regard, elle le vit, lui aussi, relever d’un mouvement sec la tête et claquer une fois des mâchoires.

« Allez, file ! » se dit-elle intérieurement avec une once de regret tant elle aurait voulu que ce moment dure encore.

Pourtant, lorsque le loup bougea, ce ne fut certainement pas pour s’enfuir. Avec une dose certaine d’effroi, elle le vit soudain retrousser les babines sur ses crocs démesurés, laissant échapper de sa gueule un grondement caverneux et puissant.

Sans chercher à comprendre ce qui se passait, Aria fit un pas puis deux et trois en arrière, constatant que tous les muscles bandés du loup l’avaient propulsé déjà de l’autre côté de la rive avec une facilité déconcertante et qu’il s’engageait dans la pente vers elle. Déconcertée et affolée, elle se retourna et entreprit de gravir le dénivelé elle aussi pour tenter de lui échapper.

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