Berserkers - Tome 1: Le loup, l’ours et la sorcière (French Edition)
Chapitre 5
Aria avait mis un certain temps pour reprendre ses esprits, retrouver la ferme réalité qui s’était manifestée sous la forme de voix criant son nom.
Elle ne s’était finalement pas tant éloignée du groupe qui avait veillé sur une Christina blessée : leur retard ayant inquiété les organisateurs, une équipe de sauvetage avait été dépêchée sur leur parcours et avait tôt fait de prendre en charge l’accidentée et ses collègues légèrement choqués. Revenue auprès d’eux, elle fut accueillie par des soupirs de soulagement excédé de la part de Suzan et le regard mauvais d’un Harry au visage tuméfié, égratigné et souillé de terre. Aria bredouilla quelques mots d’explication tout juste cohérents tout en cherchant à justifier sa longue absence.
— Eh bien, lâcha avec dégoût une Suzan en colère, on s’en souviendra de
ce week-end Emerson ! Christina qui se casse la jambe, Aria perdue Dieu sait où et Harry qui manque de se rompre le cou à son tour… Il va m’entendre, David, croyez-moi ! Lui et ses idées saugrenues !
Sans songer à l’animosité dont Harry avait toujours fait preuve à son égard, mue seulement par ses instincts, Aria s’approcha du plus proche collaborateur de David Emerson.
Elle levait sa main pour inspecter une des blessures qui lacéraient le visage d’Harry mais celui-ci la repoussa violemment. — Ne me touche pas ! cracha-t-il.
Ses narines palpitaient comme s’il était essoufflé et son regard méchant la fusillait sur place.
— Pardonne-moi, je voulais juste…
— Tu voulais juste quoi ? aboya-t-il en lui coupant la parole.
Sans qu’elle comprenne véritablement pourquoi, Harry fulminait. Que s’était-il passé durant son absence, ici, pour qu’il soit animé d’une telle animosité ?
— Je t’avais dit de rester avec nous, lança Suzan à Harry d’un ton
condescendant en repassant près d’eux. Qu’est-ce que tu avais besoin de partir à sa recherche, aussi…
— Ferme-la, Suzan ! Il faudrait bien que quelqu’un, un jour, te fasse fermer
ta grande gueule ! lui cria-t-il d’un ton menaçant.
L’intéressée leva simultanément ses mains paumes en l’air et ses yeux au ciel, simulant un appel au Tout-Puissant.
— Une nouvelle directive toute trouvée à promulguer dès la semaine
prochaine, grand chef ! rétorqua Suzan avec un sarcasme mordant avant d’aller s’engouffrer dans le tout-terrain qui venait les chercher.
L’intense colère qui habitait Harry était si forte qu’elle aurait pu en être palpable, ses poings si serrés que la jointure de ses articulations blanchissait. Son regard était rivé sur Aria, des braises ardentes qui flamboyaient dans ses iris sombres, allumant un climat pesant et suffoquant.
Harry était parti à sa recherche… Avait-il était témoin de quoi que ce soit ? Mais si cela avait été le cas, pourquoi ne rien dire ? L’explication la plus probable était sûrement la plus simple : blessé dans son ego de n’avoir pu maîtriser leur petit groupe dont l’aventure s’était terminée en fiasco complet, Harry n’en supportait l’outrage. Et son inimitié évidente pour Aria depuis qu’elle avait franchi le seuil d’Emerson’s Company, canalisait à elle seule l’offense qui lui avait été faite.
Le bruit caractéristique des pales d’un hélicoptère lacérant l’air emplit tout à coup leur espace et des projecteurs les aveuglèrent quelques instants. Aria recula alors de quelques pas, profita de cette diversion pour s’éloigner de lui et rejoignit Christina avant qu’elle soit héliportée, consciente de son regard toujours fixé sur elle.
La jeune femme blonde souriait maintenant à ses sauveurs, emmitouflée dans un traîneau qui allait s’élever dans les airs pour être hélitreuillé vers l’hélicoptère, sa jambe enveloppée dans une carapace solide et protectrice. — Ah Aria, chanta-t-elle en ouvrant ses bras comme si elle voulait que la
jeune femme s’y plonge, tu es là, enfin ! Je suis tellement heureuse que tu sois là…
— Christina… murmura Aria, décontenancée par la chaleur de cet accueil
incompréhensible. Je venais juste voir si tout allait bien…
— Oh, tu es si gentille… s’exclama la blonde en s’agrippant aux sauveteurs
à ses côtés et qu’elle prit à témoin. N’est-ce pas qu’elle est gentille,
hein ? Et puis elle est jolie. T’es jolie, tu sais ? Hein, qu’elle est jolie notre petite Aria ?
Elle parlait d’Aria comme on parlerait d’un chiot adorable, ponctuant ses assertions d’une moue attendrie. Puis elle partit d’un rire si aigu qu’il les fit tous sursauter avant de s’effondrer dans les bras qui la maintenaient.
— Je voudrais un Martini, sec, avec des olives… maugréa-t-elle avant de s’endormir.
Désorientée, Aria regarda les professionnels qui lui adressèrent un sourire confiant.
— On lui a donné des calmants, expliqua l’un d’eux, désolé et amusé tout à
la fois. Chez certaines personnes, ça donne des réactions surprenantes…
Aria tenta vainement de garder son sérieux mais la mine désopilante de son interlocuteur finit par avoir le dessus et elle ne put s’empêcher d’éclater de rire, très vite rejointe par les deux autres hommes.
Ah, qu’il était bon de rire, après une journée aussi folle, de laisser s’échapper la tension de ces dernières heures, de donner libre cours pour un instant à l’insouciance bienheureuse d’une histoire qui se finit bien.
Pourtant, au moment de monter à son tour dans le véhicule, sa chaussure déjà posée sur le marchepied et les mains agrippées au montant de la portière, Aria se retourna et scruta quelques instants l’obscurité ténébreuse de la forêt, mue par un appel qui émanait du fond de son être.
Les éclairs fantomatiques des feuilles bruissant dans le crépuscule s’agitaient tout autour d’eux, barrière impénétrable, asile de tous les secrets sauvages et merveilleux.
Les voitures tout-terrain les avaient ramenés au petit aéroport où l’avion, qui les avait déposés deux jours plus tôt, les attendait. Entre retrouvailles, rires et premières anecdotes, une véritable effervescence régnait sur le tarmac et Aria avança lentement vers cette minuscule ruche, un sourire aux lèvres devant tant d’agitation.
Malgré le ciel déjà largement obscurci par la nuit, elle reconnut sans peine la silhouette élancée dont le sommet était encadré par une masse sombre et indisciplinée de boucles brunes qui s’avançait vers elle en trottinant.
Moulée dans un pantalon de toile extensible sur lequel tombait un gros pull de laine jusqu’à mi-cuisse, Angela incarnait quoi qu’il arrive la grâce par excellence. Même ses grosses chaussures de marche lui donnaient un air baroudeur plus sexy que jamais.
Aria eut à peine le temps de poser son sac que son amie se jetait dans ses bras, la déséquilibrant par son élan.
— Oh Ary… J’étais morte d’inquiétude, lui clama-t-elle dans l’oreille.
Quand David nous a dit que ton groupe avait eu un accident…
— Tout va bien, la rassura Aria en riant. C’est Christina qui est tombée et
s’est cassé la jambe…
— Oui, je sais, la pauvre…. Il faudra absolument que tu me racontes tout ça
dans l’avion, se lamenta Angela une fraction de seconde avant d’enchaîner, sautillant sur place, plus excitée qu’une puce sur le dos d’un chien. Tu ne devineras jamais !
Battant des mains avant de s’emparer de celles de son amie, elle jubilait, ses yeux brillants d’une joie sincère.
— Ary, il faut que je te dise, que je te raconte ! exulta-t-elle, au comble de
l’attente.
— Ai-je le choix ? la taquina Aria en ramassant son sac. — Justement non ! confirma en riant Angela, attrapant le bras de son amie.
Et tu auras tous les détails, crois-moi !
— Je ne sais pas pourquoi mais je n’en doutais pas…
Pétillante, Angela déposa un baiser sonore sur la joue de sa meilleure amie tout en l’entraînant vers l’avion qui stationnait plus loin. — Tu sais que Fred était dans mon groupe, n’est-ce pas ? commença-t-elle
en se régalant de revivre à nouveau ses propres aventures. Et tu sais combien j’espérais que ce week-end arrive…
Le babillage d’Angela se perdit tout à coup dans une lointaine conscience d’Aria qui sentit à nouveau quelque chose l’appeler au fond d’elle. Sans cesser de marcher au bras de son amie, elle tourna discrètement la tête autour d’elle et scruta une nouvelle fois les ténèbres qui entouraient la piste.
Quelle étrange sensation…
C’était la deuxième fois en quelques heures qu’elle ressentait cette impression bizarre. Comme si elle n’était pas seule, observée peut-être, suivie par une ombre sortie tout droit de son imagination fertile, c’était certain ! Elle se concentra quelques instants sur cette perception si singulière : ce n’était pas désagréable, loin de là, un peu déconcertant peut-être mais inexplicablement excitant et troublant.
Mais quoi de plus naturel après ce qu’elle avait vécu plus tôt durant de séjour ? Elle se rendit compte qu’une part d’elle-même occultait ce dont elle avait été témoin alors qu’une autre la protégeait jalousement, caressant ce souvenir comme on polit la plus précieuse des pierres. — Tu te rends compte, Ary ? demanda Angela en resserrant son emprise
sur le bras de sa compagne, la rappelant sur la terre ferme.
— Oui, j’imagine bien, répondit cette dernière évasivement, encore perdue
dans les profondeurs obscures qui les entouraient.
Elle sentit la jeune femme soupirer contre elle. — Tu n’as rien écouté, pas vrai ? demanda Angela, faussement fâchée. — Mais si ! se défendit Aria d’un air coupable. — Tu es incorrigible ! s’offusqua Angela en souriant. Eh bien, pour la
peine, je recommencerai tout depuis le début dès que nous serons assises dans l’avion !
Sans attendre, elle l’entraîna vers l’escalier amovible et la poussa devant elle. L’appareil n’avait pas encore décollé qu’Angela avait déjà mis sa menace à exécution…
Pour clôturer ce moment de cohésion que David Emerson avait voulu si grandiose, une grande soirée était organisée dans un hôtel somptueux du centre de Toronto. Certes, Angela n’avait pas menti sur une chose : ils n’avaient pas tous passé ces quelques jours à s’assommer de discours et de bla-bla insupportables mais l’heure était pourtant venue de payer le tribut de cette sortie en plein air. La nuit s’annonçait longue et ennuyeuse et Aria avait presque failli se faire porter pâle, pelotonnée dans le moelleux de son canapé. Elle détestait toutes ces mises en scène surfaites et d’une hypocrisie folle où chacun congratule l’autre sans en penser un traître mot. Mais quand Angela l’avait appelée un peu plus tôt et qu’elle avait rechigné à obtempérer, prétextant qu’elle n’avait pas de robe convenable, Aria avait eu la contrariante surprise de voir débarquer dans sa chambre, Angela, berçant dans ses bras une des œuvres d’art vestimentaire dont elle raffolait. Fred – son chevalier servant – s’était proposé pour venir les chercher et la jeune hawaïenne était somme toute prête à tout pour la traîner de force à la « petite » sauterie organisée par leur patron. Il n’avait fallu que quelques minutes à la belle pour transformer son amie renfrognée en une jeune femme méconnaissable. La robe fourreau d’un bleu profond s’alliait avec harmonie à son regard bleu nuit rehaussé d’un maquillage léger, juste assez prononcé pour mettre ses yeux en valeur et colorer sa bouche d’un brillant étoilé.
— Tu es magnifique, souffla Angela en regardant avec fierté et tendresse
son amie.
Aria s’inspecta dans le psyché de sa chambre : de ses cheveux relevés en un chignon savamment négligé s’échappaient quelques mèches vaporeuses qui s’agitèrent sur sa nuque lorsqu’elle descendit du taxi qui les déposa à l’entrée illuminée du palace quelques minutes plus tard.
La salle de réception était déjà bondée lorsqu’ils y pénétrèrent, assaillis par des serveurs qui leur proposèrent rafraîchissements et bouchées délicieusement appétissantes. Les conversations formaient un brouhaha bourdonnant sur un fond musical jazzy mais l’orchestre se tut bien vite pour laisser la place au directeur général d’Emerson’s Company qui monta sur l’estrade comme un véritable showman, agitant les bras en guise de salut et de remerciements sous les applaudissements de la foule endimanchée.
Équipé d’un discret micro qui lui barrait finement la joue, David Emerson continua d’arpenter la scène telle une vedette, savourant ce moment d’acclamation.
— Merci, merci ! brailla-t-il en riant. Quel plaisir de vous retrouver tous
ici ! Enfin, tous… Pas tout à fait et avant de commencer et profiter de cette soirée, je voudrais que nous prenions le temps d’avoir une pensée chaleureuse pour notre chère Christina Applegate qui ne pourra être parmi nous ce soir.
Il avait donné à sa voix un ton d’une empathie parfaite qui alla même jusqu’à provoquer des soupirs contrits chez certains des employés qui entouraient Aria.
— Mais entre nous, ne vous inquiétez de rien ! reprit-il, aussi confident que
taquin en se penchant légèrement vers l’assemblée. Je viens de lui parler au téléphone et je ne crois pas qu’elle regrettera son absence tant les infirmiers qui s’occupent d’elle la traitent comme une petite reine !
Et tous accompagnèrent leur patron dans son hilarité, une bourrasque de rires qui enveloppa Aria d’un sentiment de malaise plutôt que de joie.
Regardant tout autour d’elle, elle eut la désagréable impression de se trouver comme dans une autre dimension, d’être présente à leurs côtés sans y être véritablement. Ce moment de gêne fut interrompu lorsque David reprit les commandes et entama réellement son discours qu’il promit le plus bref possible, déclenchant une nouvelle salve de rires. — J’ai un aveu à vous faire, dit-il tout de go. Je suis tombé amoureux. — Encore ! cria une voix masculine du fond de la salle, ce qui relança une
nouvelle fois des ricanements de part et d’autre.
— Oui, oui, Tom, encore ! admit David en s’esclaffant lui-même. Mais cet
amour-là, j’ai voulu le partager avec vous, chers collaborateurs et amis. Car celui-là est au cœur de ce que nous savons le mieux faire, ici, chez Emerson’s Company : la technologie des hommes au service de la protection de la Nature. Cette nature que j’ai souhaité vous faire découvrir, durant ces quelques jours qui, j’espère, ont réussi à déclencher en vous cette même passion qui m’anime depuis. Comment ne pas succomber à la beauté de ces arbres, aux lumières parfois irréelles que le soleil fait naître au travers des branches de cette forêt majestueuse ? N’avez-vous pas été transporté dans un autre monde ces derniers jours ? Je suis d’accord, vous n’avez pas eu le droit à un petit tour en hélicoptère comme Christina mais…
David laissa la fin de sa phrase en suspension, sachant pertinemment que les rires combleraient son effet savant.
— En vérité, lorsque j’ai découvert cet endroit, continua-t-il d’un ton
professoral, si sauvage encore et pourtant si proche de nous, je me suis dit qu’il fallait que nous en soyons les gardiens. Aucun d’entre vous n’ignore les plans d’extension de la ville au détriment de cette nature qu’il nous faut préserver à tout prix. Et parce que nous sommes des citoyens engagés chez Emerson’s, j’ai proposé, à nos élus, le plus audacieux, le plus innovant mais surtout le plus extraordinaire projet de cette décennie ! Car j’espère bien que nous serons les instigateurs de nombreuses autres propositions futures ! Laissez-moi vous présenter la prochaine réalisation d’Emerson’s Company – votre réalisation à tous, mes amis, car je ne le répète jamais assez, « vous » êtes Emerson’s Company. Voici donc Canopée !
Derrière David, le bras tendu vers le ciel tel un apôtre appelant son dieu ultime, un rideau s’effaça sur le côté, laissant apparaître un écran où s’afficha la structure en trois dimensions d’un ensemble d’habitations futuristes nichées dans une végétation luxuriante, sous les applaudissements nourris des spectateurs encouragés par David lui-même.
Aria découvrit en même temps que ces collègues les premières esquisses du département architecture, son esprit prompt à donner sens et vie à ce qu’elle imaginait, laissant David poursuivre ses commentaires. — … le premier village écologique avec des maisons qui s’intégreront
parfaitement dans la nature, utilisant des énergies 100 % renouvelables sans aucun impact sur l’équilibre naturel des lieux…
Au fur et à mesure que sur l’animation projetée s’ajoutaient des couleurs çà et là, cherchant à effacer l’artificiel pour atteindre un réalisme prometteur, Aria se replongea avec un délice frémissant dans cette forêt, au bord de ce ruisseau, dans les yeux magiques de ce loup qui lui avait sans aucun doute sauvé la vie. À ce souvenir, elle se rendit compte qu’elle n’en avait parlé à quiconque, pas même à Angela à qui elle confiait tout pourtant. Elle n’avait même pas eu le réflexe d’appeler ses parents et surtout son père pour lui faire part de cette rencontre incroyable. — Aria ? Aria Moorehead, êtes-vous là ?
L’appel de son nom la tira de ses rêveries avant de se sentir poussée vers la scène.
— Ah, la voilà notre Aria ! clama David en venant lui prendre la main pour
l’aider à gravir les quelques marches pour atteindre la scène sur laquelle il se tenait déjà. Le plus jeune chef de projet de l’équipe mais certainement un de nos plus brillants atouts.
Totalement inhibée face à cette foule qui s’était rassemblée plus près encore des heureux élus, Aria suivit docilement David qui lui tenait toujours la main, la plaçant juste à côté d’un Harry si tendu dans son smoking noir qu’elle n’osa porter son regard sur lui.
Quoi qu’il pût éprouver comme ressentiment à son égard, ils allaient devoir trouver coûte que coûte un terrain d’entente.
Ce qui n’allait pas être chose gagnée.
Sous les applaudissements qui semblaient terriblement s’amplifier à son goût, Aria força son sourire mais exhala un long soupir déchirant au fond d’elle-même.
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