Berserkers - Tome 1: Le loup, l’ours et la sorcière (French Edition)

Chapitre 4

 

Était-ce la frayeur qui lui ôtait toute énergie ou la pente du versant était de plus en plus difficile à grimper ?

Tout autour d’elle, la forêt bruissait, craquait et déjà elle sentait le souffle de la bête contre sa nuque. Comment avait-il fait, d’ailleurs, pour ne pas déjà la rattraper ? Était-il là, juste derrière elle ou cherchait-il à la contourner pour l’attaquer sur un angle impitoyable ?

Aria avait une envie folle de se retourner, d’évaluer le danger : aurait-elle l’impression de faire face à sa peur ou de mesurer les derniers instants de sa fragile existence ?

Elle avait surtout la sensation d’avoir deux branches mortes en place et lieu de ses jambes et qui ne la menaient vers nulle part. Tout ce dont elle était certaine, c’était de les encourager à avancer, et ce, le plus rapidement possible.

Depuis que le loup avait repéré sa présence et qu’il avait, non pas fui comme elle s’y attendait, mais qu’il s’était engagé à sa poursuite, Aria avait cessé de réfléchir : sans attendre, elle s’était mise à courir à travers bois, rebroussant chemin au départ mais s’éloignant un peu plus à chaque fois qu’elle espérait choisir un terrain qui lui serait plus favorable.

D’une fraction de seconde à une autre, son esprit basculait entre les émotions des plus contradictoires : en proie à une grande panique, un cri terrible et muet résonnait à l’intérieur de sa tête jusqu’à en faire trembler tout son corps puis, tout à coup, la folie viscérale de survivre coûte que coûte la gagnait et galvanisait son espoir ballotté.

Un sifflement sur sa droite, un bruit de cavalcade dans les fourrés accompagné d’un glapissement.

Aria sauta par-dessus un tronc noir moribond couché au sol et ne put s’empêcher de tourner la tête. Il fallait qu’elle sache. Tout cela était si proche… « Allez, juste un coup d’œil… » s’était-elle autorisée.

Tout ce qu’elle put voir fut une forme presque dissimulée en totalité par les taillis, qui restait floue tant sa vitesse de déplacement était élevée et qui l’avait clairement dépassée.

Un millième de seconde pour tempérer d’angoissantes minutes.

Un millième de seconde pour attiser de sournoises incertitudes.

Un millième de seconde qui lui fut fatal lorsqu’elle redressa la tête pour rencontrer une branche basse qui arrêta net sa course et l’assomma suffisamment pour qu’elle ne puisse arriver à se relever.

À terre, sa conscience oscillant entre ombre et lumière, Aria gémit, son sac à dos la clouant sur le sol, ses mains cherchant vainement un point d’ancrage, une réalité qui la tirerait hors de son marasme.

Palpant feuilles, mousses, brindilles et branchages fins, Aria s’efforça à plusieurs reprises de desceller ses paupières mais à chaque fois ses yeux se révulsaient et elle sentait partir sa tête en arrière qui touchait l’humus dans un bruit mat.

Elle était à présent sans aucune défense, son corps l’abandonnant alors que son esprit l’invectivait à réagir.

Enfin, à force de lutter, son acuité s’affina et son regard, vacillant de l’étourdissement dont elle avait été victime, put accrocher de nouveau la réalité.

Ce qu’elle regretta presque instantanément lorsqu’une gueule béante aux crocs démesurés s’ouvrit devant elle dans un hurlement tonitruant, éclaboussant de sa bave le visage exsangue de la jeune femme.

Un cri étranglé dans la gorge, battant des bras et des pieds de façon désordonnée, en proie à une hystérie indomptable, Aria chercha à échapper à ce trépas imminent et faillit perdre complètement la raison lorsqu’elle découvrit que les puissantes mâchoires appartenaient, non pas au loup mais à un ours brun qui décupla l’épouvante dont il était à l’origine en se hissant sur ses pattes arrière, déployant son corps massif et gigantesque.

Aria eut tout à coup la sensation d’être dans une conscience alternative : ce qu’elle vivait était tout bonnement impossible. Pendant quelques instants, elle eut le sentiment morbide d’évoluer au ralenti, incapable de sortir de ce rêve cauchemardesque, désarmée face à cette situation invraisemblable.

Elle vit l’ours avancer sur elle d’un pas, suivi d’un deuxième, les griffes de ses pattes antérieures luisantes qui s’agitaient, ses grondements caverneux ininterrompus qui semblaient faire trembler toute la forêt lorsqu’une ombre passa au-dessus d’elle, la plongeant quelques secondes dans une surprenante torpeur.

Le loup, bien plus gros encore que ce qu’elle avait évalué, se tenait maintenant entre elle et l’ours, ses pattes fermement plantées dans le sol, son poil hérissé devant le combat qui allait s’engager, ses babines retroussées sur des crocs blancs acérés. Ses grognements étaient aussi profonds que ceux de l’ours et le concert des deux fauves était assourdissant.

Combien de temps restèrent-ils à se jauger ainsi ? Aria était tétanisée, son esprit inopérant et son corps paralysé.

Ce fut le loup qui s’élança en premier, visant la jugulaire de son adversaire qui accusa l’attaque et perdit l’équilibre. Fourrure contre fourrure, griffe contre griffe, croc contre croc, les deux bêtes commencèrent alors un ballet brutal, un duel sauvage dans un corps à corps sans merci. La violence des coups, la férocité des morsures, la démesure des impacts ébranlaient les arbres pour en déraciner quelques-uns qui s’échouaient dans une pluie de tonnerres et de craquements, entraînant avec eux leurs frères plus jeunes et fragiles.

Les facultés d’Aria décidèrent de choisir ce moment pour retrouver toute leur raison et la jeune femme commença enfin à s’éloigner du champ de bataille, d’abord sur les mains et les genoux, trop pressée d’établir une distance jamais suffisante entre elle et les deux fauves écumants puis, testant la solidité de ses jambes, elle se mit debout et avança en s’appuyant contre le tronc des arbres, sa tête tournée derrière elle à observer le combat, aussi fascinée qu’effrayée.

De plus en plus pressée d’établir un périmètre de sécurité, elle augmenta sa vitesse jusqu’à constater qu’ils étaient à portée assez lointaine pour s’arrêter bien qu’elle sentit encore sous ses pieds la terre trembler sous les offensives titanesques.

Essoufflée, épuisée, elle s’appuya contre l’écorce rugueuse et plongea son visage dans ses mains tremblotantes, s’exhortant au calme puis lissa ses cheveux ébouriffés par sa course folle, cherchant par ces gestes à apprivoiser le calme.

Elle leva soudain la tête.

Le calme. Plus effrayant encore que le vacarme qui l’avait précédé. Plus froid que le vent qui s’était levé à l’approche du crépuscule.

Rien. Plus rien. Plus de tonnerre, plus de tremblements sourds, plus de grondements rageurs.

Des minutes terribles commencèrent à s’égrener, se délestant de leurs secondes dans une indolence redoutable.

Aria resta immobile, tous ses sens en alerte. Les feuilles des arbres bruissaient d’un rire empli d’un sarcasme cruel mais rien ne semblait bouger par ailleurs. Ses doigts agrippés à l’écorce, elle mobilisa toutes ses aptitudes et écouta la nature qui l’entourait, comme elle l’avait fait si souvent, plus jeune, dans les forêts de Rosewood.

Aucun oiseau ne pépiait et seule la valse sifflante des feuilles sur les hautes branches donnait au lieu un semblant de vie.

Aria se détacha de son arbre, fit quelques pas, tourna sur elle-même avec lenteur, épiant les fourrés. Elle s’immobilisa tout à coup : à une vingtaine de pas, le loup se tenait face à elle, apparition soudaine et fantomatique.

Sans aucun signe d’agressivité, le souffle haletant dans sa gueule entrouverte, le regard mouillé d’un soulagement douloureux, il la fixa un moment, sans bouger, puis s’affaissa subitement. Aria sentit ses entrailles se tordre : avait-elle encore peur ou pleurait-elle la peine de cet animal blessé ?

Allongé, le loup ne bougeait plus. Le seul indice de sa survie était ses flancs qui se levaient et s’abaissaient régulièrement.

Aria se saisit de son sac à dos et se décida : à pas lents et mesurés, elle s’approcha doucement de la bête, manifestant sa présence au fur et à mesure par de doux chuchotements.

La taille démesurée du loup la laissait hébétée : il devait être au moins trois fois plus gros par rapport à ses congénères et la couleur de son pelage, un chamarré de bruns parsemés de noir, était pour le moins atypique, surtout dans cette région.

L’état général de l’animal lui sembla tout de suite assez alarmant : son museau ainsi que son pelage étaient souillés de rouge et une entaille de belle envergure lui lacérait le flanc gauche.

Toute proche, elle s’accroupit près de la tête énorme et tendit sa main afin qu’il la flaire, qu’il comprenne qu’elle ne lui voulait pas de mal. Avec des gestes tranquilles, elle se saisit d’une gourde et d’un linge puis entreprit de se rapprocher plus encore. Timidement, sa main tendue frôla le poil épais sans que ses yeux ne quittent ceux, d’un ambre pailleté d’or, du loup qui geignit lorsqu’elle atteignit la blessure. Se reculant vivement, par peur d’être mordue, Aria attendit quelques secondes la réaction de l’animal mais le voyant toujours placide, revint à la charge. Avec le plus de légèreté possible, elle nettoya et essuya la plaie avant de revenir vers la tête, caresse légère sur le poil dru.

Les deux anneaux ambrés qui cerclaient sa pupille d’un noir insondable la fixaient.

Bon sang ce qu’il pouvait être magnifique ! Perdue dans sa contemplation, Aria oublia qu’elle était en présence d’un animal qui l’avait pourchassée avant de s’attaquer, seul, à un ours.

À cette pensée, sans qu’elle ne le veuille, un éclair craintif fugace passa au fond de son propre regard et le loup tressaillit avant de sauter sur ses pattes pour disparaître dans les sous-bois, laissant Aria transie, fixée sur l’endroit par lequel le loup avait fui.

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