Boires et déboires d’une déchicaneuse
Dédicace
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Marie-Renée Lavoie
Boires et déboires d’une
déchicaneuse
roman
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À celles et ceux qui apprennent
à s’aimer sur le tard
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1
Où je redécouvre la course de corridor.
Karyne pleurait. Encore. Les mots se bousculaient dans sa bouche pour former une bouillie inaudible que ses lèvres tremblotantes laissaient filtrer par à-coups, comme des pets de moteur au bord de la panne sèche. Alourdis par l’eau, ses faux cils peinaient à se maintenir courbés. Je craignais même que le sel vienne à bout de la colle et lui impose une humiliation de plus, souhaitée par personne. Tenu au silence par ma main droite discrètement levée qui en imposait comme un gun, le reste de l’équipe patientait docilement. On m’avait confié la charge de rétablir la synergie défaillante du groupe – peu importe ce que ça voulait dire – et de faire rouler des têtes au besoin. Cette toute-puissance, parfaitement non méritée, descendue sur ma personne par la grâce des grands patrons de la compagnie qui avaient, par désespoir, accepté de m’engager, aurait dû m’effrayer; au contraire, elle m’insufflait une force tranquille que j’apprivoisais tout naturellement, à mon plus grand étonnement: je m’étais toujours crue faite pour les rôles bienveillants qui en appelaient à la fibre maternelle, alors que le pouvoir me convenait davantage. Et pour mieux habiter mon poste, j’avais compulsé une grosse pile de documents sur la communication bienveillante et ses dérivés, qui m’avaient mis en bouche des mots capables de me faire passer pour ce que je n’étais pas encore. Et j’y arrivais.
— Mais t’as encore manqué la réunion, Karyne…
— Cépassquejenonc’estpasdemafautec’estjesaispas…
Quelques semaines plus tôt, alors que l’année scolaire tirait à sa fin, Claudine était débarquée dans ma cuisine tout excitée, une pile de feuilles dans une main, une bouteille de blanc dans l’autre. Toutes les nouvelles s’arrosent, avec Claudine, les bonnes un peu plus que les mauvaises. L’entreprise dont elle dirigeait le service des ressources humaines – et où j’avais bossé pendant plus de dix-sept ans avant d’être emportée par une vague de restructuration – ouvrait un tout nouveau poste pour rebâtir la synergie du personnel que la pandémie avait anéantie. De très nombreux employés étaient partis pendant que les remplaçants, souvent engagés à distance et dans l’urgence, se retrouvaient à errer dans une boîte aux contours flous où tout un chacun cherchait d’abord, avant même que de tendre vers l’efficacité qu’on attendait d’eux, à se tailler une place dans un monde sans repères. Un peu comme si on envoyait sur la glace une équipe de hockey non entraînée formée de noms pigés au hasard. Des bons joueurs, certes, mais qui n’ont même jamais patiné ensemble. Sous la pression des conflits de travail et de personnalité qui s’y étaient multipliés, certains départements étaient sur le point d’imploser. Diagnostic de la direction: il fallait rapidement cibler les éléments troubles et les éliminer, comme on coupe un membre gangrené pour sauver le reste du corps. Le service de Claudine étant aussi débordé que se faisait rare la main-d’œuvre spécialisée, elle ne pouvait se permettre de gérer ces microcrises qui enflaient démesurément et mettaient à mal sa patience – ou son absence de. Le poste qu’on m’offrait devait donner aux RH un peu d’oxygène, comme le font les plantes vertes pour l’air vicié de nos intérieurs, et permettre de sauver quelques têtes.
— Mandat de six semaines seulement, les boss veulent que le ménage soit fait avant l’automne, les cahiers de commandes sont pleins. C’est pas des affaires compliquées, juste des chicanes normales, du monde qui s’haïssent, qui se plantent des couteaux dans le dos, t’es bonne avec ça, toi. Si t’aimes pas ça, ton contrat finit juste à temps pour la rentrée, tu pourras retourner câliner tes petits cocos, si tu veux. Formule win-win pour toi.
— Ça veut dire quoi, «synergie des équipes professionnelles et numériques»?
— Bah, rien, faut juste gérer des chicanes. Y mettent ça partout, synergie, c’est un peu comme résilience. J’ai pensé que ça sonnerait bien, surtout qu’on sait pas vraiment ce que ça veut dire…
— Pis «numériques»?
— Pas rapport, c’est pour l’enveloppe de rémunération, y nous reste juste du budget là-dedans, j’ai foutu le mot à la fin pour que ça passe. Tu refiles les problèmes au département technique si y a des problèmes «numériques», ça paraîtra même pas.
— C’est renouvelable?
Claudine, ma best qui habitait le rez-de-chaussée du duplex qu’on avait acheté ensemble après ma séparation, rêvait de me voir revenir au bureau, dans un emploi stable, bien rémunéré, peu éreintant physiquement. Elle me présentait tous les postes qui s’ouvraient avant leur affichage, promettait de faire preuve à mon égard d’un irréprochable favoritisme. Me voir débuter une carrière en enseignement au primaire à 50 ans l’angoissait totalement: trop de précarité, d’enfants à soulever consoler torcher, de poux, de virus, de parents insupportables, convaincus de la magnificence de leur progéniture. Jouer à la Gestapo dans son entreprise serait beaucoup plus sain pour moi, plus simple. Traquer et anéantir l’ivraie avait même quelque chose de poétique pour elle.
— Ça fera pas sérieux, y a des firmes de consultants spécialisées pour ça.
— La pénurie frappe là comme ailleurs, les règles ont changé. Pis la dernière firme qu’on a engagée nous a coûté une beurrée, nous a rien rapporté, à part deux congés de maladie. Les boss voulaient m’étriper. Tant qu’on parle de sauver du fric à l’autre bout, y sont contents.
— D’où le contrat sur mesure.
— Je me suis quand même arrangée pour que ça fasse sérieux…
Elle m’avait pointé un encadré jaune fluo sur la dernière feuille de la pile dans lequel rutilait un nombre élégant, chatoyant comme une pépite polie, tout en tire-bouchonnant un bourgogne aligoté perlé de condensation. J’avais attendu d’avoir avalé une gorgée de vin avant de répondre, la surprise m’ayant légèrement resserré le boyau.
— D’un autre côté, je sais comment régler les chicanes.
— Ce que tu fais mieux que personne, ma chérie, j’ai déjà tout dit ça aux patrons. Je t’ai même comparée à une arracheuse de pissenlits, capable d’atteindre les racines profondes du mal. Ça les a beaucoup touchés, c’est des sensibles du gazon, ces gars-là.
— Ça prend toujours ben un minimum de qualifications, non?
— C’est moi qui fais le tri des C.V., qui organise les entrevues pis qui fais signer les contrats.
— Y vont se souvenir de moi, y achèteront pas ça que je revienne dans un autre département.
— T’es drôle! Comme si ces gros nombrils-là pouvaient se souvenir de toi! Y me demandent mon nom à chaque trimestre, depuis vingt ans… Come on, dis oui, c’est pas une job d’ordinateur, cette fois-là, tu vas travailler avec du monde, tu vas aider le monde…
Claudine m’avait laissé le temps d’y penser, prenant seulement soin de me rappeler plusieurs fois par jour que c’était une occasion rêvée qui ne se représenterait probablement plus au cours du prochain millénaire.
J’avais donc passé les premiers jours de l’été à me torturer l’esprit, déchirée entre l’excitation d’un insolite retour au bureau, où j’avais jadis promis de ne plus remettre les pieds, et la désagréable impression de m’avouer vaincue en profitant de cette chance de quitter l’école.
La balloune de mes rêves naïfs était pétée depuis un moment. La réalité s’échinait chaque jour à en disperser les dernières volutes. Mon amour surdimensionné pour les élèves ne rachetait pas le fait que tout était plus difficile que prévu, plus confrontant, plus déstabilisant, plus éreintant, tant physiquement que mentalement. Comme tous ceux qui n’ont jamais enseigné et qui se croient capables de le faire sous prétexte qu’ils ont élevé des enfants, je m’étais raconté plein d’histoires sur ce que je saurais faire mieux que les autres. Comme eux, je n’avais pas tenu compte du fait que j’aurais à composer avec vingt-cinq paires de parents penchés au-dessus de mon épaule pontifiant des mais moi, je pense que à chacune de mes décisions.
Ce contrat de déchicaneuse, en m’offrant le prétexte usé à la corde du nouveau défi à relever, devenait donc une façon toute légitime de changer de cap. Et mon esprit, prompt à donner à la réalité le tour qui lui convient, s’était tout de suite mis à magnifier les plaisirs minuscules que je me réjouissais déjà de retrouver au bureau: aller seule aux toilettes, marcher en talons hauts sur du tapis, boire mon café chaud, échanger des phrases complètes avec d’autres adultes, m’asseoir pour manger mon lunch, éponger mes dégâts – quelques gouttes de vinaigrette sur la table – avec du vrai papier à main, tomber dans la lune sans mettre la vie de qui que ce soit en danger. Voir Ji-Pi, peut-être…
Tout le monde me jugerait, mes enfants les premiers, eux qui m’avaient tant soutenue dans mon projet de sauver le monde, une trâlée de petits êtres fragiles à la fois. Si je n’y revenais pas, mon seul fait d’armes en enseignement serait d’avoir gonflé les stats déjà obèses des abandons de carrière précoces. Fuir un bateau en rade serait si lâche, si moralement indigne, mais c’était beaucoup demander que de nous faire écoper avec de l’eau jusqu’au cou…
Le contrat était renouvelable et pouvait se transformer en poste, la brèche s’ouvrait toute grande, je le savais parfaitement, le souhaitais, même. Donc j’ai dit «oui». Donc Karyne en pleurs, pour la deuxième fois en trois jours.
— Si je comprends bien, Karyne, la convocation pour la réunion s’est retrouvée dans tes messages archivés sans que tu l’aies ouverte?
— Nonmaisouimaisjel’aipasouvertemaismaisjemaisétait-
làjecomprendspas…
Les réseaux sociaux sont des mannes précieuses capables de révéler les profondeurs de la psyché humaine, m’avait expliqué Antoine, mon informaticien de fils. J’avais donc «fait mes recherches», fouiné sur les profils virtuels des uns et des autres, savais à qui j’avais affaire. À droite de l’éplorée, Éloi – 32 ans, skateboard, mangas, bol poké, yoga chaud – regardait le tissu de la chaise entre ses jambes en se tordant les doigts. À sa gauche, Jean-Jean, dit Johnny – 51 ans, moto de route, motomarine, vêtements de moto, modèles réduits de moto, filles sur des motos –, tenait fermement ses sourcils dans sa main droite, dissimulait très mal son envie d’être ailleurs, sur un ruban d’asphalte quelque part où il fait beau, j’imagine. Carole, deux chaises plus loin – 52 ans, tutoriels de coiffure, couchers de soleil, Céline Dion, chats dans des boîtes, confitures maison, fougère en tissu –, maintenait son nez dissimulé dans le triangle isocèle qu’elle formait avec ses mains, totalement exaspérée. Léanne – 27 ans, TikTok, Australie, rallonges de cheveux, Bubble tea, son neveu John-Nathan – était absente. Carole et Jean-Jean étaient des anciens d’une des divisions de la boîte fermée en région au moment de la fameuse grande restructuration.
Comme l’avait prédit Claudine, les mouvements de personnel avaient été si nombreux au cours des deux dernières années que mon départ s’était noyé dans le reste. Avec les employés, j’y étais allée d’une formule floue qui ne serait ni une vérité ni un mensonge: j’avais commencé à travailler pour la maison une vingtaine d’années auparavant, officié dans divers départements. On use parfois des mots comme du fond de teint, en espérant tromper tout le monde.
Personne n’accusait directement Karyne, mais tous les voyants pointaient en sa direction. Elle était le dénominateur commun de toutes les situations conflictuelles dans le département de la gestion de projets: elle manquait des réunions, n’apportait pas les bons documents, omettait de répondre à des courriels importants et avait même envoyé par erreur à tout le service un message destiné à une amie dans lequel elle se moquait du «gros cul en forme de poire» de Carole. Je m’en tenais aux faits pour forcer une approche rationnelle de la situation, on m’en servait à la pelle. C’est d’ailleurs une allusion à ce malheureux envoi lors de notre première réunion qui avait fait dérailler ma première intervention: Karyne avait essayé de se défendre, s’embourbant dans des maladresses qui n’avaient fait qu’aggraver son cas, pendant que Carole, bonne joueuse, s’était levée pour montrer les généreuses saillies de ses hanches, y allant même de quelques pas de merengue pour mieux nous les faire apprécier. Karyne s’était mise à pleurer quand Johnny, que la scène comblait, avait explosé de rire en tapant la table de réunion du plat de la main et en répétant: «J’en reviens pas, câlice!»
Sentant que la situation était en train de m’échapper, j’ai fait volte-face sans prendre le temps de réfléchir.
— Écoutez, on va s’arrêter ici pour aujourd’hui. Je vous remercie beaucoup d’être venus.
Je me suis retenue d’ajouter «Et merci d’avoir nourri nos discussions», comme on le recommande dans mes bibles de la bonne communication, pour éviter d’être encore traitée de Calinours autour de la nouvelle machine à café – je l’avais moi-même entendu. Et personne n’avait réellement «nourri» quoi que ce soit. Très discrètement, du bout des doigts, j’ai effleuré le bras de Karyne pour qu’elle regarde mes lèvres: «Reste deux minutes, s’te plaît.»
— Mais va falloir faire quèque chose, le client d’hier était sans connaissance…
— Je sais, Carole, je comprends.
— Je pensais qu’on réglerait enfin ça aujourd’hui.
— C’est ce qu’on fait, je comprends ta frustration. Merci, Carole.
J’ai forcé un peu mon sourire pour lui faire comprendre, avec bienveillance et ouverture, qu’elle était reconnue dans sa douleur – règle d’or en gestion des conflits et d’humains en général –, mais que la conversation d’équipe s’arrêtait bel et bien là. La tête de Karyne était déjà sur le billot, nous connaissions tous la nature de ses manquements, je ne voyais pas ce qu’on gagnerait à la regarder se décomposer en groupe. Quand la porte s’est refermée, il n’est plus resté qu’une petite fille malheureuse devant une madame menaçante dans une grande salle de conférence au tapis d’une laideur troublante (des séries de losanges tricolores imbriquées en fleurs tristes). J’ai flatté le bord de la table en bois massif pour me donner le temps de trouver quelque chose de pertinent à dire.
Ça n’est pas venu.
— Tu me fais penser à ma fille, Charlotte.
Elle a froncé les sourcils, comme inquiète tout à coup de la tournure personnelle de l’entretien. Les gangsters essaient toujours de détendre l’atmosphère avant de couper un doigt.
— À doit faire pitié.
— Pas du tout. C’est une grande sensible.
— C’est ça que je disais.
Mauvaise idée, on l’avait probablement traitée de sensible toute sa vie. Elle s’est mouchée avant de rejeter la tête vers l’arrière, le cou offert, en attendant courageusement la sanction qui ne viendrait pas.
— Prends-tu des vacances cet été?
— J’imagine que vous allez m’en offrir plus qu’il m’en faut.
Son menton s’est remis à trembler, ses yeux se sont affaissés. Maintenant qu’elle croyait son sort scellé, elle n’essayait même plus de se défendre. À défaut de pouvoir la prendre dans mes bras, ce que mon poste d’arracheuse de pissenlits m’interdisait complètement de faire, j’ai fermé mon dossier et me suis approchée d’elle en faisant doucement rouler ma chaise ergonomique Idimex High Back-37 à 699 $ avec roulettes en uréthane qui n’a pas émis le moindre couinement. J’ai eu une pensée pour les balles de tennis éventrées qui servent de silencieux sur les pattes de chaises à l’école.
— Veux-tu me montrer où t’as archivé la convocation de la réunion?
Elle a souri. C’est tout ce qu’elle voulait, qu’on la croie. L’espoir, tout à coup, lui a défripé les traits. Elle s’est redressée en reniflant comme une enfant habituée de pleurer et d’en revenir, comme ma Charlotte. J’ai écouté attentivement ses explications, vu comment les réunions s’archivaient automatiquement dans une application qui mettait en branle tout un système de notifications à triple alarme, entre autres. Je n’ai évidemment à peu près rien compris, sinon qu’elle avait une appréciable longueur d’avance sur moi en matière de gestion électronique d’horaire – ou d’électronique tout court –, mais j’ai prudemment hoché la tête avec le plus grand sérieux, tentant de camoufler ma technonullité sous un épais silence. Quand je l’ai entendue me faire un résumé très succinct de la situation avec des mots d’enfant qui laissaient entendre qu’elle avait compris que d’experte en numérique je n’avais que le titre – «Donc j’ai pas pu peser sur le bouton “accepter la réunion” juste ici, la touche verte, c’est impossible, la machine m’aurait avertie d’une façon ou d’une autre» –, j’ai mis fin à la réunion en lui promettant d’essayer de comprendre ce qui se passait.
Je l’ai envoyée rejoindre Éloi pour qu’ils tentent de reconquérir le client échaudé et je suis restée un moment seule, les yeux plantés entre deux fleurs psychédéliques, à me demander ce que je faisais là avec mes prétentions ronflantes de synergiseuse en chef. Si la dernière recrue pouvait m’apprivoiser avec quelques larmes, on aurait vite fait de me déboulonner. J’ai ramassé mes chairs et mon esprit enténébré pour monter jusqu’au bureau de Claudine et m’affaler, comme dans le bon vieux temps, sur la chaise des lamentations.
— J’suis poche.
— Laisse-toi arriver, ça fait toujours ça au début.
— Le monde braille pis je leur flatte le dos.
— Qui braille?
— Karyne.
— Encore?
— Une affaire de réunion manquée, un client qui menace de s’en aller ailleurs…
— Quel client?
— Sicotte.
— Sais-tu c’est quoi, son petit nom, à Sicotte? Fond de short. Répète pas ça, c’est une inside avec Marcel de l’approvisionnement. Mais occupe-toi-z’en pas, y fait ça à chaque grosse commande, quand y essaie pas de se gosser des retours malhonnêtes, c’est un tout croche.
— N’empêche, les autres sont écœurés.
— On la flushe, d’abord! C’est la seule équipe avec des surnuméraires, à cause de la fusion.
— Elle a juste 27 ans.
— L’âge parfait pour recommencer sa vie n’importe où. On y fera une belle lettre avec une étoile en or collée dans le coin. Bon, j’ai un appel qui rentre, je te sacre dehors.
— J’ai rendez-vous avec l’équipe des ressources matérielles, de toute façon.
— Oh boy, les matérieux! T’as de la chochotte là-dedans, tu vas t’amuser.
— Coupe pas Karyne tout de suite, faut que j’y reparle.
— OK, madame la directrice!
Quand je suis sortie de son bureau, le couloir était vide, silencieux, froid, comme une capsule spatiale désertée. Je me suis revue au même endroit, deux ans auparavant, zombifiée par l’explosion de ma vie dont je traînais partout les lambeaux, jusque dans le bonheur des autres. Les douleurs sont des éléphants encombrants. À cette époque-là, les mots «T’es plate» et «Quelqu’un d’autre» avec lesquels Jacques m’avait assassinée en me quittant me hantaient encore. Je les avais ruminés sans relâche, en dépit des conseils de ma psy, pour en sabler les arêtes tranchantes, les rendre inoffensifs, les vider de leur poison, les digérer jusqu’au dernier atome, ce que j’avais particulièrement réussi: ils ne présentaient désormais plus aucune aspérité, me glissaient de la pensée à la bouche comme des bonbons fondants, à l’amertume dégonflée. Ils ne me blessaient désormais pas plus que l’annonce du montant de la dette au Téléjournal du soir. Je n’étais ni n’avais jamais été plus ou moins plate que n’importe qui. C’est ce que quelques milliers de dollars en psychothérapie m’avaient permis de comprendre. Constat banal, en apparence, mais salvateur pour moi, car c’est sur cette base réconfortante que le reste avait pu s’échafauder, ma renaissance dans les bras de Guy, le duplex, l’école, même ce poste qu’autrement j’aurais refusé. Que même Claudine ne m’aurait pas offert, en réalité.
J’ai enlevé mes souliers que j’ai attrapés par les talons aiguilles et me suis mise à courir sur le tapis ras, d’abord à petits pas, puis comme une joggeuse lâchée lousse sur un terrain de golf. Les coutures de ma jupe-tailleur ont gémi un peu, mais tenu bon, les braves. L’habitude de la tension, j’imagine. Une fois au bout, j’ai vérifié, toujours personne, alors j’ai remis ça et fait trois autres allers-retours en mettant tout ce que j’avais dans le dernier droit. J’aurais pu filer jusqu’en Gaspésie. Si les rues étaient parfaitement plates, climatisées et pavées de tapis ras, tout le monde se mettrait à la course, même moi. Ça me faisait plaisir d’y croire. Une employée que je ne connaissais pas est sortie pour voir ce qui se passait, café dans une main, téléphone prêt à servir dans l’autre, visiblement sur le point d’appeler la cavalerie. Un autre s’est collé le nez sur la fenêtre de son bureau, sans courir le risque d’ouvrir la porte. Je me le suis imaginé dans une tranchée, à la guerre, roulé en boule au fond du trou. On a le courage qu’on peut. J’ai envisagé de lever le pouce pour le rassurer, mais j’ai tapé la vitre du plat de la main au dernier moment pour finir de le terroriser avant de bifurquer vers l’escalier de service qui me jetterait sur le quatrième, incidemment l’étage de la comptabilité, celui de Ji-Pi, que je croiserais peut-être par pur hasard. Ou pas.
Dans la salle de réunion, l’équipe des ressources matérielles m’attendait avec des faces de plâtre. Tant pis pour eux, j’étais complètement crinquée.
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