Boires et déboires d’une déchicaneuse
2. Où je montre un bout de mes fesses.
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Où je montre un bout de mes fesses.
Je me suis fait prendre, évidemment. C’était une question de temps avant que Charlotte ne découvre que j’avais une job d’été.
Dans la ruelle, mes chers voisins, gentiment surnommés les Ostimans, étaient au poste, dans l’entrée de leur garage, en train de refaire le monde à coup de sacres arrondis et de formules creuses.
— Quin, si c’est pas Cécile!
Pour une raison ou une autre, c’est le nom qu’ils m’avaient donné. J’avais peut-être une tête de Cécile. C’est en constatant qu’ils ne m’offraient pas une p’tite frette comme d’habitude – que je n’avais ceci dit encore jamais acceptée – que j’ai compris que j’avais de la visite chez moi. D’en bas, je voyais la queue de cheval de Charlotte qui se dandinait de gauche à droite, comme si elle parlait à quelqu’un. Elle n’entrait désormais jamais sans moi, même si elle savait où trouver la clé de secours; ma grande fille était une invitée dans ma maison.
— Allô cocotte!
— Mom? Tabarouette! T’es ben madame, t’arrives d’où, comme ça?
Je me suis jeté un œil pour évaluer objectivement ce qu’elle voyait: tailleur vert-de-gris, chemise en soie deux tons plus pâles, sac à main et souliers anthracite. Ce n’est pas sans un certain agacement que je me suis sentie comme la femme d’avant, l’épouse de Jacques, toujours tirée à quatre épingles dans des habits coûteux aux accessoires assortis. J’ai sorti ma chemise de ma jupe et défait mon chignon pour m’ensauvager un peu. Et c’est là, seulement là, que j’ai vu la chose.
— Pas un autre animal?
— Mais non, c’est juste un chien.
— Ton chien?
— Ben oui pis non, avec mes stages cet été, je serai presque jamais là…
— Je t’avertis, Charlotte, je le prends pas en attendant, pas cette fois-ci, c’est hors de question.
— Je t’ai pas demandé de le prendre, non plus.
— Comme tu m’avais pas demandé de prendre Steve le chat poche, pis qu’y est encore ici, au cas où tu l’aurais oublié.
— Mais tu l’aimes, Steve!
— C’est pas la question, Charlotte! Je voulais pas de chat, moi, tu m’en as imposé un pis un autre quand même. C’est correct, Steve gère sa vie, ça va, bon, à part les oiseaux morts, mais tu me feras pas le coup avec un bébé chien qu’y faut sortir trois fois par jour, qui pisse partout, qui mange les meubles, j’ai vraiment pas le temps pour ça…
— Ah? T’es pas en congé, l’été, toi?
Voilà, on y était. Elle a fait sa face de bout de chou à laquelle elle me savait incapable de résister, les mains en cul-de-lampe sous le menton. Son père tout craché, jusque dans la mimique. Ressemblance grâce à laquelle je n’étais jamais parvenue à totalement le détester.
— Dominic est pas là?
— Change pas de sujet.
— OK, on fait un deal: tu me dis pour vrai pourquoi t’as amené ce chien-là ici, pis je te dis d’où j’arrive.
— OK: c’est juste le plus merveilleux bébé Golden retriever que j’ai jamais vu de ma vie, j’avais juste envie de te le montrer. À ton tour.
— Je te crois pas.
— Y a un souffle au cœur, un petit, pas si grave. C’est juste que c’est pas encore opérable.
— Évidemment, sinon y a douze familles qui se seraient battues pour l’avoir.
— Les gens aiment mieux les défauts visibles; pour les photos, c’est mieux.
— Mais t’es pas juste venue pour me le montrer.
— Oui… mais je me disais que…
— Je le savais! Charlotte Valois, c’est non! Non, non!
— Ce serait bien pour toi…
— N, o, n, non.
— Pis aussi pour Madeleine.
— C’est quoi le rapport avec Madeleine?
— J’ai pensé que ça y ferait du bien, un chien. À capote sur les chiens.
— Les animaux sont interdits au foyer.
— Pas les chiens de thérapie, pour des visites, je me suis renseignée. Pis je me suis déjà arrangée avec Doum pour la «licence» pis la paperasse, pis toute…
— Oh mon dieu, t’as déjà magouillé tout ça?
— Ça passe toujours, inquiète-toi pas, on a pensé à tout.
Elle soutenait mon regard, solide et fière. Ma petite Charlotte jadis terrorisée à la seule idée d’aller passer quelques heures chez une amie traficotait des papiers comme une mafieuse aguerrie pour offrir un peu de bonheur à ma vieille amie. J’aurais dû lui dire que c’était mal, que les règles comme les licences existaient pour de bonnes raisons, ce qu’une presque docteure comme elle devait savoir encore mieux que moi, mais je me suis à peine retenue de la féliciter, impressionnée par l’ingénuité de la généreuse supercherie. Madeleine serait complètement folle de joie. J’imaginais déjà ses petites mains en papier de riz ensevelies dans la fourrure dorée, les mots doux qu’elle lui chuchoterait en lui massant les oreilles.
— Ton tour! T’arrives d’où?
— OK pour les visites à Madeleine, mais je le prends pas ici.
— Le deal, allez!
— Tu m’as pas dit la vérité, j’suis pas obligée.
— J’ai fini par la dire, enweille.
— Ffff… y fait tellement chaud.
— Enweeeille!
— J’avais une date.
Elle a levé les sourcils, l’air de dire ben oui, à d’autres.
— Maman, personne s’habille en tailleur pour aller à une date en plein après-midi quand y fait 33 degrés.
— Ressenti 33, y fait 28.
Démasquée, je lui ai donc raconté mon retour au bureau, le contrat de rapiéçage d’équipes cassées que je prenais pour l’été, mes doutes, mes peurs. Elle comprenait tout à fait, ma belle âme, ne voyait aucun problème à ce que je retourne travailler pour la boîte sur laquelle j’avais déversé tout mon fiel en la quittant. À cette époque-là, je démolissais mes meubles – surtout ceux offerts par mon ex-belle-mère – à coup de masse pour les passer par les fenêtres. Mes montées de lait n’impressionnaient personne, étaient même jugées nécessaires et salvatrices. Souffrir donne le droit d’être un mauvais humain, au moins pendant un temps. Quand je m’étais retrouvée au chômage, c’est elle qui avait pensé à l’école: pour se refaire un karma de mère Teresa, c’est l’endroit rêvé. En réalité, elle n’avait absolument rien contre les bureaux confortables, les titres prestigieux, les beaux chèques de paie.
Tout ce temps, le plus merveilleux retriever de l’univers lui mordillait les doigts, les léchait, voulait descendre de la bergère en osier, remonter, redescendre, encore mordiller, lécher, se battre contre le cordon de son chandail à capuchon, redescendre, remonter, mordre sa propre queue, descendre…
— J’aime les animaux, maman, mais je ferais pas ça si c’était mal payé.
— Pour vrai? Tu m’as jamais dit ça avant.
— Tu me l’as jamais demandé.
Ce qui était parfaitement vrai. Je me l’étais toujours imaginée motivée par sa passion dévorante pour les bêtes, seulement par ça, à des années-lumière de toute considération matérielle. Parce qu’elle avait passé son adolescence à bouder les vêtements griffés et les nouveaux téléphones, j’en avais bêtement déduit qu’elle se foutait éperdument de l’argent. Mais Charlotte aime le confort des couettes en plumes, les vraies boiseries, les bons sushis, les vieilles villes d’Europe, plaisirs que le salaire moyen tient généralement à distance. Par un raccourci qui m’apparaissait maintenant terriblement réducteur, j’avais fait une adéquation entre magasinage à la friperie à l’adolescence et vie de bohème pour toujours.
— On veut s’acheter une maison.
— Qui, on?
— Maman, franchement…
J’ai eu une petite bulle au cerveau, un blocage symptomatique qui n’a évidemment pas échappé à Charlotte.
— Avec Doum?
— Avec qui d’autre, maman, come on…
Dominique, mon gendre mou, en tempérament comme en ossature. Le genre de gars comblé de joie à l’idée que la vie soit seulement une succession d’inspirations et d’expirations. Comme une fougère. Heureux de manger, de dormir, peut-être un peu moins de se laver. Difficile d’avoir le bonheur plus simple, plus dégarni. J’aurais dû l’aimer, pour ça, entre autres, mais quelque chose en moi résistait, refusait de lui céder ma fille, comme si son manque de consistance était contagieux et risquait de la gâcher, elle, mon chêne-roseau. Je m’abandonnerais à l’aimer vraiment, j’en étais certaine, que lorsqu’elle m’annoncerait son éviction du tableau. J’étais parfois une petite madame guindée qui cherchait un bon parti pour sa fille, la tête pognée quelque part dans le moule d’un autre siècle. Je n’en tirais aucune fierté.
— Mais vous êtes tellement jeunes…
— Maman, j’ai 24 ans.
— Oui, justement.
— T’étais enceinte à cet âge-là, toi!
Je me suis retenue d’ajouter «C’était pas pareil dans mon temps», puisque c’était une grossière insulte à la vérité: Charlotte voulait se reproduire, avoir des humains à elle, une vie à elle, créée par et pour elle, comme à peu près tout le monde depuis le début des temps. Pas besoin de se taper un cours d’anthropologie pour comprendre ça. Mais comme j’avais derrière la cravate 25 ans de fatigue et d’inquiétude, un divorce et un chapelet d’innombrables deuils, je ne voyais dans leur projet qui s’esquissait que la menace sombre des mille douleurs capables de le détruire.
— On descend montrer le chien à Claudine pis aux filles?
C’était une mauvaise idée, je le sentais. J’aurais dû m’empresser de dire non, déjouer le piège, crever le complot dans l’œuf. Claudine et ses deux grandes filles seraient gagas devant le chien, et je me retrouverais complètement isolée avec mes arguments rabat-joie. Je serais la grosse pas fine, la cruelle, et elles, les gentilles zamoureuses des zanimaux – un chien cardiaque, l’aubaine, chose! –, même si la réalité nous ferait rapidement changer de rôle: elles auraient beau faire toutes les promesses possibles, quand je serais prise pour le garder, aucune des trois ne mettrait jamais le pied dehors par moins vingt pour aller promener le beau ’tit chien trop cute, ni sous la pluie, ni pendant les grosses chaleurs, les vacances ou les examens, jamais jamais. Nos enthousiasmes seraient forcément inversement proportionnels à notre implication dans l’affaire; pour elles, les caresses, pour moi, tout le reste. D’où mon pied sur le frein.
Charlotte s’est élancée dans l’escalier qu’elle a dévalé à la course pour couper court à ma tiédeur. Sur ses talons, le chien a stoppé net avant la première marche, terrorisé par le gouffre qui s’ouvrait devant lui. Avec une patte tremblante levée en l’air, comme un chat dans le courant d’air d’une porte entrebâillée, il a poussé un petit gémissement étouffé, tourné vers moi son museau de blanchon faible et vulnérable qui me ramollissait déjà. Ça commençait très mal.
— Charlotte? Ton chien veut pas descendre!
— Y va finir par venir, laisse-le faire.
— Non non, on dirait qu’y veut me suivre, je m’en vais me changer avant de descendre, appelle-le.
— Fiouze! Mon chien, viens mon chien! Fiouze, au pied!
— Fiouze?
— C’est Doum qui l’a appelé de même… Elle est où, la balle? Tu veux la balle?
— C’est bon, y essaie de descendre! Continue!
Quand sa petite queue touffue est disparue dans l’escalier, je suis restée un moment à regarder les toits de Limoilou, léchés par un ciel à l’humeur douteuse, et le délicieux foutoir des balcons chargés de bacs à fleurs disparates à moitié crevées après une énième journée de canicule. Les gens flânaient plus bas, dans les rares coins d’ombre. Ils murmuraient, pour que le soleil ne les trouve pas. J’ai jeté un œil amoureux à ma toute nouvelle thermopompe en m’enfournant dans mon appartement.
L’air de ma maison était poisseux, surchargé d’une humidité odorante, comme une mélasse en suspension. J’ai fait bouger ma main à la hauteur de mes yeux pour mieux m’étonner qu’elle ne laisse pas de trace. J’ai même étiré un peu la souffrance en prenant le temps de flatter Steve, recto verso, avant de retirer mon veston. Les mini-animaux en plastique que je disposais sur le bord de la fenêtre pour qu’il puisse s’amuser à les jeter à terre jonchaient le sol, à l’exception du rhinocéros, qui restait invariablement indétrôné à la fin de la journée. La fraîcheur coulait déjà vers moi depuis la tête de clim qui avait promptement obéi à ma commande vocale: «Froid.» Le flocon bleu aussitôt apparu, annonçant gaiement qu’il prendrait soin de moi et de mes chairs fondantes. Le chaud battait en retraite sous les ondées de fraîcheur qui le sublimaient.
Je me suis battue contre ma jupe, plâtrée sur les courbes généreuses que j’avais appris à aimer dans les mains de Guy, ce cher amant menuisier dont je m’étais défaite par peur d’être tombée pour le premier venu, mon précieux rebond. Il me manquait, par moments. S’il débarquait à l’improviste, je flancherais.
J’ai ensuite déchiré mes bas de nylon – qui a inventé une merde pareille? – et enlevé ma chemise. En culotte et brassière devant ma psyché, je regardais l’empreinte des vêtements s’adoucir lentement, très lentement, comme les rides du matin. Quel paradoxe, tout de même: à 19 ans, quand rien ne presse, le corps digère en un temps record toutes les violences qu’on lui fait, les bretelles qui lacèrent comme les micro-nuits de deux-trois heures; quelques dizaines d’années plus tard, quand le décompte s’amorce, la trace du moindre élastique s’attarde, chicane à la peau son droit de rester imprégné, comme de la visite qui n’en finit plus de partir.
Le cri de Charlotte m’est parvenu depuis la terrasse de chez Claudine, juste au-dessous. Un peu malheureusement, la violence de mes réflexes maternels m’a jetée dehors sans ménagement, si bien que ce n’est qu’en la voyant agenouillée devant l’escalier, paniquée mais en pleine forme, que j’ai pris conscience de mes simples apparats, tout à fait inconvenants.
— Son cou est pogné dans le patin du fer forgé, y s’étouffe!
Le chien, juste l’osti de chien, coincé. Moi, en brassière et culotte demi-fesse, surplombant la ruelle comme une déesse de la fécondité, devant Claudine et ses filles, les curieux qui s’étiraient le cou et les Ostimans qui s’étaient même donné la peine de se lever pour l’événement. Je suis rentrée en quatrième vitesse, ai enfilé le premier mou qui m’est tombé sous la main avant de redescendre au pas de course. Si je me mettais à réfléchir, ne serait-ce que quelques secondes, je n’y retournerais pas, la honte m’en empêcherait. Mais il y avait un chien à sauver.
D’ailleurs, tout le monde n’en avait que pour lui quand je suis redescendue. Dans un moment d’inattention généralisée, il s’était faufilé sous la terrasse pour tenter de revenir par les mailles trop étroites du fer forgé. En voulant échapper à la pince de fer, le chiot avait fait glisser son cou dans la partie la plus étroite du motif et s’était auto-étranglé. Son corps pendouillait déjà un peu mollement.
— QUELQU’UN, VITE, QUELQU’UN!
Adèle pleurait, Laurie se tenait les cheveux et Claudine courait dans tous les sens à la recherche d’un instrument quelconque pour faire quelque chose. Charlotte tentait de ramener le petit corps vers la partie du fer forgé qui présentait une ouverture plus large, mais le cou menaçait de se briser. Elle répétait tout bas des non non non pour aider ses petites mains de docteure à repousser la mort. Je ne voyais pas quoi faire, sentais seulement, même si c’était complètement absurde, une forme de culpabilité m’écraser la poitrine: j’avais martelé que je n’en voulais pas, de ce chien, et le sort s’était chargé de l’éliminer. Absurde et prétentieux, comme si j’avais des pouvoirs divins.
C’est d’abord la pince que j’ai vue, longue comme un bâton de hockey, et dont j’apprendrais plus tard qu’elle servait à désincarcérer les accidentés de la route, puis les Ostimans, qui avaient troqué leur bière pour des outils de circonstance. Pendant que le plus petit des trois – Fred, qu’on apprendrait plus tard – se glissait sous l’escalier et agrippait le fer forgé à deux mains, un autre faisait sauter la marche de bois avec un énorme pied-de-biche pour laisser place à la pince, qui s’est empressée de découper les parties étroites du patin et faire éclater le motif. En écartelant à mains nues ce qui résistait encore, ils sont parvenus à libérer le chiot, comme on écosse un petit pois. Durée approximative de l’opération: 22,6 secondes, du moins, c’était la durée de la vidéo captée par Adèle. Charlotte a aussitôt entamé des manœuvres de réanimation jusqu’à ce que la vie consente à revenir, pour le plus grand soulagement de tous. Les badauds que la scène avait réunis voulaient tous flatter le chien, le féliciter de n’être pas mort, «Bon chien, t’es un bon chien, toi», tant pour faire partie de l’histoire que pour pouvoir affirmer à leurs followers, photo à l’appui, qu’ils s’étaient faits buddy avec le ressuscité.
Les Ostimans ont refusé le verre de vin offert par Claudine, ils venaient juste de s’ouvrir des petites frettes qui faisaient le pied de grue à côté de leurs banquettes de chars. Au passant qui leur a dit «Wow! Gees! Vous êtes des fucking héros!», ils ont répondu modestement qu’ils avaient juste les bons outils. La vidéo a enflammé le web pendant quelques minutes avant d’être écrasée par la déferlante de toutes les insignifiances qu’il a continué de générer, comme toujours. Celui des trois qui portait la moustache m’a lancé un discret «Beau ’tume de bain» en passant à côté de moi. Moquerie ou compliment, dur à dire. Le coup de coude que Claudine m’a décoché dans les côtes n’a rien éclairci.
Adèle a passé le reste de la soirée à nous raconter, par le menu détail, les émotions ressenties à chaque moment du non-drame.
— Pis là, quand j’suis descendue pis que j’ai vu que y était tchoqué ben raide, oh my god, c’était tellement wack, man, j’ai pensé qu’y allait pass out live…
— C’est beau Adèle, on était là, pis on comprend rien de ce que tu dis.
Le soir humide s’essuyait le trop-plein d’humidité sur nos carcasses fatiguées, les filles jasaient d’amour et de désamour, de leur génération sacrifiée autour d’une grosse pizza de chez Pierrot. Quand elles nous intégraient à leur conversation, c’était pour nous faire avouer que nous avions beaucoup moins souffert – nous, les adultes ni trop jeunes ni trop vieilles, célibataires endurcies, travailleuses payées pour travailler, mères sans véritables responsabilités –, vu leur âge, à elles.
— Non, mais c’est vrai, ç’a pas changé grand-chose, dans vos vies.
— Tout à fait d’accord, mon bébé. Nos vies plates sont juste restées plates.
Le petit blanc de Claudine nous rendait accommodantes et lui faisait avaler sans rouspéter les longs mois d’enfermement vécus avec ses filles pendant lesquels elle avait tenu les rôles de pourvoyeuse, psy, prof et punching bag; il fallait bien en vouloir à quelqu’un. En temps normal, elle nous aurait servi son analogie entre le célibat et le tartre, mais pas ce soir-là. La résurrection du chien nous apaisait, nous donnait envie de tendre l’autre joue. Elles nous auraient crues si on leur avait dit que les dernières années nous avaient permis de nous épanouir comme mères et comme femmes. Pendant tout ce temps, je n’arrivais pas à lâcher des yeux le chiot qui passait de main en main, plongé dans un sommeil de plomb, indifférent à tout. Beaucoup, beaucoup trop mignon. J’ai fait pivoter ma chaise de 180 degrés pour ne plus voir que le mur nord du voisin sur lequel quelques tiges souffreteuses de clématites tentaient de s’accrocher.
— Le barbu, y est pas pire, de proche, a tenté Claudine en se regardant la crasse sous les ongles. Y a quel âge, tu penses? Je dirais entre 52 pis 72, fripé de même, ça peut être de l’usure ou ben du soleil.
— C’était peut-être des marins, ou des briqueteurs…
— Des déménageurs, maman.
Charlotte nous souriait à pleines dents, qu’elle avait belles et droites, patinées d’un beige tout naturel qu’elle promettait de ne jamais javelliser, même si on connaît la rengaine sur les fous et le changement d’idées. Même absorbées par leur potinage, les filles ne rataient rien de notre conversation, grâce à leur capacité de fractionner leur écoute sur plusieurs objets à la fois, talent souvent rebaptisé déficit d’attention.
— Tu leur as parlé, toi?
— Oui, en arrivant, tantôt, ’sont super fins.
Quelque chose retroussait dans son ton, une petite pointe qui testait mon côté snobinard. Ou je paranoïais. Elles sont retournées à leur conversation.
— Y a un 5 à 7 des cadres, la semaine prochaine, a chuchoté Claudine.
— J’suis cadre, moi?
— Tout comme. Pis de toute façon, je t’invite. Je te paie même le premier cocktail.
Tout le monde est passé saluer les héros de la soirée en passant par la ruelle. Charlotte est repartie avec Fiouze sous le bras, comme promis. J’aurais aimé qu’ils restent, tous les deux. Même lui, avec son léchage de mains compulsif et ses couinements. Je m’attache beaucoup trop facilement. Suffit de m’inquiéter un peu et je suis ferrée.
— Je rejoins Doum chez un ami qui veut trop rencontrer Fiouze. On va dormir là vu qu’on va prendre un verre.
— OK, on en reparlera, pour la maison.
— Parler de quoi?
— Ben, je sais pas…
— C’était pas une demande, maman, juste une annonce. On se cherche une maison, c’est tout.
— Dans quel coin?
— En ville, autour. On va peut-être devoir la louer en attendant que je finisse l’université. On sait pas trop.
— Vous en avez déjà visité?
— Non, on vient juste de décider ça.
— Mais pour les sous, vous allez faire comment?
— On a déjà une mise de fonds pas pire, vraiment pas pire, même.
— Ah oui?
— En fait, comme la sœur de Doum avait demandé une partie de son héritage l’année passée pour partir son entreprise, y a demandé sa part pour l’investir dans une maison. Ses parents trouvaient que c’était une bonne idée.
— Ben oui, pourquoi pas, dans le fond.
— On va notarier ça pour que ce montant-là reste à lui si on revend un jour, évidemment.
— Veux-tu que j’appelle Stéphane, mon courtier?
— Non, non, non, on est capables de se débrouiller tout seuls. Les courtiers, nous autres, pfff…
— OK, comme vous voulez. Mais pensez-vous vous marier?
— Nous marier?
— Je sais, mais pour les gros projets comme ça, c’est plus prudent quand c’est… encadré, non?
— Non, aucun rapport, y a des contrats pour ça, maman. Pis t’es contre le mariage, toi!
— Oui, mais je fais pas les lois, malheureusement.
Steve s’est glissé dehors comme une couleuvre quand je suis entrée dans l’appartement: 17 degrés Celsius, espèce de clim de malade. J’avais dit «froid», pas «février». J’ai pesé à répétition sur la touche «+», ai enfilé une robe de chambre pour patienter, jeté un œil rapide à mes dossiers du lendemain.
Les histoires de maison de Charlotte m’avaient donné à réfléchir. J’ai appelé Jacques.
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