Boires et déboires d’une déchicaneuse
6. Où je m’auto-déchicane.
6
Où je m’auto-déchicane.
C’est le message de Dylan qui m’a réveillée à 23 h 09: «all clear». Aucune idée de ce que ça voulait dire. Je suis restée calme, j’étais reposée, juste assez pour ne pas m’en prendre à un troisième bibelot. Rien ne m’obligeait à répondre tout de suite. J’ai attrapé mon téléphone.
Allô mon amour! Toujours en train de
peinturer? Tu me diras si tu veux que
j’aille t’aider. Maman xx
tu dors pas
Toi non plus, je te ferai remarquer. Pis
les vieux, ça dort moins.
ha j’ai presque fini
pis ton prob avec la fille
Ça tombe bien que tu me demandes ça,
le gars de l’informatique vient de m’écrire
que c’est «all clear», mais je sais pas
trop ce que ça veut dire. D’un point de
vue informatique, je veux dire. Je sais
que les mots «all clear» veulent dire
«tout est clair».
On a continué ça au téléphone. D’après lui, ça confirmait qu’il n’y avait pas eu d’intrusion extérieure et que les connexions à ses appareils et aux serveurs avaient été faites par des machines autorisées, probablement les siennes. All clear comme dans «toutes les opérations semblent conformes à ce qui est permis de faire». Dur à déchiffrer. Finalement, a théorisé mon grand sans filtre, Karyne avait peut-être juste un grave problème de gestion – «C’est-tu le genre de fille qui prendrait de la drogue?»
La chambre d’amis avançait, il me remerciait d’offrir mon aide, mais ça ne serait pas nécessaire. À ma question pourquoi maintenant, cette mise au goût du jour de la petite chambre, il y est allé d’un laconique «parce que c’était lette».
— Vous venez toujours souper samedi prochain?
— Oui, mamounette.
J’ai failli pleurer tant ça m’a fait plaisir d’entendre ce mamounette qu’il me servait comme un câlin, quand il était tout petit, à défaut de pouvoir montrer plus. J’ai serré le téléphone sur ma joue, à deux mains, les yeux pleins de larmes. Heureusement qu’il n’était pas devant moi, je n’aurais pas su me contenir, ça aurait été malaisant, je m’en serais voulu. Je ne sais pas comment Malika arrivait à lui tirer un peu de tendresse, à ce gros nounours si rétif aux démonstrations.
Le soir du souper, si tout roulait comme prévu, j’aurais les chèques en main depuis la veille. Je pourrais même inviter ma vieille branche d’ex-mari pour l’occasion. C’était un projet commun, au fond, probablement notre tout dernier. Un petit Noël en plein été, pourquoi pas.
J’ai relancé Dylan pour lui montrer que je n’étais pas aussi technonulle que je l’avais laissé voir. J’y suis même allée d’un message dans les règles de l’art, pas de majuscule pas de signature.
pas de connexion ext donc, je cherche
ailleurs, merci
Oups! J’étais trop fière d’avoir omis la majuscule et avais laissé passer deux virgules.
Sans regarder l’heure, j’ai mitraillé Karyne d’invitations à des réunions en présence, en virtuel, lui ai demandé de m’envoyer ses trois derniers rapports – je ne les lirais pas, je voulais seulement les recevoir – et suis sortie sur la terrasse, après une enjambée au-dessus des retailles de bibelots, pour goûter la fraîcheur du vent qui venait de virer, comme si Mary Poppins allait débarquer. J’avais à peine fait trois pas quand la voix des Ostimans m’est parvenue, douce mélodie de ruelle.
— Osti, man, le gars branlait dans le manche…
— Pas le gars du triporteur?
— Man, le même osti de gars!
Je me suis étendue sur le divan en osier, bercée par leur babillage de grands enfants, laissant la nuit me lécher doucement la peau. Quand j’ai senti que le sommeil allait gagner, je me suis traînée jusqu’à l’intérieur. Peut-être qu’ils veillaient dans l’espoir que je descende. On se donne de l’importance comme on peut.
Sur le comptoir de la cuisine, mon téléphone affichait tout un tas de notifications: Karyne avait déjà accusé réception de mes courriels et envoyé les rapports demandés. Je me l’étais naïvement imaginée endormie sagement, loin de ses machines. La fée des dents ne doit plus trouver que des téléphones sous l’oreiller. Je suis retournée voir les mots clés dans son dossier: 29 ans, course à pied, spas, Georges Clooney, pâtes au pesto, chandelles. Pas de Chalamet.
La première équipe que je rencontrais le lendemain matin m’a complètement déstabilisée: Pierre-Luc, Yasmine, Léah-Claude, Fabien et Samyr – seul fait vraiment notable sur les réseaux, les trois gars étaient des Mères au front – donnaient l’impression de s’entendre à merveille. Claudine ne m’avait pas donné de mandat précis pour cette équipe du marketing, les problèmes n’étaient pas clairement identifiés, je verrais par moi-même. Ma courte expérience m’enseignait déjà qu’un employé à qui on offre sur un plateau d’argent de déballer son sac, tout en étant payé pour le faire, ne rate pas sa chance. J’étais partie confiante. Mais le feu roulant de la conversation à bâtons rompus que nous avions depuis quelques minutes ne dévoilait rien, sinon que les liens étaient solides et qu’ils s’estimaient beaucoup les uns les autres. Les anecdotes qui ponctuaient leurs interventions polies montraient que leur intimité débordait amplement du cadre professionnel. Ça m’a presque peinée de devoir les libérer à la pause.
Je suis montée chez Claudine en courant dans les escaliers, talons en main, pour une petite séance de cardio.
— OK. C’est quoi le problème avec l’équipe du marketing? Je comprends pas. Pis niaise-moi pas.
— Fffff… Secret d’État: un des boss veut placer son gendre. Interdiction d’augmenter l’enveloppe de rémunération, c’est des postes qui frôlent les six chiffres en partant.
— Ce sera pas possible.
— Va falloir trouver une brèche.
— T’en enlèves un, les autres suivent. Fabien est le parrain du fils de Samyr, Léah pis Yasmine sont allées dans le Maine ensemble y a deux semaines, pis Pierre-Luc a un spa huit places.
— Shit, un huit places… Bon ben fais-moi un rapport qui explique tout ça, ça va m’aider.
— Tu le savais déjà.
— Ben oui, chérie, j’suis le confessionnal pis le purgatoire en même temps. Si ça coince à quèque part, c’est ici que tout le monde débarque. C’est d’ailleurs pour ça que t’es là, je fournis pas. Les marketings, je les connais pas, donc oui, je m’en doutais que ça allait bien.
— OK, m’as te faire un beau rapport avec pas de fautes dedans. Je sors au coin me chercher un latte, je t’en rapporte un?
— Va en haut, pour le café…
— Ça va me faire du bien de sortir.
— Cinq à sept à l’Igloo ce soir? On part ensemble? Je comprendrais que ça te tente pas, remarque…
— Non, non, c’est beau, je te rejoins ici. On garde le focus: frencher!
— Yes sir! Ma Didi est en feu, tassez-vous de d’là!
Je suis passée par le bureau de Karyne en empruntant l’escalier de service – focus sur le cardio aussi – et suis tombée sur Jean-Jean, qui replaçait le clavier et le buvard du bureau qui n’était pas le sien, comme s’il venait d’y faire un peu de ménage. Il a légèrement sursauté quand je suis apparue dans son angle mort. Un scan rapide du plan de travail de Karyne ne m’a pas permis de voir ce qui l’intéressait. Tout y était soigneusement rangé.
— Allô Jean-Jean! Karyne est pas là?
— Je… non. Pas vue.
Je lui ai emboîté le pas dans le corridor juste pour m’amuser de le voir serrer les fesses; ma présence l’avait dérangé. La preuve: quand Karyne a tourné le coin juste devant nous, il l’a à peine saluée et m’a pointée du pouce par-dessus son épaule pour l’avertir de ma présence, avant de bifurquer vers son propre bureau. La belle aux yeux grands comme des deux piasses.
— Allô Karyne! On se voit toujours demain à mon bureau? ai-je lancé plus fort que nécessaire.
— Euh… oui, attendez.
Elle a pris son téléphone, fait glisser quelques onglets, fermé la bouche, le temps d’analyser ce qu’elle voyait.
— C’est toujours à 11 heures, demain matin?
— Exactement.
— J’y serai sans faute.
— Parfait, à demain. Oh! Petite chose: je pense que Jean-Jean voulait te parler.
J’ai pris trois grands lattés et autant de scones figues et noix de Grenoble. Toutes les autres viennoiseries contenaient des pépites de chocolat; j’aime autant le chocolat que je déteste les choses contenant du chocolat, ça me laisse en bouche un effet de contrefaçon. Le barista m’avait fièrement montré les cœurs sculptés dans la mousse de lait avant de mettre les couvercles et de les disposer gentiment dans le porte-gobelet en carton recyclé qu’il m’invitait à réutiliser lors de mes prochaines visites. C’est agréable de boire du beau, même caché. Je me suis avancée pour voir son nom sur sa cocarde: Effervescence.
— C’est mon nom pour aujourd’hui, je me sentais comme ça, qu’il m’a dit. Hier, c’était Lavande, demain, ce sera autre chose. Comme au terrain de jeu.
Il me faisait penser à une version de Dominique pour qui j’éprouverais au fond un peu de tendresse.
Étienne et Dylan m’ont trouvée louche, avec mes cafés chics et mes genres de chaussons trop compacts, mais bons pareil. Étienne portait un chandail de Metallica blanc avec des manches noires trois quarts qui dévoilaient un enchevêtrement de spirales complexes tatouées sur son bras gauche, peut-être fait au Spirograph.
— Tu veux quoi?
— Rien. Je me demandais juste…
— Me semblait. Encore off the record, pas de billet?
— Ouin…
— C’est non.
Ils sont retournés à leur écran, me laissant plantée là, avec mon trop gros café, la mâchoire décrochée, embarrassée devant ce qui devait avoir des airs de tentative de corruption tuée dans l’œuf.
— Sike!
— Ha! Ha! Ha!
— Tu devrais voir ta face, madame, ha!
Ils étaient manifestement très fiers de leur coup. Je ne l’avais pas vu venir, malgré les sike! à répétition d’Adèle qui auraient dû me préparer à celui-là.
— Vous m’avez eue, ’est bonne…
Après m’être ressaisie, je leur ai exposé le problème de Karyne tout entier, pour qu’ils aient une vision globale de l’affaire et me sortent des ténèbres auxquelles me condamnaient mes compétences très limitées en technologie.
— Y a quelqu’un qui rentre directement sur son poste, je vois pas d’autre chose.
— Je comprends pas?
— Quelqu’un bypasse ses codes pis rentre direct dans son ordi.
— Ça se peut, ça?
— Toute se peut, madame.
Ce qui me réjouissait, d’une certaine façon: une caméra serait peut-être utile, je n’avais pas eu tort d’y penser. Mais il était tout à fait possible que le pirate sévisse en dehors du bureau puisque Karyne travaillait sur un portable fourni par la boîte. Et non, pas possible d’installer légalement une caméra dans le bureau, pour des raisons évidentes dont les dictatures comme la Chine ou la Russie, pour prendre des exemples au hasard, se foutent éperdument. En piratant celles de la sécurité – jeu d’enfant, ai-je compris –, il faudrait se taper des centaines d’heures de plans fixes sur des corridors gris pour trouver des images desquelles on ne pourrait probablement rien déduire, sinon que certains vont souvent aux toilettes et que d’autres se grattent à des endroits stratégiques quand ils se croient seuls. On parlait d’un saboteur d’agenda, pas d’un tueur en série. J’ai proposé qu’on laisse tomber. Surtout que la piste Jean-Jean me semblait prometteuse. Je pouvais continuer de la travailler.
— Je peux faire quèque chose, mais je peux pas te dire quoi sinon… a lancé Étienne sans me regarder.
J’ai attendu le sike! les poings sur les hanches, comme une matante prête à se taper une bonne blague. Mais elle n’est jamais venue. Ils étaient sérieux. J’ai fini par murmurer un OK discret qui a scellé une entente dont j’ignorais les tenants et aboutissants. Ils m’inspiraient confiance, comme des bons bandits. C’est peut-être pour ça que je me suis permis de poser la question.
— Vous, là, vous êtes pas sur les réseaux sociaux, les gars? J’ai rien trouvé sur Facebook.
Ça les a beaucoup fait rire, encore. Décidément, j’étais drôle, mais complètement larguée.
Après quelques déchicanages plus ou moins faciles en après-midi – des histoires de temps supplémentaire mal calculé aux entrepôts – et des séries d’entrevues d’embauche peu fructueuses pour Claudine, nous étions devant le mur de cubes de verre de l’Igloo, saucissonnées dans nos tailleurs que l’humidité avait pris d’assaut dès notre sortie du bureau. J’ai proposé un rapide aller-retour à la maison pour aller nous changer, mais Claudine avait soif et ne voyait de toute façon pas ce qu’elle pourrait porter de plus confortable, tous ses vêtements ayant étrangement rapetissé ces derniers temps.
L’hôtesse Julie nous attendait, heureuse d’être heureuse, dans sa belle robe soleil fleurie. Elle ressemblait aux femmes dans les annonces de lessive. Tout un contraste avec l’hôtesse de la dernière fois, qui ne portait qu’un mouchoir de poche et un sourire de catwalkeuse.
— Bonjour! On vient rejoindre des collègues!
— Parfait, allez-y! Bonne soirée!
— Est-ce que c’est encore possible de réserver une table pour souper?
La section restaurant, délimitée par un mur de graminées qui tolérait de toute évidence très mal la canicule, était déjà bondée.
— Oui, je vous donne une pastille, attendez…
Dans le tiroir de son pupitre d’accueil sur lequel ne trônait aucun livre de réservations ou de cahier barbouillé, elle a pigé une sorte de petit frisbee noir à centre bombé.
— Voilà. Quand votre pastille s’allume, vous venez me retrouver ici, pis je vous donne votre table.
— Vous prenez pas notre numéro de cellulaire?
— Pas besoin. Perdez pas votre pastille.
— Ah, OK. Ça va être long?
— Le roulement est quand même bon ce soir, mais je peux pas vraiment vous dire à quelle heure ce sera votre tour.
Elle nous a montré le chiffre 22, inscrit en tout petit sous la pastille qu’elle s’apprêtait à ranger; la prochaine table libre irait aux gens de la 23, qu’il lui suffirait d’activer grâce à une télécommande qu’elle gardait dans la poche de sa robe. Nous avions la 37, ce qui nous laissait amplement le temps de savourer quelques cocktails en promotion qu’elle nous a énumérés de sa voix chantante, pleine de vrilles, que je serais volontiers restée à écouter. Ma vie manque de concerts, j’ai pensé.
Claudine nous a commandé des gin-tonics concombres avant de me présenter à quelques cadres des autres divisions avec qui nous avons dû, conventions obligent, nous plaindre de l’insupportable chaleur, de la disparition des abeilles, de la guerre et du prix de l’essence. À la troisième gorgée de cocktail, la fatigue a déversé sa lave chaude dans mes jambes. Mes petites nuits venaient de se télescoper d’un coup. Et pas de Ji-Pi nulle part, même si indisponible, pour m’insuffler une dose d’adrénaline. J’ai coupé court à la non-conversation pour me réfugier sur un tabouret qui venait de se libérer en retrait, esseulé, à quelques pas des toilettes, comme si quelqu’un l’avait utilisé comme béquille pour s’y rendre. De là, pesamment posée sur mon popotin, je voyais mieux la foule de jeunes professionnels guindés qui s’efforçaient d’enterrer la musique en haussant le ton. Beaucoup avaient l’âge de mes enfants. Rien de nouveau, les 5 à 7 présentent toujours une faune sandwich essentiellement constituée de jeunes sans enfants et de vieux ayant fini d’élever les leurs, laissant ceux du milieu sous-représentés, comme le jambon dans la baguette, trop occupés par la survie de la marmaille pour venir boire une gorgée de paie avant que les comptes ne la siphonnent jusqu’à la lie.
— T’es là? Maudite affaire, tu m’as fait peur!
Claudine avait un verre dans chaque main.
— Je pense que je vais rentrer, j’suis brûlée.
— Mais non, regarde, on a la pastille 28!
— Tu l’as échangée?
— Genre.
— Tu l’as volée?
— Y avaient juste à pas la laisser traîner. J’ai fait un switch rapide, y ont rien vu, y boivent des Sex on the Beach en spécial.
Mon téléphone vibrait pour la énième fois, j’ai commencé à m’inquiéter. Pendant que Claudine essayait de me vanter les inénarrables qualités de son Cosmopolitain, évidemment en spécial, je faisais défiler mes notifications: Charlotte viendrait elle aussi souper samedi, Alexandre avait publié une nouvelle photo de profil depuis Manchester, mon rapport hebdomadaire établissait que mon temps d’écran avait augmenté de 32%, Jacques voulait que je le rappelle pour les chèques, si possible aujourd’hui, les Incontournables d’Internet m’offraient dans une même phrase sans ponctuation un portrait un dossier sur les minimaisons la corruption au Québec cinq nouvelles recettes de trempettes aux épinards Sharon Stone ose le monokini à 56 ans, et Karyne m’écrivait, en majuscules, de toute évidence catastrophée, que notre rencontre de demain avait été effacée de son calendrier, comme je m’y attendais. J’ai quand même serré les dents.
— Bon, c’est mieux que je rentre, donne-moi tes clés.
— Mais je finis juste ces deux verres-là pis je rentre aussi. Fabio allait peut-être venir, mais y est pas là.
— Donne.
— Crisse de fatigante.
— Je t’aime aussi. Reste un peu, y va venir.
Les animaux de plastique faisaient sagement la file indienne sur le rebord de la fenêtre. Le rhino fermait la queue, fier d’être désormais traité comme les autres. J’ai demandé à Siri d’appeler Jacques pendant que je fouillais l’appartement à la recherche de Steve, qui avait l’habitude de venir m’accueillir.
— Allô Diane! Je voulais juste te dire que tout est réglé pour les chèques.
— OK, c’est bon, parce qu’Antoine et Charlotte ont confirmé pour samedi soir. Alexandre va même se joindre à nous pour l’apéro, en virtuel. Je vais passer demain à ma banque pour signer la paperasse et ramasser les chèques, sur l’heure du dîner.
Je l’aurais cru sous le lit, dans la boîte à couvertures ou sur le matelas que je gardais pour les imprévus. C’est là qu’il se réfugiait généralement. J’ai soulevé les couvertures et les oreillers, par acquit de conscience. Pas dans la salle de bain non plus, sur son tapis poilu préféré. Impossible qu’il soit sorti par cette chaleur. Je l’aurais vu passer, de toute façon.
— Ce sera pas nécessaire, a fait Jacques doucement.
— Pourquoi?
— Parce que les chèques visés sont déjà prêts, je suis passé les chercher.
— Faut que je signe quand même… Coudonc, y est où, ce chat-là?
— Non non, c’est bon, je m’en suis occupé.
— Qu’est-ce que tu veux dire, tu t’en es occupé? T’es pas un signataire autorisé sur mes comptes!
— J’ai pensé que je pourrais fournir ces montants-là moi-même, que ce serait mieux que tu gardes l’argent du divorce…
— QUOUA? TU ME NIAISES?
— Écoute, je me suis dit…
— NON! Non non non! Toi, écoute, toi! C’est mon argent, MON argent, pas l’argent du divorce, ça fait pas faire d’argent à personne, un divorce, ça bouffe de l’argent, beaucoup d’argent, c’est tout ce que ça fait, tu demanderas à ton comptable de te sortir ta facture d’avocat si tu t’en souviens pas, ça existe pas, de l’argent du divorce.
— Diane…
— Pis tu m’as pas donné d’argent en divorçant, Jacques, c’était pas ton argent, on l’a gagné ensemble, avec nos jobs, en élevant nos enfants…
Ma voix s’est brisée, je me suis mordu l’intérieur de la lèvre pour dompter mon trémolo.
— Diane, j’ai pas voulu…
— Donc là, dans un premier temps, tu te torches avec tes ostis de chèques pis quand t’as fini, tu retournes à la banque. On revient au plan initial, des chèques communs avec notre argent respectif pis nos deux noms.
Et j’ai lancé mon téléphone sur le divan, à l’autre bout de la pièce. Il a frappé le dossier avant de couler entre deux coussins, à la verticale. Toute la violence que j’avais réussi à contenir pour ne pas crier m’est descendue dans les mains, qui ont d’instinct cherché et trouvé ma vieille masse. C’est la petite desserte de l’entrée qui a écopé, le dernier meuble de Blanche, une belle pièce aux pieds sculptés dans du bois de rose qui acceptait son rôle de vide-poche avec beaucoup d’humilité, sans se grafigner. Mauvaise place au mauvais moment, ma belle.
Au moment de lui donner le coup de grâce, j’ai entraperçu Adèle dans mon angle mort, les yeux catastrophés, un sac de plastique sur les cheveux.
— Mais quesse tu fais?
J’ai regardé la table à moitié défoncée, mes mains, mon tailleur un peu trop chic, la masse. Adèle avait l’air découragée. Je ne lui faisais pas peur, c’était déjà ça.
— Je voulais l’arranger un peu…
— J’ai failli appeler la police, t’es fucking folle! Donne-moi ça.
Sans résister, je lui ai tendu la masse et me suis effondrée sur l’ottoman, vidée.
— Je vais la réparer, Adèle, c’est pas grave.
— T’as même fait un trou dans le mur! Tu devrais aller dehors pour décrisser tes affaires.
— Peux-tu arrêter de sacrer, s’il te plaît?
Du gypse, comme au plafond. Aussi facile à réparer qu’à défoncer. Je me disais que le seul ennui dans la situation venait du fait qu’Adèle m’avait vue en crise, jusqu’à ce que je me souvienne que j’avais promis à Charlotte la desserte, dernier vestige matériel de mon mariage. Je l’avais assurée que j’en prendrais soin, comme des animaux qu’elle me confiait, en attendant qu’elle ait l’espace nécessaire pour la prendre.
— Merde…
— OK. C’est chill, y a pas de blessé. Veux-tu qu’on parle, Didi?
Du sac qui lui couvrait très imparfaitement les cheveux sortait une mèche de couleur incertaine, à mi-chemin entre l’orangé et le saumon, raide comme du foin.
— Tu décolores pas tes cheveux, Adèle?
— C’est mes cheveux.
— T’as mis une teinture rouge la semaine passée.
— Justement, c’est lette, je les bleache.
— Avec un produit de pharmacie?
— Pas le choix, ma mère est trop cheap pour m’emmener chez la coiffeuse.
— Ta mère t’a dit d’attendre quelques semaines pour reposer tes cheveux, tu venais juste de les teindre.
— C’est trop long. Pis ’est pas coiffeuse, qu’est-ce qu’à connaît là-dedans, elle, reposer ses cheveux?
— Je peux regarder?
Elle se tortillait les doigts, mi-frustrée, mi-angoissée. Jacques m’est complètement sorti de l’esprit. J’ai défait l’un des nœuds du sac qu’elle avait maladroitement entortillé sur ses cheveux englués, soulevé quelques mèches pour me faire une meilleure idée de la texture, de la couleur, s’il était encore possible d’utiliser le mot. Les coordonnées inscrites sur le sac fondu s’étaient imprimées sur son cou. «Bah, une heure et demie», qu’elle m’a dit quand je lui ai demandé depuis combien de temps ça marinait.
— OK, on rince tout de suite.
— NON! C’est pas encore décoloré comme y faut!
Je lui ai montré ma main pleine de cheveux en lui demandant ce qu’elle préférait comme coiffure, entre le coco et la perruque. Dix secondes plus tard, agenouillée en prière devant le bain, la tête offerte à la guillotine du pommeau de douche, Adèle hurlait pour que je la délivre, comme si le produit venait tout à coup de se transformer en acide. J’ai rincé à grande eau, longtemps, constatant avec bonheur qu’une bonne partie des cheveux semblait vouloir s’accrocher. J’y étais peut-être allée un peu fort avec mes images, elle pleurait comme une Madeleine.
Avec un peigne à grosses dents et un peu d’huile à cheveux blancs – j’ai seulement dit huile apaisante –, j’ai patiemment démêlé ce qui restait de sa belle tignasse, qu’elle avait abondante, heureusement, en prenant soin d’épargner son cuir chevelu plaqué de rougeurs inquiétantes. Devant le miroir, Adèle a nommé la couleur qui s’était finalement imposée. Elle parlait avec expérience, a-t-elle tenu à préciser. J’ai texté Sabrina, ma coiffeuse aux mains magiques, qui m’a rappelée dans la minute.
— Urgent comment?
— C’est pour la fille de Claudine, sa plus jeune, tu te souviens.
— La petite baveuse?
— Exactement, ai-je fait en écrasant mon téléphone sur ma joue. Décoloration maison avec des produits de pharmacie sur une teinture fraîche, maison aussi.
— Quelle couleur c’est rendu?
— «Vomi de spaghettis aux tomates», qu’à dit.
— Pffff… 7 heures 30 demain matin, avant ma première cliente. Je vais voir ce que je peux faire.
Adèle ne s’était pas levée aussi tôt depuis des semaines, elle a eu le vertige en entendant la proposition. Un dernier coup d’œil au miroir l’a convaincue d’accepter.
— C’est parfait, merci Sab, je t’en devrai une.
Avec un peu de chance, elle ne croiserait pas sa mère avant l’opération de sauvetage. Je lui ai suggéré de rentrer, de se mettre une tuque et des écouteurs, de faire semblant d’être occupée si sa mère rentrait. Elle n’aurait qu’à se faufiler jusqu’ici aux aurores pour que je puisse la reconduire.
— Mais j’ai pas d’argent pour payer la coiffeuse.
— Je m’en occupe, ce sera ton cadeau de fête à l’avance.
— C’est pas de ma faute, ma mère me donne presque rien comme argent de poche.
— Mais pourquoi tu te trouves pas une job? C’est l’été, y cherchent du monde partout! J’ai rencontré un barista super fin, je pourrais lui demander…
— Mais j’ai juste l’été pour me reposer, justement! Je dors quand, moi, si je passe mes vacances à travailler comme une dinde pis le reste de l’année à l’école, à stresser pis à rusher? Après ça vous vous demandez pourquoi les jeunes font de l’anxiété! On a jamais de break, christi!
J’avoue: je n’ai pas lutté un instant contre le fou rire qui m’a prise. J’ai prétexté sans grande conviction la fatigue et le stress de la journée, ce qui ne l’a pas convaincue. Elle est partie en claquant la porte, marmonnant des sacres arrondis. J’essuyais encore la bouillie de fard et de mascara qui me coulait sur les joues quand on a cogné à la porte d’en avant. J’ai pensé qu’Adèle revenait pour finir de me dire mes quatre vérités, mais la majestueuse silhouette qui se découpait comme une ombre chinoise derrière la pellicule givrée ne correspondait pas. J’ai ouvert sans me méfier: Jacques. J’ai refermé d’un coup, comme on frappe la main baladeuse.
— Diane, donne-moi deux minutes, s’il te plaît.
— Va-t’en.
— S’il te plaît, Diane, deux petites minutes.
— NON, va-t’en!
— Diane, je pensais pas que…
— TU PENSES JAMAIS! À PART À TOI, JUSTE À TOI! TOUT LE TEMPS, C’EST ÇA LE PROBLÈME!
— Je m’excuse, Diane…
— J’EN VEUX PAS DE TES EXCUSES, JE VEUX JUSTE QUE TU DÉGAGES!
Adèle est apparue par la porte d’en arrière, essoufflée, sa tête vomie ébouriffée. Un cornichon dans une main, son téléphone dans l’autre.
— J’appelle la police?
— Ben non, c’est Jacques.
— Jacques qui?
— Mon mari, mon ex, tu le connais.
— Y te battait-tu?
— Non, mais non, Adèle, voyons, on fait juste jaser. Veux-tu retourner en bas s’il te plaît?
— Jaser, christi, tu cries comme une sans-génie, ça fait peur! C’est à cause de lui, la table tantôt, c’est ça?
— Venais-tu sérieusement me défendre avec un cornichon?
— J’suis au régime, y a juste dix calories dans un cornichon.
— Bye, Adèle.
Jacques continuait de s’excuser dans le vide, il ne partirait pas. J’ai ouvert une brèche de six pouces dans laquelle j’ai avancé ma face.
— J’ai jamais voulu te blesser, Diane.
— Raté.
— J’ai jamais, jamais dit que c’était mon argent, c’est pas vrai, j’ai jamais dit ça, jamais.
— …
— Je le jure sur la tête de nos enfants. Mais je m’excuse pareil, peut-être que les procédures t’ont donné cette impression-là. Mais j’ai jamais dit ça.
C’était probable, en vérité, j’avais vécu mon divorce la tête dans le prisme déformant d’un aquarium érigé par mon cerveau pour y survivre. J’avais eu besoin de haïr Jacques pour réussir à signer les papiers, je m’étais peut-être forgé, oui, quelques arguments accommodants. C’était une chose que j’avais pu faire.
— On va dire.
— J’ai jamais dit ou pensé que je t’avais donné de l’argent en divorçant, jamais. Encore là, si j’ai dit quelque chose…
— OK, c’est bon.
— Je voulais juste que tu sois en meilleure posture… pour ta retraite, par exemple.
— Mes affaires te regardent pas, mêle-toi des tiennes, s’il te plaît. Tu me traites comme une enfant.
— J’suis désolé, Diane.
La lumière des réverbères lui mouillait le coin de l’œil. Il avait l’air exténué. Il m’a montré les chèques qu’il tenait à la main, avant de les déchirer en petites miettes et de les déposer dans l’embrasure de la porte, à mes pieds, pour que je puisse les récupérer sans mettre un orteil dehors.
— Je vais attendre que tu me fasses signe pour qu’on aille à la banque ensemble, comme convenu, j’suis vraiment désolé.
— Oui.
— Pour ça pis le reste, tout le reste.
— On est rendus ailleurs, Jacques.
J’ai doucement refermé la porte. Il n’y avait plus rien à dire, et mon humeur cassante écorchait le soir tendre qui nous offrait un peu de fraîcheur, pour changer. J’ai respiré profondément. Et réouvert.
— Jacques?
Il s’est retourné en s’accrochant à la rampe, pour ne pas perdre l’équilibre. La soixantaine commençait déjà à lui donner des petites poussées dans le dos, du bout des doigts, certes, mais qui laissaient deviner les grandes jambettes qui s’en venaient. Son dernier accident de vélo lui avait aussi laissé quelques raideurs. Dans le moment, rampe ou pas, c’était encore un homme vif et solide, beaucoup trop séduisant. D’un microvacillement à l’autre, il se transformerait en vieille branche, comme tout le monde, mon chêne d’ex-mari, mais sur le coup, la dernière chose qu’il m’inspirait, c’était de la pitié.
— J’ai de l’armagnac.
Il n’a pas bronché, pas sûr de comprendre.
— Celui que t’aimes, en plus. Viens, avant que je change d’idée.
On est déchicaneuse ou on ne l’est pas.
De la bergère où il s’était assis, il regardait la table de sa mère à moitié démolie, le trou au plafond, celui dans le mur, les miettes de bibelots restées coincées dans les mailles du tapis de la cuisine, la masse couchée pas loin, en repos temporaire. Il a eu l’élégance de ne pas poser de questions. Je préférais de loin qu’il voie ça plutôt qu’un décor propret comme celui que je nous avais entretenu pendant vingt-cinq ans, convaincue de la nécessité de donner l’exemple aux enfants – suffisait de mettre le pied chez Antoine pour mesurer toute l’étendue de ma naïveté. C’est en partie par le langage que j’avais appris à m’affranchir de mon intérieur, grâce à la recommandation de Charlotte; je ne disais plus mon plancher est sale, mais le plancher est sale. Ça me regardait moins. C’était déjà ça.
On a parlé des enfants, en ordre de naissance, en refaisant la boucle plusieurs fois, les sujets étaient infinis, pleins de ramifications qui nous auraient tenus jusqu’au matin. Il n’y avait plus qu’eux entre nous, ils pouvaient prendre toute la place. Je ne l’emmerdais pas, il les aimait autant que moi. Rien ne m’avait fait autant de bien depuis notre séparation, ni les vacances ni les psys ni les massages, ni la combinaison de tout ça. Je me sentais apaisée. C’était bon. Ce que nous n’étions plus n’avait aucune importance.
Jacques reparti, c’est en suivant les billes cristallines des notifications de mon téléphone que j’ai retrouvé mon coloc sous les coussins. Sous le tissu diaphane sur lequel ceux-ci reposaient, roulé en crevette pour mieux se faire oublier, Steve le chat de poche, installé dans la doublure déchirée qui servait de hamac secret. J’ai posé ma main sur la petite bosse que formait sa tête dans le tissu. Il a soulevé doucement la tête sans ronronner. Ça n’allait pas.
Les chats se cachent pour la même raison que les oiseaux. Charlotte viendrait le lendemain dès qu’elle le pourrait.
OceanofPDF.com