Boires et déboires d’une déchicaneuse
5. Où les solutions se trouvent au sous-sol.
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Où les solutions se trouvent au sous-sol.
Ça n’irait pas, le café était bondé, les gens parlaient fort. Le sujet était trop délicat pour être abordé ici. Quand Jacques m’a aperçue, je lui ai fait signe de venir me voir. Il a déplié son long corps de monsieur qui vieillit bien, élégamment vêtu, et a marché doucement jusqu’à moi, de ce pas que j’aurais pu imiter tant je le connaissais. Jacques a ce type de beauté qui s’affine et s’affirme avec le temps. C’est vraiment fatigant.
Nous n’avions jamais fait ça, Jacques et moi, aller boire un café ensemble avant de partir pour le bureau. Même quand les enfants ont eu l’âge de se gérer tout seuls, même une fois partis. Les vingt ans de course quotidienne qui avaient précédé le calme nous avaient formatés durablement. Moi, du moins. Durant les premières années, j’avais continué de partir une brassée et une mijoteuse avant d’aller travailler, presque tous les jours, même si les plats s’entassaient au congélateur et que je me battais pour les refiler aux enfants quand ils venaient à la maison. Je lavais encore les lits toutes les semaines, même ceux de mes fils qui n’y avaient pas dormi. J’avais mis du temps à comprendre que je pouvais ralentir, comme j’avais mis du temps à saisir que mon mari m’échappait.
On s’est retrouvés au parc avec des cafés à emporter dans des contenants réutilisables à 20 dollars pièce; le café serait encore meilleur, a dit le serveur, que nous n’avons pas cru. Quelques triporteurs s’étaient rassemblés dans un coin, çà et là des fumeurs, des chiens, des enfants.
— Je suis content de te voir.
— Hum. Comment va Terrence?
Depuis sa séparation, Jacques ne voyait plus son nouveau fils qu’une fin de semaine sur deux, comme dans les histoires tristes d’une autre époque. L’entente sur la garde sera revue quand il sera plus vieux, c’était pour son bien, et celui de Charlène. J’ai failli m’émouvoir. Il ne m’a pas demandé comment je me portais, ça se voyait de partout que j’allais à merveille. Si j’avais eu une vraie nuit de sommeil, il m’aurait à peine reconnue.
— Charlotte t’a parlé, pour ses plans de maison?
— Non.
— Y veulent acheter, Doum pis elle.
Je lui ai expliqué que le projet était déjà arrêté, les recherches lancées et qu’une partie de la mise de fonds avait même été allongée par les parents de notre gendre adoré.
— Y est pas si pire que ça…
— J’aimerais mieux que Charlotte puisse fournir sa part. On pourrait donner la même aide financière aux trois, c’est maintenant qu’y en ont besoin, pas dans 30 ans. Regarde Antoine dans son petit appartement, je sais qu’y dit tout le temps qu’y sont bien, mais peut-être qu’un petit bout d’héritage, ça les inciterait à trouver mieux, plus grand, ou même à s’acheter de quoi, eux aussi. Je sais qu’Alex a pas besoin d’argent, mais quand y vont finir par adopter, ça va faire des grosses sommes à dépenser, des longs congés à prendre, ça pourra pas nuire. Pis ce serait mieux pour Charlotte d’être à 50-50 sur les papiers, c’est moins compliqué chez le notaire, pis c’est plus simple pour les séparations, comme y sont pas mariés…
C’était une excellente idée, du tout moi, qu’il a dit. Les trois en profiteraient, il était tout à fait d’accord, le moment était bien choisi. Il a pris une gorgée de café, respiré profondément, heureux et satisfait, comme si on venait de l’absoudre d’un crime. Mon appel l’avait probablement inquiété, il aura cru à une mauvaise nouvelle qui ne se disait pas au téléphone ou à une nouvelle accusation. Je n’y avais même pas pensé. Nous n’étions, dans ce gentil matin d’été, qu’une paire de parents normaux en train de penser le bonheur de nos enfants. Ce qui nous séparait l’instant d’avant ne comptait pas, nous étions parfaitement d’accord, comme nous l’avions presque toujours été pour tout ce qui concernait les enfants. Ce qui nous avait perdus était ailleurs. Mais je savais pertinemment, même assise avec un café devant le cadavre de mon mariage, que si on m’offrait de reprendre l’histoire depuis le début, c’est avec lui que je recommencerais.
— C’est des bons enfants, Diane.
— On est chanceux.
Ce que les gens qui passaient devaient voir était probablement ce que nous étions: un vieux couple en paix.
Claudine me bombardait de textos, valait mieux que je parte. Mon conseiller financier contacterait le sien, nous allions financer le projet à parts égales – sans préciser que j’allais devoir décaisser quelques placements pour y arriver –, je prenais en charge la partie technique. J’étais tellement fière de lui déballer tout ça dans la même phrase que j’ai failli la répéter, juste pour le plaisir de m’entendre la redire. Quand je lui ai tendu le coude en guise de salut, il s’est levé, tourné vers moi, m’a serrée dans ses bras, longtemps, fort. Je l’ai laissé faire. J’ai même un peu ramolli, même si ses malheurs ne m’intéressaient plus. Ne me réjouissaient pas davantage. Ma psy m’aurait dit que j’étais sur la voie de la guérison.
Quand je me suis vue, dans la vitre de mon auto, juste avant de monter, j’ai pensé: «Faut être un vieux con pour se défaire d’une femme pareille.»
Les «Viens me voir tout de suite» des textos répétés de Claudine m’ont fouettée dans l’escalier, que j’ai monté à toute vitesse, sur la pointe des pieds, pour éviter de m’enfarger dans mes talons.
— Je viens de parler avec Jacques, pfff… pour les sous qu’on va donner aux enfants pfff… My god, va falloir que je fasse plus de cardio, pfff…
— Assis-toi.
— Pfff… T’es ben sérieuse, toi.
Claudine venait de placer ses mains en prière, façon mère supérieure. Comme elle m’avait déjà foutue à la porte deux ans auparavant, je savais que ce n’est pas ce qu’elle s’apprêtait à faire, son regard était différent, mais ce ne serait pas agréable. Elle s’est lancée.
— Adèle, l’autre soir….
— Ffffff…. Tu m’as fait peur, je pensais que tu m’annonçais une grosse affaire. Bon, qu’est-ce qui se passe encore?
Adèle collectionnait le trouble sous toutes ses formes, rien de nouveau. Elle commençait même à nous servir du réchauffé. Claudine a semblé changer d’humeur. J’ai eu peur de l’avoir contrariée.
— Ah, pis laisse faire, c’est rien de grave, je te raconterai ça à l’apéro, c’est vraiment pas pressant.
— S’cuse-moi, je voulais pas que tu penses que ça m’intéresse pas…
— Je pense rien pantoute, arrête ça. Raconte-moi plutôt: t’as parlé avec Jacques? Où ça?
— On a pris un café. Dans un petit parc dans le coin de Cartier, au soleil, c’était super mignon. Y trouve que c’est une bonne idée d’aider tout de suite les enfants, y a été super, vraiment.
— R’garde-moi-la qui devient toute chose.
— Non, j’étais juste contente, c’était juste… agréable.
— Tu te rappelles quand j’ai repris Philippe, quand y est revenu à la maison, qu’y était donc fin…
— Oui, c’est beau, on connaît l’histoire, mais Jacques enseigne pas Heidegger à des petites étudiantes en émoi.
— Ben non, mais y est plein de cash, c’est pire!
— Mais je le reprendrai jamais, je sais pas pourquoi on parle de ça!
— Good! Je peux toujours te sortir l’enveloppe, si tu te sens faiblir.
— Comment ça, sortir?
L’enquête que j’avais fait faire par un détective privé sur les possibles infidélités de Jacques était emmurée dans la maison familiale que j’avais vendue. Je n’avais jamais ouvert l’enveloppe remise par l’enquêteur. Une erreur, selon Claudine, qui demeurait convaincue que mes gentillesses post-divorce s’expliquaient par le fait que je ne m’étais jamais donné la chance de le détester complètement. Elle oubliait seulement que, en ouvrant cette enveloppe maudite, je courais aussi le risque de découvrir que mon ex-mari n’était pas le super salaud à huit maîtresses qu’il m’était accommodant d’imaginer. Au moins pour survivre à la peine de l’avoir perdu.
— Du mur, la sortir du mur. Bon, revenons à nos bibittes. Tu t’en vas rencontrer Nathalie de l’approvisionnement?
— Oui, mais c’est bizarre, pourquoi juste elle?
Pas nécessaire de voir les autres, le problème ne concernait que sa personne: elle refusait de revenir travailler physiquement au bureau, même si la boîte lui avait gentiment concocté des arrangements pour lui permettre de faire des tâches administratives à la maison deux jours par semaine. Tant mieux! Comme je n’avais pas besoin d’éplucher le dossier de toute une équipe, ça me donnait le temps d’aller rencontrer l’un des employés de l’informatique pour essayer de voir plus clair dans le dossier de Karyne.
— Tu pourrais m’avoir des accès pour surveiller le mouvement dans les comptes de Karyne?
— Pourquoi?
— Antoine dit que c’est possible que quelqu’un rentre dans ses comptes, de l’extérieur, à partir d’un autre ordinateur qui peut être loin ou proche, comme au Pérou, mais c’est juste un exemple. Dans le sens où on n’a pas besoin de filmer son bureau vu qu’on pourrait juste…
— C’est beau, j’ai pas besoin d’un dessin. Va voir Étienne dans le bunker, dis-y que c’est moi qui t’envoie, y me dira quel genre d’accès ça y prend.
Le téléphone s’est mis à sonner.
— Bon, faut que je le prenne.
Même si c’était un peu étrange comme trajet, je suis passée par le quatrième pour aller au sous-sol, la machine à café me fournissant toujours le prétexte parfait. J’ai constaté avec plaisir que la nouvelle secrétaire de Ji-Pi était en fait un secrétaire – adjoint administratif, évidemment. Quarantaine bien sonnée, look décontracté, sourire avenant. Une odeur que je connaissais bien aussi, Jean-Paul Gaultier. Pas de Ji-Pi dans les parages, sa porte de bureau était fermée. J’ai probablement trop ralenti, ou trop zyeuté, il m’a demandé comment il pouvait m’aider. Brandissant mon café comme couverture, j’ai dit que je passais dans le coin pour me délester un peu les jambes. S’il pouvait saluer Jean-Paul pour moi, ce serait gentil. Non, je n’avais pas besoin d’un entretien.
— Diane Delaunais, des ressources humaines, y me connaît. Juste un bonjour. C’est gentil, merci.
Il m’a fait un clin d’œil, que je lui ai retourné. Drôle de réflexe. Dans son cas comme dans le mien.
Le poste de travail d’Étienne était entièrement couvert de papiers, d’enveloppes, de livres, de figurines de toutes sortes, de verres empilés en provenance de tous les fast-food de la ville, de gommes collées sur des mouchoirs, d’emballages de bouffe avec ou sans petit jus collant. Même chez Antoine, je n’avais jamais vu un désordre aussi dense, aussi impénétrable. Et comme chaque fois que je me retrouvais devant le comptoir de cuisine chez mon fils, mon cerveau s’est mis à ranger mentalement: je jetais dans un grand sac-poubelle la moitié de ce qui traînait, je retirais les livres un à un pour les classer par tailles ou par sujets, en fonction des titres, j’empilais les feuilles, rassemblais les figurines dans une boîte, les pinces et trombones dans une autre, nettoyais les surfaces avec du désinfectant, passais un coup de balai…
— Tu veux-tu attendre deux minutes, madame? J’ai un système de planté, ça capote solide en haut. Pour les demandes, d’habitude, faut passer par le guichet informatique pour qu’on te fasse un billet.
— Oui je sais, je passe par là d’habitude, mais c’est pour une demande un peu… spéciale. J’suis pas trop sûre de ce qu’y me faut non plus.
— J’ai pas le temps pour tu’ suite, demande à Dylan.
— C’est Claudine qui m’envoie.
— Moi pis Dylan, c’est pareil. Je sais pas c’est qui, Claudine.
Sur le bureau de Dylan, trois écrans, un stylo, un bloc-notes. Sa main droite stoppait son pianotage frénétique toutes les dix secondes pour relever une mèche trop longue de son toupet. Avec mes ciseaux imaginaires, je lui ai fait une petite frange amincie et dégradée. Il m’a demandé ce que je voulais sans lever les yeux. On se serait crus aux urgences, avec des blessés graves partout. Aux étages, on se promenait tranquillement en flattant la moquette de nos souliers vernis, café à la main, sans se douter qu’on couvrait nos arrières à longueur de journée dans les tréfonds de la boîte sur du béton mal poli. J’ai exposé ma demande un peu futile, avec un minimum de mots. Il n’avait pas besoin d’accès particuliers, non – c’est plutôt lui qui les accordait –, alors oui, il pourrait retracer toutes les activités de son portable, qui y entrait, d’où ça partait, ce qu’on y faisait. Il me reviendrait d’en déduire le reste. S’il le faisait.
— Pis pourquoi je ferais ça, moi?
Sans remplir un billet de service officiel, ce que je lui demandais impliquait de travailler sous le radar et sans toucher à l’indicateur de performance, leur rendement étant minutieusement comptabilisé en fonction de dossiers réglés.
— Parce que j’essaie d’y sauver le cul, à Karyne avec un «y», pis que je sais pas comment faire autrement.
C’est bon, qu’il a dit. Il retrouverait son adresse IP dans la banque de données des employés et me donnerait des nouvelles d’ici la fin de la journée. Il a fait tout ça sans me regarder. Je ne les verrais jamais au département de la synergie, ceux-là, faut avoir un minimum de temps libre pour se chicaner.
Nathalie m’attendait à la porte de mon bureau quand je suis remontée. Elle portait une robe longue et un petit foulard de soie, les cheveux rabattus en un chignon mou sur la nuque. Une fois assise, elle a roulé sa chaise sur plusieurs pieds, jusqu’à ce que le dossier soit à deux pouces de la porte, comme pour empêcher que quelqu’un d’autre puisse entrer. Elle a déposé ses bras sur les appuis, apparemment satisfaite. Peut-être que le secret qu’elle s’apprêtait à me révéler ne pouvait souffrir d’aucune intrusion. Elle m’a d’abord demandé où je me situais dans l’organigramme de l’entreprise. J’ai énoncé mon titre, sans rire, précisé que j’opérais un peu comme une greffe à la direction des ressources humaines, le temps que les choses se placent. J’ai sciemment évité le mot «ménage» dans ma description de tâches pour ne pas la faire paniquer. Je la sentais comme un ressort tendu prêt à péter.
— Ça fait pas dix minutes que je suis dans votre bureau que la migraine commence déjà.
— C’est notre rencontre qui vous stresse comme ça?
— Non, pas vous, le bureau lui-même.
Elle aurait préféré pouvoir continuer de gérer ses problèmes de santé sans les étaler au grand jour, vivre sa condition à l’ombre du jugement des autres employés, c’était déjà assez pénible comme ça, mais la convocation qu’elle subissait aujourd’hui lui prouvait qu’elle était acculée au pied du mur.
— On vous demande pas non plus de tout dire…
— Forme aiguë d’hypersensibilité électromagnétique, HSE.
Elle affichait une mine de passeport, comme si elle venait de me lancer une grenade dégoupillée. Ma réaction devait être impeccable, je devais entendre l’humain dans sa douleur, tout se jouerait là. Ne pas rire, surtout. D’ailleurs, ce n’était pas drôle. Cette femme souffrait doublement, brisée par les ondes et la solitude.
— Les gens pensent que c’est une maladie mentale. Mais c’est reconnu dans plein de pays, comme la Suède. C’est un peu comme l’autisme à une autre époque, avant qu’on comprenne…
— Je sais.
— Vous connaissez ça?
— Oui, ma belle-sœur…
… souffre d’une forme aiguë de narcissisme, ai-je fini dans ma tête. Elle n’était pas obligée de savoir qu’il n’y avait que les mots «forme aiguë» en commun dans les deux situations. Ni que ma belle-sœur était maintenant mon ex-belle-sœur, ce qui m’avait, fait heureux, libérée du rôle de gardienne qu’elle m’avait bien malgré moi imposé pendant des années. Le non-dit me sauvait d’un mensonge et me donnait un air préoccupé. L’implication personnelle me rendrait sympathique. Et comme ces hommes qui s’efforcent de penser à de la bouette pour ne pas éjaculer trop vite durant leurs ébats, je pourrais me projeter devant mon adorable ex-belle-sœur pour garder mon sérieux.
— Vous êtes chanceuse, je fais une éruption cutanée aujourd’hui, je vais pouvoir vous montrer ce que ça me fait, physiquement, parce que les maux de tête pis les étourdissements, ça se voit pas, mais regardez ça, ça trompe pas.
Quelle chance, en effet! Sur ses bras, des traînées de boursouflures asymétriques formaient des sillons rosâtres, surélevés, qui laissaient deviner le passage insistant des ongles. Je ne pouvais évidemment rien en déduire, sinon qu’elle s’était beaucoup grattée. Un médecin aurait peut-être reconnu là une crise de psoriasis, de l’eczéma, une réaction allergique, comment savoir? On ne pouvait même pas évacuer la simple nervosité qui s’attaque parfois au corps pour mieux se faire voir. Les doigts de Charlotte se mettent à enfler comme des saucisses en périodes d’examens depuis qu’elle est toute petite. Ce sont toujours ses mains que je regarde en premier quand elle m’inquiète. Je devais rapidement me mettre en mode solution avec Nathalie, avant qu’elle ne me raconte et ne me montre tout un tas de choses que je ne voulais ni entendre ni voir, ma capacité à mentir avait ses limites.
— OK, je vois. C’est récent?
— Non, mais c’est en venant pu travailler au bureau que j’ai vraiment compris que c’était ça. Pus de maux de tête, de fatigue, d’étourdissements.
Ce qui arriverait à peu près à n’importe quel employé épuisé ou sur le bord de craquer qu’on mettrait en arrêt de travail et qui découvrait les bienfaits du repos. J’en retenais surtout que ses maux intérieurs et extérieurs semblaient liés.
— Est-ce qu’y a des machines en particulier qui te posent problème?
— Le wifi, c’est le pire, mais y a aussi les cellulaires, le micro-ondes, l’éclairage au néon, les antennes, entre autres.
— Mais y en a partout…
— Oh oui, je le sais, a-t-elle fait en me remontrant ses bras.
— Mais qu’est-ce qu’on peut faire nous, ici, pour t’aider? Tu fais quoi, chez vous, par exemple, pour travailler?
— J’suis câblée pour l’Internet, j’ai un téléphone à fil. Pas de cellulaires chez nous. J’ai fait poser des plexiglas infrarouges, des barres résilientes dans presque toutes les pièces…
— Des barres résilientes? Comme celles qu’on met dans les murs pour le son?
— Oui, mais sur les murs, pour couper les ondes, ça réduit la force de l’exposition. C’est pas parfait, mais c’est mieux. Je travaille proche de la fenêtre pour éviter d’avoir besoin d’un éclairage artificiel.
— Oh! Les journées doivent finir de bonne heure en hiver.
Ça ne l’a pas amusée. Je lui ai proposé d’aller terminer sa journée à la maison, je consulterais le département de la maintenance pour voir les possibilités de penser à un aménagement personnalisé, mot qu’elle a beaucoup aimé. Je me ferais discrète, évidemment, elle ne voulait pas devenir la folle de service, ce que je comprenais tout à fait, sincèrement. Mon écoute l’épatait, elle ne pouvait être étrangère au fait que la maladie frappait aussi ma famille. J’ai dit oui, la forme aiguë, le sourire fermé. Pourtant, je déteste mentir.
— Est-ce qu’on sait pourquoi les ondes affectent certaines personnes pis pas d’autres?
— Y en a qui mangent du beurre de peanut à’ grosse cuillère, pis d’autres qui meurent en regardant le pot.
Elle avait le sens de l’image, on ne pouvait pas lui enlever ça. J’ai seulement acquiescé.
Après son départ, j’ai lancé quelques recherches, constaté que la maladie, en effet, commençait à être reconnue dans quelques pays européens, mais sans quitter le champ de compétence de la psychiatrie. Il y avait des gens qui souffraient, des symptômes réels, et du néant scientifique tout autour. Peu importe. Nathalie souffrait, avait identifié une cause tangible à son mal, et nous avions besoin d’elle. J’allais donc travailler à donner corps à ce vide.
Vers la fin de la journée, avec l’accord de Claudine, je suis redescendue au sous-sol, dans la partie du bâtiment qui abritait les services d’entretien et de maintenance, juste à côté du département de l’informatique. Les moteurs qui permettent au reste de tourner sont toujours terrés dans le pied des immeubles, loin des regards, comme au théâtre. Pendant les dix-sept ans que j’avais passés aux ressources matérielles, je n’avais jamais eu besoin de descendre dans les entrailles de la bâtisse.
Fernand, que j’avais quelquefois croisé aux étages, a noté consciencieusement les ajustements à faire au bureau de Nathalie. Pour les câbles et les plexiglas, pas de problème, l’entrepôt en était bondé depuis la fin des mesures sanitaires. Il n’a pas sourcillé quand je lui ai dit que les barres résilientes pouvaient être vissées en surface, un peu de façon décorative.
— Ça fait trente-huit ans que je travaille ici, j’en ai vu des coucous, vous avez pas idée, ma petite madame.
Je commençais, oui, à m’en faire une petite idée. La terre est un nid de coucous.
— Vous devez être sur le bord de la retraite, vous là?
— Jamais de la vie! J’ai une femme à’ maison, moi, a-t-il fait, sourire en coin.
Le seau à glace trônait sur la table basse de la terrasse quand je suis arrivée chez Claudine. Je venais de constater, avec un certain bonheur, que ma petite frette bue avec Raymond la nuit précédente n’avait rien changé à notre relation: j’étais encore Quin, Cécile! à qui on offrait une bière que je déclinais gentiment. Seulement voilà, on savait désormais que mon refus ne s’appliquait qu’au moment présent. Claudine était même un peu jalouse.
— On n’est pas dans la règle de trois, le mercredi?
Trois jours par semaine sans alcool, c’est ce que nous avions voté pour nous donner un semblant d’hygiène de vie. On visait même quatre pour l’automne. La motivation de Claudine était encore à travailler. Les grandes marches programmées les soirs d’abstinence se faisaient attendre. Après trois mois de ce régime sec – c’était son mot –, elle n’avait pas perdu une livre, même pas une once. Elle en avait même pris un peu, étrangement, la bordure de son menton s’était épaissie. La perte de poids n’était qu’accessoire, évidemment, dans cette coupure sauvage – encore ses mots –, mais ça aurait été encourageant, quelques grammes de moins.
— On va avoir besoin de solution temporaire aujourd’hui.
— Ah oui?
— Toi, surtout.
Elle a pris une grande inspiration en me versant un verre dont je ne voulais pas, avant de se rincer généreusement le gosier. Rien ne m’avait préparée au sérieux qu’elle affichait. Je croyais qu’au pire, on parlerait encore des conneries qu’avait faites Adèle, et qu’il me faudrait feindre d’être scandalisée.
— Non, Adèle est juste un témoin, cette fois-là.
— Témoin de quoi, coudonc, tu vois pas ta tête?
— Sur ta terrasse, l’autre soir, Adèle a reconnu Ji-Pi…
Son ton avait quelque chose d’inquiétant. Les images se sont tout de suite mises à se superposer à une vitesse folle, avec des visuels d’Allô Police, si bien qu’au moment où elle a eu la générosité de finir sa phrase, j’ai presque été soulagée.
— … c’est le nouveau chum de la mère d’Ophélie, son amie de l’école. À cent pour cent sûre, qu’à m’a dit.
— Oh…
J’ai bu les yeux fermés une grande lampée de solution temporaire pour essayer de faire descendre le chum de qui était resté coincé quelque part, entre l’oreille et le cœur. Adèle n’avait pas compris ce que le bonhomme faisait chez nous, elle avait préféré se sauver pour éviter de se retrouver dans une situation embarrassante. Les explications de Claudine – C’est juste un collègue… – ne l’avaient pas convaincue que c’était légal dans sa situation. Sa vision de l’amour avait quelque chose de suranné. J’étais déçue pour moi, mais pas surprise.
— Vas-tu être correcte? Ça durera peut-être pas, avec sa nouvelle blonde.
— Hum hum.
J’ai vidé mon verre d’un coup et suis montée chez moi, les jambes molles, le cœur au fond des talons. Je souperais en grignotant des restants. Claudine n’a rien dit, n’a pas cherché à me retenir. Merci, ma vieille amie. Ma tristesse s’est muée en colère quand j’ai marché sur le petit rhinocéros de plastique que Chat de poche avait envoyé valser par terre pour la toute première fois. Dommage, j’étais trop hors de moi pour m’en inquiéter. J’aurais dû.
Dans l’armoire d’urgence, j’ai choisi deux affreux bibelots, une bergère aux yeux croches et un singe-grenouille, ce n’était pas clair, et je les ai éclatés avec ma masse, sur le tapis de l’entrée. Claudine n’est pas montée voir, évidemment. Ça m’attristait un peu de les avoir assassinés avec ma vieille masse; la neuve était restée dans l’auto et j’avais trop la flemme pour redescendre la chercher.
Je me suis couchée sans ramasser les dégâts, sans me démaquiller. Fuck toute, j’ai pensé. On a les vengeances qu’on peut.
Heureusement, j’étais brûlée. Le sommeil m’a cueillie comme une jeune mariée qu’on soulève sans effort.
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