Boires et déboires d’une déchicaneuse
9. Où je déteste les dimanches.
9
Où je déteste les dimanches.
Je ne m’entends pas bien avec les dimanches, ils m’ont trop imposé leur dictature de la semaine à préparer: repas, lavage, ménage, courses, comptes à payer, devoirs, alouette. Pendant les périodes les plus exigeantes, il m’est parfois arrivé de regretter la messe, cette pause ennuyante pour fuir dans sa tête en se contentant d’ânonner et de plier les genoux pour donner le change. Même si je n’ai plus grand-chose à préparer, leur grisaille de jour trop exigeant plane encore. Pour me venger, je ne me fais plus jamais de lunch, c’est même prévu au budget. Steve parti, je n’ai plus aucune raison de me lever.
Charlotte et Dominique dormiraient tard, ce matin-là. Pourquoi pas moi? Les petits-déjeuners spéciaux – salade de fruits, omelette, patates – étaient réservés pour mes tête-à-tête avec Charlotte; autrement, l’autre se croyait à l’hôtel et ne voulait plus partir. Je planais doucement au-dessus de mes obligations, couvertures rabattues sur ma tête, quand Charlotte est entrée dans ma chambre, complètement bouleversée.
— Ben voyons, mon amour, qu’est-ce qui se passe?
— Maman, on l’a pas eue.
— Qui ça?
— La maison.
— Quelle maison?
— La maison qu’on voulait! On la voulait tellement, celle-là…
— Je pensais que vous commenciez tout juste à chercher?
— Le marché est malade, quand y en a une qui sort, faut se dépêcher. Ça se vend en vingt-quatre heures. C’est notre troisième offre d’achat, toutes les maisons nous passent sous le nez. On l’aura jamais.
— Mais faut prendre son temps, bien choisir…
— Maman, allô, tu lis pas les nouvelles? C’est fini, ça, prendre son temps. C’était dans l’ancien temps, ça.
— Avez-vous un courtier?
— Non, aaark, on veut pas de courtier.
— Mais qui t’a dit que tu l’avais pas eue, la maison?
— La madame qui vend sa maison, à vient de m’écrire.
— Pas de courtier?
— Néo.
— As-tu une preuve écrite du refus de votre offre?
— Laisse faire, tu comprends juste pas comment ça marche.
Elle est repartie encore plus exaspérée, complètement désillusionnée. J’avais vendu et acheté une maison récemment, mais je ne connaissais rien à rien. Ma génération de déconnectés pour qui tout avait été si facile ne pouvait rien entendre à leurs malheurs. Quand j’avais son âge, les maisons étaient encore à des prix décents, mais on se battait pour la moindre job qui se libérait. Au restaurant comme à l’épicerie, on trouvait naturel d’être servi par un maître ès arts en quelque chose, un ingénieur désœuvré ou une danseuse professionnelle sur les pointes pour ne pas perdre la twist. Les infirmières et les greffières, dur à croire aujourd’hui, s’arrachaient les postes disponibles. Même si je peinais à m’émouvoir du fait que ma fille encore aux études ne soit pas capable de mettre la main sur la maison de ses rêves, j’ai redonné au dimanche son droit de m’emmerder, et je me suis levée pour la rejoindre au salon, prête à accueillir son émoi.
— Je vais appeler Stéphane, juste pour des conseils.
— Je veux pas de courtier, maman.
— Ça engage à rien, des conseils. C’est un ami, en plus.
— Un ami qui veut ton argent.
— Tout le monde veut l’argent de tout le monde, chérie, le dentiste, le garagiste, la coiffeuse, le vétérinaire, tout le monde.
— Oui, mais c’est pas des amis.
— Stéphane m’envoie une carte de fête chaque année.
— Tous les courtiers en quelque chose envoient des cartes de fêtes pis de Nouël à tout le monde.
— Signée à la main.
— Wow.
Comme elle regardait par-dessus mon épaule, je me suis limitée à «Besoin de tes conseils si t’as deux minutes. Merci, Diane» au lieu du «SOS: ma fille fait des offres n’importe comment sur toutes les maisons qui sortent sur le marché, ça va mal finir. Diane» que j’ai réellement envoyé quand elle a cessé de m’espionner.
— Signe pas tes textos, m’man.
— Bon, tu peux me la montrer, cette maison-là? Y doit y avoir une fiche à quèque part? J’aurais aimé ça, aller la voir avec toi. La prochaine, peut-être…
— Non maman, justement, non. On a déjà assez des parents de Doum qui se mêlent de nos affaires comme si c’était eux autres qui achetaient à cause de leur maudit argent. Y font des commentaires sur toute, y aiment rien de ce qu’on visite, y me font suer au cube… Pis là sa mère, qu’est-ce qu’à va me dire, sa mère? Han? Qu’à le savait que ça marcherait pas, notre offre, qu’à l’aurait pas fait ça de même, elle, comme si à connaissait quèque chose là-d’dans, elle, acheter une maison. Y ont pas déménagé depuis trente ans…
— Y aurait pas moyen de leur dire, gentiment, que vous aimez mieux magasiner tout seuls?
— Non. Pas vraiment. Tu connais pas ses parents, c’est des «On sait toute sur toute».
Tiens, comme moi. Mais comme je ne l’avais à peu près jamais vue dans cet état, j’ai opté pour le mode solutions.
— Vous pourriez pas acheter sans leur aide?
— Les maisons en ville sont vraiment trop chères, tant que j’ai pas encore ma vraie job…
— Pourquoi vous attendez pas un peu, d’abord, cocotte?
— Attendre? T’es sérieuse? Pendant que les prix montent pis que les taux sont sur le bord d’exploser? OK, non, laisse faire, tu comprends pas.
Sait toute, mais comprend rien: roger that. J’enfilais les belles occasions de me taire comme des chapelets, en ce beau dimanche béni qui s’enlignait pour être à la hauteur.
En levant les yeux au plafond pour aider l’air à pénétrer dans mes poumons, j’ai vu le trou, celui qui n’attendait que l’ancrage de ma fougère. Après être allée chercher une cuillère de bois dans la cuisine, je suis montée sur le divan pour en insérer le manche dans l’orifice.
— Mais qu’est-ce que tu fous?
— Vide! On va y aller avec le papillon!
— Quel papillon?
— Laisse faire, tu peux pas comprendre.
Suivant les instructions que m’avait données la super quincailleuse, j’ai solidement vissé le crochet sur la tige filetée, puis la tige dans le papillon, et j’ai ensuite rabattu les ailes sur la tige avant de le pousser dans le trou. Comme il ne se déployait pas, j’ai dévissé un peu l’ancrage pour pouvoir le pousser plus profondément, puis encore un peu, encore… et paf! Quand il s’est enfin ouvert, la couche de gypse passée, le crochet m’est resté dans la main. Aucun moyen de récupérer le papillon qui, enfin libre, finirait sa vie dans un entre-plancher, redoutant la rouille comme nous l’arthrite, vivant de l’espérance d’un petit tremblement de terre pour pousser la gigue de temps en temps.
J’ai profité de la bonté naturelle de mon gendre, en boxeur dans ma cuisine, la main dans la boîte de céréales, pour lui demander d’aller porter dans ma voiture la petite table de l’entrée qui s’était abîmée. Je dégoterais peut-être quelque part un atelier pour la faire réparer. Stéphane est arrivé à ce moment-là, habillé comme un gars qui promène son chien. Il a eu un petit mouvement de recul en croisant Doum qui sortait de chez nous en petite tenue.
— Oh! J’aurais peut-être dû appeler…
— Non non, c’est mon gendre, y descendait justement à l’auto.
— J’avais des visites dans le coin à matin, ça avait l’air pressant, j’ai pensé venir tout de suite…
— T’es trop fin, merci. Un petit café?
— Hum… j’ai dix minutes.
Charlotte s’est repliée comme une huître en le voyant entrer, le chien sur ses genoux, prête à lancer de l’eau bénite. Ça pouvait paraître louche, le gars qui débarque aussi vite, mais j’avais effectivement vu sa grosse face sur au moins deux pancartes dans le coin, nous étions dimanche, jour des visites libres, il ne fallait pas chercher plus loin.
On est vite entrés dans le vif du sujet, le temps pressait et Charlotte m’en voulait déjà, je n’avais rien à perdre.
— Alors, Stéphane, je résume: y viennent de faire une offre sur une maison: refusée. C’est la troisième maison qui leur glisse entre les mains.
— Vous étiez en offres multiples?
— Ben… je sais pas, on sait juste qu’on était les premiers à faire une offre, pis après, rien, à nous a jamais rappelés.
Stéphane s’est attrapé l’entre-sourcils entre le pouce et l’index en réfrénant une petite grimace citronnée. La dame, qui vendait elle-même sa maison – même détestation des courtiers – ne lui avait plus donné de nouvelle ensuite, jusqu’à ce petit texto sec reçu une heure plus tôt, en réponse aux questions répétées de Charlotte qui s’impatientait: «on a prit quequ’un d’autre sorry».
— Va falloir jouer un peu cow-boy. Tu la veux, cette maison-là?
— C’est trop tard, on l’a pas eue.
— Rappelle la madame, dis-y de te garder comme back-up si l’offre des autres tombe à l’eau.
— Pourquoi leur offre tomberait?
— Le financement peut être refusé, les délais pas respectés, une inspection catastrophique. Ses acheteurs ont peut-être fait une grosse offre au-dessus de la tienne, peut-être après avoir vu la tienne, d’ailleurs…
— Mais y ont pas le droit!
— … en comptant se servir de l’inspection pour la ramener plus bas que la tienne après, ça se voit souvent. Donc tu y dis de te rappeler si l’autre offre tombe, que t’es prête à mettre le même montant, mille de plus, pour la forme. Je gage un cinq que tu vas avoir un téléphone assez vite.
— J’ai le droit de faire ça?
— La madame vend toute seule, à fait ses règles, c’est le far west.
Il lui a dit de lui écrire ou de l’appeler si elle avait des questions ou besoin d’aide pour remplir de la paperasse, ça lui ferait plaisir.
— Tu charges combien de l’heure?
— Rien du tout.
— Ben oui, voir…
— Je fais de l’argent quand y a une transaction.
— Mais je te prends pas comme courtier, tu feras pas d’argent avec moi.
— Non, mais ta mère vient de me référer à un de ses collègues avec qui je vais visiter des condos cet après-midi. C’est des vases communicants.
Je l’ai raccompagné à sa voiture avant qu’il ne prononce le nom de Ji-Pi, un peu inquiète de ne pas voir remonter Dominique. Il s’était peut-être rendormi dans le coffre en y couchant la table.
— Tu t’ennuies pas de la banlieue?
— Non, pantoute. Tout est proche, la ruelle est le fun.
— Pis les rénos, t’as trouvé ça comment?
— C’était pas mal fini quand on est rentrées, y restait juste la finition pis deux-trois petites affaires…
— Non non, celles de ton ancienne maison.
— Ah? J’suis pas retournée. J’aurais pas eu le cœur assez solide pour ça.
Il s’est arrêté net au milieu de l’escalier, complètement surpris.
— Je t’ai arrangé un rendez-vous avec les nouveaux proprios, pour que tu puisses y aller pendant les rénos. T’es pas allée?
— Moi? Mais non, jamais de la vie, t’es mêlé.
— On parle de la maison sur Bosquet, la canadienne avec des volets beiges…
— Jaunes.
— S’cuse, j’suis daltonien. Le gars du couple d’acheteurs s’appelle Octavio, ça pleut pas, les Octavio. Y a des drôles de favoris sculptés, en plus…
J’ai eu peur. De moi, d’abord. J’ai pensé ça commence peut-être de même.
— Pis j’y suis allée?
— Me semble, oui. Ou peut-être pas, peut-être que t’as décidé que c’était pas une bonne idée… C’était une période vraiment stressante, émotionnellement surtout, c’est normal…
Mon gendre gélifié était en pâmoison devant un grand pic qui martelait l’écorce du dernier bouleau encore debout; la table gisait à côté de l’auto, dans la garnotte. J’ai salué les Ostimans – Quin, Cécile! – et foncé chez Claudine, où je suis entrée sans cogner, contrairement à la convention du vivre-ensemble-un-peu-trop-proche qu’il avait fallu établir pour protéger l’harmonie de nos familles.
— T’ES ALLÉE CHERCHER L’ENVELOPPE, MA MAUDITE!
— Bon matin à toi aussi!
Elle avait des boules d’ouate entre les orteils, du vernis rouge sang, une serviette sur la tête, un peignoir léger. Trop vulnérable pour être attaquée physiquement.
— T’AS DU FRONT TOUT LE TOUR DE LA TÊTE! TU TE PRENDS POUR QUI? C’EST PAS DE TES MAUDITES AFFAIRES, CETTE ENQUÊTE-LÀ!
— Calme-toi.
— L’ENVELOPPE! TOUT DE SUITE!
Adèle est sortie de sa chambre en g-string, flambette pour le reste.
— Tu cries encore, matante…
— Va te recoucher s’il te plaît. Faut que je tue ta mère.
— OK. Mais t’oublies pas que tu m’as promis de m’amener conduire aujourd’hui.
J’ai suivi Claudine dans sa chambre. Elle a tiré de sous le lit un rangement sur roulettes transparent rempli de vêtements. Sous un veston à épaulettes, une enveloppe, la mienne, reconnaissable entre mille aux enchâssements de petits carrés tracés sur le rabat encore scellé, comme ceux que je dessine sur le moindre bout de papier qui traîne. Dedans, encore vierge, l’enquête que j’avais commandée sur Jacques pour connaître l’étendue de ses infidélités et que j’avais fini par emmurer dans notre ancienne maison avant même de la lire, par peur que le papier ne se transforme en sables mouvants. Claudine l’a lancée sur le lit comme une patate chaude.
— C’était au cas où. Quand y reviennent, y repartent, ces hommes-là.
Elle me parlait avec une voix de spa, les mains enfoncées dans le lit défait comme un enfant coupable. Son Philippe, le père des filles, lui avait fait le coup. Ce qui était resté intact après son premier départ avait été anéanti par le deuxième. Et depuis, elle surnageait dans un désert amoureux lestée d’un désir d’aimer effarouché.
— J’aurais pas dû, c’est con. Mais je l’ai pas ouverte, t’as vu? J’étais pas game.
Ce que l’enveloppe contenait ne pouvait plus m’être d’aucune utilité, pour autant qu’elle en ait déjà eu une. Découvrir que Jacques m’avait beaucoup trompée ou pas du tout avant Charlène ne changerait plus rien maintenant. Je serais seulement un peu plus triste.
— Je pars avec mon enveloppe, je vais m’en débarrasser sans te dire comment, cette fois-là, au cas où. Mais j’ai une question à te poser. Pis un conseil à te donner.
— OK.
— C’était comment, les rénos sur Bosquet?
— Lette.
— Enweille.
— Aire ouverte salon-cuisine, mur vitré sur la cour, douche italienne, cellier, me semble, spa… la misère. Mais dénaturé quand même. Bien dénaturé.
J’ai eu un petit moment de vertige. Je ne voulais pas savoir ce qu’on avait fait de mon ancienne maison, c’est la raison pour laquelle je n’y étais jamais retournée. Mauvaise question.
— Ton conseil?
— Jette c’te vieux veston-là, les épaulettes. À part faire des sketches de RBO, je vois pas à quoi ça sert.
— OK. Mais vu que tu m’haïs déjà un peu…
— Je t’haïs pas.
— … je peux-tu t’avouer quèque chose d’autre?
— Non. Je retourne me coucher.
— T’es pas curieuse?
— Non.
Avant de me reglisser dans mes draps refroidis, j’ai appelé Jacques pour lui dire qu’on devrait mettre sur pause notre projet de chèques, quelques jours, quelques semaines peut-être. Pendant que je lui faisais un topo de la situation – Alex en voyage, Charlotte en beau maudine à cause de l’argent des beaux-parents, Antoine et Malika en projet d’accueil dans leur appart qu’ils étaient fiers d’avoir aménagé à peu de frais et que j’avais peur de froisser. Ma vieille branche d’ex-mari acquiesçait à tout, me faisait sentir sage. J’ai mis la main sur l’enveloppe brûlante pour ne pas faire de gaffe et me laisser ramollir au point de l’inviter encore. C’était une bonne arme, Claudine avait raison. Sous le papier, tant de poisons possibles, des noms de femmes, des photos, des sextos, ou pire, des billets doux pas pour moi avec des promesses jamais entendues.
Je me suis rendormie. Puis réveillée, à peine, en surface, avant de replonger. Entrer et sortir du sommeil, comme un chat. Le faire exprès. Savoir qu’on peut refaire la boucle tant qu’on le souhaite. Abandonner totalement l’idée de faire de quoi de sa journée. Plaisir aussi délicieux que le truc fourré au beurre d’érable qu’on choisit à la boulangerie au lieu du pain multigrains conçu pour assurer un bon transit. J’étais réellement sur le point d’aimer mon dimanche quand Dominique a toctoqué à ma porte.
— S’cuse Didi, y reste pus de lait. Y en a-tu d’autre ailleurs?
— À l’épicerie, Doumdoum.
— Dans la maison, je veux dire.
Sur le voile noir de mes paupières, comme un hologramme dansant, l’image de ma masse toute neuve. J’ai ouvert un œil, un seul, pour mieux viser mon gendre dans le plexus solaire – on ne sait pas pour les ondes. Mais où pouvais-je cacher une foutue pinte de lait dans un quatre et demie où chaque pied carré était occupé? Où?
— As-tu regardé dans le four?
Il a ri, puis s’est arrêté quand il a compris la blague. Plus possible de profiter du sommeil, je me suis levée pour de bon.
Derrière le volant, Adèle. À côté, sur le banc du stressé, moi. Couchée sur la banquette arrière, derrière nous, la table pétée que Dominique n’était pas parvenu à faire entrer dans le coffre – le bouton d’ouverture automatique était au sol, côté chauffeur, il n’avait peut-être pas poussé ses recherches aussi loin.
— Reste à droite quand tu tournes, t’empiètes sur l’autre voie.
— Mais y a personne de l’autre bord.
— Tu gardes ta voie quand même, les autos sortent de partout, faut toujours être du bon côté.
— C’est tellement stuck up comme système.
— Le but du système, c’est de pas mourir.
— Marche pas fort, votre affaire.
— Finis ton cours de conduite, deviens ingénieure des routes, pis tu nous concocteras un autre système. Va voir en Inde pour t’inspirer, sont moins stuck up.
— C’est raciste, ça!
Nous roulions à 30 kilomètres/heure, on ne se ferait pas trop mal, c’était ma seule consolation. En évaluant les coups de volant qu’elle donnait à chaque tentative de faire un angle mort, je misais sur un arrachage de miroir ou une embardée sur une chaîne de trottoir.
— T’es-tu encore en chicane avec ma mère?
— Mais non. On a jamais été en chicane… Y A UN STOP!
Les freins dans le tapis au beau milieu de la rue, les klaxons et la traînée de boucane, comme dans une BD. Pas de boum ni d’égratignure, rien, l’univers avait parfaitement réaligné les forces en mouvement pour nous offrir un sursis. Seul dommage collatéral: un homme furax à moitié sorti de son camion pour nous engueuler vertement.
— Je l’ai pas vu…
— C’est pas grave, Adèle, laisse-le faire, faudrait juste se tasser un peu.
L’homme vomissait tout ce qu’il connaissait d’insultes sans respirer. En clair, les femmes étaient des putes qui ne devraient pas conduire. J’ai pensé à ma masse dans le coffre, Adèle a fait beaucoup mieux: dégainé son téléphone et filmé.
— Alors on a Joe Blo ici, qui a une déclaration à faire…
— Chauffe un bicyle, câlice de petite plotte…
Adèle lui a fait des gentils bebye de la main pour l’encourager à se crinquer davantage. Quand il a compris qu’on le filmait, il a rapidement rétroscopé son haut de corps et fui sans demander son reste. Dans le cul de son auto, sa plaque, immortalisée par Adèle.
— Rage au volant, je vais le déclarer. Y m’a traitée de plotte, j’ai juste 16 ans. C’est un peu comme un pédophile de la route, non?
Pour fêter son calme inspirant et notre survie, on s’est acheté des sandwiches shish-taouk qu’on a dévorés au parc, sur le seul banc libre près de la rivière. On s’est collées comme des amoureuses sur la partie non blanchie par les chiures de goélands. Ça nous arrivait de temps en temps d’être des amies, Adèle et moi, et seulement ça, capables de s’écouter sans se juger, sans être des mères ou des filles, dans ces petites bulles de hasard fragiles et magiques. Je savais d’elle mille petites choses qu’ignorait Claudine et que je ne révélerais pour rien au monde – son métier de rêve: laver des tapis et des trottoirs avec une machine à pression. Comme si nous étions des animaux endormis dans un zoo, les gens, les chiens, les coureurs, les triporteurs passaient sans nous voir.
— La mère de ton amie, là, celle qui sort avec le monsieur qui était chez nous l’autre soir…
— C’est pas son chum.
— C’est fini?
— Non, ark, c’est son frère, dis pas ça, c’est dégueulasse, je mange.
— Son frère? Mais t’as dit…
— J’avais mal compris.
— Wow! C’est de la nouvelle, ça!
— Pourquoi?
— Je sais pas, c’est pas la même chose, chum ou frère…
— C’est ton ami, tu devrais le savoir, non?
— Bah, c’est plus un collègue, je connais pas tant sa vie.
Elle a maintenu son sandwich en suspension à la hauteur de sa bouche, fermé un œil à moitié.
— Naaa, tu tripes dessus.
— Mais non, c’est un collègue, un collègue-ami.
— Shit! t’es en friend zone en plus. Je connais ça, c’est ma spécialité, j’suis tout le temps pognée là-d’dans.
Elle a passé son bras libre par-dessus mon épaule, posé sa tête doucement, le sandwich au repos. J’ai tellement trouvé ça mignon que j’ai complètement oublié de lui dire de ne pas s’en mêler, de tenir ça mort.
Une fois à la maison, j’ai appelé Madeleine au foyer. Comme je n’obtenais pas de réponse à sa chambre, j’ai fait le poste de la réception. Je tombais mal, en plein souper, à moins d’une urgence, on ne pouvait pas aller la chercher. Précision fort à propos, c’était vraiment pressant, le bonheur ne peut attendre à son âge. Allô? C’est qui?
— Madeleine, c’est moi. Désolée, je te dérange en plein souper.
— Oh! La belle surprise!
— Vous mangez quoi, aujourd’hui?
— Je le sais pas, c’est brun.
— Je te retiens pas longtemps, je voulais juste te dire que les ondes ont commencé à marcher, y est dépris.
— Hon…
Charlotte m’a laissé le chien. «Quelques jours seulement, maman, le temps de trouver une solution.» J’ai fait semblant de la croire. De toute façon, j’avais ouvert une brèche la veille en lui disant que je pourrais m’arranger. Depuis l’époque des vers de terre, je ne me faisais plus d’illusions, j’étais incapable de m’exclure des plans de sauvetage de ma fille. Le peut-être célibat de Ji-Pi m’avait rendue confusément heureuse, mon esprit belliqueux s’était attendri. Quand même, je me serais autrement défendue si elle avait proposé de me laisser Dominique.
— Adèle va pouvoir le sortir de jour, je me suis entendue avec elle.
— Wow, la plus fiable!
— Donnes-y une chance, à s’améliore.
À deux heures du matin, après trois sorties pipi, un vomi sur le tapis de l’entrée – il avait mangé un bas oublié par Charlotte – et quelques heures de pleurnichage qui menaçaient sérieusement mon équilibre mental –, je me suis résignée à trouver une solution sur-le-champ.
— On dort pas?
Raymond laissait tomber le Cécile quand il était seul. En veille sur son banc de char, comme toujours, il surveillait la ruelle, nos maisons, les méchants. De le savoir les yeux rivés vers chez nous me rassurait beaucoup.
— Je sais pus quoi faire. Y chigne dans sa cage, y chigne dans mon lit, y demande tout le temps la porte. Je pense qu’y veut juste être dehors. Penses-tu que…
— On est pareils, lui pis moé, hein buddy?
Il a tendu les bras, tout sourire. Fiouze s’est mis à lui lécher les mains aller-retour.
— Va dormir, la grande.
— Merci. Je le reprends demain matin. Toutes ses affaires sont en haut…
— Pas besoin, je vas m’arranger, va te coucher.
— Merci, tellement merci.
Les murmures de leur conversation m’ont flatté le dos tout au long de ma montée. Raymond lui pousserait la chansonnette le reste de la nuit, des petites tounes quétaines réconfortantes. Je ne me suis pas retournée, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
J’ai envoyé un petit texto à Antoine, pour savoir comment ça se passait avec la belle-mère. Il m’a répondu que ça allait, sauf qu’elle avait remplacé tous les savons de la maison par un gros savon de Marseille carré qu’elle imposait pour tout laver, la vaisselle, le linge, le plancher, la face. La dictature du cube, qu’il a écrit. Il sortait son Palmolive en cachette. Pour le reste, ça allait. J’ai pensé à mes chèques tout prêts, en jachère dans ma sacoche.
La grande Cécile s’est couchée, crevée, et ne s’est pas levée quand le cadran a sonné.
OceanofPDF.com