Brioche
Première partie
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Quand j’ai décidé d’en finir, j’ai attendu le mercredi, puis je me suis donné les moyens de mes ambitions limitées. Rien n’est plus grotesque qu’un suicide raté. J’ai acquis un joli calibre chromé. Je l’ai choisi maniable, avec des petites balles qui évoquaient les poids de la balance de ma Mémé et un canon fin qui aurait sans doute déçu une star de porno. Le vendeur, VRP de banlieue, m’avait proposé un nouveau modèle muni de projectiles explosifs dont il garantissait l’efficacité largement éprouvée dans les rues de Miami. J’ai remercié et décliné. Je n’ai pas ce type de snobisme. La collection de l’année précédente me convenait parfaitement. Et puis, je ne voulais pas me faire exploser la tête, on a sa dignité. Il me déplaisait fort d’imaginer toutes sortes de pénibles en train de décoller mes restes à la spatule en faisant de l’humour de carabin. J’ai mis le canon dans ma bouche, une turlutte infernale. J’ai éprouvé sur ma langue, contre mes lèvres, la raideur de l’arme, le froid du métal. J’ai senti la saveur écœurante de la graisse et j’ai tiré. Mon doigt posé sur la détente a accentué sa pression. Encore. Plus fort. Plus fort encore. Et il ne s’est rien passé. J’avais dû faire une mauvaise manip’. Ce fichu mode d’emploi traduit du coréen. J’aurais dû acheter français. Nos emplettes sont nos emplois. J’ai enlevé l’arme de ma bouche en me heurtant douloureusement les dents. Je l’ai jetée rageusement contre le mur. Et le coup est parti, fauchant l’halogène qui a défoncé la baie vitrée. J’ai dit quelques très gros mots. Puis, j’ai éclaté de rire. Il n’y avait plus que ça à faire. Quand le vitrier a été parti, j’ai longtemps sucé le liquide douceâtre qui jaillissait de mon doigt. J’avais trouvé le moyen de me couper en ramassant les bouts de verre. Et je m’étais sévèrement entaillé un orteil. J’ai mis le flingue dans un tiroir. Il y avait un tel fatras de gadgets promotionnels que je n’ai pas eu besoin de le cacher. On pouvait aisément croire qu’il s’agissait d’un jouet.
À l’hôpital, le médecin m’a dit que j’avais eu de la chance, que je ne conserverais qu’une légère claudication de cet accident stupide. A-t-on idée de vouloir planter un clou dans une vitre avec un marteau ? Il m’a conseillé de faire appel à un pro, m’a parlé d’une chaîne de magasins spécialisée en bricolage. Le docteur me regardait avec une compassion consternée. Il devait me trouver moins pittoresque que les gens qui débarquent avec des trucs ahurissants dans le fondement et des excuses créatives pour expliquer leur présence : « Docteur, vous allez rire… » Ma bêtise lui semblait très quelconque. Qui aurait eu envie de chercher plus loin ? En boitillant jusqu’à l’ascenseur, j’ai pensé que, si le ridicule tuait, j’aurais mené à bien mon projet.
Je me penche sur ton lit et te regarde dormir. Tu fais des bulles en ronflant doucement. Je te parle et tu ne m’écoutes pas. Ce n’est pas grave. Il faut que je mette les bouchées doubles. Tu sais si peu de choses de moi. Je connais tant sur toi. C’est injuste, voilà pourquoi je m’engage à la sincérité. Je le dois à ton sourire. Je le dois à cette moue délicieuse, à ces grands yeux. Je pourrais te regarder pendant des heures. Laisse-moi jouer les Shéhérazade, mon bébé. Qui a dit que quand on aime, on ne conte pas ? Tu te berceras de mon histoire. Je me repaîtrai de ton aspect. Pour le mien, que te dire ? Je suis le genre de fille qui fait penser les hommes avec leur tête. J’ai toujours su que j’étais quelconque. Tu es celui qui m’a fait regretter de n’être que moi. Tu m’as donné l’envie d’être ta bombe, ton idéal. Me décrire ? Voilà qui est vite fait. Je passe partout sans coincer. Un peu de tout, sans carence réelle et sans aucun excès. Un boitement discret de la jambe droite depuis que j’ai essayé de me tirer une balle dans la bouche. Pas de quoi déclencher les passions… Toujours sur le pont, rarement malade, mon corps assure le service minimum quand je suis occupée. C’est lui que les gens connaissent, qu’ils aiment bien. Il répond au téléphone, manie les casseroles et les claviers. Il mange ce qu’on lui donne, fait où on lui dit. Pourtant, je ne l’aime pas. J’ai bien pensé à la chirurgie esthétique, mais ça ne peut convenir qu’à des gens dont les besoins sont ciblés. On peut vaincre les tares. Rien n’est plus difficile à combattre que la médiocrité. Je suis un mélange du lapin d’Alice et du raton de L’Âge de glace. Tu sais, celui qui est fou de son gland, obligeant les journalistes français à toutes sortes de périphrases pour éviter les mauvais jeux de mots des mauvais esprits. Par la faute de ce damné rongeur, bien des enfants sont aujourd’hui persuadés que le fruit du chêne est la noisette… Peu importe ce que ce souriceau aime tant. Toi, tu es mon gland (et ça n’a rien d’obscène), ma noisette ou ce qu’on voudra : la fixette d’une créature obsessive, opiniâtre et malchanceuse, façon coyote de dessin animé. Tu es de ces brioches qu’on mange pour le goûter, sans autre valeur que celle d’un plaisir gourmand, pas de qualités nutritionnelles, des calories vides et des formes pleines. Un bonheur pour les yeux, les doigts et les narines avant même que l’on pense à y planter ses dents.
J’aime te donner à boire. Tes grands yeux reconnaissants. Ta bouche sur la tasse. Le liquide coulant doucement le long de ta joue. Tu aimes le lait chocolaté. J’y ai rajouté du quinoa, que j’ai longtemps pris pour un poisson tropical avant de comprendre qu’il s’agissait d’une graine bonne pour la santé. Je n’y connais pas grand-chose en céréales. La seule chose que je maîtrise vraiment, c’est mon métier. Je suis journaliste de cinéma. J’aime mieux dire ça que « critique », parce que ça donne un petit air aventureux. Cela laisse de la place au rêve, à l’imagination. La journaliste de cinéma sort de son trou. Elle s’aère en faisant des interviews. Tu m’aurais finalement préférée critique, retenue loin de toi par un métier de sale obscure. J’ai questionné les plus grandes vedettes. Je leur ai parlé. Vient alors la chose la plus difficile à avouer. Je n’ai jamais rencontré Johnny Depp. Un vide embarrassant sur un tableau de chasse impressionnant. Une carence que je souffre d’admettre en société. Pourtant, les stars ne m’importent guère, mais Johnny fait rêver sans que je puisse expliquer pourquoi. Ce n’est pas que je sois blasée (…), c’est juste de l’indifférence polie et policée par de nombreuses années de pratique. La meilleure, celle qui est indiscernable même par l’œil le mieux aguerri. Celle qui fait que tout glisse sur moi, sans accrocher davantage qu’au fond de mes casseroles bien récurées. Kevlar et Teflon sont mes autres prénoms. J’écris au kilomètre, énurétique de la copie, plus proche des sept mercenaires que des sept samouraïs. J’abats de la besogne pour quatorze. J’ai tout du nègre, si ce n’est que je signe mes textes. Ils sont à mon image. Négresse blanche, j’ai fini par me faire à l’idée de n’avoir pas vraiment de couleur. Je me dis parfois que je n’existe pas en tant qu’être humain, que je ne suis qu’une suite de fonctions. Un couteau suisse, en moins joli, à la fois machine à écrire, à laver, à visionner, à cuisiner, à parler, à questionner. Le plus drôle est que ça m’allait fort bien jusqu’au jour où je t’ai trouvé…
Je suis née prématurée. Un mercredi de février. Je n’avais pas une heure d’existence qu’on se méprenait déjà sur mon compte. Je n’avais pas envie de vivre. Ce qu’ils croyaient être une soif de découverte était ma première tentative de suicide. J’avais trop tardé. J’avais raté la fenêtre de lancement et Houston s’en battait les flancs. Je les entendais se congratuler parce qu’il ne manquait rien – doigts, oreilles, yeux et membres –, tout avait répondu à l’appel ou presque. Je semblais être un bébé parfaitement conformé. Seule ma grand-mère était convaincue que je n’en avais pas pour longtemps. Une opinion qu’elle exprimait sans ambages avec un tel manque de tact que ma mère fondait en larmes sans rien trouver à répondre. L’aïeule me considérait comme un monstre. C’est le seul point sur lequel nous ne sommes jamais parvenues à tomber parfaitement d’accord, ma Mémé et moi. Maintenant, elle est morte et moi pas. Si j’ai fini par accepter de vivre, c’est sans doute par pur esprit de contradiction.
Une fois sortie, il a fallu faire avec. Alors j’ai fait. Mon statut d’enfant prématurée m’a donné une valeur accrue aux yeux des Parents. Je régnais en despote. De mes brèves années de pouvoir, il ne me reste que l’impression tenace que tout m’a été dû. J’ai des images stroboscopiques. Moi à la mer. Moi à la neige. Moi en forêt. On me donnait de bonnes choses à manger. Il y avait des yaourts divinement sucrés à tous les repas. Des crèmes caramel maison, des potages avec de vrais légumes et un gros bout de beurre dont j’aimais à capturer l’étonnante fraîcheur sur une cuillerée de soupe fumante, des tartes aux pommes… Et surtout, des biscottes beurrées saupoudrées de Banania. J’adorais ça. Je regardais le monsieur noir hilare sur la boîte. Il n’avait aucune raison de rire, mais je ne le savais pas. Je me fourrais de la poudre jusque sur le nez et ça me faisait éternuer. J’aimais mordre soudainement dans la tartine comme pour la prendre par surprise. Je me souviens encore du petit croissant que laissait la marque de mes dents. De la couche de beurre surplombée de chocolat, stratification d’une géologie gourmande que je me plaisais parfois à balayer de la langue pour sentir la surface rugueuse de la biscotte. C’était mon goûter préféré. Du moelleux sucré en haut, du craquant un peu salé en bas. Je commençais à me dire que l’existence avait du bon. L’univers tournait autour de moi, j’en usais comme l’ont fait les rois. Soleil de leurs vies, j’ignorais le sens du mot « révolution ». Je n’ai donc pas compris la portée de ce qu’on m’annonçait quand j’ai entendu le mot « bébé ». Ne m’en veux pas, chéri, je ne savais rien de toi. Et mon extrême jeunesse ne m’avait pas enseigné que les mines réjouies des adultes sont souvent synonymes de catastrophes industrielles. Ils me présentaient la chose avec l’enthousiasme habituellement réservé aux expéditions au Jardin d’acclimatation. Le petit train. La rivière enchantée. La pêche magique où l’on gagne des cadeaux en attrapant des canards en caoutchouc. La barbe à papa rosée qui colle à la bouche et aux doigts. J’ignorais que j’étais en sursis. J’ai patienté avec eux. Les jours passaient. L’excitation montait. Si seulement j’avais pu imaginer…
J’aimerais que tu cesses de mâchouiller ce dossier de presse. Tu vas encore t’étouffer et je serai obligée d’aller chercher des morceaux de Richard Berry dans ta gorge avec une pince à épiler. La dernière fois, tu n’as guère apprécié. Écoute-moi plutôt. Laisse ma voix te bercer. Là, c’est mieux. Tu souris. J’aimerais penser que c’est parce que tu jouis délicieusement de l’absurdité de ma situation. J’avais six ans quand est venu l’enfant et que les choses se sont précisées. Sa naissance ne m’a pas fait de peine. Je la décrirais plus comme un choc à la façon d’un crime de lèse-majesté. Ma monarchie de droit divin avait brutalement cédé la place à une république bicéphale. J’avais cessé d’être unique pour faire partie d’une espèce, une décadence insupportable. À grand sermon, à petites beignes, les miens ont tenté de me convaincre que j’avais pour obligation d’apprécier le binôme qu’ils m’avaient imposé. Tout simplement parce qu’un sang semblable était censé abreuver nos sillons. L’arrivée de deux autres nourrissons ne m’a plus révoltée. La fureur primale avait cédé la place à un vague écœurement que j’étais incapable de définir comme tel. Il m’a fallu quelque temps pour comprendre que mon manque d’affection pour les membres de ma fratrie ne venait pas du fait qu’ils m’avaient volé mes parents. Je les détestais parce que je n’aime pas les gens. Avant toi, je n’ai jamais aimé personne. Tu as déclenché la machine infernale, celle d’un cœur que je croyais aux abonnés absents, mais qui palpite tant et plus en te berçant.
La vie serait insupportable si on savait, par avance, ce qu’elle peut réserver. Une inconscience bienheureuse nous enveloppe longtemps. Aurais-tu accepté ce que je suis en train de te donner si tu avais pu le prévoir ? Aurais-tu pu supporter tant d’amour et tant de dévotion ? Je ne le pense pas. Je ne crois pas non plus que j’aurais pris ton apparition avec gaieté et pourtant, j’estime avoir été beaucoup gâtée… La perfection, tu es la perfection même et qui peut se vanter de l’avoir rencontrée ? Pourtant, comme les choses auraient été plus simples si tu n’avais pas existé. Il y a tant de douleur dans ce que je ressens pour toi. J’aimerais parfois que tu te dissolves, fermer les yeux et « pouf ! », tu ne serais plus là. Tu aurais déserté mon esprit et mon champ de vision et ce serait tellement mieux comme ça. Pour toi comme pour moi. Las, si peu de choses dans la vie sont affaire de choix. Ce n’est pas toi qui me contrediras.
Quand je regarde le papier peint de ta chambre, je me dis que j’ai bien choisi. Ces couleurs tendres comme mes sentiments. Ces meubles que j’ai montés moi-même avec une rigolote petite clef comme on remonte un automate et hop !, ça marche : on est prêt à aimer. Quand le mécanisme se fatigue ou que le lit commence à s’affaisser, on en remet un coup et tout rentre dans l’ordre. Mon cœur n’a pas besoin de clef. Tu l’as ouvert naturellement alors qu’il ne me semblait pas exister. Il ne pourra jamais se refermer. Les autres avaient raison. J’aurais dû les écouter. J’ai tant attendu pour découvrir ce bonheur parfait, celui de te serrer dans mes bras, de savoir que tu as besoin de moi, que je ne serais rien sans toi, que tu ne vivrais pas sans moi. Rien ne sert de pleurer sur le passé, ni de penser à l’avenir. Savourer le présent. Dans tes yeux presque transparents.
Comme j’allais en user avec toutes les choses de ma vie, je m’appliquais à être un enfant. Je faisais du bon boulot. La nécessité nous obligeait, mes frères, mes sœurs et moi, à cohabiter. Je ne leur faisais pas de mal s’ils ne m’y contraignaient pas. Un devoir similaire me pousse encore aujourd’hui à leur fournir étrennes et cartes d’anniversaire. Nous sommes des êtres civilisés. La séparation naturelle que le temps nous a accordée a délayé la haine. Nous nous croisons sans nous ressembler, échangeons des souvenirs pâles que le temps a colorés. Nous rions même parfois avec un fond de complicité que j’aurais cru impossible, probablement issu de ce passé que nous avons partagé bien malgré moi. Enfant, je ne m’amusais pas. Ce boucan permanent. Jamais le temps de s’asseoir et de penser. Toujours quelqu’un pour vous déranger. Et il fallait tout supporter. C’était avant ton arrivée.
Que tu as de la chance, mon amour, tu fais partie de cette rare catégorie de gens que les larmes embellissent. Elles ne te défigurent pas. Elles coulent le long de tes cils recourbés laissant de longues traces salées sur tes joues. J’aime les suivre du doigt sur la forme rebondie de ton visage si doux. Tu ne grimaces pas. Tu sais ça ? Tu ne grimaces pas. Tu ressembles à une fleur. Une rose rose. Tu me fais penser à une rose rose. Tu peux estimer que c’est banal mais je m’en fous. Personne ne t’a appelé comme ça avant moi. Tu me regardes. Tes grands yeux noyés. Comment ai-je pu si longtemps me passer de toi ? Ne pensons plus au temps perdu. Réjouissons-nous de ce qui est. Je n’aurais jamais imaginé que tu m’apporterais autant de joie.
C’est une nuit que je suis tombée de ma croix. Une nuit où le sommeil est soudainement parti. J’ai écarquillé les yeux et regardé l’obscurité. Mes mains étaient nouées sur ma poitrine dans cette pose que j’allais plus tard associer aux gisants des cathédrales. Sur mon épaule droite, mon nounours piquait du nez. Il m’embrassait dans le cou. Comme pour dire : « Ne crains rien, je suis avec toi. » Je n’avais pas peur. Car j’entendais quelque chose que je connaissais peu. Le silence. Il n’existe rien de plus beau que cela. Les yeux grands ouverts, les oreilles aux aguets, je le laissais m’envelopper avec tendresse. J’avais l’impression d’avoir enfin un chez-moi. Les minutes ont passé. Les heures. Lentement. Trop rapidement. Puis, le réveil a sonné. Et tout a recommencé. Mais j’avais entrevu une issue. J’avais tâté de la liberté.
La nuit suivante, j’ai fini par me lever. J’ai erré dans l’appartement désert, repérant mon chemin dans l’obscurité. J’apprivoisais les objets que je caressais sans bruit. J’ouvrais le réfrigérateur pour en contempler le contenu. J’existais. Les autres pas. C’était parfait comme ça. Mes jours appartenaient aux autres et mes nuits à moi. On se passe très bien de sommeil quand c’est une question de survie. J’avais trouvé le moyen de m’appartenir.
C’est pour cela que j’ai tant de temps à te consacrer. J’ai partagé ma vie à la façon des réalisateurs hollywoodiens qui alternent un film personnel et un plus commercial pour les studios. Un pour eux, un pour moi. Du temps pour eux, du temps pour toi. Cela me fait tout drôle de penser à quelqu’un d’autre. Me dire que tu dépends de moi. Si j’arrêtais d’exister, tu mourrais. Tu ne dois ta vie qu’au fait que je suis là. J’aime cette idée presque aussi fort que je t’aime toi. Ta présence et la nuit, mes deux éléments favoris. Réunis sous un même toit. Je ne me sens plus de joie.
Tu es la pureté même, mon cœur. Il n’y a pas d’organes en toi. Rien n’est vulgaire parce que je t’aime. Je n’aurais jamais cru cela possible mais ça ne me dégoûte pas de laver, ni de changer tes draps souillés, ni d’essuyer la soupe autour de ta bouche, celle qui fait des bulles orange ou vertes – carotte ou brocoli – quand tu joues avec les petits plats que je fais rien que pour toi. Quand tu me vomis dessus, ça fait d’abord chaud, puis ensuite froid, car je te lave avant de me laver moi. Il n’y a pas une once de laideur en toi. Pas d’odeur louche. Que de la douceur, que de la beauté. Même quand j’ai les mains couvertes de ton caca, j’ai envie de te remercier. Ta merde ne me révulse pas. Je crois que c’est ce qu’on appelle la grâce d’état.
Gamine, j’avais peu de droits. J’usais de celui de me taire avec aberration. L’école offrait de bons instants. Je m’y ennuyais souvent. Surtout quand il fallait jouer dans la cour ou faire des dessins, une abominable perte de temps. Les enseignants ne me sont pas restés en mémoire. Je ne me souviens vraiment que d’une institutrice qui insistait pour que nous fassions des bordures géométriques à la fin de chaque semaine, sur nos cahiers. Je détestais cet exercice. Je n’ai jamais su tirer de ligne droite sur le nombre de carreaux nécessaires. Cette torture hebdomadaire n’a pris fin qu’au terme de l’année. De toutes les institutrices dont j’ai fréquenté les classes, seule cette femme sèche et maniaque est restée dans ma mémoire. On retient plus facilement le mal que le bien. Quoi que je fasse, quoi que je dise, tu oublieras nos bons moments, mon bébé, pour ne plus te souvenir que des mauvais.
Te parlera-t-on jamais de ton corps comme je t’en parle aujourd’hui ? Qui t’adorerait aussi fort que moi ? Tes courbes exquises, mon amour, qui me donnent envie de mordiller ta chair avec tendresse sans insister. Ton parfum délicat de viennoiserie. La couleur rosée de ta peau, dont le parfum sucré me met en appétit. Je te dévore avec mon nez, petit chasse-neige indiscret en quête de fragrances nouvelles. Chaque pli de ta peau a été dessiné pour moi. Par qui ? Comment ? Je ne sais pas… Et ce n’est que de peu d’importance puisque tu es là pour moi. Comme je comprends l’amour quand je te vois. Tu m’habites. Et j’emmerde ceux qui n’y voient qu’un jeu de mots grossier. Il n’est pas un instant où je ne pense à toi. Même quand tu es absent, tu es en moi. Peut-être davantage que quand tu es là.
C’est à Jersey que j’ai eu la vision. Un bel endroit, Jersey. Nous y passions des vacances en famille. Dans un Bed Breakfast qui fleurait bon le fish chips at toute heure of the day. Je me souviens d’un endroit humide et vert. Bruyant aussi. Mais ça, c’était partout où traînait la fratrie. C’est au zoo que l’éblouissement s’est produit. Le zoo de Jersey a pour particularité de préserver les espèces menacées. Toutes sortes de bestiaux plus ou moins bizarres y attendent patiemment de renaître ou de tirer leur révérence pour toujours. C’est un concept amusant que de regarder un félin d’apparence anodine et de se dire que dans dix, vingt, trente ans, les autres ne pourront peut-être plus le voir, en admettant qu’on peut ressentir l’envie de fréquenter un gros chat qui sent l’asile de vieux. Il y en a à qui ça fait passer des frissons dans le dos. Ils vilipendent les « sales humains pollueurs de planète », « chasseurs irresponsables » et autres lieux d’aisance écolo. Ils se sentent concernés le temps de mettre quelques pièces dans une boîte, d’acheter deux cartes postales, un sac à dos, une peluche. Le zoo de Jersey est conçu pour donner mauvaise conscience. Un peu mais pas trop. Il faut que les familles passent une bonne journée en ayant l’impression d’avoir été éduquées. Une petite dose de culpabilité aide à se dire qu’on n’a pas perdu son temps. C’est le secret d’une sortie réussie pour papa, maman et leurs petits. J’ai pris la fuite pendant la visite. « Si vous n’aimez pas les animaux, c’est que vous n’aimez pas les humains », m’avait assené le guide du ton d’un juge prononçant une condamnation pour parricide. Une assertion rigoureusement exacte dans un océan d’âneries bien-pensantes. Contre toute attente, alors que j’errais dans les allées un mouchoir humidifié à l’eau de Cologne sous le nez, une étrange vision est venue me troubler.
C’était la mascotte du zoo. Le dodo. Un oiseau. Déjà disparu. Mais pas oublié. Sa statue pataude et touchante. Son regard inexpressif de celui ou de celle qui a renoncé. Tout cela a fait résonner en moi quelque chose d’enfoui au plus profond. Je l’ignorais encore, mais je venais de trouver mon totem. Cette volaille dodue était de mon espèce. Elle avait choisi de lâcher l’affaire, de s’effacer d’un coup d’éponge en laissant des traces. J’imaginais bien l’ultime dodo faire une aile d’honneur aux chasseurs. Je crois qu’il n’aurait pas aimé être un symbole de survie, lui qui avait si bien réussi sa sortie. Ce volatile, réputé sot comme bien des incompris, a eu la finesse de dire non à la vie. Didus ineptus, dindon inepte, dodo. Je me sentais dodo. Partout déplacée. À quoi sert un oiseau qui ne peut pas voler ? Le code du bushi-dodo allait devenir le mien. Mélange d’indifférence, de dissimulation et de lassitude. Il a façonné ma façon d’exister. Une forme de survie dépourvue de fulgurance. J’ai la vanité de penser que le dodo m’aurait appréciée, bien que je n’ai pas trouvé le moyen de cesser d’exister.
L’adolescence est arrivée. J’aimerais croire que j’étais moins stupide et moins vulgaire que les ados que je croise dans le métro. Pour être honnête, je n’en ai pas la certitude. J’avais peut-être davantage de vocabulaire, mais j’imagine que je devais être assez bête, il n’y a pas de raison. Je garde de cette période une impression d’ennui diffus, de contrainte tenace. J’étais populaire parce que cela était plus facile que de ne l’être point. J’avais des amis et l’estime de mes professeurs. Les cours m’assommaient.
Quand j’ai décidé de m’emparer de ce qui n’était pas pour moi, j’ai découvert une vérité. Le rêve est léger et la vie pesante. Il a fallu que je m’organise. J’ai compensé ma maladresse incommensurable par le sens pratique de la mère de famille. J’ai loué un petit pavillon discret que j’ai isolé encore davantage. Un copain réalisateur m’a fait un bon prix quand j’ai accepté de le payer en liquide. L’endroit était paisible et bien agencé car mon camarade y tournait des films quelque peu olé olé. Il ne m’a pas posé de questions, ce qui m’a évité d’inventer des réponses.
Aimes-tu la chambre que je t’ai préparée ? J’ai dû me mettre à la déco. Tu m’auras vraiment poussée à toutes les extrémités. Alors que rien ne m’assomme davantage que d’essayer de marier les couleurs et de choisir du mobilier, j’ai dû m’y coller. Et je ne pouvais pas demander l’aide de celles qui savent, toutes ces reines du chemin de table et des bougies mange-fumée. Je voulais créer un décor digne de toi. J’ai même acheté des journaux féminins pour trouver des idées. Leur lecture m’a confirmé que je n’étais pas une femme. Famille, travail, beauté : je ne me sentais pas concernée. J’aurais pu en concevoir de l’amertume, mais plus rien ne m’importait puisque j’allais te posséder. J’ai donc décidé de me débrouiller toute seule. Leprince Houdini a changé ma vie. Un nom de magicien allié à un titre de noblesse. Des fiches bricolage incroyablement claires, des vendeurs aimables toujours prêts à vous renseigner. Il paraît qu’ils font des heures supplémentaires pour les femmes vieillissantes, des révisions payables de la main à la main, ce qui permet d’économiser la TVA. Aucun danger pour moi de ce côté-là. Je ne donne pas dans le bellâtre de supermarché. Tu m’auras aussi protégée de bien des tentations. Quand ta chambre a été prête, je suis restée un moment à contempler mon œuvre, la perceuse à la main. Sur les murs, il y avait un fort joli papier bleu pâle. Un peu cloqué par endroits, mais je comptais sur ton indulgence, et quelques pitons. Un futon confortable et majestueux. Deux fauteuils assortis à la tapisserie. Des cordes dans le même ton. Et sur la table repeinte par mes soins éclairés, mon malicieux petit calibre coréen. Je n’ai pas honte de dire que j’étais plutôt fière de moi.
Au fil des années, j’ai appris à cohabiter. Avec ma famille. Avec mes professeurs et mes employeurs. Avec mes amis, puis avec mon fils et mon mari. Ces deux-là furent mon passeport pour la normalité, ceux qui m’aidaient à m’intégrer dans un monde où je me sentais en décalage permanent. À défaut d’affection, je multipliais les attentions à leur égard. Peu d’époux et d’enfants auront été aussi gâtés. J’aime à penser que je leur donnais le change à défaut d’amour et que cela leur était suffisant. Je gagnais bien ma vie avec un métier que j’avais presque choisi. Je voulais devenir avocate, médecin ou pharmacienne. Les Parents ne le souhaitaient pas. Ces enseignants dévoués trouvaient ces carrières trop sûres et trop lucratives, presque immorales dans leur respectabilité. Imaginer leur fille en notable de province, à la tête d’une officine ou d’un cabinet, les démoralisait. Il fallait que leurs bambins fassent mieux qu’eux, se montrent plus créatifs. Nous devions saisir la chance qu’ils nous donnaient et qu’ils n’avaient pas reçue. Maman danseuse frustrée, papa musicien raté nous sommaient d’être des artistes. Ils m’ont convaincue qu’il me fallait un emploi bien payé pouvant satisfaire à la fois leurs ambitions, mon affection pour l’argent et ma haine de l’humanité. C’est sans doute parce que ma gaucherie chronique me rendait impropre à l’action que je me suis intéressée au cinéma. J’aimais la paix des salles obscures, le ronronnement du projecteur me berçait. L’assoupissement me gagnait à regarder défiler des images, à entendre raconter des histoires. Si je suis devenue cinéphile, c’est plus par paresse que par passion. Ce plaisir solitaire, qui n’exigeait d’autres contacts humains que le billet de banque tendu à une caissière revêche, avait été conçu pour moi. Les Autres étaient rassurés de me voir sortir, ignorant qu’il s’agissait d’un subterfuge de plus, d’une façon clandestine de rester chez moi. Lorsqu’ils ont appris que je voulais devenir critique de cinéma, les Parents s’en sont contentés. C’était pourtant moins bien que peintre avec la bouche et le pied.
Adepte des fanzines gloutons, je les pratiquais sans modération. Le « fanzinat », dans les années quatre-vingts, était un bon tremplin pour écrire sur le cinéma. Ces magazines de fans fabriqués de façon empirique par des amoureux du septième art offraient toutes sortes d’opportunités à qui savait s’y prendre. Il m’a fallu moins de six mois pour me faire ingérer et digérer par ce milieu hostile où l’on n’était pas là pour s’amuser. Mes camarades vénéraient le cinéma de genre avec une dévotion imbécile qui excluait toute forme d’humour. On aurait pu les comparer à des moines laïcs, si ce n’est que leur chasteté n’était pas affaire de choix. Le seul sujet sur lequel la plupart se montraient imbattables – en dehors de la filmographie pléthorique de Jesus Franco – était la topographie de leur main droite qui constituait leur seule fréquentation féminine, leur maman et moi exceptées. Être fille unique dans un monde exclusivement masculin aurait pu m’apporter toutes sortes de bénéfices. En fait, mon unicité m’a plutôt desservie. Entre mous de la bite puritains et bandards fous encore plus coincés, j’étais servie sur un plateau. Cupidon me cassait les pieds. Je ne comprenais pas pourquoi les sentiments amoureux déchaînaient une telle hystérie. Il en était de même pour le désir physique qui semblait pouvoir causer d’étonnants désordres chez mes camarades. Cette notion ne m’était pas tout à fait étrangère. Mais elle était réservée à des gens qui ne voulaient pas de moi. Côté sexe, je n’ai jamais fait preuve de discernement. Dès que j’ai eu l’âge d’aimer, je me suis gourée. Un don pour repérer le seul mari fidèle, le seul adulte que ne font pas vibrer les lolitas et pour le vouloir avec férocité. Les filles ? Vraiment pas mon truc. Je ne me plaisais pas assez pour désirer mon image en miroir ou alors je manquais d’imagination. Il n’y a que ta peau qui me fait cet effet. Ce besoin de toucher, de goûter sans être jamais rassasiée.
J’ai fini par trouver le pot de mon couvercle et je me suis mariée sans savoir que c’est pour toi que je me préparais. Je suis bien tombée. Sur un gentil garçon. Beau, intelligent, généreux. Il travaillait dans l’informatique et se passionnait pour les jeux de rôle. Il pouvait rester debout jusqu’à des heures avancées de la nuit à affronter des monstres tentaculaires représentés par des figurines en plomb finement décorées. Mes rares copines me l’enviaient. Pendant qu’il assommait des divinités imaginaires à grands coups de dés tarabiscotés, il ne courait pas la gueuse. Mais il fréquentait d’authentiques trolls reconnaissables à leur haleine de dragon, leur goût pour la bière bon marché et leurs estomacs trous noirs à lasagnes maison que je ne parvenais jamais à combler. L’homme s’est lassé d’eux plutôt que de moi. Je ne comprendrai jamais pourquoi. Je l’avais rencontré au Festival du Grand Rex où les amateurs de films d’horreur se retrouvaient pour communier en l’espèce de la série B. Sous un ciel artificiellement étoilé hurlaient près de trois mille spectateurs qui auraient fait passer des amateurs de concerts punk pour des adeptes de musique de chambre… Du haut du troisième balcon, on voyait passer des objets étonnants qui arrivaient directement sur le public de l’orchestre. Il était rare que les réalisateurs participent deux fois à la manifestation.
C’est dans ce milieu charmant que j’ai fait la connaissance de Big Mac. S’il aimait le cinéma d’horreur, il n’avait pas hérité de l’hydrophobie de ses congénères, estimant sans doute que le génie se dissout à l’eau et au savon. On a passé la soirée ensemble. Puis la nuit. Puis davantage car affinités de son côté. Il était fier de pouvoir me traîner à toutes sortes de films gore alors que ses potes étaient cantonnés aux comédies romantiques pour avoir une vague chance de perdre leur virginité. Le garçon était aussi opiniâtre qu’un psychopathe de nanar sanglant et je me suis prise, tout simplement, à m’y habituer. Nous vivions une existence assez simple entre parties de jambes en l’air et d’Appel de Cthulhu. Puis nous nous sommes mariés. Avec la robe blanche et la mairie. Pas l’église, mes parents, communistes grand teint, m’auraient tuée. L’idée de convoler ne me faisait pas rêver. Elle ne me déplaisait pas non plus. Là encore, j’ai fait ce qu’il fallait. Ma Mémé aurait été contente de mon accession à la respectabilité avec alliance en or et ménagère en métal argenté.
Pour la première fois de ma vie, je me sens en paix, (…). J’aime tout. Découvrir que tu apprécies mieux les haricots verts que les épinards. Brosser tes cheveux. Te tenir la main. Rester étendue à t’écouter respirer. Sais-tu que ta respiration est belle ? Je suis si bien, si comblée que j’ai oublié de faire un article. C’est dire dans quel état de béatitude tu m’as plongée. Je n’ai même pas entendu mon chef de rubrique couiner. J’avais débranché mon téléphone. Ne le rallumant que pour un bref coup de fil à mon mari et à mon fils afin de m’assurer que je ne leur faisais pas défaut dans le pays lointain où ils évoluaient en duo. J’avais pu voir que des messages attendaient mon bon vouloir. Aucun ne m’intéressait puisque tu étais avec moi. Je suis bien avec toi. Si bien vraiment que je ne pense pas. Je suis juste contente de pouvoir appuyer sur ta chair avec mon doigt.
Il n’a pas fallu longtemps à mon mari pour me mettre enceinte. Une nouvelle occasion de liesse autour de moi. De cet épanouissement qu’on me promettait, je n’ai jamais connu le goût. J’ai commencé par beaucoup vomir. Je me demandais comment je pouvais avoir encore un organe dans le corps avec tout ce que je régurgitais. Cette impression de me vider ne m’a apporté aucune plénitude. Je m’étais transformée en gashapon humain. De temps en temps, « ça » bougeait comme l’alien du film de Ridley Scott. Tout le monde avait son opinion. Pas étonnant d’avoir des nausées quand on entend autant d’imbécillités. Les « nataphiles » militants pro-grandes familles m’assommaient de conseils et congratulations. À les entendre, je venais de réussir un tour de force. Je ne saisissais pas bien le sens de leurs félicitations. Ils me louangeaient comme si j’étais la lauréate d’un concours difficile. Je ne m’entendais guère mieux avec les « nataphobes », oiseaux de mauvais augure mêlant blâme et consternation, pour me prédire l’adieu à la liberté et ma noyade prochaine dans un océan de biberons. J’étais aussi éloignée du bonheur céleste des uns que du dégoût affiché des autres. En fait, je ne me sentais bien que lorsque j’oubliais la créature qui grandissait en moi. Mon corps, que je n’aimais pas, s’était vengé de belle manière car c’est de l’intérieur qu’on me bourrait de coups. Les assauts extérieurs étaient aussi brutaux. Les gens me touchaient. Ceux qui n’oseraient pas t’interroger sur tes fonctions intimes se sentent autorisés à toutes les privautés dès que l’enfant est censé pointer son nez. Je supportais de plus en plus mal les pattes avides qui se tendaient vers mon ventre. Des hommes qui n’auraient jamais envisagé de me mettre la main aux fesses estimaient naturel de me tripoter la panse avec des mimiques obscènes. « Ça porte bonheur », me disait-on d’un air choqué quand j’avais le malheur de protester. Cela ne devait pas me porter chance à moi, puisque ça, il était entendu que je l’avais déjà. « Tu portes le bonheur en toi », disent les Chinois pour signifier qu’une femme est en puissance de rejeton. Mon état impliquait deux choses : la patience et la joie. Je devais manifester mon contentement. Je ne ressentais rien de tout cela, juste une pesanteur insupportable, une vague envie de mordre et un besoin pressant de ne plus être là.
La maternité ne m’a apporté aucune satisfaction. C’est comme un œuf Kinder. On a une bonne idée de ce qui se trouve dedans. Il ne s’agit d’un poulpe que trop rarement. Mais le gadget est toujours un casse-tête à monter. Je l’ai nourri au sein, câliné soir et matin. J’ai scruté ses progrès avec l’intérêt d’un entomologiste confronté à un scarabée rare, pas vraiment engageant. Une cuillerée pour papa, une cuillerée pour maman. J’admirais les « pestacles » navrants. Je n’avais pas besoin d’en donner plus. On ne me demandait pas davantage. D’autres gâtouillaient pour moi. Une cuillerée pour maman, une cuillerée pour papa. Si le dodo s’est éteint, c’est parce qu’il n’avait aucune envie de se multiplier. J’aurais dû suivre son exemple. Ou avorter.
C’est pour cela que je te dois tant, mon aimé. Tu m’as apporté cet épanouissement céleste que l’Enfant n’a jamais su me donner. Dès l’instant où je t’ai vu, j’ai su. Tu as ouvert la brèche et y as pénétré. Tu n’as même pas eu à forcer ! Pour toi, je n’ai pas grossi, je n’ai pas vomi, mais j’ai beaucoup souffert. Plus que je ne l’aurais jamais imaginé. On n’a pas inventé de péridurale pour la passion à l’unilatérale. Je caresse tes cheveux (…) et je ressens une paix si profonde, que je crois que cette fameuse grâce d’état, celle qui fait oublier douleur et humeurs, m’a enfin visitée. C’est à toi que je dois ça, mon bébé. Tout est effacé. Tout est pardonné.
Pour oublier, je travaillais comme une brute. Ma première interview a été un vrai succès. Je me suis pris les pieds dans le tapis. J’ai atterri sur les genoux d’un Harrison Ford surpris et charmé car sans doute persuadé que sa présence seule avait causé cette cascade spectaculaire. Je n’ai pas jugé opportun de le détromper. Il faut dire que je devais avoir l’air passablement godiche, essayant de retrouver ma dignité en exhibant mon anglais des jours fériés. Mr. Ford, pourtant doté du sens de l’humour d’une poêle à frire, me regardait avec un sourire amusé. Je le changeais sans doute des journalistes prêtes à lui faire la danse des sept voiles pour un sourire et des journaleux venus lui demander de dédicacer leur vaisseau spatial éparpillé en morceaux dans leur sac à dos. Je me sentais si mal à l’aise que je bredouillais, pour la plus grande joie du monsieur qui m’a fait saisir la différence entre paternel et paternaliste. Il me tapotait le genou pour me tranquilliser. « Je comprends tout ce que vous dites », m’assurait-il d’une voix laiteuse. Pour ma part, je n’entendais pas grand-chose. Un bourdonnement continu semblait sortir de sa bouche. Et je devais arborer un sourire crispé de potiron d’Halloween. Je m’étais fait très mal en tombant. Mon tibia avait heurté le coin de la table basse et toute mon attention était concentrée sur la boule de douleur qui en sortait, sur ce nœud de sensation irradiante. Quand j’ai pu regarder l’étendue des dégâts, une pensée, pétale mauve et cœur jaune, avait poussé sur le bas de ma jambe. Lorsque j’ai écouté la cassette, les réponses de la star étaient aussi peu intéressantes que mes questions. Le bruit assoupissant qu’il produisait n’était pas que l’effet de ma blessure de guerre. On avait l’impression que le brave homme avait vidé une fiole de tranquillisants. L’enregistrement m’aurait permis de faire fortune auprès des insomniaques. Une solution 100 % naturelle pour les problèmes de stress et autres troubles du sommeil. Mon rédacteur en chef n’a fait aucune remarque. Maître Ford avait parlé et cela lui suffisait. Je venais de découvrir une réalité confondante : sortie de la bouche d’une star, la plus effroyable des banalités se métamorphose en sagesse à l’usage des lecteurs actuels et des générations futures. Cette première expérience m’a permis de me spécialiser dans les artistes anglo-saxons. Je me suis mise à faire des interviews à tour de langue, à tour de bras.
Petite abeille besogneuse, j’ai bien compris que le miel qui sort de la bouche des vedettes est délectable. Il est surtout lucratif. Si mon meilleur ami avoue un faible pour les topinambours, je lui en ferai au prochain dîner. Quand c’est Brad Pitt qui me met dans la confidence de ses préférences gastronomiques, non seulement chacune de ses paroles est monnayable, mais les magasins de primeurs risquent d’avoir du mal à répondre à la demande. On va s’arracher le légume pâlichon parce qu’il a su s’attirer les faveurs d’un si auguste palais. Des fois qu’un peu de la beauté ou de la virilité de Brad se communique par végétal interposé… La Star sait bien que la moindre de ses déclarations vaut son pesant d’argent. Les plus finaudes ne sont pas dupes de leur importance à l’échelle planétaire. D’autres pensent, en toute honnêteté, rendre de menus services à l’humanité en lui révélant leurs goûts, dégoûts et autres manies. La Star enrichit à tous les sens du terme. Quand elle dit rêver et de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants, elle a conscience de faire l’aumône. Rien n’est plus précieux que la layette délayée. Des années d’entretiens trop sucrés n’avaient pas amélioré ma passion pour les gamins, mais j’opinais du bonnet en béni-oui-oui de première classe, sortant des photos de Knacki Herta devant des superstars dont l’attendrissement devait être au moins aussi factice que le mien. J’avalais toutes ces bêtises et j’en reprenais une louche sans craindre pour ma ligne éditoriale. Vive le cocaïnomane notoire qui expliquait – sans rire, c’est un grand acteur – que son malaise sur le tournage était dû à une surdose d’antibiotiques. Hourra pour la pétasse blondasse – quarante kilos toute mouillée – qui assurait sans glousser que, non, elle n’avait rien d’une anorexique mais que la choucroute et le cassoulet la faisaient maigrir ! J’ai entendu tout cela, je l’ai même écouté, noté, retranscrit, publié. Des tonnes de lecteurs s’en sont délectés, ont relu quatre fois l’ordonnance de leurs médicaments pour la grippe, se sont resservis d’un plat en sauce sans état d’âme, imaginant sans doute dans un coin de leur tête que ça leur donnait un vernis glamour. Comprends-moi, mon bébé, je ne cherche pas à m’angéliser. J’ai été le réceptacle et j’ai communiqué, contribuant en toute conscience à l’abêtissement généralisé, servant la soupe comme les copains avec une louche géante, mais j’ai vite cessé de me laisser impressionner. Je me contrefichais totalement des gens que je rencontrais. Ils ne m’intéressaient pas davantage que je ne les intéressais. Une relation équilibrée. Du commerce équitable. Ou presque. La Star avait tous les droits et moi aucun. Bruce Willis pouvait se pointer avec deux heures de retard. Tout le monde trouvait ça normal. Le « décalage horreur » lui avait joué des tours. Il était déjà bien aimable de venir faire couler ses mots dans des oreilles aussi indignes de les recevoir. Si j’avais cinq minutes de retard sur le quart d’heure d’avance qu’on m’avait imposé, je recevais quinze coups de fil fulminatoires. Je devais maintenant le respect à un bouseux yankee qui me répétait les mêmes histoires en boucle, pire qu’un aïeul gâteux. Je n’étais pas seulement supposée noter. Il était indispensable de rire, de glousser, d’admirer, de lâcher la remarque laudative, le sourire béat, le hochement de tête approbateur. Monsieur Willis, comment faites-vous pour que votre zizi ait un si bon goût ? De vedettes en vedettes, il n’y avait que la saveur qui changeait. Le geste restait le même, répété à l’infini. Leur « entourage » (le dire en français, surtout pour les Américains) se composait exclusivement de grosses dames hystériques, d’homos teigneux et de célibataires aigris, des courtisans au comportement servile qui ne marchent que courbés et ne relèvent la tête que pour mépriser leurs inférieurs. Les vedettes semblaient se satisfaire de cette adulation de piètre qualité. Personne ne leur expliquait que leur présence n’est pas indispensable et qu’un professionnel un peu aguerri pourrait aussi bien écrire l’article sans elles, en faisant de surcroît l’économie des deux heures de retard qu’elles lui ont collées dans la vue pour cause de « repoudrage » de nez intempestif. Personne ne dit tout cela car les rédacteurs en chef dissimulent souvent des âmes de midinette dans des corps de catcheurs. Ils sont tout émoustillés à l’idée que je m’entretiens avec cette nouvelle noblesse, que certains me serrent la main, que d’autres me servent à boire et que d’autres vont même jusqu’à me claquer la bise. « Tu me ramèneras un autographe de John Travolta ? C’est pour ma fille… » Et je rapporte la précieuse relique. Je pose en photo avec Viggo Mortensen, le bras en anse de panier, place de mon « pipole », pour impressionner. C’est la règle du jeu. Celle à laquelle on se plie progressivement, jusqu’à être lentement convaincu que ces célébrités sont des gens importants. Si quand je leur parle, on leur demande ce qu’elles veulent boire et pas à moi, c’est parce que je ne les vaux pas. De là à penser que je ne le vaux pas en général, il n’y avait qu’un pas. Celui que j’ai franchi avec toi.
As-tu déjà reçu ces questionnaires sur Internet ? Ceux dans lesquels tes amis ou relations t’interrogent sur tes goûts, habitudes et envies après t’avoir fait connaître les leurs. Tout y passe. C’est une interview pour anonymes où l’on se passionne aussi bien pour la couleur de tes sous-vêtements que pour tes préférences en matière de véhicules ou de crème glacée. C’est assez sottement gratifiant de voir que quelqu’un s’intéresse. Bien après avoir renvoyé le message bardé de blagues de potache et de considérations élevées sur l’existence, une question m’est revenue façon boomerang. Elle était d’une banalité consternante. Voyais-je le verre à moitié vide ou à demi plein ? Je ne me souvenais plus de ce que j’avais répondu, mais la réponse m’est soudainement apparue dans son éclatante simplicité. Ni l’un, ni l’autre, mon capitaine : j’avais tout bu cul sec jusqu’à ce que tu me reverses une rasade, en apparaissant devant mes yeux émerveillés.
Cette fois, je vais me montrer plus raisonnable en dégustant le précieux liquide à petites gorgées, en mordant dans le reste de ma vie à bouchées délicates. Il n’y a pas de féminin pour « gourmet ». On imagine sans doute que les femmes sont incapables de ce type de raffinement, trop engluées dans le pot-au-feu du quotidien pour apprécier l’exceptionnel. Pourtant, je me régalais.
Tu seras surpris de découvrir que ton épaule droite décrit une courbe un peu moins parfaite que la gauche et que le grain de beauté de ta joue devient plus brun sous une lumière rasante. Que de merveilles tu m’as offertes. Avant toi, j’ignorais ce que c’était d’aimer.
Dès que mon rejeton est allé à l’école, je suis devenue cette chose bizarre et dépourvue d’identité qu’on appelle mère d’élève. J’ai perdu jusqu’à mon nom pour devenir « maman de ». J’ai même fait partie du conseil des parents, salade de mesquins de première catégorie. L’association était dirigée par Jean-Michel, gaillard chevelu et perpétuellement en colère, dont je me suis toujours demandé quelle activité professionnelle pouvait lui laisser suffisamment de loisir pour inonder ma boîte mail de messages dont l’orthographe et la syntaxe font saigner les yeux. Jean-Michel s’indignait de tout, tout le temps, dans un style aux petits oignons. Ses périodes n’honoraient pas l’école de la République à laquelle, pas rancunier, il demeurait visiblement attaché. J’ai longtemps caressé l’idée de lui offrir un Bescherelle avant de me dire que c’était une dépense aussi inutile que de me faire cadeau de faux seins : nous partions vraiment de trop loin. Je siégeais donc plusieurs fois par an auprès de braves gens passionnés par les progrès de leurs chérubins. Je leur offrais même du cake maison qu’ils mangeaient poliment alors que je le trouvais étouffe-chrétien en diable. Ma bouchée durait longtemps. J’étais fascinée par Francine, grande bringue fan du bonnet péruvien en été et du bariolé de carnaval en toute saison, dont la seule raison de vivre semblait être une paire de jumelles dont la laideur était multipliée par deux. Elles avaient le malheur d’avoir une garde-robe choisie par leur maman, disciple fervente de la secte des as de pique tendance bobo. Francine semblait touchée par la grâce dès qu’elle parlait de son duo disgracieux. Son bienheureux délire me laissait perplexe. Je l’entendais vanter ses filles avec une délectation gourmande. Je n’avais rien de commun avec cette star du papier crépon et du gâteau marbré ; je la regardais avec une curiosité peu avouable pour des comportements qui m’étaient complètement étrangers. Elle m’obligeait à m’interroger, à me demander comment j’étais imperméable à ce qui semblait la transporter. Pourquoi ce qui la comblait ne m’a-t-il pas suffi ? J’éprouvais parfois à son égard comme une forme d’envie lancinante qui finissait toujours par passer.
Ma boîte vocale débordait de messages de mes employeurs. On aurait pu me surnommer la pigiste qui dit toujours oui. Ma pugnacité avait fini par payer et pas trop mal de surcroît. Je travaillais pour plusieurs journaux qui m’avaient appris à maîtriser l’art de la redite et de l’étirage d’infos façon Hercule de foire. Avec vingt minutes d’interview dépourvues de contenu, je pondais des pages, des pages, des pages qui semblaient satisfaire mes rédacteurs en chef. Je suis persuadée que ce n’était pas la qualité de mes textes qui les motivait. Ils aimaient ma transparence, ponctuée d’éclairs de révolte qui leur donnaient l’impression d’exister. On se lasse vite d’une carpette toujours prête à se laisser fouler quand on a la flemme de se fouler soi-même. Rien ne vaut une petite mutinerie, vite menée et bien matée. Elle rend plus populaire qu’une servitude permanente. Mes supérieurs étaient d’accord sur ce point. Le principal s’appelait François. Prononcer « Françouaah » comme dans « Allô, c’est Françouaah ». Et surnommé « Mou ravi » par ses subalternes. Il avait constamment l’air de redécouvrir son zizi dans son bain, ce qui lui faisait une bonne surprise quotidienne quand il n’essayait pas de le mesurer. François gâchait dans un quotidien de réelles capacités de chefaillon de sous-préfecture. Il souffrait de snobisme profond et ne savait jamais ce qu’il voulait, ce qui ne l’empêchait pas de le désirer toutes affaires cessantes, surtout une fois le papier rendu. Incapable de lire un article jusqu’au bout, il téléphonait cinq fois, dix fois pour appeler de ses vœux des précisions qui se trouvaient dans les lignes suivantes. Cet être néfaste appartenait à la race des pires nuisibles : ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment un sujet pour en parler en toute connaissance de cause mais qui en détiennent assez de rudiments pour être persuadés du contraire. Il était doté d’une paresse d’un beau gabarit alliée à un flair remarquable pour les avantages. Porté disparu dès qu’il y avait une besogne à accomplir, il réapparaissait avec une célérité à faire pâlir d’envie les camarades de classe d’Harry Potter dès que se profilait un cadeau ou un repas gratuit. Il pratiquait cette discipline avec un entrain qu’il semblait incapable d’étendre à d’autres domaines, à l’exception de celui de me pourrir la vie. Hors de rares crises de colère où je rêvais de revanche à base de savon noir et de planche bien lisse, j’avais vite appris à le supporter. Il m’arrivait même de lui manifester de la reconnaissance parce qu’il me permettait de manger tous les jours par trois fois. François n’avait pas son pareil pour en repasser une couche, me répétant que mon siège était éjectable, qu’il lui suffisait d’appuyer sur un bouton, même pas très gros ni très rouge, pour que je m’envole dans la stratosphère du chômage et de la misère. Cette logique de peur permanente me tenaillait à temps complet. Parfaitement dressée, je craignais jusqu’à l’ombre du bâton. On n’avait même plus besoin de me menacer : je le faisais toute seule, si bien, avec une besogneuse application… Ce n’était pas que physiquement que je ressemblais à une souris, rongeur pugnace, facilement effarouché, dur au mal, increvable, prêt à se nourrir d’ordures, pis encore, déterminé à se battre pour en déguster. Ma vie se justifiait par la paresse des autres. Je vivais (bien) de leurs miettes. Ni riche ni pauvre, j’étais une gagneuse… Cela me rassurait. J’aimais regarder mes comptes en banque. Je me réchauffais à ces chiffres, m’achetais de petits cadeaux pour sentir que j’étais encore là. Je vivais une vie de plaisirs qui étaient rarement les miens. J’ignorais encore que je t’attendais, que tu deviendrais mon présent idéal, le seul que j’ai réellement voulu m’offrir. Celui que je lave doucement, de peur de l’user, avec une petite éponge savonneuse au parfum délicat d’amande douce comme une peau de nouveau-né.
Tu te demandes sans doute pourquoi tu es là. Cette question est légitime. Je n’ai rien à répondre, telle est la vérité. Quelque chose dans ta tournure, dans ta posture a fait que je t’ai distingué. J’ai su que je pouvais t’aimer. C’était dans le domaine du possible. Je ne saurais pas pointer du doigt ta beauté, ni ton intelligence. Rien de tout cela et tout cela à la fois. Simplement, le fait que tu étais au bon moment au bon endroit. Le bon pour moi, le mauvais pour toi. Et vice versa. Cela n’a rien d’exceptionnel, toutes les histoires d’amour commencent comme ça. Tu voudrais davantage de compliments. Tu aimerais sans doute que je te raconte comment je t’ai rêvé… Tu n’auras rien entendu de ce que j’ai raconté. J’estime cependant que tu n’as pas à te plaindre. J’avais juré de bien t’aimer et j’ai tenu promesse. Je t’aime comme il le faut. Tendrement. Passionnément. À la folie. J’aimerais te dire que cela me donne du bonheur. Franchement, c’est un grand mot. Cela m’apporte la satisfaction du travail bien fait, rendu en temps et en heure. Je suis une bonne pigiste jusque dans ma passion. Je finis mes papiers, vais en projection puis je recommence à t’aimer. Je passe des heures à cela. À caresser tes cheveux, à te regarder, à t’embrasser, à te parler. À faire tout ce que j’ai vu les autres faire et ils avaient l’air d’en être contents. Je ne comprends pas comment. J’ai beau m’appliquer. Tu m’attendris moins. C’est certainement ma faute. Je me concentre sur tes traits, sur tes mimiques, sur des gestes patauds, j’en racle ta magie comme le fond du pot de crème de marrons quand il n’y en a plus, qu’il reste du pain et qu’on a la flemme de se lever pour aller à l’épicerie racheter de la pâte à tartiner. Je me donne du mal. Tu ne peux pas me le retirer. Le pot sonne vide. Le bruit de la cuillère m’est presque insupportable. J’étire la confiture, mais il reste des zones blafardes sur la mie de ma tartine. Je gratte et étale vainement. Je n’ai plus vraiment faim. Je m’ennuie un peu maintenant.
Quelqu’un peut tout changer en moins d’une demi-heure. Je ne l’aurais pas cru. Je ne m’y attendais pas. Car personne ne m’avait jamais fait cet effet-là. Tu as tout de suite renversé ton Coca Light sur mon cachemire. C’était du beau travail car j’en avais vraiment partout. Tu m’as regardée, ô mon amour, tu m’as regardée et sur ton visage, il y avait l’air bien embêté du garçon qui vient de casser le vase de Soissons et qui se rend compte qu’il n’y a rien à faire, même en s’y mettant à plusieurs, il n’y aura jamais moyen de le recoller. Un petit air mi-souriant, mi-contrit. C’est tout juste si tu ne te tortillais pas les doigts en tordant tes pieds comme une jeune fille intimidée parce que le beau gosse de la bande vient de l’inviter à danser. « Je suis désolé », as-tu dit avec l’accent de la plus profonde sincérité. Puis, tu as essayé de m’essuyer démontrant par l’exemple que le soda poisse.
« Je suis vraiment désolé », as-tu répété quand ta main, munie d’un impressionnant mouchoir à carreaux, a effleuré mon sein droit. Tu es devenu rouge cerise, une couleur qui t’avantage extrêmement, puis tu as reculé vivement en renversant le reste de la canette. Elle a glouglouté doucement sur la moquette. Alors, tu as abandonné. J’ai vraiment cru que tu allais te mettre à pleurer quand tu m’as souri. C’était ce qu’on appelle un coup bas.
— Ne vous inquiétez pas, d’habitude, c’est moi, t’ai-je répondu.
— Vous voulez vous passer un peu d’eau ? m’as-tu demandé.
— Me passer à la machine serait plus judicieux.
— Laissez-moi faire, m’as-tu dit en étalant largement le liquide collant sur mon pull.
Tu as constaté l’étendue des dégâts de l’œil du connaisseur, secoué la tête piteusement puis remisé ton mouchoir dans ta poche et l’entretien a débuté. Nous n’étions pas assis ensemble depuis plus de cinq minutes que nous avons commencé à nous disputer. Nous « engueuler » serait plus juste car je t’ai traité d’abruti en moins de temps qu’il n’en a fallu pour que tu me reproches de manquer de goût autant que de discernement.
— Vous êtes une idiote qui n’aimez que les grosses productions.
— Dire que j’ai dû batailler avec mon chef pour qu’il accepte de passer un papier sur vous et que je tombe sur une espèce de débile qui ruine mon cachemire et qui m’insulte par-dessus le marché !
Tes yeux se sont transformés en soucoupe et j’ai pris le temps de noter qu’il y en avait deux et qu’ils étaient incroyablement bleus.
— Fuck you, mon petit Monsieur !
Cet emprunt à la langue de Martin Scorsese t’a coupé le sifflet. Il y avait bien longtemps que personne n’avait dû te parler sur ce ton. Il y a eu une seconde de silence. Puis tu as éclaté de rire, un mélange époustouflant de coup de tonnerre, d’éternuement et de gloussement que j’ai immédiatement identifié comme le plus beau son du monde. Il m’a tout de suite semblé évident que je pourrais m’abonner à l’entendre souvent. Tu m’as dit que je te plaisais. C’était certainement vrai, mais ça n’a pas duré.
— Vous me plaisez.
Tu as même dit mon prénom, un peu déformé, mais qu’importe ? J’étais surprise et charmée. Tu venais de me glisser dans ta poche tout contre le mouchoir parfumé au cola. Tu m’as vraiment regardée et je t’ai rendu la pareille. J’étais contaminée. Le mal n’avait plus qu’à incuber. Je ne me souviens plus en détail de ce qui s’est passé après. Et ce n’était pas parce que ce que tu disais était sans intérêt. Ta beauté m’est apparue comme une évidence. J’ai soudain compris ce que signifiait le mot « perfection ». Tu en étais le synonyme, mieux, l’incarnation. Je ne voyais plus que la forme de tes lèvres charnues comme la guimauve des petits nounours en bombec, une matière épatante dans laquelle il est presque impossible de ne pas avoir envie de mordre à belles dents. Je t’ai contemplé. Tu ressembles à une brioche. Je suis réac en termes de pâtisserie : j’aime les gâteaux tout simples et blonds, pas les trucs à la rose, au laurier-sauce ou au thym qui gagnent à rester dans leur pot de fleurs, côté jardin. J’ai suivi en pensée les courbes de ton corps moulé dans un T-shirt un peu trop petit. J’avais passé ma vie à entendre mon entourage m’assener sa conception du beau et du bien. J’avais beaucoup hoché la tête, entre sourde caustique et fausse sceptique. Pour la première fois de mon existence, je ne regrettais pas d’être en vie. Pour les cheveux embroussaillés, pour le jean pas très bien coupé, pour les grosses mains incapables de poser la tasse dans la soucoupe sans provoquer un bain de pieds, j’étais satisfaite d’être là. Pas contente, ni heureuse. Satisfaite. La maison ne fait pas dans la béatitude. Ta présence a immédiatement provoqué en moi un recours aux clichés les plus éculés. J’aurais aimé que tu sois frappé par la même foudre. J’aurais aimé que tu me proposes de partir, peu importe où, peu importe comment. Te donner envie de courir main dans la main sur la plage alors que je n’aime pas la mer, de descendre des pentes enneigées à toute vitesse alors que je n’aime pas la montagne, de cueillir des fraises dans la nature alors que je n’aime ni les fraises ni la campagne. Tu es parvenu à ce que personne n’avait jamais accompli avant toi. Tu m’as rendue stupide. Mon cerveau a sauté dans un verre d’eau comme un vulgaire dentier. Je flottais avec, j’imagine, un air parfaitement idiot que j’associe d’habitude aux très vieilles dames placées face à de très jeunes bébés. Quand nous nous sommes quittés, l’anesthésie est passée. Le besoin de toi l’a remplacée. Tu avais donné un sens à ma vie, un sens unique et interdit. À toi, il n’a fallu que quelques minutes pour m’oublier.
J’ai une faveur à te demander. Rassure-toi, ce sera la dernière. J’aimerais que s’il t’arrive de te sentir laid, mal aimé, indésirable, tu penses à moi. Il n’est pas nécessaire que tu me regrettes. Je souhaiterais juste que tu te dises « quelqu’un m’a aimé à ce point » et que tu sois fier d’avoir su inspirer ce sentiment. Pas seulement flatté, vraiment fier, et que tes larmes sèchent parce que ce souvenir t’aura réconforté. Si cette pensée que j’imagine fugace fait naître sur tes lèvres l’émerveillement unique d’un petit sourire d’enfant consolé, celui dont je suis incapable de décrire la beauté à ceux qui sont incapables de la percevoir, rien de ce qui aura précédé n’aura été vain. Je n’aurai pas souffert pour rien.
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