Brioche

Caroline Vié · Chapitre 5 sur 6

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Brioche

Deuxième partie

 

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Tu seras sans doute curieux de savoir comment les choses se sont arrangées. Après tout, tu es le premier concerné. Laisse-moi tout te raconter. Mon premier achat a été un service à café. Je savais que tu aimais ça. C’était un point d’acquis, un bon début.

Je n’ai pas acheté la cafetière de George Clooney. Trop sophistiquée. Pas le premier prix du supermarché non plus : un juste milieu, comme moi. J’ai choisi deux tasses solides, celles que les Anglo-Saxons appellent des « mugs ». À ma connaissance, il n’existe pas de traduction française, ce qui n’est que de peu d’importance. J’avais enfin compris qu’il n’est pas indispensable de nommer les choses pour les acquérir. J’ai sélectionné une marque de café de bonne qualité. Du lait, du sucre. Je ne me sentais pas supérieure aux gens qui n’avaient envie que de choses raisonnables. La véritable sagesse n’est-elle pas de désirer encore ce que l’on possède déjà ? Je ne me faisais aucune illusion sur ce qui m’arriverait après. J’espérais la mort, le vide noir et total. Pas question de revenir sous quelque forme que ce soit. Rien n’est plus doux pour une insomniaque que l’idée d’un sommeil éternel. Cette certitude me plaisait bien. Nous allions boire ensemble ce café…

Les circonstances m’ont été favorables. Enfin. À peine rentrée de Punta Cana, j’ai été invitée à New York pour y rencontrer Robert De Niro. Il venait d’honorer de sa présence un polar mollasson lui offrant toutes les occasions possibles de grimacer et de rouler des yeux. Cela fait nombre d’années que le bon Bobby est devenu une marionnette. Il pourrait envoyer ses performances sous vide à réchauffer au bain-marie. Avant, j’avais dû voir son dernier film. Il n’existe pas de repas gratuit. C’était une grosse production américaine. Ni pire ni meilleure que de nombreuses productions du même tonneau. J’avais dû me faire fouiller. Pas encore au corps, mais mon téléphone portable, vieux clou qui ne sert qu’à téléphoner, m’avait été confisqué. J’avais longtemps accepté cette formalité parce que je croyais assez sottement qu’on craignait pour ma vie, que les poseurs de bombes étaient visés. Il m’a bien fallu admettre l’idée que les pirates potentiels, représentés avec un bandeau sur l’œil et une mine patibulaire, c’était moi, nous, les journalistes. Car c’est le propre des Américains de penser que tout le monde veut s’emparer de ce qu’ils possèdent alors qu’on ne le désire même pas. Ce que redoutaient les grosses firmes yankees, c’était qu’on leur vole leur film et qu’on le distribue sur Internet. Une idée d’autant plus bête que le film y est déjà, dans d’excellentes conditions. Non contents de passer mes affaires au peigne fin et ma personne au détecteur à métaux, les responsables engagent maintenant de pauvres gars pour faire le métier le plus sot du monde. Dos à l’écran, ces intrépides défenseurs de la propriété intellectuelle scrutent les spectateurs avec des lunettes à infrarouge pour être certains qu’ils ne filment pas dans la salle. Ce boulot ingrat leur permet d’entendre en avant-première les œuvres les plus attendues du moment. Il m’arrive parfois de les fixer, par jeu, car leur attitude concentrée est souvent bien plus distrayante que le long-métrage. Raides comme la justice dont ils sont les dignes représentants, ils ne se retournent que rarement pour s’informer de ce qui fait tant de bruit derrière eux, mais un mouvement dans le cinéma les met aux aguets, prêts à bondir sur le coupable potentiel. Gare à celui ou celle qui cherche un mouchoir dans son sac ou qui s’absente vers les toilettes ! Ce coupable potentiel est entouré d’une aura de suspicion palpable et sent des yeux lui vriller les mains ou le dos. Plus personne n’est choqué par ces pratiques devenues de plus en plus courantes. Je me demande parfois si nous finirons par nous révolter ou si nous trouverons un jour légitime de subir un toucher rectal pour protéger Les 4 Fantastiques ou les X-Men… Capturer les nouvelles aventures de Tom Cruise ou les gloussements hystériques de Cameron Diaz n’a pourtant rien de tentant. Comme si se taper ces âneries une fois ne suffisait pas pour la vie entière. Personne ne se pose plus de questions sur l’absurdité du processus. Insidieusement, nous considérions comme normal de nous faire traiter en bandits de petit chemin. On se vexerait pourtant si, invités chez des amis, ces derniers nous secouaient par les pieds pour vérifier que nous n’avons pas embarqué un bibelot. Mais tout le monde accepte cette petite humiliation…

 

Dans l’avion qui me menait aux États-Unis, je sirotais un gin tonic avec du Bombay Sapphire dedans. J’aime voyager en classe affaires. C’est l’un des rares moments de mon existence où j’ai l’impression que je le vaux bien. Je commande un gin tonic. Un seul. Et je domine le monde. Tout devient facile. Le temps d’une boisson. Puis j’atterris. Et redécouvre les joies du junket à l’étranger. Ce qui est formidable avec les firmes américaines, c’est qu’on est toujours reçus comme de la royauté. On est bien logés. On a de l’argent à dépenser pour se nourrir et des cadeaux à remporter chez soi. La qualité des présents détermine l’importance du journaliste sur l’échelle de la profession. La spécialité consiste à donner des objets spectaculaires euphorisants pendant cinq minutes, encombrants le reste du temps. J’ai le souvenir d’un nécessaire à fondue pour une comédie sur le surf donnant à penser que le responsable du marketing avait dû tomber sur un nid de soldes. Et d’une mallette de pique-nique offerte par l’agent de Tom Hanks en plein mois de décembre dont même les plus grippe-tout de mes relations n’ont pas voulu. Là, on nous avait réservé un nécessaire pour faire les spaghettis et des bocaux en verre remplis de sauces obligeant à enregistrer les bagages en soute et permettant de constater que la tomate souille durablement tout ce qui entre en contact avec elle. L’heure est vite venue de se bouger. Les junkets, c’est un Club Med où l’on serait contraint de participer aux activités. Je ne me fais jamais prier.

On nous avait prévu des ateliers. Le premier, animé par un sosie de la maman du réalisateur, permettait de s’initier à la fabrication de boulettes de viande à l’italienne. Vingt reporters intrépides, tablier à leurs initiales noué autour des reins, malaxaient du steak haché et des épices d’un air pénétré de savants atomistes alors que la plupart n’avaient sans doute jamais approché la cuisine chez eux. On a dégusté le résultat après avoir posé avec nos assiettes, la fausse mamma et une silhouette en carton représentant Robert De Niro… L’après-midi, c’était tir et je me suis concentrée davantage car c’est un domaine où j’excelle plutôt moins que devant les fourneaux. Un flic retraité prétendument spécialiste de la mafia arrondissait ses fins de mois en nous initiant au maniement d’armes de poing. Il avait un accent rocailleux, sentait fort le vieux cigare et tenait absolument à nous faire avaler des donuts très gras. « C’est la nourriture de base du flic new-yorkais », nous déclarait-il la bouche pleine en nous soufflant du sucre glace en pleine figure. J’ai préféré me concentrer sur ses leçons. L’homme, le regard humide, était tout flatté de voir une petite journaliste française l’écouter passionnément. Il n’hésitait pas à mettre les mains pour mieux guider mon travail. « Tenez-le fermement ! » tonnait-il. Fermement. Je tenais. Mon calibre coréen ressemblait comme un frère à son collègue américain. « Faut le nettoyer maintenant, ma p’tite dame », insistait mon instructeur d’un air égrillard qui aurait été plus engageant si ses lèvres n’étaient pas couvertes de reliefs de gâteau. Bonne ménagère, j’ai nettoyé, remonté et posé avec le calibre et un Robert De Niro cartonné mais souriant.

Le vrai, monsieur fort désagréable coincé sur la fonction « tête de lard » du thermostat, ne m’a même pas demandé si c’est à lui que je m’adressais. Il m’a lancé un bref regard, vaguement dégoûté, comme s’il venait de me trouver sous son soulier. Je n’ai pourtant guère eu le temps de l’indisposer. Notre entretien a duré douze minutes et quinze secondes lui permettant de me confier à quel point il n’aimait pas la France et les journalistes encore moins. J’étais gagnante sur les deux tableaux. Je suis repartie pour Paris en gin tonic et classe affaires avec une interview catastrophique, une garde-robe bolognaise et une familiarité accrue avec mon petit copain asiatique et chromé. Le comble des voyages des firmes américaines, c’est qu’on y est choyé pour tout sauf pour travailler. J’avais à peine vu Bob. Je m’en contrefichais. En faisant sa toilette au Coréen, je savais que je n’avais pas perdu mon temps. Nous allions bientôt être prêts à t’accueillir avec tous les égards que mérite ton rang.

 

Tout a bien commencé. Je suis une femme organisée. Et toi, un être d’habitudes. Quand tu es sorti de studio, je t’attendais au tournant. Je n’avais pas grand mérite : c’était ton programme depuis trois semaines comme me l’avait si bien révélé ton carnet. Tu étais habillé à ta façon. Ce que ma Mémé aurait appelé « au décrochez-moi ça ». Un ensemble ahurissant de baskets avachies, de jean informe et de lainages réservoir à bouloches dont les couleurs n’auraient jamais dû se rencontrer. Des rayures et des carreaux aussi ! Un vrai festival… Tu étais accompagné par un grand baraqué, chauffeur, nounou et factotum. Il a mis quelques secondes à me calculer. Ne lui en veux pas. Il n’a pas manqué de professionnalisme. Je suis tellement insignifiante qu’il n’a pas vu venir le danger. Il a quand même fini par remarquer mon petit copain coréen. Ce qui s’est passé ensuite est allé très vite. Plus vite que prévu, je l’admets. L’homme a cherché quelque chose dans sa poche et j’ai tiré avant qu’il ne l’ait trouvé. J’ai d’abord remercié mentalement le gentil flic new-yorkais amateur de donuts. Dans un deuxième temps, j’ai ressenti une vive douleur. J’avais mal au bras. Tu as eu l’air surpris, presque idiot (j’exagère). Tu avais la bouche ouverte en parallélépipède. Cette expression que j’aime tant et qui te sert à exprimer la profonde stupéfaction. Tu aurais pu rester figé comme cela. Je ne m’en serais pas plainte. Tu étais… Aucun adjectif n’a été inventé pour cela et je n’avais pas le temps d’en trouver un, mais tu étais quelque chose d’à la fois très beau et très bien. Ce que je voulais et que j’allais avoir. Tu ne savais plus quoi dire, mais tu as quand même parlé. Je ne sais pas de quoi. Je n’ai pas écouté. J’ai posé mon calibre coréen sur le creux de tes reins et j’ai prononcé le seul mot que je savais susceptible de te faire bouger. Je suis montée sur la pointe des pieds pour me pencher sur ton oreille, duveteuse et cireuse à la fois. J’ai murmuré : « Action » et tu t’es mis en mouvement sans protester. Après tout, tu es un bon comédien. J’avais eu raison d’écrire dans un papier que tu étais capable de grandes choses quand tu étais bien dirigé. Tu as mis les lunettes de soleil opaques que je t’avais réservées. Tu ressemblais à Ray Charles en plus rose. On a pris le métro. Un foulard me couvrait le visage. On s’est glissés entre les portillons avec mon passe Navigo. Tu marchais en zombie. Je crois que même si je ne t’avais pas aveuglé, tu n’aurais pas su où je te conduisais. Tu avais l’air franchement sonné. J’ai toujours apprécié ta fragilité. On a eu une banquette pour nous tout seuls. Et pas d’attaché de presse pour nous surveiller. Tu as essayé de parler. Tu as évoqué ta femme et tes enfants d’un ton larmoyant. Excuse-moi de l’affirmer, mais c’était franchement crétin. J’ai appuyé le canon un peu davantage. Tu n’as pas insisté. Pé-da-go-gi-que. Tu apprenais vite. La maison n’était pas loin. Je n’ai pas le sens des convenances, mais celui de ce qui convient. Quand tu es entré dans la pièce que je t’avais préparée, que j’ai tiré le très gros verrou et que tu as vu les cordes, tu t’es liquéfié. Tu m’as offert de l’argent. En marmonnant. Ce n’est certainement pas avec une diction comme celle-là que tu as réussi au cinéma. Proposer de me payer était encore moins finaud que de tenter de m’attendrir avec ta famille. Je finirais presque par penser que tu manques de psychologie. La chambre était belle, confortablement meublée. Avec du goût. Du moins avec le mien. Tu as dû sentir que tu m’avais insultée. Tu as renoncé. Tu t’es assis lourdement sur ta chaise et je t’ai versé un café. C’est au moment où tu y as trempé tes lèvres que les choses ont commencé à mal tourner.

Il me faut t’avouer une bien vilaine habitude. Je suis kleptomane. (Ce n’est pas un superhéros.) J’ai une propension aux menus larcins. De préférence quand je suis conviée en société. Mes hôtes n’ont rien à craindre pour leurs bijoux de famille et leur argenterie. Leurs espèces sonnantes et trébuchantes ne courent aucun risque avec moi. Ce qui m’intéresse, c’est leur pharmacie. J’adore fouiller dans les petites armoires, celles qui sont souvent dans la salle de bains. C’est fou ce qu’on peut apprendre sur les gens en étudiant leurs médicaments. Je ne suis pourtant pas une spécialiste. Je n’ai rien de commun avec ces personnes qui achètent le Vidal et l’apprennent par cœur pour impressionner leur médecin, valeureux chef de file du parcours santé. Ma passion reste ciblée sur les anxiolytiques et les antidépresseurs. Je vais sans doute te surprendre : tout le monde (ou presque) en prend. Cet homme d’affaires à l’air sûr de lui avec sa chemise à rayures, son col blanc et sa cravate « fantaisie », ce magistrat à l’autorité d’imperator, ce rédac’ chef qui me balance mes papiers à la figure, cette mère de famille épanouie et sereine : tous ont en commun les pilules du bonheur. Le jeu consistait à les trouver. J’aimais fouiller. Je m’enhardissais. Je ne volais jamais une plaquette entière. Juste deux comprimés que je glissais dans une pochette prévue à cet effet. Mes ponctions passaient inaperçues. Personne ne m’a jamais fait la moindre remarque à ce sujet. Je plaçais ma collection dans une bouteille de Coca géante qu’on m’avait offerte pour l’un de mes anniversaires. Un cadeau stupide mais une planque parfaite. La bouteille se remplissait vite et bien, ce qui en dit long sur l’intensité de ma vie sociale comme sur l’état de santé mentale de mes relations. Rien ne m’amusait davantage que d’entendre tel ou telle me vanter ses choix de vie en pensant qu’il ou elle gobait des Xanax en douce dès que j’étais partie. Ce que je voulais faire de tous ces excellents produits ? Bonne question… Je ne comptais pas les consommer. Pour toi, j’ai ressorti le nécessaire à aïoli de ma Maman, un bol en pur olivier avec un joli petit pilon assorti. Peu m’importaient les résidus huileux : je te préfère un peu gras. J’ai vidé une partie de ma bouteille de Coca dans le récipient et écrasé les comprimés jusqu’à obtenir une appétissante poudre blanche que j’ai diluée dans ton café. Tu n’allais pas refuser de trinquer avec mon ami coréen. Tu as tout bu jusqu’à la dernière goutte pour l’honorer. Il me faut bien admettre que j’avais sans doute un peu forcé la dose.

J’ai commencé à te raconter mon histoire qui était en train de devenir la nôtre. Il me fallait t’apprendre à me connaître. Je n’ai pas saisi tout de suite ce qui se passait. Ton manque de réaction à mon récit m’a d’abord semblé une marque d’intérêt. Tu demeurais tellement coi que j’ai honte d’avouer que j’ai pensé que tu étais fasciné avant de me dire que ton esprit battait la campagne. J’avais tellement l’habitude qu’on me coupe la parole que ton silence transformait mes paroles en or. Un restant de clairvoyance m’a cependant vite fait comprendre que tout n’allait pas pour le mieux. Ton regard vague et la bave qui coulait sur ton menton ont aussi été de bonnes indications. Ce n’est cependant que lorsque tu as piqué du nez dans ta tasse, tombant comme une masse en emportant la cafetière dans ta chute, que je me suis dit que prendre ce café ensemble n’était peut-être pas si opportun. Je suis restée un moment à te regarder. Des bulles qui sortaient de ton nez avec un bruit de tuyauterie mal entretenue me rassuraient : tu étais encore vivant. Ce n’est pas vraiment comme cela que j’imaginais notre première soirée. J’avais essayé de ne pas trop chercher à me projeter dans l’avenir, mais la réalité dépassait de beaucoup toutes mes possibilités d’anticipation. Je me suis assise en tailleur près de toi, sans te toucher. J’ai approché mon visage du tien pour voir ce que ça faisait. Des bulles. Ça faisait des bulles. De bave parfumée au café. Je n’ai jamais aimé les manifestations de romantisme classique. Je prends feu aux bougies et les fleurs me font éternuer. Mais là, tu m’as gâtée. Pourtant, même comme ça, même en train de recracher mon excellent arabica, je te trouvais à mon goût. J’ai dû rester longtemps ainsi. Satisfaite de pouvoir te contempler avant d’essayer de te bouger. Pour te hisser jusqu’au futon, j’en ai bavé. Je t’ai lâché d’une façon qu’il me serait difficile de qualifier de cérémonieuse. Tu t’es mis presque immédiatement à ronfler. Avec des bulles. Je me suis couchée près de toi. Telle a été notre première nuit ensemble. Je n’ai pas fermé l’œil. Tu as dormi pour deux. Je respirais au rythme de tes ronflements et mon égarement était tel que j’en trouvais le bruit joli.

 

Nous conviendrons poliment que j’ai été surprise par ce qui a suivi. Quand tu as ouvert les yeux et que j’ai vu ton regard vitreux, j’ai eu un choc. Surtout qu’une odeur nauséabonde m’a renvoyée au temps pas si lointain où mon fils se rappelait à mon bon souvenir en s’oubliant. Quand je pensais à te déshabiller, je n’envisageais pas la chose exactement comme cela. J’ai commencé par m’assommer. En tirant comme une folle sur les jambes de ton jean, j’ai tout emporté y compris la table à café. Moi, les quatre fers en l’air avec des petits oiseaux et des clochettes tournant autour de ma tête, une bosse de la taille d’un œuf de pigeon sur la nuque et un jean puant dans les mains. Toi à demi nu, les bijoux de famille à l’air vautré sur le futon. Je n’avais jamais aimé les bébés et je voyais mon fantasme ultime transformé en nourrisson extra-large à la salive pleine de bulles. Sur le tard et sur le tas, j’ai découvert les joies de la maternité. Tu avais un besoin absolu de moi et j’adorais ça. Quand tu as été nu, je ne t’ai pas trouvé sensuel. Juste beau comme une statue en à peine plus vivant. J’avais pris mon samedi pour me consacrer exclusivement à toi. Ne me remercie pas, c’était bien naturel. Ta passivité m’est apparue comme un avantage. Je pouvais faire de toi ce que je voulais. Je n’avais plus qu’à désirer. Comment n’ai-je pas su tout de suite que la vie ne fonctionne pas comme ça ?

 

Aujourd’hui, George Clooney m’a parlé de toi. Tu seras flatté d’apprendre qu’il t’estime. Il doit apprécier les hommes que la majorité des gens trouvent moins désirables que lui. Il est bien élevé, George Clooney. Et beau. Je suis peut-être la seule femme au monde qu’il n’attire pas. Il est trop cool, trop moelleux. Son sens de l’autodérision me semble dissimuler une prétention infinie. Je n’aime pas les beaux gosses qui se posent là en attendant l’adulation avec sérénité. Je n’ai aucune preuve tangible, mais je le sens comme ça : un peu étriqué de la mentalité dans son costume Prada et son militantisme distingué. Il avait l’air soucieux, George. Il m’a dit que tu avais disparu, que ta famille s’inquiétait. Il a ajouté que ce n’était pas une vie que celle qu’offrait la célébrité. Penser qu’une sous-vedette qui ne fait de pub pour rien, qui n’est même pas dans le top 100 des hommes les plus sexy du monde et qui ne se promène pas au bras de mannequins ait pu se faire enlever alors que lui, George, était toujours là à déguster son latte le rendait perplexe. Il n’aurait pas fallu le pousser beaucoup pour qu’il admette se sentir un peu vexé. En attendant, il affichait l’air préoccupé d’un bon camarade dont le bon copain a été kidnappé par un/une maniaque. Je ne trouve pas Clooney séduisant, mais je ne discute pas le fait qu’il est un excellent acteur. Il m’a avoué se sentir mal à l’aise dans ses « Weston ». Je ne sais pas si George Clooney porte des Weston. Dans mon esprit simpliste, toutes les chaussures qui ont l’air cher aux pieds des messieurs sont des Weston, mais je retarde sans doute de plusieurs modes. Le roi George m’a bien fait sentir à quel point je devais me sentir honorée qu’il ait daigné me recevoir. « On ne sait plus à qui se fier », a-t-il soupiré et sa publiciste, grande bringue affublée d’une robe rideau de douche et d’un air aimable de porte de prison, a hoché la tête comme si son poulain venait d’énoncer une grande vérité. Clooney a ajouté qu’il se sentait mal face à la presse. « Pas vous, bien sûr », a précisé cet homme exquis au sourire rempli de dents très blanches régulièrement plantées. J’ai eu envie de lui parler de toi, moi aussi. Juste histoire de voir s’il se montrerait toujours aussi cool quand je lui raconterais notre vie commune, nos petites habitudes, ce bonheur à deux un peu artificiel mais furieusement tendance quand on y pense. L’envie est passée aussitôt. J’ai acquiescé avec un mélange d’intérêt passionné et de compassion sincère qui a su me rendre populaire auprès des symboles sexuels estampillés comme tels. George venait d’avouer que, s’il ressentait de l’empathie pour tes épreuves, il craignait surtout pour son matricule, des fois que le fou finisse par faire preuve de goût en tapant dans le premier choix. Les deux malabars en station dans le couloir attestaient clairement que le chéri avait ce qu’il faut bien se résoudre à appeler les « miquettes ». J’aurais au moins favorisé l’embauche d’une catégorie de personnel. Avant que je parte, George m’a fait la bise. Il sentait l’eau de toilette et m’avait trouvée sympa. J’ai fait un beau sourire à ses gardes du corps qui m’ont rendu la pareille.

De retour devant mon bureau, j’ai centré mon article sur toi, ce qui permettait de faire passer George pour un bon garçon pas prétentieux pour deux ronds, si l’on considère que la paranoïa n’implique pas une forme aiguë d’égocentrisme. J’ai aligné des lieux communs sucrés sans même avoir à réécouter la cassette. François a été content. Il trouvait que mon angle était le bon, que j’avais su communiquer le chagrin de cet acteur génial pour son confrère probablement décédé. Pendant qu’il parlait dans mon téléphone, je m’amusais à compter tes doigts de pied. Je crois en avoir dénombré dix en m’y reprenant à plusieurs fois car je n’ai jamais été bonne en maths. Il n’y avait rien de commun entre la tragédie que je décrivais dans mon papier et notre réalité. La disparition d’un comédien talentueux, le chagrin de sa famille, l’inquiétude de ses amis étaient de la fiction que je faisais vivre à mes lecteurs à l’aide d’expressions toutes faites en style journalistique. Seules la douceur de ta peau et son exquise odeur de savon à la lavande existaient vraiment. Le reste s’est si vite envolé que c’était comme si cela ne s’était jamais déroulé. Je n’aime décidément pas plus George Clooney que le café.

 

Aujourd’hui, je suis allée tourner mon émission de télé. Quand je dis « mon », tu auras compris que c’est façon de parler. Cette émission ne m’appartient en rien. J’y participe et c’est déjà bien de l’honneur. Je n’ai jamais vraiment saisi pourquoi on a fait appel à moi. Sans doute parce que la production me trouve pittoresque. Autour de moi, il y a des confrères considérablement prestigieux. Ils représentent la Pensée avec un grand « p » et ne laissent personne l’oublier. Je ne me sens pas à ma place parmi eux. Maquillée (bien et c’est tellement peu souvent que, quand je sors du plateau, les collègues me disent : « Tiens, c’était jour d’enregistrement » et oui, ça l’était), nourrie (bien aussi, il y a de la charcuterie et du fromage et l’on peut se resservir), j’oublie délicieusement les caméras. Tant que je n’ai pas à me regarder, ça va. En lieu et place de moniteur pour contrôler mes grimaces ou de prompteur pour me souffler mes jeux de mots, j’ai, en face de moi, un prince de l’intelligentsia parisienne tellement bouffi de suffisance que c’est amusant à regarder. Il n’est pas agité par le doute. Dès qu’un son sort de ma bouche, il me toise avec une expression subtile où la consternation le dispute au navrement. Socrate n’a pas dû faire une tête plus joviale en goûtant la première gorgée de ciguë, mais il est probable qu’on se souviendra plus longtemps de ses pensées. Dans les yeux de ce garçon, je lis que je suis bête pendant près d’une heure de programme. Il daigne parfois me reprendre avec le ton dont on use habituellement pour les enfants retors et les adultes que l’on va placer sous curatelle. Il ne me respecte pas intellectuellement et ne me trouve pas assez jolie pour me proposer des éclaircissements sur le bien-penser dans l’intimité de son appartement. À côté de moi, j’ai un autre monsieur dont la particularité est de s’exprimer à grand renfort de décibels sans doute pour pouvoir mieux s’écouter parler. Ses démonstrations me font mal à l’oreille droite, mais je ne pense pas qu’il le fasse exprès. Il m’a fait comprendre que quand on dit que la masturbation rend sourd, il ne s’agit pas uniquement de sa manifestation physique. De l’autre côté, j’ai un réalisateur critique de films qui ne voit aucun problème déontologique dans l’idée de concilier ces deux activités. Cela ne trouble personne qu’il encense les confrères qui ont le pouvoir de placer ses courts-métrages en avant-première de leurs films ou qu’il démolisse ceux qui ne peuvent rien faire pour lui. Comprendre qu’il préfère le cinéma de Pascal Thomas à celui de Clint Eastwood. Il y a aussi celui qui prépare un laïus sans rapport direct avec les sujets abordés et qui le sortira in extenso qu’il vente, qu’il neige ou qu’il y ait canicule. Les tentatives d’interruption ne le déroutent pas. Une moissonneuse-batteuse déboulerait dans le studio qu’il continuerait de glousser à ses propres blagues. Du côté gauche de mon camarade à la ciguë, il y a l’autre femme de l’émission. Elle contemple l’animateur comme s’il venait de se transformer en glace géante et qu’elle avait envie de le lécher pendant des heures. Je comprends pourquoi elle est plus souvent invitée que moi. Même toi, je n’ai jamais su te regarder avec cette gourmandise servile. Au milieu de ces braves gens, j’existe autant que je peux. Peu. Je me sens souvent proche du malaise, mais je tiens bon pour faire enrager les confrères qui ne sont pas invités et qui rêvent de faire de la télé. Ceux qui prétendent que je suis vendue puisque personne n’a jamais souhaité les acheter. Tu as le droit de me trouver mesquine. J’assume ce côté peu reluisant. Je me sens souvent en décalage total avec les débats. Pour revenir à eux, je pense à toi. Je me dis que l’émission me fait avancer d’un pas vers ta renommée, qu’elle me permettra de t’épater.

Aujourd’hui, j’ai fait de la télé. Je t’avais laissé à la maison. Bien installé sur ton futon. Je regardais la grosse horloge digitale, minuteur qui décompte le temps que je passais loin de toi. Je me fichais de faire de la télé, puisque je savais que j’allais te retrouver. J’ai rarement été aussi brillante qu’aujourd’hui. Parce que je me fichais si fort des autres que je leur répondais sans tourner ma langue dans ma bouche, faisant taire la grande gueule, mouchant l’écrivain, bâillonnant le cinéaste et stoppant net l’hilarité béate de la plus jolie que moi. J’étais contente de moi, mais ça n’a pas duré. Parce que quand je suis rentrée, tu n’as pas réagi. Que j’aie été bonne ou mauvaise ne comptait pas. Étendu sur le futon, tu ne me voyais pas. Des larmes amères coulent sur le clavier. Ça va fondre ou faire un court-circuit. Il faut que je me calme. Je n’ai pas le droit d’être triste puisque tu es à moi, même si ce n’est pas la façon dont je l’avais rêvé.

 

Tu as été ce que dans Faites entrer l’accusé ils appellent l’élément déclencheur. Je t’en demande pardon mais il est fort possible que je serais toujours dans ma cuisine à regarder un DVD en faisant des soupes de légumes si tu ne m’avais pas sortie de ma torpeur. Il m’arrive, mon amour, d’imaginer mes parents, amis et voisins dans cette chouette émission. On y verrait en boucle la photo floue de ton garde du corps tandis que mes proches commenteraient d’un air gêné (mais, je l’espère, à visage découvert) : « C’était une brave fille qui faisait bien la purée et qui disait bonjour à tout le monde. Franchement, on ne se serait jamais douté… » Je me figurais aussi que François serait de la fête avec ses mots à lui. « Elle écrivait comme un pied. Heureusement, j’étais là pour corriger. » J’attendais avec impatience le témoignage du psychologue qui dirait sans doute que j’étais parfaitement normale à une journaliste, carnet posé sur les genoux pour faire croire qu’elle a pris des notes. « C’est une manipulatrice, dira-t-il, mais elle sait faire la différence entre le bien et le mal. »

Mon amour, je te dois tant. Tu as révélé mon potentiel en m’extirpant de l’eau de vaisselle avec ton sourire enchanteur. C’est dommage que les criminels français ne soient pas autorisés à recevoir les reporters en prison. J’aurais été fière de leur parler de ma passion, mais je me rattraperais à la reconstitution. « Là, vous avez le futon. Ici, le diable rouge sur lequel je l’ai porté. Ne vous prenez pas les pieds dans les cordes. Regardez comme ces poulies sont ingénieusement agencées ! » Je pourrais même offrir le café !

Mon amour, j’aimerais tant que tu te souviennes de moi, t’offrir un cadeau qui me distinguera de générations de psychopathes. J’ai décidé de te tatouer. De poser sur ton corps l’image du dodo, mon totem. J’ai renoncé. Franchement, l’art plastique n’est pas mon truc. Je m’en suis donc remise aux bons soins des 007 qui m’ont fait le plaisir de me convier à une réunion d’un genre un peu particulier. Foin de ventes de boîtes en plastique, ces messieurs et leurs amis adeptes du bâillon rond se retrouvaient quatre fois par an pour des visites de diverses capitales (le jour) et des jeux pas seulement de mains (la nuit). Le programme était ahurissant…« À ma droite la tour Eiffel. À ma gauche, ma poire à lavement. » Je ne me suis attardée que le temps de rencontrer Gaëll (avec deux « l », annonçait-il comme un titre de noblesse). C’était une petite chose assez laide, toute menue aux ongles endeuillés qui se posait en maître du bondage et autres saucissonnages sophistiqués. Il se donnait l’impression de ne pas être comme tout le monde. Alors que le regard des autres devait journellement l’informer du navrement que son cuir pourri et ses chaînes tintinnabulantes provoquaient au premier regard. Gaëll m’a appréciée tout de suite. Sans doute mon absence de signes distinctifs féminins devait lui sembler un gage de bon goût. Il a donc accepté de jouer les professeurs à l’heure de l’apéritif, ne s’interrompant que pour remplir son carnet de bal de jeunes gens qui voulaient se faire « traiter » aux pinces à linge, cire bouillante et baguettes chinoises dont je préfère ignorer l’usage détourné. Gaëll travaillait aussi le fer rouge. Un domaine dans lequel j’avais acquis quelques rudiments chaque fois que j’enfournais un rôti ou un poisson en papillote souvent assaisonnés à la Biafine. Gaëll m’a expliqué d’un ton docte comment faire chauffer un petit instrument à base de fil de fer, auquel il a complaisamment donné la forme de mon oiseau favori. Celle d’un dodo. Si on veut bien faire preuve d’un maximum d’indulgence et d’un minimum d’imagination. J’ai essayé son ustensile sur le jambon braisé que ces messieurs allaient déguster avant de passer à l’action. « Oh le joli singe ! » s’est écrié un gentleman tout de cuir vêtu, traînant à ses basques une créature enrobée dans du film plastique que j’ai tellement de mal à étirer sur mes modestes raviers. Je suis rentrée te retrouver la tête pleine de suggestions utiles pour optimiser mes beaux restes et tes superbes reliefs.

 

Tu n’as pas aimé quand je t’ai marqué ! J’avais pourtant fait bon usage du chalumeau extrait du nécessaire pour crèmes brûlées dont Harper Collins m’avait gratifiée pour mon anniversaire. Et il faut bien reconnaître que ça a immédiatement senti le cochon calciné. Tu n’as pas pu crier car je t’avais réduit au silence grâce aux excellents conseils de Gaëll. Tu as tout de même produit un son tout à fait pittoresque en te tordant de douleur sur ton siège. J’ai regretté de ne pas l’avoir enregistré car ça m’aurait amusée de le sampler comme sonnerie de téléphone portable. C’était vraiment très rigolo. Tes yeux se sont révulsés comme s’ils allaient sortir de leurs orbites et des larmes d’affliction ont jailli de tes paupières. Je suis restée à contempler le phénomène en oubliant de retirer le fer de ton bras. Cela a un peu ripé et je dois avouer que j’ai été déçue par le résultat. J’avais moi-même du mal à reconnaître mon cher dodo. Il ressemblait davantage à un cafard ou à une échelle de pompier. Il avait quelque chose d’un peu ridicule, un brin bancal, mal dans ses plumes et dans sa graisse. En cela, c’était réussi. Je t’ai oint de crèmes douces en t’écoutant sangloter et étouffer avec ce fichu bâillon, boule noire façon Motus, que j’avais omis d’enlever. J’ai fini par le retirer et tu as recommencé à faire des bulles comme au début de nos amours. C’était touchant. J’étais touchée. Je t’aime comme au premier jour, peut-être plus encore maintenant que j’ai apposé ma marque sur ta peau veloutée. J’ai fait brûler du papier d’Arménie pour cacher l’odeur de blanquette de veau dont le fond aurait attaché.

 

J’ai peut-être commis une erreur de jugement. Tout doit venir de mon père. Élevé par les jésuites puis devenu athée et communiste pratiquant, papa n’était pas une pierre qui roule mais le produit formaté d’endoctrinements particulièrement redoutables. C’est pour notre bien qu’il nous aurait tous envoyés au goulag rejoindre le camarade Cérébos dans les mines de sel. Je nous revois plier des tracts jusqu’à pas d’heure pour vanter les mérites de tel candidat battu d’avance dans notre banlieue chic. Je n’ai pas besoin de me projeter bien loin pour ressentir l’immédiate chute de moral que représentait la pile de papiers posée sur la table de la salle à manger. Comme pour la quête du Graal, rien n’était obligé, on pouvait refuser. Mais, comme pour la quête du Graal, ce n’était pas recommandé. C’était un calvaire que de parvenir à plier correctement ces fichus tracts pour les rentrer dans leur enveloppe. Je n’étais pas douée pour l’origami militant. J’avais l’impression de m’être transformée en marmotte de chocolat au lait des Alpes. Et comme si cela ne suffisait pas, papa chantait des cantiques pour nous donner du cœur à l’ouvrage. Par un principe bizarre de vases communicants, ces travaux manuels le poussaient à entonner des chansons de curés. « Je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver. De l’éternelle flaaaamme, je veux la préserver ! » Tu vois, ça me revient. Ces poussées de mysticisme surprenaient grandement les membres de la section venus prêter main-forte au pliage et leurs gosiers inépuisables à la liquidation du bar parental. Je n’ai jamais vu un tel ramassis de bras cassés. Même le photographe de mon journal, un Forrest Gump qui ne court pas, fait figure de flèche par comparaison. Si la révolution comptait sur cette bande de ringards, elle n’était pas près de se mettre en marche.

J’ai hérité de papa le besoin de me dévouer pour une cause. Une petite cause qui ne te dit rien. Puisque que tu es devenu ma raison d’exister. Il y a quelques siècles, je serais sans doute entrée au couvent. Quelques décennies plus tard, j’aurais pris, à mon tour, la carte du Parti. J’ai choisi toi comme idéal. Je t’adore sans papier à plier, sans chansons, sans autres manifestations que de t’embrasser… Quand je pose ta tête sur mes genoux et que je caresse tes cheveux, je me rends bien compte que le vide de tes yeux est plus douloureux encore que le téléphone silencieux. J’avais vraiment cru que je saurais faire vivre seule cet amour que tu as méprisé. Et je me suis trompée. J’avais besoin de me fixer en pensant que, comme mon père, la fixette serait suffisante pour me satisfaire et que je n’avais pas besoin de réciprocité. Mais quand tu manges l’œil dans le vague, que tu souris mouillé ou que tu me laisses suivre les courbes de ton corps sans réagir le moins du monde, tu me brises le cœur. Je ne te le montre pas. Je te respecte trop pour m’abaisser devant toi. La pigiste capable de s’humilier devant le plus sot de ses chefs, d’accepter les brimades des plus crétins attachés de presse t’offre ce cadeau : sa dignité. Tu n’en connaîtras pas le prix. Est-il présomptueux de penser que sa valeur est inestimable ? Qu’importe le coût du lapin quand le civet passe à la poubelle… Ma dignité est allée rejoindre sur la pile des inutiles tous les cadeaux que je te destinais et dont tu n’as pas voulu.

 

Bientôt, l’Homme et l’Enfant vont rentrer à la maison. Ils trouvent le buffet de l’hôtel marocain médiocre et meurent d’envie de nous retrouver mon petit salé aux lentilles et moi. C’est dommage que tu n’aies jamais pu profiter de mon meilleur côté ni de l’île flottante que réclament mes invités. Nous n’aurons jamais partagé de café.

Je reste, assise au bord du lit, à te contempler, comptant les secondes, laissant vagabonder mes pensées. À force de me regarder le nombril, de me pencher jusqu’au vertige sur mes raisons et sentiments, j’ai fini par tomber. J’ai bien essayé de me raccrocher aux bords, mais j’ai glissé sur les parois. Je vais te rendre, mon amour. C’est peut-être pour ça que j’ai si fort la nausée. Entre nous, tout va bientôt être terminé. Les mots d’excuse sont inutiles, insignifiants comparé à ce que je t’ai fait. J’ai joué au docteur avec toi. Un Frankenstein pas vraiment doué pour les sciences naturelles. J’ai voulu te créer à mon image. Je n’acceptais pas d’être unique. Quelle folie ! Je sais qu’il est bien tard, mon amour, que j’ai sans doute plombé ta vie en cherchant un sens à la mienne. J’espère qu’on saura te soigner, peut-être trouvera-t-on le moyen de te rendre ce que je t’ai volé. Je te le souhaite de tout cœur. Je te regarde encore avec un air apitoyé. Demain, quand tu te réveilleras, je ne serai plus là. Je te laisserai cette nuit sur le parking du supermarché tout proche. Les zombies reviennent naturellement dans les endroits qu’ils ont fréquentés de leur vivant. J’ai entendu un bruit de chute d’objet. Le diable, probablement. Un beau diable rouge vif aux roulettes noires qui a porté ton corps, que je viens de libérer de ton poids. Je t’enroule dans une couverture pour que tu ne prennes pas froid. Je te regarde une dernière fois. C’est un dénouement, la fin d’une histoire dont je n’ai pas honte, dont je ne suis pas fière, tout simplement la fin. J’embrasse ton front une dernière fois, suffisamment longtemps pour goûter la saveur de ta peau. Je ne me sens plus le droit d’effleurer tes lèvres. C’est fou comme l’intimité peut si vite s’estomper. Moi qui t’ai tant touché, une pudeur tardive retient ma main, ma bouche au moment où je sais que je ne t’approcherai plus jamais. La messe est dite. As-tu entendu ce que je t’ai chuchoté avant de m’en aller ? Sans doute pas. Et c’est bien comme ça… Je savais qu’en te disant au revoir, c’était à moi que je disais adieu. Tu as été ma parenthèse enchantée. Je conserve les tiennes (…), toi que j’ai si fort aimé. Ai-je versé une larme en me dirigeant vers l’escalier du métro ? Cela ne te regarde pas, mais je garde la tête haute. Je ne me retournerai pas. En guise de souvenir de ce que nous avons vécu, il ne me reste même plus les feuillets décrivant les quelques journées que nous avons partagées. Toi, tu garderas une brûlure en forme de dodo raté, de chien écrasé. Cette marque dérisoire sera la preuve que tu ne m’as pas rêvée. Tout ce qui restera de la passion que tu m’as inspirée. Une plaie séchée qui ne ressemble pas vraiment à grand-chose et quelques feuillets noircis. Je t’ai laissé le récit de notre histoire. Je te dois bien ça.

 

Le quotidien a tout de suite repris ses droits en pacha. J’avais bien des choses à régler. J’ai commencé par tout brûler. J’ai serré les dents et j’ai fait ce qu’il fallait faire, ce que tout le monde fait quand il y a eu un décès. Ce qui ne flambait pas est parti à la benne dans de grands sacs-poubelles conçus pour le jardin. Je m’étais transformée en gomme. Quand j’ai eu tout rangé, tout vidé, tout lavé. Quand j’ai eu tout repeint, tout colmaté, tout lissé. Il ne restait plus rien. C’était comme si notre temps ensemble n’avait pas existé. J’étais vidée. Le bel amour que je m’étais créé était parti dans les ordures ou bien en fumée. C’en était fini de l’aventure. À tout jamais, il ne me resterait plus que les projections de presse et le supermarché. Une vie toute mâchée. Ce n’est que lorsque j’ai eu fini de m’activer que j’ai compris que j’avais perdu ma substance. Tu étais parti, aussi désincarné que si tu n’avais jamais été là. Je m’étais lassée de ta présence, mais ton absence m’était insupportable. Alors, j’ai fait ce que font les gens qui ont perdu un être cher et qui se disent qu’ils ne pourront pas continuer. Je me suis réfugiée dans la poursuite du trivial, un jeu stupide mais absorbant. J’ai entamé une liste de commissions pour Hennes Mauritz. Je suis repassée à l’infinitif d’un quotidien auquel j’avais cru pouvoir échapper. Et je suis allée faire des courses à la grande surface qui m’a paru plus grande comme si j’avais encore rapetissé. J’ai arpenté les rayonnages, comparé les prix, me suis autorisé quelques fantaisies et j’ai marché. Marcher. Pousser. Acheter. Me faire plus avatar que jamais.

Soudain, le téléphone a sonné. Le temps de le repêcher au fond de mon sac et la voix de François a résonné. Il me commandait un article sur Johnny Depp. « Tu ne connais pas Johnny Depp ? » m’a-t-il dit sur un ton de grand reproche avant de me sommer d’appeler tout de suite mes amis niçois pour savoir si l’acteur allait vraiment adopter un chihuahua. Mon chef vénéré m’a dit aussi qu’il allait pleuvoir demain et qu’on t’avait retrouvé. Je ne lui ai pas demandé comment. Il ne me l’a pas révélé. Il m’a raconté que tu étais à l’hôpital, que tu avais perdu la raison. C’est une femme qui t’aurait enlevé, ce qui faisait beaucoup rire François. Les flics étaient vraiment trop bêtes, jamais une nana n’aurait pu faire une chose comme ça. Le rapt, c’est un truc de mec comme le foot et le barbecue. Un collègue des « infos géné », surnom des infos générales, lui avait révélé qu’on avait retrouvé des feuillets où la coupable racontait tout ce qu’elle t’avait fait subir. François a dit ensuite qu’il avait lu le texte et qu’il l’avait trouvé bien écrit. C’est bien ma veine que, pour une fois qu’il aimait l’un de mes papiers, je n’aie pu lui révéler qu’il était de moi.

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