Brioche
Chapitre 3
Tu m’as fait comprendre le mot « jamais ». Je me souviens d’avoir murmuré pendant des heures. Jamais. Détachant ces deux syllabes, les tâtant de la langue, les mâchouillant sans parvenir à déglutir, sans arriver à les avaler. Les enfants redisent les mots sans fin pour s’amuser et se saouler de leur sonorité. Il n’y avait là rien de ludique dans ma façon de les répéter. Ce que je murmurais en boucle, comme un mantra, comme une prière, avait une nouvelle signification. D’une cruauté intense. Comme la peine qui me déchire le cœur. Ce sont des mots comme celui-là, apparemment tout simples, qui donnent le vertige, qui font qu’on se retrouve au bord du néant. Je faisais le vide dans ma tête avant de le voir devant moi. Puis j’ai compris le sens de mon malaise, pourquoi j’avais si peur, tout à coup. Je fixais la tasse de café. Noir. Profond. Sans sucre. Serré. « Jamais » est un mot qui ne perd pas son impact quel que soit votre âge, quels que soient vos choix. Il marque la fin de l’amour, de l’amitié ou de l’histoire. C’est un mot patient qui saura attendre, quoi que l’on veuille, qui que l’on soit. Il m’a fallu l’associer à la tasse et à toi. Tu ne m’as jamais rappelée.
La tasse danse devant mes yeux. J’aimerais savoir ce qui t’est passé par la tête quand tu me l’as proposée. Lorsque tes lèvres ont effleuré mon oreille en un chuchotis qui me fait encore frissonner et que tu as parlé de me revoir, comme ça, tout seul. L’idée a choisi de ne pas s’attarder. Je t’ai appelé assez vite. Aussi vite que la décence le permettait. Un vague sens de l’honneur avait dû rester enfoui quelque part, me faisant patienter quelques jours avant d’attraper mon courage à deux mains – après tout, c’était toi qui m’avais donné ton numéro – pour prendre date. « Vous êtes bien sur le portable de (…), veuillez laisser un message et je vous rappellerai dès que possible. » Sobre. Efficace. Dit avec ta voix. Faux aussi. Rien ne serait jamais possible entre nous. J’ai chevroté quelque chose dans le combiné. « Si vous êtes satisfait de votre message, raccrochez, sinon appuyez sur étoile pour le réenregistrer. » L’écran de mon portable a ressemblé au plafond du Grand Rex avant que j’estime avoir été à la hauteur. J’ai raccroché. Les heures, les jours, les semaines, les mois ont passé. Je t’ai rappelé. Peut-être n’avais-tu pas eu mon message ou avais-tu perdu mes coordonnées. Cela peut arriver. Je t’ai rappelé encore. Une fois. Deux fois. D’autres fois. Silence radio.
Je ne crois plus aux miracles. Ce sont des choses qu’on s’amuse à inventer. Un concept intellectuel. Quelque chose qui n’existe que dans la tête des gens. Jamais dans la vie vraie. Les miracles, c’est un truc qu’on fait croire aux enfants pour qu’ils se tiennent tranquilles, pour qu’ils bossent à l’école, qu’ils mangent leur soupe. Et c’est incroyable comme c’est motivant. On est vraiment prêt à en faire des choses quand on s’imagine que tout va s’arranger par magie, que les situations les plus désespérées vont se résoudre par enchantement. On arrive à se persuader que la lumière va s’allumer, que le chèque sera dans la boîte, que le téléphone va sonner. Mais pour moi, c’est fini. Je n’ai plus d’énergie. Je fonctionne à régime réduit. Juste assez de jus pour avancer au quotidien. Pour que personne ne voie rien. Je n’ai plus envie de réagir. Je n’ai même plus la force d’avoir honte de moi. Je sens qu’il est temps que tout cela s’arrête. Définitivement. Tu as posé le dernier clou. D’un coup sec. Involontairement précis. Tu es tout ce que je n’aurai jamais, tout ce que je ne suis pas. Le miracle n’existe pas. Je ne sais pas qui, de nous deux, est le plus nul. Toi qui as promis et qui n’as pas tenu. Ou moi qui t’ai cru.
Les voyages forment l’âge moyen. J’ai décidé de partir pour Punta Cana. Une grande firme m’y invitait dans l’espoir que je ferais l’article sur ses produits. J’ai vu ton nom sur le programme. L’attachée de presse m’a juré que tu serais là. « Il y est obligé contractuellement », m’a-t-elle révélé. Pas l’idéal pour te prédisposer à la bagatelle, mais je n’avais pas le luxe de finasser. Nous allions essayer ensemble le kawa dominicain sans abuser, histoire de ne pas gâcher nos retrouvailles par une turista intempestive. J’ai accepté de signer toutes sortes de contrats de confidentialité jurant de ne rien raconter à personne tant que je n’y serais pas autorisée. La documentation à parapher était si copieuse que je n’ai pas tout lu en détail. On aurait pu me faire donner un organe de mon vivant sans que je m’en avise avant de voir les hommes en blanc débarquer chez moi avec scalpel et glacière. L’idée que tu allais y apparaître m’a immédiatement rendu merveilleux un décor de rêve que j’aurais exécré sans l’espoir de ta présence. Comme toujours, nos hôtes avaient fort bien fait les choses. J’avais une chambre magnifique avec vue sur l’océan, juste derrière la piscine et le spa. Je ne sais pas pourquoi tant de gens tiennent à m’envoyer à la plage. Comme tu n’arrivais pas tout de suite, j’ai entrepris de soigner mon hâle. Je me suis installée sur une chaise longue, bientôt rejointe par Javier Bardem en maillot de bain. Je l’ai regardé sans déplaisir en m’imaginant que tu allais prendre sa place et qu’il me faudrait oser te proposer de t’oindre de crème. Avec ta peau de roux, tu aurais tôt fait de te transformer en écrevisse écarlate sous le cagnard ambiant. Je t’imaginais mal en train de te pomponner alors j’avais tout prévu et acheté une crème chère et bien odorante au duty-free de l’aéroport. L’idée de passer cet onguent sur tes rondeurs me faisait frémir d’anticipation et je me suis endormie avec un sourire crétin. Quand j’ai ouvert les yeux, Javier était parti. J’avais terriblement mal à la joue droite, celle qui était restée exposée au soleil. Je souffrais aussi d’une migraine tenace. Les regards insistants des gens que je croisais dans l’ascenseur auraient dû me renseigner sur le fait que quelque chose n’allait pas. Je n’étais plus transparente. On se retournait sur moi. Et je n’étais pas égarée au point d’imaginer que c’était mon maillot de bain neuf qui provoquait cet effet-là. La palpitation intense que je ressentais sur tout un côté de mon anatomie me donnait l’impression qu’un extraterrestre très vorace avait posé ses ventouses acides sur la partie droite de mon corps et de mon visage. Un rapide coup d’œil dans le miroir m’a fait déchanter. Adieu veau, vache, alien, couvée ! Je ressemblais à une tranche napolitaine : vanille, fraise, chocolat. J’ai poussé un petit cri aigu qui m’a fait mal à l’oreille. Tu arrivais le lendemain et il était hors de question que tu me voies comme ça ! J’ai passé presque tout mon séjour enfermée dans ma chambre à prier – ô ironie du sort – pour que tu ne viennes pas t’enquérir de ma santé ! De ce côté-là, il n’y avait pas de danger. Pourtant, ton esprit vif t’aura permis de constater que quand je prononce les mots « presque tout mon séjour », je n’ai pas voulu dire « mon séjour tout entier ».
Coincée en quarantaine à ruminer et à me tartiner de crème, je mourais d’une faim dévorante, celle d’en savoir davantage sur ce que tu faisais si loin, si proche de moi. Internet a ses limites. Ce fichu embargo avait porté ses fruits. Entre l’indiscrétion et le fait d’être réinvités l’année suivante, mes confrères avaient choisi. Aucun renseignement n’avait percé. À part ta photo officielle devant l’hôtel, celle où tu étais beau à se damner, mais on ne se damne pas en tricolore à moins de viser un engagement au cirque Pinder des enfers. Je me suis donc mise dans les mains de Rémy pour satisfaire mon appétit. C’est le roi du « pipole » d’un journal concurrent du mien et son nom rime avec « pas de vie », ce qui n’est pas tout à fait exact. Rémy vit celles des stars à la place de la sienne et il en semble enchanté, bien qu’une légère tendance à la mythomanie laisse parfois entrevoir une profonde solitude. Rémy accueille naissances, morts et mariages avec un enthousiasme égal du moment qu’il n’est pas directement concerné. Il aime les draps froissés tant que ce ne sont pas les siens, les dîners clandestins s’il n’a pas à passer le sel. Personne ne sait mieux que lui ce qui se déroule chez les vedettes et je ne serais pas surprise d’apprendre que certaines d’entre elles le consultent sur leur propre biographie. Rémy sait tout sur tous tout le temps et il ne se trompe que rarement. Serviable, sans doute par affection pour mon oreille complaisante, il venait m’apporter des douceurs sur mon lit de douleur et/ou profiter de ce que j’étais un public captif pour venir me conter sa nouvelle aventure torride avec une James Bond Girl qui avait dû avoir la faiblesse de lui laisser partager un taxi. Je l’ai consulté comme un oracle sans obtenir le moindre résultat. Tu n’es pas une star mon amour : il n’avait jamais entendu parler de toi. Bon camarade, il m’a révélé que Renée Zelleweger avait repris des spaghettis au dîner, la deuxième portion sans parmesan, et que Javier Bardem avait appelé quatre fois sa Penélope en deux heures. Il s’est montré blessé par mon manque d’intérêt devant ses informations capitales. « Je donne toujours un billet au concierge de l’hôtel », m’a-t-il dit d’un air finaud de fashionista qui a trouvé des Louboutin chez Tati. « Tu n’as qu’à faire comme moi. » Devant ma mine dégoûtée, cet homme pratique a eu une phrase fort juste que j’allais immédiatement adopter comme mantra. « Faut savoir ce qu’on veut dans la vie car la fin justifie les moyens. » Il arrive, il faut l’admettre, que les clichés contiennent un fond de vérité, mais je ne savais pas m’y prendre. Je l’ai tout de suite compris quand la femme de chambre a considéré mon billet de dix dollars avec une consternation apitoyée. Je ne connaissais pas les tarifs. Rémy, chevalier du renseignement, m’a vite sauvée. « Il est chambre 514 », a-t-il chuchoté dans mon téléphone sur le ton de la conspiration, avant de m’annoncer qu’il n’y avait plus de papier-toilette dans la chambre de Jennifer Aniston. Savoir ce qu’on veut et trouver les moyens de parvenir à ses fins. Je me suis assise sur mon lit et j’ai fait le tour de mes options. Frapper à ta porte avec mon plus beau sourire et mon visage du moment, mieux valait oublier. Je me doutais confusément que tu ne serais pas qu’enchanté par l’arrivée inopinée d’une journaliste au faciès de terrine trois parfums devant la porte de ta carrée, même si elle t’apportait une cafetière fumante. Te laisser un mot semblait par trop incertain. Qu’il passe à la poubelle grâce à l’intervention d’une soubrette zélée ou que tu l’envoies toi-même au panier me paraissait plus que probable. Je ne savais pas quoi faire. Rémy m’a rappelée pour m’apprendre qu’il n’avait rien trouvé sur toi. Quand tu ne donnais pas des interviews à tout le monde, sauf à moi, tu ne courais pas le guilledou : tu t’enfermais dans ta chambre pour étudier le texte d’une nouvelle pièce et jouer (mal) du trombone à coulisse pour un rôle. C’était donc ça le bruit étrange que j’entendais depuis deux jours en imaginant que Babar et sa parentèle passaient leurs vacances en République dominicaine. À en croire Rémy, homme précieux et précis, tu avais adopté un régime à base de club-sandwiches, frites et Coca Light, preuve que tu n’assumais pas à 100 % ton physique rebondi. Tu avais également commandé plusieurs fois du gâteau au chocolat, mais sans la crème fouettée, ce que j’aurais dû immédiatement interpréter comme une manifestation de ta pusillanimité. Tu n’avais jamais demandé de café. Sans doute avais-tu décidé que cette boisson revigorante devait nous être réservée. J’avais fait un pas décisif dans ton intimité et je m’en suis sentie rassérénée. Je saurais au moins quoi te cuisiner si je devais te préparer à manger. Mais il me fallait plus, toujours plus et c’est là que m’est venue l’idée du siècle. J’allais profiter de ton absence pour m’introduire chez toi pendant l’avant-première de ton film. J’ai pensé de nouveau à soudoyer le petit personnel avant de trouver un moyen plus simple et plus économique. Ma petite taille et mon côté passe-partout ont été de précieux atouts pour me glisser dans ta chambre pendant qu’on la préparait. Me faufiler prestement dans le placard de l’antichambre était un jeu de petit rat d’hôtel, si facile vraiment que je m’étonne même que les maniaques et autres paparazzis ne le pratiquent pas plus souvent. Il est vrai que tu n’es pas assez connu pour qu’un mastodonte ait été chargé de veiller sur ton joli corps potelé.
Je dois t’attacher. Je n’ai pas le choix. Il faut que je m’absente. J’ai une vie en dehors de toi (…). C’est pour cela que je n’ai jamais trouvé le temps de t’espionner. Tu dois me concéder une chose : avant cette affaire de café, je ne t’ai jamais le moins du monde dérangé. Si tu avais été de parole, tu n’aurais pas eu le moindre souci. Car le plus amusant est que tu aurais pu partager avec moi ce café sans courir le moindre risque pour ta vertu ou ta tranquillité. Je l’aurais même payé en faisant semblant de le faire passer en note de frais pour ménager ta virilité. Je n’étais pas de celles qui harcèlent. Les maniaques qui vivent dans l’ombre des stars, épiant leurs moindres faits et gestes dans l’espoir fallacieux de partager leur intimité, ne doivent pas avoir d’articles à rendre, de famille à nourrir, ni de films à critiquer. Je ne pouvais pas m’arrêter de travailler trop longtemps. Tel est le lot du pigiste à la place si convoitée qu’il perd bien vite le goût de la chasse. Avoir disposé de quatre jours complets à te consacrer est à la fois un luxe extravagant et un très beau cadeau dont la valeur t’a certainement échappé. Quand j’ai dit à mon chef que je ne serais pas joignable pendant quatre fois vingt-quatre heures, il a couiné comme un damné. Ce n’est pas qu’il avait réellement besoin de moi, mais il lui fallait me savoir à sa disposition. J’avais pourtant pris soin de le ménager. Consciencieuse jusqu’au bout du clavier, j’avais même choisi de te ravir un mercredi, le jour de la parution de mes articles. Ce n’est qu’après les avoir vus imprimés que je me suis décidée.
Au moment de retourner au journal, j’ai bien fait les choses. Je n’ai pas pris de liens qui entrent dans les chairs, ni de chaîne qui fait froid sur la peau. J’avais bénéficié des conseils des 007. Les 007 sont des copains homos que j’adore. Âges et goûts en rapport. Ils sont gentils tout plein. Adeptes du bondage, d’où leur surnom affectueux. Les « double zéro sept » n’ont pas grand-chose d’agents secrets. Pour être plus exhibitionnistes que ces deux garçons, il faudrait s’ouvrir le ventre et montrer ses organes à la foule. Ils se sont mis en tête de m’apprendre à faire des nœuds, un sujet qu’ils maîtrisent sur le bout des doigts, ce qui les rend volontiers prosélytes. Tu peux les remercier : c’est grâce à eux que tu as pu être si artistiquement ligoté. J’entoure tes poignets et tes mollets de film plastique, celui qu’on met sur les petits plats pour les conserver. Je choisis une tendre cordelette de soie pour ne pas te marquer et tends l’ensemble à l’aide de poulies jolies. Cela me déchire le cœur de devoir te laisser, comme un cocon géant dont la splendeur me place dans un état de joie divine au seuil de la douleur. Mais je vais conserver cette image idéale dans mon cœur toute la journée.
De mon placard, j’entendais la femme de chambre s’affairer. Je me faisais le plus toute-petite-toute-plate possible, le nez sur un blouson qui sentait bon l’after-shave et le tabac. Je serais bien restée là toute la nuit si l’appel de l’aventure ne m’avait pas corné les oreilles. Quand elle est partie, j’ai attendu quelques instants pour sortir de mon réduit. La fête a commencé. J’étais lâchée en liberté dans un petit bout de chez toi. J’ai commencé par la pièce la plus proche : la salle de bains. J’ai constaté que la bonne ne me réservait pas ses petites habitudes. Comme dans ma propre chambre, tout était rangé pour honorer une conception de l’ordre fondée sur l’empilement et la symétrie. Si la nature n’aime pas le vide, la soubrette abomine ce qui dépasse. Tes fioles de toilette étaient disposées comme un Stonehenge de l’hygiène, sans doute une façon de célébrer quelque divinité maya redoutable à laquelle je tire mon chapeau. J’ai pris un peu de ton dentifrice sur mon doigt pour une libation discrète et mentholée. Ta brosse à dents avait un manche violet. J’ai été tentée de la porter à ma bouche. Puis je n’ai pas osé. J’ai continué ma valse des étiquettes. Tu mets de la lotion sur ta crinière blonde et tu dois craindre de sentir mauvais des pieds. Tu souffres de brûlures d’estomac, pas étonnant vu ton régime. Je n’ai trouvé ni antidépresseurs, ni préservatifs. Deux absences qui m’ont donné à réfléchir. Quelques cheveux traînaient sur ta brosse. Je m’en suis emparée. Bien que je ne croie pas aux rites vaudous, on n’est jamais trop prévoyant. Il y avait aussi un panier de linge sale que j’ai parcouru du regard sans m’y attarder. Je ne fais pas partie des maniaques fétichistes émoustillés à l’idée de renifler des sous-vêtements douteux. J’ai juste effleuré ton savon du doigt. Dans la chambre, je n’ai presque rien touché. J’ai respiré une chemise, posé rapidement ma tête sur que j’imaginais être ton oreiller. Puis en bonne journaliste, je me suis intéressée à tes papiers. Mon pauvre chéri, tu t’en frappes des plâtrées de texte indigeste. Heureusement que je ne peux plus supporter de te voir sur scène ni sur écran, sinon j’aurais dû m’infliger un pensum de compétition ! Ouvert sur ton bureau, il y avait aussi un agenda. En le feuilletant attentivement, j’ai beaucoup appris. J’ai su que tu serais bientôt dans ma ville pour quelques semaines et que tu y répéterais une pièce de théâtre. Je n’ai croisé personne en sortant de ta chambre et je t’ai entendu jouer du trombone le lendemain matin mais pas le matin suivant. Rémy m’a informée que tu étais rentré chez toi. J’ai pris l’air surpris bien que je sois déjà au courant. Ton emploi du temps des semaines à venir n’avait plus de secrets pour moi. Dans l’avion du retour, j’avais repris couleur humaine. J’ai bénéficié de douze heures de tranquillité avec mes pensées, bercée par un gin tonic et le doux babil, lointain, de Rémy. Il entretenait une hôtesse qui en oubliait son plateau sur les fréquences coïtales comparées de François Berléand et Gérard Depardieu. Je pensais à ta chambre, à ton agenda. Je me demandais si tu profiterais d’être dans ma ville pour m’appeler. Je n’avais pas regardé si mon nom était inscrit sur ton carnet. J’en ai eu du regret. Je n’avais pas encore saisi tout le profit que j’allais pouvoir en tirer.
Tu manges peu et tu maigris. Tu me diras que tu as de la marge, mon yo-yo favori. Tu sais (…), je connais ton corps mieux que le mien tout simplement parce que je m’y suis davantage intéressée. Tu perds du poids, je te l’assure. Tes courbes sont moins pleines, tes chairs commencent imperceptiblement à s’affaisser. Quand j’arrête de te contempler avec navrement, c’est pour écrire des papiers sur des collègues à toi. Je fais l’article sans réclamer. Entre deux paragraphes, je m’offre des cadeaux. Encore cinq cents signes et je t’embrasse dans le cou. Un petit bout d’interview et c’est ta bouche que je goûte. Je me suis accordé le bonheur d’un morceau de Toblerone placé entre tes lèvres puis d’une cuillerée de glace Häagen-Dazs, ma favorite au strawberry cheese-cake, encore meilleure associée à ton parfum. Je ne pense pas qu’il existe au monde quelqu’un de plus heureux que moi.
Et puis, je t’ai revu. Du jour au lendemain. Tu avais soudain décidé d’accompagner Johnny Depp en promo alors que tu n’incarnais qu’un second couteau dans sa dernière production. « Johnny ne fait que des télés », m’avait dit l’attachée de presse coupant net l’espoir de le voir enrichir mon palmarès. Le verbe « faire » est la composante majeure du vocabulaire de publicistes parlant comme écrivent les auteurs des livres destinés aux enfants préscolarisés. On « fait » une célébrité comme on « fait » des crêpes, ce qui donne des phrases surréalistes : « Comment t’as fait pour faire Jean Dujardin alors qu’il ne fait rien ? » Trois jours avant la sortie du film, l’attachée de presse m’a rappelée. « Johnny ne fait toujours rien, a-t-elle éructé si vite que j’ai eu l’impression que la phrase était composée d’un seul mot. Mais j’ai son partenaire qui veut bien faire un peu de presse écrite. » Elle avait pris le ton vaguement désabusé du garçon de café annonçant qu’il n’y a plus de mousse au chocolat du chef, mais qu’il peut vous proposer de l’ananas surgelé. « Je ne sais pas si tu sais qui c’est. » Puis elle a dit ton nom. Je savais. Et j’ai dit oui. Et je me suis retrouvée face à toi. En tête à tête. Les confrères ne se bousculaient pas au portillon pour te voir à la place de Johnny Depp. En sortant de l’ascenseur, j’ai croisé mon collègue Stéphane, enfant puni qu’on vient de libérer du coin. « Je crois qu’il en a marre de parler de Johnny, mais j’étais bien obligé : lui, tout le monde s’en fout. » C’est un point de vue.
Tu m’as accueillie comme le messie. Si, si. Évidemment, tu savais que je ne parlerais que de toi. Que je me fichais de Johnny comme de l’an 40 et de mes premières chaussettes. « On ne s’est pas vus depuis un moment », m’as-tu dit en me claquant la bise, ce qui m’a permis de constater, le temps d’une bouffée, que tu sens bon. « Vraiment ? » a répondu l’idiote que je suis tout à fait capable d’être. Comme si je ne savais pas qu’il y avait exactement neuf mois, un jour et dix-sept minutes que tu m’avais parlé de ce café à l’oreille. « Une dizaine de mois », as-tu ajouté, un peu blessé. Mon Dieu, tu savais… Tu avais compté. J’avais existé. Le temps que tu puisses calculer. Et là, je ne sais pas ce qui s’est passé. J’aurais dû te foncer dessus, te parler scénario et arabica. Et c’est resté coincé. J’avais peur de t’indisposer. (…), tu m’as transformée en courtisane sans avantages affectifs ni pécuniaires. Par peur de te déplaire, je ne t’ai pas secoué comme j’aurais dû le faire. Je regardais ton bras, posé sur le canapé à côté de moi. Ta manche était un peu retroussée. Je pouvais voir tes taches de rousseur, celle que les savants appellent éphélides et qui étaient recouvertes d’un léger duvet de poils dorés. J’étais incapable d’en détacher mes yeux. Supplice de Tantale si tentant. Je me voyais déjà le câliner, le respirer. Je mettrais un bon moment à en épuiser les possibilités avant de penser à l’embrasser.
Ta voix a mis fin à notre lune de miel. J’ai levé les yeux vers ton visage avec ses sourcils dorés et ses éphélides dont tu possèdes la plus merveilleuse collection. Tu ne m’as pas ménagée, sans doute trop content de lire dans mes yeux le désir que les précédents journalistes réservaient à Johnny Depp. Tu en as même rajouté une louche alors que l’assiette débordait en me brûlant les genoux. Et je n’ai rien fait. Bon Dieu, je n’ai rien fait. Le jour où il pleuvra de la soupe, ce n’est pas une fourchette que j’aurai. C’est une pince à épiler. Tu pouvais t’amuser et tu t’en es donné à cœur joie, à peu de frais. Sans danger. C’est ce que tu croyais. Me raconter ta visite dans un musée alors que j’aurais vendu un rein et même deux pour voir des chefs-d’œuvre se refléter dans tes grands yeux bleutés. M’offrir une bouchée de cheese-cake avec ta cuillère, ô chéri, comment as-tu pu ? C’était d’une exquise cruauté que tu n’as même pas imaginée. Je l’ai savourée puis j’ai failli la recracher au nez quand tu m’as, tout de go, reproché de ne t’avoir pas contacté. « Je pensais que tu le ferais », as-tu avoué de ce ton un peu gémissant qui me donne envie de t’étreindre jusqu’à te faire pousser un petit cri aigu de plaisir et de douleur mêlés. J’aurais dû hurler dans ton oreille, te dire que j’étais là, maintenant tout de suite. Du passé, faisons table rase ! Debout ! La plage, la montagne, la campagne – ou même ta chambre, allez ! – pouvaient faire l’affaire. Je te laissais le choix. Je n’aime rien, mais je voulais tout tant que c’était avec toi. « Je sais que ce n’est pas facile », as-tu ajouté avec une moue briochée. Cela pouvait l’être si seulement j’avais osé parler… L’attachée de presse est rentrée. Tu m’as lancé un regard très triste, très beau aussi, qui n’existe sans doute que dans mon imagination. Je ne saurai jamais si le temps d’une bouchée, l’instant d’une faiblesse, tu as voulu de moi. Tu es sorti de la pièce. Je n’ai pas pu voler ta cuillère.
Le soir, Dolce Gabbana se sont régalés avec une forêt-noire que j’avais exceptionnellement réussie alors que je suis nulle en pâtisserie. Je gardais dans la bouche la saveur amère d’un morceau de cheese-cake que je ne parvenais pas à digérer. Tu dînais avec Johnny Depp et des gens qui n’avaient d’yeux que pour lui. Voilà ce que, dans le langage courant, on appelle un joli gâchis. Et ce n’était pas fini.
C’est alors que j’ai trouvé Dieu. Dieu est un réalisateur nippon. Un dodo japonais. C’est comme ça que je le voyais. Il y avait tant d’humour badin et tant de tranquille désespoir dans son œuvre que j’avais l’impression d’être réconciliée. Pour la première fois de ma vie, je me sentais chez moi. Dieu ne m’attirait pas comme un amant. Ce que je recherchais était sans doute une forme de communion pas vraiment solennelle, d’onanisme intellectuel. Bon, Dieu est japonais, alors pour la compréhension, je pouvais aller me rhabiller. J’ai réclamé à Dieu un dessin. Beaucoup de gens demandent à Dieu de leur dessiner des anges. C’est d’ailleurs sa spécialité. J’ai juste dit : « Dieu-san, s’il vous plaît, faites-moi un dessin. » Dieu a fait quelque chose de très beau. Il a relevé son visage malmené. Il a levé l’une de ses mains. Une petite main dorée d’une rare élégance que j’ai suivie des yeux avec fascination. Il a dessiné quelque chose dans l’air. Je n’ai pas su dire quoi sur le moment. Cela a pris très peu de temps. J’étais suspendue à ses doigts. La bouche à demi ouverte, je devais avoir l’air un peu idiot. Dieu a laissé retomber sa main. Il l’a reposée sur son genou, a secoué la tête lentement. Inexorablement. Un pantin qui dit « non, non, non, non, non, non ». Personne ne lui avait dit qu’il pouvait dire oui. J’avais demandé à Dieu de me faire un dessin. Et Dieu a refusé. Je suis rentrée chez moi. Cette idée m’a longtemps été cruelle. Puis, j’ai repensé à son geste aérien et j’ai compris. Ce que Dieu avait représenté était resté suspendu dans le vide. C’était à moi de le matérialiser. Je me suis torturé les méninges pour essayer de relier les points qu’avaient faits les gestes de sa main. C’était ton visage que Dieu avait dessiné.
Il a encore fallu que je tombe sur cet article signé par ma consœur Rebecca pour que tout s’éclaire devant moi. Elle faisait partie des treize à table, le jour du café. Son papier était d’une clarté éblouissante. Tu ne lui avais pas glissé ton numéro de téléphone ou peut-être que si, aussi, mais tu lui avais accordé une interview exclusive. Elle racontait t’avoir accompagné pendant trois jours. Elle gardait un silence pudique sur les nuits. Elle parlait de ton émotion devant un film partagé, de ton appétit devant un plat de spaghettis. Tu lui avais fait goûter ta portion et elle avait tâté de ton dessert qu’elle avait trouvé bon. J’ai tourné une page et je l’ai vue. La photo. Celle où vous étiez tous deux attablés devant une tasse de café. La tasse fumait. Elle souriait. Et toi aussi, tu avais l’air heureux. Content de toi. J’ai vu bleu, noir et puis rouge. Écarlate. Je me suis couchée avec quarante de fièvre. Lagarde et Michard m’apportaient des tisanes. Je claquais des dents. Soudain, j’ai eu très chaud, soudain, j’ai eu très froid. Et j’ai relevé la tête, rabattu les draps et sauté du lit. Je venais de renaître de mes cendres et elles étaient gelées. J’ai compris que j’avais eu tort. J’avais un cœur. Congelé. Je l’ai passé au micro-ondes et le mouvement tournant m’a donné la nausée. Ting ! C’était prêt. Foin de l’infinitif ! Mon besoin était impérieux. Impératif. L’heure de la pénitence était finie. Celle de la chasse avait sonné. Ton temps était venu, mon bébé.
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