Caroff André-Le rideau de brume
Chapitre Premier
Sur la base de Oxima, capitale de la planète Obicera, reine de la 612e galaxie, le vaisseau cosmique Itanamo décolla doucement Il s'éleva ainsi jusqu'à l'ultime plate-forme de contrôle automatique stabilisée à deux mille biocromètres du sol, subit l'examen sans anicroche et, ayant reçu le feu vert, il franchit l'invisible barrière magnétique, libéra la fantastique puissance de son moteur hyperlumière et se fondit en un clin d’œil dans le, système stellaire.
Au sol, dans la salle de supervision, le superaid Alag Micos suivait personnellement la -trajectoire, de Itanamo sur les écrans télé-radars. Le vaisseau se trouvait déjà à trois millions de biocromètres de Obicera et atteindrait probablement la mystérieuse planète Varne en fin de journée.
Varne demeurait la grande inconnue de la 612e galaxie et on ignorait tout d'elle, sauf qu'elle était sans aucun doute possible la dernière de la centaine de milliard d'étoiles formant le système stellaire entourant Obicera. Au-delà, il y avait évidemment d'autres galaxies, mais, malgré les progrès de la science, les galaxitromes obicerates n'avaient pu percer le secret du néant plus loin que la planète Varne. La 612e galaxie n'étant constituée que de planètes mortes, on espérait simplement que Varne serait habitée, mais rien n'était moins sûr.
En deçà, il y avait la 611e galaxie, puis la 610e. En comptant à rebours, on arrivait à la galaxie numéro un, à la planète Terre d'où était partie la conquête spatiale quelques milliers d'années de lumière auparavant. Depuis, les hommes avaient conquis des centaines de milliards de planètes, très évoluées ou incroyablement primitives, en ayant chaque fois le sentiment profond qu'il serait désormais impossible d'aller plus loin. Puis, on était allé plus loin, une génération poussant l'autre, et prospectant à nouveau l'espace à la recherche de territoires neufs sur lesquels s'implanter.
Poussée démographique...
Le superaid Alag Micos portait allégrement ses deux cent dix ans et, sauf accident, avait encore devant lui, une bonne centaine d’années, de vie; Grâce aux progrès de la médecine la maladie était inconnue sur Obicera. On mourait soudainement, vers trois cents ans, d'un mal mystérieux et fulgurant qui,en trente secondes, réduisait le corps humain en arômes. Cette maladie s'appelait l'atomitique pernirieuse, et on ne faisait rien pour savoir d'où' elle venait, donc rien pour la combattre. Avant d'engager la lutte contre l'atomitique, il fallait découvrir une planète accueillante où les. enfants des Obicerates seraient en mesure de s'établir et de faire souche.
Voilà pourquoi le capitaine Jato. Salor valait actuellement vers Varne à bord du Itanamo. Seul, parce que le voyage était indubitablement le plus long jamais entrepris, que le vaisseau était le plus grand, jamais réalisé, et que la place manquait à bord. Pour actionner son moteur hyperlumière, le Itanamo, avait besoin de tonnes et de tonnes de carburant atomique liquide.
— Ici, Alag Micas, articula le superaid.: Vous allez bientôt atteindre le point «Lub». Tout va bien à bord ?
— Légère baisse de tension sur principale X, répondit Jato Salor› mais les conpensateurs ont rectifié d'eux-mêmes.
— Voyez-vous mieux Varne à présent que vous êtes à plus faible distance ?
— Oui. Mais je ne puis encore rien vous apprendre que vous ne sachiez déjà. Néanmoins, un fait me semble étrange : la brume persiste au-delà de Varne.
— Même à travers vos télégalaxitromes ?
— Même comme cela... En vérité, elle semble s'épaissir.
— Curieux, murmura le superaid. Attendons.
Jato Salor ne répliqua point et le dialogue s'éteignit faute de sujet. Alag Micos quitta son siège et se dirigea vers la sortie, laissant aux contrôleurs le soin de surveiller la plongée foudroyante de Itanamo. Il savait que Salor ne pourrait donner aucun renseignement intéressant avant d'avoir franchi le point « Lub », c'est-à-dire le point représentant la moitié du parcours total de son voyage.
Dehors, le superaid s'enferma dans l'autodésintégrateur portant son nom et son numéro de code. Sur Obicera, on ne se déplaçait que de cette manière et, si quelques autofusées circulaient encore dans Oxima, ce n'était que pour de très courts trajets principalement destinés à des transports de matériaux.
Alag Micos s'assit dans le baquet de l'ordinateur, forma le numéro de sa résidence, située à huit cents cromètres de là, et ferma les yeux. L'ordinateur se mit en action, digéra le code génétique de son sujet et, brusquement, Alag Micos disparut de la cabine vitrée. Le, télétransport s'effectua à la vitesse de la transmission des signaux électromagnétiques, c'est-à-dire à la vitesse de la lumière, et, à Xizeb, un second ordinateur reconstitua Alag Micos, qui se retrouva dans la cabine installée chez lui. Le superaid grimaça. A son .âge, il avait beaucoup de difficultés à s'habituer au rythme de la vie moderne. Être désintégré et reconstitué plusieurs fois par jour n'était pas de tout repos.
Il sortit de la cabine, vit au même instant sa femme se reconstituer dans l'autodésintégrateur voisin, et lui ouvrit aimablement la porte. Mme Aunia Micos sourit.
— Je viens de rendre visite à la jeune Mme Salor, , dit-elle avec volubilité. Elle, a suivi le départ de son mari sur son écran, téléradar et demande déjà quand il va revenir de Varne! Quelle époque !
Le superaid alluma une cigarette. A 180 ans, son épouse était toujours aussi bavarde et cancanière, et ne ratait pas la moindre occasion de critiquer les jeunes femmes de 30 ans.
— Avant, dit-il, on craignait qu'un galaxaute ne revienne jamais d'une mission comme celle-ci, et à présent, on considère un voyage interstellaire comme une promenade de santé. Qui peut dire ce que Jato Salor va trouver sur Varne ?
Aunia Micos haussa les épaules.
— N'essayez pas de me faire peur, Alag ! Il eut un geste d'agacement.
— Allons, Aunia, débarrassez-vous de vos œillères ! Si Varne est une planète morte, vous n'ignorez pas que nous ne pourrons émigrer et serons très vite en surnombre sur Obicera. Alors, le Conseil Suprême se trouvera dans l'obligation de limiter la vie. Cela s'est déjà produit sur Dphé. Souvenez-vous que l'existence humaine fut réduite à quarante ans, et ne me parlez plus de Mara Salor qui s'inquiète pour la santé de son mari !
Il quitta la pièce, rafla au passage une boîte de nourriture concentrée qu'il but lentement en contemplant la mer de Vassiapi depuis la terrasse de sa maison-bulle. Sur Obicera, le paysage était merveilleux, mais la nourriture commençait à manquer en raison de la surpopulation. Le problème n'était pas nouveau. jadis, les anciens avaient tenté de lancer la contraception, compensant chaque mort par une naissance, jusqu'au jour fatal où les savants avaient constaté que l'infécondité devenait héréditaire par un processus inexplicable. Alors, l'humanité, formée de vieillards à 95 %, avait été à deux doigts de sa perte, si bien que, depuis, l'on admettait plus volontiers l'élimination des anciens que la limitation des. naissances.
Aunia rejoignit son mari et dit
— Croyez-vous que Jato Salor réussira, Alag ?
— le l'espère, répondit le superaid sans se retourner, sans quoi, nous pouvons nous préparer à la mort avant la fin de cette année.
Aunia contempla le paysage désert qui s'étendait de part et d'autre de la villa-bulle, et murmura
— Comment croire qu'il y a trop de monde sur Obicera ?
— Il n'y a pas trop de. monde sur Obicera, rectifia sèchement le superaid. Il se trouve simplement que cette planète peut nourrir un certain nombre de bouches, et que ce nombre est dépassé depuis longtemps. Voyez : nous en sommes déjà aux aliments chimiques concentrés !
Il termina son repas liquide en grimaçant, jeta la boîte dans le broyeur qui était à proximité, et dit en consultant son bracelet-montre- télé-téléphone.
— le dois, à présent, regagner Oxima. Itanamo va atteindre le point « Lub » dans moins de soixante secondes.
Il tourna les talons, s'éloigna, et s'enferma dans la cabine de l'autodésintégrateur.
Trente secondes plus tard, il pénétrait dans la salle de supervision. Immédiatement, par le truchement des écrans téléradars, il constata que le vaisseau avait gardé sa trajectoire. Il s'assit à la table de contrôle et dit :
— Ici, Alag Micos. Comment ça va, capitaine ?
— Nouvelle baisse de tension sur circuit principal A, et mon 02 CRYO ( 1 ) n'est plus qu'à 9 dans le réservoir 8.
— Incident mineur, décréta le superaid.
— Exact, les compensateurs viennent de réagir. je suis à deux secondes du point « Lub ». Varne ressemble furieusement à notre planète ! j'ai l'irnpression d'avoir sous les yeux le continent H de Obicera !
Dans la salle, les opérateurs se firent attentifs. Alag Micas interrompit d'un geste impératif le murmure naissant, et demanda au galaxaute :
— Et la brume, Salor ?
— De plus en plus compacte. Je ne puis...
L'émission fut brusquement coupée et l'image du vaisseau s'effaça simultanément sur tous les écrans. Micos pivota vers son raider.
— Faites réparer cette panne, Supan ! Pourquoi le contrôle automatique ne fonctionne-t-il pas ?
Très pale, le raider se précipita, mais la. voix de Jato Salor le stoppa dans son élan. Il se retourna. Itanamo était de nouveau visible sur les écrans mais, maintenant, il revenait tout droit vers Obicera !
— Extraordinaire ! s'exclama Salor, je pensais que cette panne était irréparable, et...
— Par Véris ! éclata le superaid, pourquoi avez-vous fait demi-tour ?
— Pardon ?
— Ne me dites pas que vous ne savez pas que vous revenez à votre point de départ !. Vous n'avez pas franchi le point « Lub », Salor !
— Navré, rétorqua froidement le galaxaute, mais vous commettez une erreur, superaid Mes appareils de bord sont formels. le n'ai pas dévié de ma route d'un micromètre ! J'ai franchi le point « Lub » depuis quarante à cinquante secondes et ne puis désormais changer de cap ! D'ailleurs, je me rapproche à vue d’œil de Varne ! Selon mes récents calculs, j'y serai bien avant l'heure prévue. Fantastique! Cette planète est exactement semblable à la nôtre ! Excusez-moi, je dois me consacrer à mon tableau de bord.
Stupéfaits, Alag Micos et le raider se penchèrent sur les appareils de contrôle. Sans doute possible, Itanamo revenait vers Obicera !
— Impossible, superaid, estima le raider, quelque chose a dû se détraquer dans le cerveau électronique ! Comment Itanamo aurait-il pu, en moins de quinze secondes, ralentir sa vitesse, virer, et revenir sur nous à la même allure ?
— C'est effectivement impossible, pourtant, cela se passe sous nos yeux. On dirait que Itanamo a rebondi, n'est-ce pas ?
Supan le dévisagea avec incompréhension.
— Sur quoi aurait-il rebondi ?
— Je ne sais pas. Disons qu'il pourrait s'agir d'une barrière magnétique élastique.
Dans la salle, tous les opérateurs étaient figés. De mémoire d'homme, c'était la première fois qu'une telle chose se produisait ! Itanamo naviguait à la vitesse de l’hyper lumière. Pour réduire sa vitesse et effectuer un demi-tour, il avait évidemment besoin de temps et d'espace. Or, ces deux opérations venaient de se dérouler au cours de la panne son-téléradars qui n'avait duré qu'une poignée de secondes.
— Le plus étrange, reprit Alag Micos, c'est que Jato Salor affirme ne pas avoir changé de cap. Comment admettre que ses appareils de bord se sont déréglés en même temps que ceux de la base ?
Le raider secoua la tête.
— Nos appareils fonctionnent parfaitement, superaid. Il s'est produit quelque chose que nous ne comprenons pas.
Alag Micos eut un sourire pointu.
— Il n'y a plus de mystère dans le domaine spatial à notre époque, Supan. Quand Itanamo aura regagné Obicera, je suis, persuadé, que nous découvrirons l'explication de ce retour impensable. Contactez jato Salor.
Le raider fit pivoter son siège rotatif.
— Ici, Oxima. Que disent vos appareils, Itanamo ?
Il se produisit un silence, puis Salor répondit:
— le navigue toujours vers Varne, mais J'ai du mal à en croire mes yeux. Il me semble reconnaître la mer de Vassiapi !
— Rien de surprenant à cela, Salor. Quai que vos appareils affirment, vous revenez sur Obicera.
— Ne soyez pas ridicule ! explosa le galaxaute, le rideau de brume a complètement disparu ! Si je revenais vers Obicera, je l'aurais devant moi, non ?
Furieux, il coupa la communication. Le raider tenta de le joindre, mais le témoin lumineux indiqua que Salor s'était isolé pholiétiquement.
— Vous avez entendu ? fit Alag Micos d'un ton infiniment soucieux. Voilà que Salor parle d'un rideau de brume bouchant l'espace au-delà de Obicera ! Serait-il devenu fou ? Depuis des années, il sait que cette brume existe derrière Varne ! Par Véris ! Qu'est-ce que tout cela signifie?
Rajib Supan ne répondit pas. Sur les écrans, Itanamo poursuivait sa course vers Obicera, et cela seul comptait. Que Jato Salor soit devenu fou avait très peu d'importance en comparaison avec le drame que représentait l'échec de sa mission. Désormais, pour espérer atteindre Varne, il faudrait revoir tous les calculs péniblement établis depuis dix ans et, avant toute chose, découvrir la nature de la force stupéfiante qui avait réexpédié Itanamo à son point de départ.
Cela prendrait des années. Entre-temps, le Conseil Suprême serait contraint de trancher le problème de la surpopulation en condamnant à mort des milliers d'Obicerates. A quel laps de temps la vie serait-elle réduite ?
Dans la salle de supervision, chacun était silencieux. Parmi les opérateurs, il y avait beaucoup d'hommes ayant dépassé 200 ans, et tous songeaient à la fin prochaine qui les attendait. Au même instant, un peu partout sur Obicera, un grand nombre de bicentenaires devaient également s'inquiéter. Les postes individuels retransmettant intégralement et en direct la tentative de Itanamo, toute la planète était naturellement au courant de l'échec si rapidement enregistré.
Jusqu'à la décision du Conseil Suprême, Obicera serait une planète triste.
Alag Micos se leva lourdement.
— J retourne à Xizeb, dit-il. Si Itanamo, arrive plus tôt que prévu, appelez-moi.
Rajib Supan opina, et demanda :
— Que dois-je répondre si le Conseil Suprême l'interroge ?
— Dites que la mission a échoué et que nous ne pouvons envisager la conquête de Varne avant très longtemps. A moins que nous ne comprenions ce qui s'est passé au point « Lub »...
Le raider le dévisagea.
— Avant d'avouer notre impuissance au Conseil Suprême, ne croyez-vous pas qu'il faudrait avoir le rapport de Jato Salor, même verbalement ?
— Il n'aura rien à dire.
— Alors, nous pourrons au moins examiner Itanamo. Sa coque peut nous apprendre beaucoup de choses. Puis, ses appareils de mesure ont peut-être enregistré des renseignements que nos scientifiques sauront interpréter ? A l'instant, vous prétendiez qu'il n'y avait plus de mystère dans le domaine spatial à notre époque. Pourquoi renoncez-vous soudain à élucider celui-là ?
Alag Micos redressa les épaules et une faible lumière brilla au fond de ses prunelles.
— Vous avez raison, Supan ! Depuis quelques mois, j'ai une fâcheuse tendance au
découragement. Je vais attendre ici le retour de Jato Salor ! A quelle heure se posera-t-il ?
Le raider consulta ses cadrans d'approche, fit un bref calcul, et dit :
— Il devait arriver sur Varne à 19 h 15, et il se posera à Oxima deux heures plus tôt à la suite d'une imprévisible accélération.
Alag Micos eut un rictus.
— Imprévisible et inexplicable, n'est-ce pas ?
Puis, il ajouta en faisant craquer ses doigts :
— Décidément, le cosmos nous réservera toujours des surprises désagréables malgré les
prévisions de nos savants prétentieux et décorés ! Je me demande la tête qu'ils font en ce
moment ?
Sa boutade détendit sensiblement l'ambiance, et l'attention générale se concrétisa de nouveau sur l'image de Itanamo qui fonçait vers Obicera, traînant derrière lui un sillage de buée légère.
Plus loin, à peine visible, mais blanche sur fond de brume grisâtre, la planète Varne gardait son secret.
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