Caroff André-Le rideau de brume
Chapitre II
A 17 h 5, Itanamo fut visible à l'œil nu, et le capitaine Jato Salor ne rétablit le contact-radio qu'après avoir franchi la barrière magnétique. Le fait d'avoir coupé la phonie avec là base était un acte d'indiscipline, mais Alag Micos passa outre en raison des circonstances exceptionnelles ayant présidé à cette mission avortée. Il dit seulement :
— Maintenant, Salor, je pense que vous ne pouvez nier être de retour sur Obicera 7
— Je reconnais la base, la ville, le paysage, admit Salor avec hésitation, mais mon directeur de vol automatique me situe à proximité de Varne ! De plus, et si vous êtes réellement le superaid Alag Micos, expliquez-moi donc pourquoi le rideau de brume a disparu de l'horizon ?
— Nous parlerons de cela dans un instant, fit Micos d'un ton lénifiant. Posez-vous.
Sur les écrans, il constata que Itanamo venait de se stabiliser, puis Jato Salor déclara sèchement :
— je pense que je suis au-dessus de Varne et que vous essayez de m'attirer dans un piège ! Je dois vous prévenir immédiatement que mes intentions sont pacifiques, mais que je répondrai à toute agression par le feu de mes canons désintégrateurs !
Dans la salle, les opérateurs manifestèrent une certaine inquiétude. Itanamo disposait d'une puissance de feu considérable, était lui-même pratiquement invulnérable. Si Jato Salor avait perdu la raison, la base de Oxima courait un danger mortel.
— Ne soyez pas ridicule, Jato ! lâcha le superaid. Je comprends votre méfiance et suis prêt à vous fournir une foule de preuves sur votre vie privée. Vous habitez à Xizeb, au bord de la mer de Vassiapi. Votre femme se prénomme Mara, a trente ans, et vous l'avez épousée à Oxima l'an dernier.
— Quel est mon numéro de code génétique ? demanda Salor.
— Treize millions huit cent soixante-dix mille cent quarante-cinq, répondit Alag Micos, -et la cicatrice que vous portez à la joue. gauche date de votre enfance. Vous aviez trois ans et cela se passait dans le jardin de...
— C'est bon, superaid, coupa le galaxaute, je vous crois. Je me pose.
Le vaisseau spatial amorça sa descente et se posa en douceur sur ses quatre étançons.
— Protection magnétique ! aboya Rajib jupan.
Alag Micos laissa faire. Mis à part son entêtement à parler d'un inexistant rideau de brume, Salor paraissait sain d'esprit. Néanmoins, une phobie pouvait s'emparer de lui et le pousser à ouvrir le feu au dernier moment. En ce cas, la protection magnétique ne serait pas de trop pour stopper l'action destructrice des canons désintégrateurs.
Micos sortit, se dirigea vivement vers la nef que les équipes de mécaniciens entouraient. Il arriva à l'instant précis où Jato Salor reprenait pied avec la terre ferme. Le galaxaute était en pleine forme. Cependant, son visage restait figé et des rides de concentration barraient son front. Puis, il regardait alentour avec attention, scruta Micos de la même façon, comparant visiblement ses souvenirs aux choses et aux gens qui se présentaient à lui. Micos s'avança, sourit
— A vous voir, Jato, plaisanta-t-il sans entrain, on pourrait croire que vous rentrez après des années d'absence ! Détendez-vous, par Véris ! En cet instant, toute la planète a les yeux braqués sur vous !
Salor lui jeta un regard oblique.
— Mettez-vous à ma place, superaid : je me retrouve sur Obicera alors que mes instruments de bord me situent formellement sur Varne, et le rideau de brume qui nous intrigue depuis le commencement des temps s'est dilué !Suis-je fou ou avez-vous tous perdu la raison
Micos désigna l'horizon.
— Voyez-vous ce rideau de brume ?
— Justement, superaid, sur Varne, la brume n'existe pas !
Micos soupira, lui prit amicalement le bras et dit :
— Au cours de ce voyage, vous avez probablement subi un choc et effectuez inconsciemment une transposition...
Salor se dégagea fermement.
— Le seul choc qui s'est produit a été ressenti par la coque de mon vaisseau exactement au point « Lub », superaid ! Itanamo a dû être frappé par un météorite, ce qui a provoqué la panne-radio que vous savez, mais je n'ai personnellement pas été affecté. J'aimerais passer immédiatement une visite médicale, une inspection d'identification, et les super-tests d'équilibre nerveux et mental. Ainsi, nous saurons si je confonds inconsciemment Varne et Obicera, n'est-ce pas ?
Alag Micas opina.
— Vous allez au-devant de mes désirs Jato. Venez. La voiture-fusée nous attend.
*
**
Pendant que le galaxaute était aux mains des médecins, Alag Micos se rendit dans la salle de contrôle des vols où les spécialistes étudiaient les bandes-témoins de Itanamo. Ainsi que jato Salor l'avait dit, tous les instruments indiquaient que le vaisseau avait gardé un cap rigoureusement axé sur la planète Varne, qu'il avait parcouru les 650 millions de biocromètres séparant les deux planètes, et qu'un choc s'était effectivement produit au point « Lub >, soit à 325 millions de biocromètres de Obicera. La panne était également enregistrée et paraissait avoir été produite par le choc.
— Météorite ? demanda Micos que tout cela laissait infiniment perplexe.
— Non, affirma le spécialiste. D'après les traces relevées sur la coque de Itanamo, il semble que le vaisseau ait été frôlé par un engin métallique. Voyez : ces grains sont des
fragments de renoxytilium...
— Mais, le Itanamo, ainsi que toute notre flotte cosmique, sont en renoxytilium ! Faut-il en déduire que notre vaisseau a été frôlé par un pirate naviguant sans autorisation ?
— Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, la catastrophe ne fut évitée que de justesse. A quelques micromètres près, les deux vaisseaux se heurtaient et se désintégraient.
- Alag Micos se raidit.
— Voulez-vous insinuer que Itanamo et un vaisseau inconnu se sont croisés à la vitesse de l'hyperlumière ?
— Non, pas forcément. Itanamo a, selon toute vraisemblance, frôlé un engin stabilisé dans l'espace et autour duquel il a pivoté comme autour d'un axe, ce qui explique son brutal changement de direction.
— Hum ! grogna Micos, c'est une hypothèse. Cela est-il scientifiquement acceptable ?
Le spécialiste secoua négativement la tête.
— Logiquement, et dans l'état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons admettre que Itanamo, arrivant à la vitesse foudroyante de l'hyperlumière, ne se soit pas fracassé au contact de cet engin. Pourtant, ce dernier a laissé une longue trace sur sa coque et l'a réexpédié vers Obicera ! D'une part, l'incroyable. De l'autre, la réalité des faits. Choisissez, superaid, je ne puis vous en dire davantage.
Alag Micos se rendit au centre médical. En tant que responsable de la base, il se devait d'éclaircir cette affaire afin de déposer un rapport cohérent sur le bureau de la commission d'enquête que ne manquerait ,pas de lui déléguer le Conseil Suprême. Pour le moment, il nageait allégrement. Il poussa la porte du centre, apprit que Jato Salor se reposait après s'être restauré, demanda à consulter les résultats d'examens.
Comme d'habitude, ceux-ci étaient très complets, exposaient en détail les réactions du patient aux divers tests qu'on lui avait proposés. Jato Salor s'était comporté de manière plus que satisfaisante ; sa santé était bonne, ainsi que sa vue et ses réflexes. Ses souvenirs et ses connaissances n'avaient subi aucune altération, etc. Bref, tout eût été parfait sans l'étrange entêtement qu'il mettait à parler de ce fameux rideau de brume qui, d'après lui, bouchait l'horizon de Obicera depuis le commencement des temps.
Il avait répondu patiemment aux questions des médecins, disant le plus naturellement du monde que, sur Obicera, l'on considérait depuis toujours que le rideau de brume représentait en quelque sorte le mur de l'univers !
Alag Micos se gratta le sommet du crâne, continua sa lecture. Plus loin, Salor assurait que nul rideau de brume n'avait jamais été détecté au-delà de Varne, et que c'était précisément pour cela que les Obicerates avaient lancé une expédition vers cette planète probablement hospitalière.
La conclusion du médecin-chef coulait de source : à la suite de son voyage, jato Salor donnait l'impression d'avoir subi une mutation ahurissante le transformant en un galaxaute venant de Varne, tout en appelant cette planète Obicera ! Micos se sentait la tête chaude. Entraîné au concret, il assimilait malaisément la conclusion du rapport, car il ne reposait, en définitive, sur rien de solide.
Le superaid restitua le rapport médical, traversa le bâtiment et se rendit dans la salle de repos. Là, Jato Salor récupérait. Les tests auxquels il avait satisfait étaient très éprouvants sur le plan physique et mental. Les galaxautes tentaient généralement d'y échapper et le fait que Salor eût réclamé cette série d'examens en disait long sur le trouble qui l'habitait.
Alag Micos s'assit auprès du lit, offrit son étui de cigarettes. Salor le considéra avec méfiance et dit :
— je n'ai jamais fumé, superaid, l'ignorez-vous ?
— C'est vous qui l'ignorez, Jato. Avant de partir pour cette mission, vous aimiez le tabac...
Salor ferma les yeux et son visage se contracta.
— Je ne parviens pas à comprendre ce qui s'est passé, articula-t-il d'une voix morne. Que dit le rapport ?
Micos alluma une cigarette.
— Vous êtes sain de corps et d'esprit, mon ami. Ne vous creusez pas la tête, car, à deux ou trois détails près, vous réagissez exactement comme d'habitude. Vous allez reprendre vos occupations, et je suis certain que la routine aura très vite raison de vos phobies.
— Et la conquête de Varne ?
— Pour l'instant, il n'y faut point songer. Votre vaisseau a heurté un engin inconnu à trois cent vingt-cinq millions de biocromètres de Obicera. Cet engin a dévié Itanamo de sa course initiale avant de le renvoyer vers Oxima. Tant que nous ne saurons pas quel est cet engin, rien ne pourra être entrepris en ce qui concerne Varne. Maintenant, et si vous vous sentez en forme, nous allons rentrer à Xizeb.
Salon opina, se leva, et les deux hommes quittèrent le centre et se dirigèrent vers la rangée de désintégrateurs. Le galaxaute pénétra dans sa cabine. Alag Micos s'apprêtait à l'imiter lorsqu'il fut hélé par Rajib Supan. Le raider lui dit qu'un membre du Conseil Suprême venait de faire une déclaration par.laquelle il exprimait sa déception au sujet de l'échec enregistré par Itanamo. Profitant de l'occasion, il avertissait les Obicerates que des mesures de « sécurité » seraient prises prochainement afin d'assurer la survie des habitants de la planète.
Autrement dit, il fallait se préparer à l'extermination des personnes ayant dépassé un certain âge. Restait à savoir quelles seraient les limites de vie décidées par le Conseil Suprême au cours de sa cession trimestrielle, mais, d'ores et déjà, les bi-centenaires comme Alag Micos étaient condamnés.
Le superaid ne fit aucun commentaire, regarda Supan s'éloigner. Lui aussi serait du dernier voyage... Micos serra les dents, fit volte-face et constata que Jato Salor se trouvait toujours dans sa cabine. Le superaid marcha vers le désintégrateur, en ouvrit la porte vitrée. Blême, Jato Salor dit :
— L'appareil fonctionne, superaid, je viens de le vérifier, mais il n'assimile plus mon code
génétique !
Micos eut un haut-le-corps, se pencha sur le témoin lumineux et vit que le processus de télétransport était effectivement commencé. Logiquement, Jato Salor aurait dû déjà être désintégré et reconstitué chez lui, à Xizeb.
— Vous vous êtes trompé de cabine, Jato Le galaxaute désigna le numéro gravé sur le dossier du siège.
— Ceci est bien mon numéro de code, superaid ! le suis dans ma cabine !
Il était bouleversé. Micas lui posa la main sur l'épaule.
— Si l'autodésintégration ne se réalise pas, jato, c'est fatalement parce que cet appareil est en panne. Où se trouve votre cabine numéro deux ?
— En ville, au Palais des congrès.
— Bien. Prenons une voiture-fusée et allons-y, décida le superaid.
Ils montèrent dans la première voiture-fusée qui se présenta, et demandèrent au pilote de les conduire au Palais des congrès où ils arrivèrent en peu de temps. Là, Jato Salor s'enferma dans sa cabine, brancha la fiche déclenchant le processus d'autodésintégration et s'assit. Il aurait dû disparaître instantanément, mais rien ne se produisit.
— Alors, superaid, qu'en pensez-vous ? s'enquit-il.
Sa voix vibrait d'émotion. Ce qui lui arrivait était absolument fou, invraisemblable Le code génétique d'un individu étant immuable, celui de Salor ne pouvait être refusé par l'appareil qui en possédait depuis longtemps les coordonnées.
— Une seule explication, avança Micos en ayant conscience de dire une énormité : votre code génétique s'est modifié au cours de la mission !
Salor n'avait pas formé le numéro de sa résidence de Xizeb pour ce second essai, sachant fort bien qu'il serait automatiquement transporté au Central-Autodésintégrateur au cas où l'opération aurait réussi. Il tendit le doigt forma ce numéro en espérant une panne du récepteur du Central. Le déclic d'enregistrement retentit, le désintégrateur ronronna, et le voyant chiffré resta à zéro, et Salor sur son siège...
Il leva les yeux sur Micos et dit avec découragement :
— Superaid, vous savez et je sais que le code génétique ne peut se modifier, n'est-ce pas ?
Micos acquiesça muettement.
— D'autre part, reprit Salor, cet appareil fonctionne normalement, et son voyant chiffré reste à zéro comme cela arrive lorsqu'on se trompe de cabine. Donc, je ne suis pas Jato Salor !
Micos haussa les épaules.
— Si vous n'êtes pas Jato Salor, je ne suis pas Alag Micos, Obicera n'existe pas, et nous rêvons tout éveillés ! Venez, mon ami ! Nous allons de ce pas faire vérifier votre code génétique avant que le Conseil Suprême n'ait vent de ce nouveau mystère !
*
**
Assis dans la salle d'attente du laboratoire, les deux hommes patientaient. Quand la fiche comportant les caractéristiques génétiques de Jato Salor sortirait de l'ordinateur, il suffirait de la comparer à la fiche contenue dans les archives du ministère d’État à la population pour obtenir une certitude absolue et indiscutable.
Sans le montrer, Alag Micos épiait le galaxaute.
D'abord, Salor s'était rendu bizarre en prétendant que le rideau de brume existait au-delà de Obicera et non de Varne. Ensuite, il ne fumait plus alors que Micos le voyait fréquemment la cigarette aux lèvres, puis, et c'était le plus troublant, voilà que son code génétique ne correspondait plus à celui enregistré depuis des années par les autodésintégrateurs.
Même en n'étant pas exercé à l'abstrait, un homme comme le superaid ne pouvait manquer d'être ébranlé par ce brusque revirement chez une personnalité qu'il savait forte et difficilement influençable. Pour la mission de la dernière chance sur Varne, le Conseil Suprême avait sélectionné Jato Salor précisément en raison de son équilibre. Or, le galaxaute était monté dans son vaisseau spatial, avait accompli un voyage de 650 millions de biocromètres à la vitesse de l'hyperlumière après avoir rebondi contre un invisible obstacle, responsable de l'accélération de sa course, puis était revenu sur Obicera.
Puisque le Itanamo avait à peine souffert du contact avec l'engin inconnu, comment imaginer que Jato Salor, parfaitement isolé par les plaques de renoxytilium, ait pu subir une sorte de mutation en abordant le point « Lub » ?
Jato Salor se tourna vers le superaid, et dit :
— Si mes souvenirs sont exacts, je suis le cinquième galaxaute qui va aussi loin dans l'espace, n'est-ce pas ?
— Juste, répondit Alag Micas, avant vous, quatre Obicerates ont plongé jusqu'au point « Lub ». Ils en sont revenus sans dommage, mais leur but n'était pas la planète Varne.
Jato Salor tendit la main.
— Donnez-moi une cigarette, superaid.
— Envie de fumer ?
— Simple tentative. Si mon organisme était habitué au tabac, il l'accepterait malgré ma répugnance.
Micos lui offrit une cigarette, lui donna du feu. Salor aspira la fumée, grimaça, se mit à tousser. Il écrasa la cigarette sous son talon, s'essuya la bouche.
— Écœurant! estima-t-il.
A cet instant, l'ordinateur ronronna, se mit à clignoter de tous ses voyants lumineux et une fiche tomba dans son coffret de réception. Micos sourit, se leva.
— L'heure de vérité est venue, blagua-t-il, allons au ministère d’État à la population !
Il prit la fiche, entraîna Salor en direction du vaste bâtiment situé en face du laboratoire. Les deux hommes se rendirent aux archives et demandèrent à consulter la fiche génétique de Jato Salor. Un employé la leur apporta. Micos et Salor s'isolèrent, comparèrent les renseignements, virent instantanément qu'ils ne concordaient absolument pas. Les caractèrîstiques génétiques récemment déterminées par les ordinateurs du laboratoire n'étaient pas celles de Jato Salor !
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