Caroff André-Le rideau de brume

Caroff André · Chapitre 5 sur 16

Pages du PDF

Caroff André-Le rideau de brume

Chapitre IV

Froidement exprimée, la remarque de Tora Ulas stoppa l'hilarité du galaxaute. Ses traits redevinrent sérieux et il demanda :

— Comment expliquez-vous mes pertes de mémoire ? Si votre théorie était valable, je devrais me souvenir de tout, puisque ce qui se passe sur Obicera se produit au même instant sur Varne

— Bonne question, estima Tora Ulas. Il est vrai que vous auriez dû vous souvenir de moi, de votre visite au laboratoire et au ministère d’État à la Population. D'ailleurs, il est probable que cela vous reviendra en mémoire quand votre organisme aura vaincu l'espèce de « décompression » qu'il a enregistrée. Voyez-vous, Jato Salor, nous n'avions aucune certitude au sujet de Varne avant votre arrivée ici. Nos déductions actuelles ne découlent que de vos réactions. Donc, si votre mémoire subit un passage à vide, il faut croire que l'atmosphère de Varne diffère sensiblement de celle de Obicera.

— Alors, selon vous, dit le galaxaute, je suis un être venu d'un autre monde, et mon double est actuellement sur Varne, assis comme moi dans son bureau et conversant avec un autre Tora Ulas ?

— C'était vrai avant que les deux vaisseaux ne se croisent au point « Lub », rectifia Tora Ulas, mais, ainsi que je le laissais entendre il y a un instant, votre croisement a sans doute brisé le rythme.

—Vous le supposez...

—Certes, mais ce n'est pas une supposition en l'air. Si vous le voulez, et afin d'établir un exemple simple, comparons Obicera et Varne à un homme placé face à un miroir. Son image exécute tous ses gestes, s'avance quand il avance, recule lorsqu'il recule, etc. Maintenant, dites-moi ce qui devrait logiquement se produire si cet homme se lance tête baissée sur le miroir ?

Jato Salor répondit

—L'homme s'assommera ou brisera le miroir.

— Les deux vaisseaux Itanamo ne se sont pas heurtés, donc pas «,assommés », mais l'interpénétration de l'image avec son sujet a fatalement brisé le « miroir » ! Voilà pourquoi le rythme est rompu, Jato Salor de Varne, et pourquoi vous vous sentez mal dans votre peau, mal dans les bras de Mara, et terriblement attiré par votre planète !

Le galaxaute grimaça. La situation était fantastique, difficilement assimilable, et Jato Salor butait sur l'obstacle brusquement dressé sur la route de la logique pure.

— Vous êtes un scientifique, reprit Tora Ulas, et, malgré votre jeunesse, vous avez été le témoin de réalisations étonnantes. Parcourir six cent cinquante millions de biocromètres à bord d'un vaisseau spatial était impensable. Cependant, vous avez effectué ce trajet inouï en un laps de temps ridiculement bref et à la vitesse de l'hyperlumière ! Pour nos ancêtres, cet exploit serait invraisemblable ! Aussi invraisemblable que la similitude existant entre Obicera et Varne, entre vous et votre double et, en un mot, entre le commencement et le recommencement de l'univers ! Car, vous l'avez dit pendant l'examen physique et mental que vous avez passé hier : le rideau de brume est considéré chez vous comme le mur de l'univers, n'est-ce pas ?

Jato Salor fronça les sourcils.

— Je ne me souviens pas d'avoir prononcé cette phrase, mais je l'ai sûrement dite puisque vous l'affirmez. Quoi qu'il en soit, laissez-moi vous poser une question : que va-t-il se passer, maintenant ?

Tora Ulas se tourna vers Alag Micos qui

dit :

— Maintenant, nous allons faire l'impossible pour entrer en contact avec Varne. Néanmoins, si cela est passionnant sur le plan scientifique, nous n'avons plus aucun espoir d'amélioration sur le plan humain. Nous allions sur Varne afin d'élargir notre espace vital, car Obicera ne peut assurer l'alimentation de ses habitants ; et vous veniez chez nous dans le même but !

— Ce n'est pas plus catastrophique qu'avant, fit tranquillement Yfran.

—Le rythme est rompu, rappela Tora Ulas.

Alag Micos se leva et se mit à déambuler à travers la pièce.

— En tant que soldat, dit-il, c'est bien cette rupture de rythme qui me fait peur ! jusqu'à présent, et compte tenu du fait que la 612e' galaxie n'était formée que de planètes mortes, nous n'avions rien à convoiter. Depuis peu, nous savons que Varne est fertile.

Tora Ulas ajouta :

— Et Varne sait que Obicera l'est aussi.

Jato Salor eut une expression d'incrédulité, se tendit.

— Voulez-vous insinuer que nos deux planètes entreraient en guerre pour s'approprier des territoires nouveaux ?

Alag Micos lui dédia un regard écrasant.

— Que croyez-vous, jeune homme ?

Jato Salor se tassa. Lui et cinq hommes de bonne volonté se trouvaient réunis, mais, que se produirait-il quand les gouvernements des deux planètes prendraient l'affaire en main ?

*

**

Sur Varne (que ses habitants appelaient Obicera), un autre Jato Salor comparaissait toujours devant le Conseil Suprême car, ainsi que le supposait Tora Ulas, la rupture de rythme s'était produite, et ceux de Varne n'agissaient plus comme ceux de Obicera.

— Donc, conclut le Président, il semble que votre gouvernement vous ait envoyé en reconnaissance afin de poser les premiers jalons d'une conquête totale. Comme nous avons fait de même en ce qui concerne votre planète, et que nous savons que votre double comparaît actuellement devant votre Conseil Suprême, il nous faut immédiatement décider de la conduite à suivre pour éviter un conflit dont les conséquences seraient catastrophiques. Superaid Alag Micos, une suggestion

Alag Micos se leva.

— Président, dit-il, cette affaire sera d'une grande simplicité si nul n'appuie sur le bouton. Il est vrai que les deux planètes resteront sans ressource alimentaire, mais cela ne changera rien à la situation primitive, et il nous suffira d'unir nos efforts afin de pénétrer dans une autre galaxie qui comportera fatalement quelques planètes exploitables.

— Et si quelqu'un appuie sur le bouton ? s'enquit Jato Salor.

Alag Micos eut un sourire froid.

— Tout bien pesé, mon ami, je crois que celui qui prendra cette lourde responsabilité en subira les effets à plus ou moins brève échéance. Fondamentalement, nos deux planètes sont dans l'obligation de vivre en bonne intelligence, et voici pour quelle raison : moi, Alag Micos, chef de la flotte cosmique de Obicera Un, peux décider d'expédier sur Obicera Deux une bombe « Y » ou « Z » qui détruira toute vie humaine sans pour autant léser la végétation ni le sol de la planète que nous convoitons. Mais, et c'est là que gît le problème, qui peut affirmer sans crainte de se tromper que, en tuant nos doubles, nous ne nous suiciderions pas ?

Une rumeur gronda sous les hautes voûtes de la salle où siégeait le Conseil Suprême.

Alag Micos leva la main.

— Excusez-moi de me donner en exemple, mais il est évident que ce qui est valable pour moi l'est également pour vous. Sur Obicera Deux vit un autre superaid Alag Micos. Il a mon âge, mon physique et, jusqu'à cette fâcheuse rupture de rythme, pensait et agissait comme moi, au même instant. Nous sommes certainement nés au même instant, et bien que nos codes génétiques soient différents, je crois fermement que la mort de l'un entraînerait celle de l'autre !

Le Président opina.

— Votre conclusion ne souffre aucune contestation, superaid ! Il faut, dès que possible, prendre langue avec nos doubles de Obicera Deux !

D'un geste, Jato Salor demanda la parole,

l'obtint, et déclara avec force :

— En partant de ma planète, j'ai emporté cinq cabines d'autodésintégration qui devaient permettre à cinq personnalités de Obicera Deux d'atteindre Varne..., pardon ! Obicera Un, en une fraction de seconde ! Vous avez automatiquement fait de même ! Comment l'avons nous oublié ?

— Nous n'avons pas oublié, rectifia Alag Micos. Les autodésintégrations ont habituellement lieu sur des distances relativement faibles, si nous les comparons à celle séparant nos deux planètes, et nous ignorons si le candidat au télétransport n'ira pas s'éparpiller dans le cosmos. De plus, et au cas où cela ne se produirait pas, comment savoir si l'ordinateur de réception reconstituera en totalité le code génétique du voyageur ! Inutile de vous dire, Jato Salor, que ces considérations ont découragé les plus hardis d'entre nous

Jato Salor croisa les bras, et lâcha

— je suis candidat. Mon ordinateur se trouve dans Itanamo et, si tout se passe bien, je puis être reconstitué sur la base de Oxima avant que le Conseil Suprême de ma planète ne prenne de graves décisions. A vous de décider.

Il s'assit. Le Président consulta les autres membres du bureau, releva enfin la tête et dit :

— Nous acceptons votre proposition, Jato Salor. Vous serez indubitablement le meilleur ambassadeur de la paix que nous pourrions trouver, le plus apte à convaincre votre gouvernement qu'une solution pacifique servirait l'intérêt général au cas où le Conseil Suprême de Obicera Deux ne l'aurait pas compris. La séance est levée ! Je suggère que nous assistions tous au départ de Jato Salor !

*

**

Sur l'autre planète, le vaisseau spatial Itanamo reposait au centre de la base. Après les rapides investigations menées par les groupes de sécurité, le vaisseau devait rester isolé jusqu'à l'intervention éventuelle de la Commission d'enquêtes. Des gardes armés de fusils réfrigérants veillaient sur lui, et nul ne pouvait l'approcher sans une autorisation écrite de Alag Micos.

Aussi, la stupeur des gardes fut-elle grande lorsque le galaxaute Jato Salor descendit paisiblement l'échelle reliant la cabine au sol. Cependant, et sachant qu'il avait pu revenir à bord de Itanamo par autodésintégration, personne ne s'opposa lorsqu'il franchit le cordon des sentinelles. Jato Salor se dirigea vers sa cabine, et, par précaution, décida de joindre le superaid Alag Micos par le truchement de sa montre-téléphone.

Il énonça le code personnel du superaid, et le central radio-téléphone transforma l'appel phonétique en ondes sonores qui actionnèrent le vibreur de la montre du superaid. Il se trouvait toujours à Xizeb, en compagnie de Tora Ulas, Yfran, Jato Salor II, et des autres savants. Il commuta avec agacement et demanda :

— Qui m'appelle ?

— Moi, superaid...

Alag Micos sursauta ainsi que Tora Ulas.

Ils avaient instantanément reconnu la voix de

Jato Salor, de leur Jato Salor !

— Où êtes-vous ? s'enquit Micos avec excitation.

— Sur la base. Je reviens d'un long voyage, et...

— N'en dites pas plus ! coupa le superaid. je suis chez vous, à Xizeb, venez immédiatement. Pas un mot à quiconque !

— Entendu, j'entre dans ma cabine.

Il coupa. Micos en fit autant, se leva.

— Suivez-moi, Jato Salor. Dans moins de quinze secondes, vous allez vous trouver en face de vous-même ! Votre double est de retour !

Ils sortirent du bureau, longèrent le couloir, et atteignirent la porte du réduit abritant les cabines à l'instant précis où Jato Salor la poussait.

Les deux Jato Salor se dévisagèrent et dirent simultanément que c'était incroyable ! Puis, ils rirent en même temps, pivotèrent avec ensemble vers Alag Micos et lâchèrent :

— Le contact est rétabli, superaid ! Je me sens dans mon état normal, dans ma peau !

Brusquement, ils ne formaient plus qu'un Alag Micos avait l'impression de ne voir qu'un seul homme, mais en double, et la synchronisation était si parfaite qu'il n'entendait qu'une seule voix.

— Stupéfiant ! s'exclama Tora Ulas, que ressentez-vous ?

— Une grande sensation de bien-être, répondirent les Jato Salor en se rapprochant l'un de l'autre. J'ai enfin l'impression d'être complet, de former un tout.

Ils se collèrent littéralement l'un à l'autre et, sous les yeux ébahis des cinq hommes, se fondirent et s'interpénétrèrent au point de ne plus former qu'un seul homme.

— C'est un miracle, balbutia Tora Ulas.

— Non, rétorqua calmement Jato Salor, il arrive ce qu'il doit arriver lorsque l'humain se mêle de chambarder l'ordre établi par la nature. Préparez-vous à un immense bouleversement ! En cet instant même, les deux planètes Obicera foncent à la rencontre l'une de l'autre !

Tous se ruèrent à la fenêtre, virent que le Soleil dérapait à une allure folle, preuve que Obicera se déplaçait sur une orbite nouvelle, et ce fut soudainement la nuit quand le Soleil de la 612e galaxie s'effaça de l'horizon.

— Nous tournoyons dans l'espace ! cria Alag Micos.

Puis, le Soleil réapparut au nord, éclaira Obicera en traversant le ciel comme un météorite, se coucha au sud et ce fut de nouveau la nuit. En quelques minutes, ce phénomène se reproduisit plusieurs fois, et, enfin, une planète inconnue s'imprima dans le ciel, blanche sur fond de brume.

— Obicera Deux ! annonça Jato Salor. Je me suis trompé en disant que les deux planètes se mouvaient. En réalité, seule la nôtre se déplace... Voyez ! Nous nous rapprochons à vue d’œil du rideau de brume qui, lui, est immobile !

Jambes fauchées, Yfran se laissa choir sur un siège.

— Que va-t-il advenir de nous ? Quand les planètes vont entrer en contact, le choc va être effroyable !

A cette seconde précise, tous les vibreurs des montres télé-téléphone retentirent. Machinalement, le hommes commutèrent et, sur le minuscule écran, apparut la face ronde du Président du Conseil Suprême. Il dit :

— Obicerates ! Comme vous le constatez, notre planète vient d'être projetée dans l'espace et se rapproche dangereusement de la planète Varne que nos galaxitromes viennent d'identifier. Nous ignorons la raison de ce changement d'orbite, ne pouvons imaginer les conséquences qui en résulteront, mais nous vous demandons instamment de garder votre calme et de ne pas envahir les bases de lancement ! Il est trop tard pour espérer quitter Obicera à bord d'un vaisseau spatial ! En outre, tout contrevenant sera sur-le-champ désintégré par les sentinelles ! Restez calmes ! Le Conseil Suprême saura trouver la meilleure solution en temps voulu !

Un timbre retentit et l'image du Président s'effaça de l'écran de chaque montre. Pendant qu'il parlait, la nuit avait succédé au jour une fois de plus, mais, à présent, le Soleil se couchait au nord. Varne et le rideau de brume se rapprochaient toujours. L'on pouvait distinguer des continents, des océans, d'immenses chaînes de montagnes.

— La mer de Vassiapi ! s'exclama Tora Ulas.

Jato Salor se tourna vers lui.

— Ne vous étonnez pas, Tora Ulas, là-haut tout ressemble à ce qu'il y a ici. Avez-vous oublié votre théorie ?

— Non, mais il existe une énorme différence entre une théorie et la réalité ! Avez-

vous réellement vu des gens qui nous ressemblaient sur Varne, Salor ?

— J'ai causé avec Alag Micos, avec le Président que nous venons de voir sur les écrans, dans la grande salle où siégeait le Conseil Suprême. Jusqu'au plus petit détail, tout était comme chez nous. Dites, Alag Micos, qu'est-ce que le Président a voulu dire en prétendant que le Conseil Suprême saurait trouver la meilleure solution en temps voulu ?

Le superaid eut un geste d'ignorance, puis une petite flamme illumina ses yeux, et il dit :

— Par Véris ! Tel que je le connais, il n'est capable que d'expédier une bombe « X » sur Varne afin de la désintégrer avant le choc !

Jato Salor le considéra froidement.

— S'il fait cela, superaid, il détruira du même coup Obicera, car les deux planètes sont étroitement liées par des lois sidérales qui dépassent de fort loin nos connaissances actuelles ! Sur Varne, on avait compris que la mort d'un Obicerate entraînerait fatalement celle de son double, et c'est pourquoi l'on m'a autorisé à revenir ! Ma mission consistait à vous prévenir du danger mortel que nous courons ! Il faut immédiatement intervenir auprès du Conseil Suprême !

Dans l'ombre et la lumière revenant tour à tour, son visage aux traits rudes avait des nuances pathétiques. Alag Micos leva les yeux sur la planète Varne. Elle semblait très proche, mais se trouvait encore à quelques millions de biocromètres de Obicera qui était loin de se déplacer à la vitesse de l'hyperlumière, ni même de la lumière.

— Nous avons du temps devant nous, dit-il. Le Président ne donnera pas l'ordre de destruction tant qu'une chance subsistera de voir se modifier notre trajectoire. Néanmoins, il nous sera difficile de le convaincre ! Il ignore tout, ne l'oubliez pas !

Jato Salor se dirigea vers la porte.

— Dans ce cas, il faut partir tout de suite

Tous le suivirent.

 

OceanofPDF.com