Caroff André-Le rideau de brume
Chapitre III
Alag Micos restitua la fiche aux archives sans mot dire, revint vers Jato Salor qui se tenait figé au milieu de la salle, et souffla en lui prenant le bras :
— Venez, nous allons tous deux faire comme si de rien n'était et tenter de comprendre ce qui s'est passé. Personnellement, je suis certain que vous êtes bien le même homme.
Le galaxaute le remercia d'un signe et dit :
— Vous avez toujours été mon ami, superaid, et je ne puis vous laisser prendre le risque d'être blâmé par le Conseil Suprême. D'ailleurs, vous comprendrez très vite que je ne saurais faire illusion bien longtemps. Dès que l'on saura que je suis incapable de me déplacer par autodésintégration...
— Vous allez rentrer chez vous, coupa Alag Micos, et n'en bougerez pas tant que cela sera nécessaire. A partir de cette minute, vous êtes en repos, car tel est mon bon vouloir ! Allons, venez !
Son autorité réduisit à néant les velléités de résistance du galaxaute qui lui emboua le pas. Dehors, Alag Micos héla une voiture-fusée et donna au pilote l'adresse de Salor à Xizeb. Ce mode de locomotion était démodé. Cependant, on l'utilisait forcément quand un réseau de désintégration tombait en panne, ce qui arrivait fréquemment car tout s'usait comme jadis malgré les progrès fantastiques réalisés.
Pendant le trajet, et à cause du pilote, les deux hommes ne parlèrent que de choses sans intérêt ; et le superaid liquida la moitié de son stock de cigarettes. La survivance du tabac et celle de l'alcool s'expliquait de par le fait que la maladie n'existait plus depuis une centaine de générations. On fumait sans en souffrir, on buvait sans être ivre, et ces deux produits, jadis tant décriés, passaient maintenant pour des stimulants du cerveau.
Après deux heures de vol, la voiture-fusée stoppa devant la maison-bulle de Jato Salor et les deux hommes mirent pied à terre. Tandis que la voiture-fusée s'éloignait sur ses coussins d'air, le superaid prévint :
— Ne parlez de rien à votre femme et conduisez-vous normalement. Dites-lui que vous avez renoncé au tabac, que les médecins vous ont déconseillé de vous déplacer par autodésintégration pendant quelque temps, et que je vous ai mis en repos. Demain, je vous rendrai visite avec quatre de mes amis appartenant au corps médical, et spécialisés dans des branches déterminées, qui établiront certainement à quel moment, pourquoi, où et comment vous avez été victime de cette extraordinaire mutation. Bonsoir. Mes amitiés à votre épouse.
Il s'en alla et Jato Salor entra chez lui. Il se sentait mal dans sa peau et un curieux sentiment naissait en lui. C'était comme une déchirure s'élargissant progressivement et par laquelle il se regardait agir. Il était à Xizeb. Il gravissait les six marches conduisant à la porte de sa maison, mais tout cela n'était pas vraiment la réalité, ressemblait à une espèce de décor en carton-pâte, et lui-même flottait dans ce paysage irréel sans parvenir à s'accrocher solidement à la matière.
jato Salor fit halte sur le seuil, pivota. En contrebas, il voyait la ville résidentielle, apercevait même la villa-bulle du superaid Alag Micos, puis, la mer de Vassiapi s'étalant majestueusement jusqu'à l'horizon constellé d'étoiles. L'une de ces étoiles était Varne. Jato Salor savait très exactement où elle se trouvait au milieu de l'amas stellaire, et, s'il lui était impossible de la distinguer, éprouvait néanmoins la sensation terrifiante d'être l'un de ses
habitants égarés sur la planète Obicera par un fantastique caprice du destin.
Il se secoua, fit le vide dans son esprit et poussa la porte de sa maison. Au bruit, Mara Salor se précipita, s'encadra dans la porte du réduit abritant les autodésintégrateurs.
— Jato !Je t'attendais devant ta cabine
Elle se jeta dans les bras de son mari qui lui rendit son baiser. Pourtant, pendant l'étreinte, son esprit lucide lui murmurait que cette femme n'était pas la sienne, que cette maison n'était pas sa maison, et que cette planète n'était pas Obicera.
*
**
Au cours de la nuit, Jato Salor s'éveilla et ouvrit les yeux sur la profonde obscurité qui l'entourait. Il entendait le souffle régulier de Mara, le chuintement lointain des vagues venant mourir sur le sable. Tout ceci était familier, mais comportait une inexplicable désynchronisation.
Puis, Salor devait bien convenir que son malaise s'accentuait au fil des heures. La déchirure s'élargissait de plus en plus et, par sa brèche, Salor voyait mieux les différences existant entre ses souvenirs et ce qu'il retrouvait. Ainsi, pendant l'amour, la Mara qu'il tenait entre ses bras n'était pas exactement la Mara qu'il connaissait. Détails infimes, certes, mais qui, ajoutés à d'autres, finissaient par former un bloc solide et impénétrable auquel Salor se sentait étranger.
Il était là, en chair et en os, éprouvait la sensation qu'une partie de lui-même l'avait abandonné, qu'il vivait dans une sorte de quatrième dimension où ses propres évolutions n'étaient que reflétées. Jusqu'à présent, le reflet avait été fidèle, mais il se déréglait sensiblement au point que Salor avait le sentiment déroutant de ne pas faire ce qu'il faisait !
Par exemple, et bien qu'allongé aux côtés de sa femme, il se voyait en train de comparaître devant le Conseil Suprême. On avait compris qu'il n'était pas le vrai Jato Salor, mais un homme venant de la planète Varne, et on l'interrogeait sur cette dernière et sur ses ressources alimentaires.
L'image était si percutante que Salor quitta sa couche et se rendit sans bruit sur la terrasse. Là, il leva les yeux sur Varne. L'invisible planète l'attirait irrésistiblement. Il attendait d'elle une révélation fantastique qui bouleverserait l'univers, ne savait pas du tout de quoi il s'agissait, et commençait très sérieusement à se demander s'il ne perdait pas la raison.
Puis, mystérieusement, la justification de ses doutes vint comme un trait de feu. « Ton code génétique n'a pas changé, Jato Salor. Si les autodésintégrateurs en possèdent un autre, cela ne peut scientifiquement s'expliquer que d'une seule façon : tu n'es pas sur Obicera, malgré les apparences ! »
— Fou ! lâcha Salor, je suis fou
— Jato ! Que fais-tu ici ?
Le galaxaute fit lentement face à la jeune femme.
—Tout à l'heure, demanda-t-il, n'as-tu pas trouvé mon comportement différent ?
Mara rougit légèrement, détourna le regard.
— Tu veux dire...
— Oui, coupa-t-il nerveusement, je parle de cela, très précisément du moment où nous avons fait l'amour ! Réponds !
Mara s'humecta les lèvres.
— Si, avoua-t-elle, tu étais différent...
— Physiquement ou bien par la manière ? insista-t-il.
— Par la manière, murmura-t-elle. Quand j'ai allumé, j'avais le besoin impérieux de voir ton visage tellement la chose me paraissait nouvelle.
Elle émit un petit rire, et toute fausse pudeur envolée, ajouta :
— Ce n'était pas désagréable, tu sais. J'étais avec toi, et tu te comportais comme un autre.
— Dans l'obscurité, dit-il d'une voix sourde, tu avais donc l'impression d'aimer un autre homme ?
— C'est-à-dire que...
— Ne nie pas ! Tu viens de le dire
— Mais, répondit-elle tranquillement, je n'ai pas l'intention de le nier. Est-ce une crise de jalousie, Jato ?
Il secoua la tête avec lassitude. Mara ramenait tout à des considérations ordinaires, alors que lui cherchait la solution d'un problème sans données. Il ne fumait plus, ne possédait plus le même code génétique, croyait que le rideau de brume se trouvait derrière Obicera au lieu de Varne, et, enfin, se comportait comme un autre homme vis-à-vis de sa femme.
Seulement, s'il disait tout cela à Mara, elle refuserait d'admettre l'invraisemblable vérité qu'il subodorait vaguement, et elle aurait évidemment raison.
— J'ai fait un cauchemar, dit-il pour couper court à toute discussion. Retournons nous coucher, je suis fatigué.
Elle se blottit amoureusement contre lui et,tandis qu'ils regagnaient leur chambre, Jato Salor sentait qu'un œil énorme demeurait fixé sur sa nuque.
*
**
Le lendemain matin, Alag Alag Micos, accompagné de quatre hommes d'allure austère, se présenta à la porte de la maison Salor. Jato Salor vint ouvrir. Micos murmura vivement :
— Dites à votre femme que la mienne l'attend. Nous sommes censés tenir une conférence ultra-secrète dans votre bureau.
Jato Salor envoya Mara chez Aunia Micos, revint vers les cinq hommes qui patientaient dans l'entrée. Ses traits étaient 'tirés, son regard terne, et deux plis amers encadraient sa bouche. Il guida ses visiteurs jusqu'à son bureau, ferma la porte et brancha le faisceau de sécurité qui isolait absolument la maison-bulle.
— Vous n'avez pas bonne mine, constata Micos en s'asseyant auprès de la fenêtre. Mauvaise nuit ? Parlez à cœur ouvert, mon ami. Ces messieurs sont ici pour vous aider, même si nos agissements doivent quelque peu sortir de la ligne tracée par le Conseil Suprême. C'est d'ailleurs pourquoi je ne vous les présente pas. En cas de complications, il vaut mieux que vous ignoriez leur nom. Avant de venir chez vous, je leur ai parlé de votre cas, et ils en savent autant que moi. Depuis votre retour chez vous, avez-vous constaté d'autres anomalies ?
Jato Salor raconta sa nuit, dit que Mara avait fait la différence entre le mâle qu'il était avant et celui qu'il était devenu, parla enfin de l'étrange dédoublement qu'il ressentait en certaines circonstances, ainsi que de la fascination que Varne exerçait sur lui.
L'un des quatre hommes demanda :
— Me connaissez-vous, Jato Salor ?
Le galaxaute fronça les sourcils. Il pensait effectivement avoir vu cet homme, mais ne parvenait pas à se souvenir en quel lieu ni en quelle circonstance leur rencontre s'était produite. Il l'avoua. L'autre eut un sourire et dit :
— Je me nomme Tora Ulas, cela vous dit-il quelque chose ?
— Navré, articula Salor, je ne me souviens pas de vous.
— Voilà qui devient intéressant, dit Tora Ulas en se frottant les mains et à l'intention de Alag Micos, vous allez voir que notre théorie va se concrétiser sous peu ! Dites-moi, Jato Salor, vous souvenez-vous avec exactitude des faits qui se sont déroulés depuis votre retour sur Obicera ?
— Naturellement ! s'exclama Salor, surpris. Cela ne date que d'hier, voyons !
— Racontez, je vous prie, fit doucement Tora Ulas.
Yeux mi-clos, il ressemblait à un gros chat guettant une souris. Cette attitude agaça le galaxaute.
— Ce n'est pas avec ce genre de test que vous expliquerez ma mutation, Tora Ulas ! j'ai d'autres préoccupations infiniment plus importantes, et...
— Refus d'obéissance, coupa Ulas sans passion. Veuillez noter, Yfran. Maintenant, Salor, veuillez récapituler. Dans le détail et point par point, en ce qui concerne les faits ; et au mot à mot, en ce qui concerne les conversations. Ne protestez pas ! Votre fiche de renseigne indique que vous avez une mémoire extraordinaire ! Nous vous écoutons.
Jato Salor haussa les épaules, commença son récit. Il s'efforçait de respecter l'ordre chronologique des événements, mettait beaucoup d'application à répéter les conversations. C'était beaucoup plus difficile qu'il ne l'avait pensé de prime abord.
— ... Puis, le superaid m'a accompagné chez moi à bord d'une voiture-fusée et j'ai contemplé un instant Xizeb après son départ. Je suppose que le restant ne vous intéresse pas puisque aucun témoin ne peut confirmer ou infirmer mes dires ?
Alag Micos, Yfran et Tora Ulas se concertèrent à voix basse, puis le dernier nommé dit:
— Je vais vous décevoir, Salor, mais votre récit ne cadre pas avec la réalité.
— Allons donc ! vous plaisantez ?
— Pas du tout. Pour vous donner une idée de l'importance du trou qu'accuse votre mémoire, je puis vous dire que je suis le médecin-chef du centre médical de Oxima ! C'est moi qui vous ai examiné hier en fin d'après-midi, et nous nous connaissons depuis des années ! Pour revenir à votre récit, vous avez oublié votre visite au laboratoire ainsi qu'au ministère d’État à la Population... Si nous ne nous trompons pas, vous devez également avoir oublié la plupart des événements qui se sont produits cette nuit et que vous nous avez racontés il y a un instant. Voulez-vous répéter ?
Jato Salor ouvrit la bouche, la referma sans prononcer un mot. Il ne se souvenait effectivement plus de rien !
— Quel est mon nom ? s'enquit Tora Ulas.
— Je..., je ne sais pas. Par Véris ! Que se passe-t-il ?
— Ne vous affolez pas, conseilla calmement Tora Ulas, les choses doivent sans doute suivre un déroulement normal.
— Sans doute ! Vous n'en êtes pas sûr ?
Tora Ulas secoua négativement le front.
— A vrai dire, Salor, nous avons une théorie, mais ne sommes encore sûrs de rien. Théoriquement, vous êtes bien Jato Salor, mais celui de la planète Varne!
Le galaxaute se dressa.
— Superaid ! Qui est cet homme ?
Personne ne prêta attention à lui, et Tora Ulas expliqua à Alag Micos :
— Il se souvient mieux de vous, car il vous fréquentait plus assidûment sur Varne. Comme sur Obicera, vous étiez chaque jour en contact, et...
Furieusement, le galaxaute l'agrippa aux revers.
— Par Véris ! Allez-vous me dire ce que tout cela signifie ?
Tora Ulas se dégagea sans brusquerie, considéra ses revers froissés et dit avec douceur
— Asseyez-vous, Jato Salor de Varne, et conservez votre calme quoi que je dise. Le rythme est rompu parce que nous avons voulu aller trop loin dans l'espace, et si la nature se fâche, nous serons peut-être tous balayés comme des insectes.
Jato Salor s'assit et demanda avec égarement :
— De quoi parlez-vous ? Quel rythme est rompu ?
Il nota que tous les visages étaient graves, et que les mains de Alag Micos tremblaient.
Tora Ulas leva dramatiquement l'index vers le ciel.
— Là-haut, dit-il, il y a une planète que nous appelons Varne, mais que ses habitants nomment Obicera. Cette planète est le reflet fidèle de la nôtre, vit exactement comme nous, et exécute les mêmes gestes au moment même où nous les accomplissons !
— Vous devriez parler au passé, rectifia Yfran.
— C'est vrai, reconnut Tora Ulas, car maintenant, tout doit être désynchronisé Enfin, comprenez, Jato Salor ! Là-haut, il y avait également un superaid Alag Micos, un Yfran, un Tora Ulas et une Mara Salor ! Ils y sont toujours ! Seulement, ils n'agissent plus comme nous agissons !
— Je vous en prie, soyez plus clair, intervint Yfran, sinon, il n'y comprendra rien. Ce fut un choc pour nous, alors, imaginez ce qu'il doit ressentir !
Tora Ulas essuya son front mouillé de sueur, respira profondément et reprit :
— Au commencement, la nature a créé l'homme, les arbres, les lacs, les mers et les montagnes. Chaque fois, sa création en était une, car rien ne ressemblait à rien. Puis, comme tout a une fin, la nature se trouva à court d'imagination et reproduisit l'une de ses précédentes créations, à la manière qu'utilise un faussaire pour reproduire un billet, mais ce fut une planète ! L'original et sa reproduction se trouvaient à des millions de biocromètres l'un de l'autre, si bien que la... mystification n'aurait jamais dû être découverte ! Mais l'homme sauta de planète en planète, de galaxie en galaxie, et, un jour, plus précisément hier matin, les habitants de Obicera Un et de Obicera Deux expédièrent à la même seconde un vaisseau spatial nommé Itanamo vers l'autre planète qu'ils appelaient naturellement Varne !
A bord des deux Itanamo, il y avait un galaxaute portant le nom de Jato Salor. L'un étant le double de l'autre, ces deux hommes se ressemblaient physiquement et moralement, agissaient en même temps et de manière semblable, si bien qu'il était pratiquement impossible de les différencier ! Au point « Lub », les deux vaisseaux se frôlèrent en se croisant. Jato Salor de Obicera poursuivit sa route vers Varne, tandis que Jato Salor de Varne continuait en direction de Obicera, et nul ne se rendit compte de cela, car une panne son et radars se produisit à l'instant précis du croisement ! Le premier arriva sur Varne, le second sur Obicera, et seuls les appareils automatiques de bord témoignèrent que chaque vaisseau venait de suivre sa route, primitivement fixée par les spécialistes au sol ! Tous pensèrent que les appareils s'étaient déréglés, d'autant plus que le galaxaute qui revenait était la réplique exacte de celui que l'on connaissait et que l'on avait vu partir. Mais, si chacun avait une femme nommée Mara, habitait à Xizeb, et dépendait du superaid Alag Micas, il possédait néanmoins un code génétique personnel, fumait ou ne fumait pas, et, surtout, savait de manière absolue de quel côté se trouvait le fameux rideau de brume ! Voilà pourquoi nous savons que vous êtes de la planète Varne, Jato Salor !
Le galaxaute ferma les yeux, se cramponna à son siège, et éclata brusquement de rire.
— Idiot ! Vous êtes idiot, Tora Ulas !
— Riez, riez, mon ami ! En ce moment, sur Varne, un autre Jato Salor rit également !
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