Caroff André-Le rideau de brume
Chapitre V
On travaillait à Oxima, mais l'on résidait à Xizeb, si bien que Tora Ulas, Yfran et leurs deux compagnons possédaient là un poste de désintégration. Alag Micos donna le Palais des congrès comme lieu de rendez-vous et chacun s'enferma dans sa cabine et commuta son ordinateur.
Une fraction de seconde plus tard, les six hommes se recomposèrent dans le vaste hall du Palais des congrès, furent brutalement plongés dans une ambiance de folie. Les Oximates paniquaient littéralement et, faute de trouver une solution, tournaient en rond dans la ville en surveillant le ciel où Varne prenait de plus en plus de place. Jato Salor sut très vite que des groupes de fuyards avaient tenté d'envahir la base dans l'intention de s'emparer de la flotte spatiale, et qu'ils avaient impitoyablement été massacrés par les gardes.
D'autres gagnaient les profondes galeries d'où l'on tirait les composants du renoxytilium, croyant sans doute être à l'abri lorsque les deux planètes se heurteraient !
— Incroyable, murmura Alag Micos avec amertume, voilà des gens qui se disaient évolués et, à la première alerte, ils se conduisent comme nos ancêtres quand le ciel menaçait de leur tomber sur la tête.
Tora Ulas rétorqua :
— Oui, mais ils ont une excuse, car le ciel menace vraiment de les écraser ! A votre avis, Nauj, que se produira-t-il au moment du choc ?
L'interpellé eut un rictus.
— S'il y a un choc, Tora Ulas, les deux planètes voleront en éclats et des centaines de milliards de petits fragments se répandront dans notre galaxie. Les autres planètes subiront un fantastique bombardement, puis le calme reviendra et s'installera jusqu'à la fin des temps.
Jato Salor intervint énergiquement
— Ce n'est pas le moment de prévoir le pire, mais bien celui de chercher à l'éviter ! Où pouvons-nous joindre le Président, superaid ?
— Certainement au Conseil Suprême qui doit siéger sans désemparer..., heu ! avant de pénétrer dans la salle, je crois que nous aurions intérêt à prendre des armes.
Tora Ulas se tendit.
— Que craignez-vous ?
— Que le Président et les membres du Conseil ne croient pas un mot de notre récit, répondit le superaid. Si nous n'avions pas vécu cette épopée en direct, avouez qu'un rapport nous laisserait rêveurs ? Or, mous allons tomber en pleine agitation. Le Conseil Suprême a déjà discuté, se prépare au vote en regardant Varne se rapprocher de minute en minute sur les écrans téléradars. Nous ferons l'impossible pour être entendus et, si le Conseil refuse de nous écouter, nous devrons trancher dans le vif afin d'interdire la destruction de Varne, et celle de Obicera par voie de conséquences.
— Prenons des armes, décida Jato Salor.
Le petit groupe contourna le bloc et, sous la conduite du superaid, entra dans l'un des magasins militaires que l'armée gardait sévèrement. En tant que chef de la flotte cosmique, le superaid pouvait circuler en toute liberté dans l'enceinte du magasin. Il entraîna ses compagnons vers l'arsenal désert, et chacun. rafla un pistolet paralysant, aisément maniable, et pouvant sans peine se dissimuler.
Quelques minutes plus tard, le petit groupe se présentait à la réception du Conseil Suprême, et Alag Micos dit :
— Demandez au Président de me recevoir d'urgence. J'ai à lui communiquer une information de la plus haute importance.
— Le Conseil est en pleine séance, superaid ! rappela l'officier de garde.
— Interrompez la séance ! ordonna Micos, et dites que mon information se rapporte à Varne ! C'est une question de vie ou de mort !
L'officier se précipita, poussa la porte de la salle, disparut…
— Et si le Président refuse de nous recevoir ? fit Nauj.
— Nous entrerons de force, assura Micos.
Peu importe ce qu'il adviendra de nous plus tard, n'est-ce pas ? Notre devoir consiste à empêcher qu'une bombe « X » soit lancée sur Varne.
La bombe « X » était la plus terrifiante invention jamais sortie des laboratoires oximates. Elle explosait sans bruit, invisiblement, et réduisait instantanément tout en oxygène. La flotte cosmique de Alag Micos avait été chargée, d'essayer cette arme nouvelle sur la planète morte Aizitz. Jato Salor se souvenait d'avoir ouvert le feu à mille biocromètres de Aizitz qui avait soudainement été gommée de la 612e galaxie.
La porte s'ouvrit et l'officier de garde lâcha :
— Le Président Nas Ordia accepte de vous recevoir !
Alag Micos prit la tête de son équipe, et les six hommes entrèrent dans la vaste salle où siégeaient les soixante membres du Conseil Suprême. Ambiance chargée d'électricité, nervosité extrême, brouhaha. Sur l'écran géant du téléradar, l'image de la planète Varne captait tous les regards. Maintenant, Obicera n'en était plus éloignée que d'un million de biocromètres, et sa trajectoire restait rectiligne. Sur le tableau électronique d'affichage s'inscrivait déjà le résultat du vote. Par une majorité totale, le Conseil Suprême venait de se déclarer pour la destruction de Varne !
Désormais, le Président Nas Ordia n'avait plus qu'un bouton à presser pour libérer la bombe « X ». Alag Micos se précipita, longea la travée centrale, et hurla :
— Attendez, Président ! En détruisant Varne, vous condamneriez Obicera du même coup ! Le galaxaute Jato Salor, ici présent, peut vous le confirmer ! Il revient de Varne où il a conversé avec votre homologue.
Sa voix puissante avait été entendue de tous, et un calme profond tomba sur l'assistance. Nas Ordia consulta le cadran biocrométrique du téléradar. 800 000 biocromètres !
— Parlez vite, superaid Alag Micos ! Mais seulement si vous avez la possibilité de modifier notre trajectoire ! Dans moins de cinq minutes, nous nous écraserons contre Varne !
— A la porte cria quelqu'un, il n'est plus temps !
— A la porte reprirent les soixante, donnez l'ordre, Président ! Donnez l'ordre !
Alag Micos leva la main gauche, sortit son pistolet et, d'un jet précis, paralysa Nas Ordia et ses assesseurs. Simultanément, Jato Salor, Tora Ulas, Yfran, Nauj et Salen l'imitèrent. En une seconde, les membres du Conseil furent changés en statues et un silence incroyable régna subitement dans la salle si bruyante un instant auparavant.
Blême, le superaid se tourna vers ses compagnons.
— C'était la seule solution, n'est-ce pas ?
— La seule, Alag Micos, affirma Jato Salor. Quoi qu'il arrive, les Obicerates ont droit à quelques minutes de survie !
Sur l'écran géant, on ne voyait plus maintenant qu'une partie de la planète Varne. La mer de Vassiapi n'était pas dans le cadre, mais le mont Naco et la ville de Oxima restaient parfaitement visibles. Sans le fameux rideau de brume qui bouchait l'horizon au-delà de Varne. les Obicerates auraient pu croire que leur propre planète se reflétait dans un gigantesque miroir tant le relief du sol, l'implantation des forêts et des agglomérations étaient semblables.
Au cours des secondes qui suivirent, Obicera se rapprocha encore de Varne, Oxima Un de Oxima Deux, et ceux d'en bas virent ceux d'en haut paniquer autant qu'ils paniquaient eux-mêmes.
— Le choc dans quinze secondes,! prévint Tora Ulas.
L'écran s'assombrissait à mesure que les deux planètes se rapprochaient, puis le mont Naco d'en bas toucha le mont Naco d'en haut. Dans l'attente de l'effroyable tremblement de terre, tous fermèrent les yeux, mais aucun choc n'eut lieu! Comme les deux Jato Salor s'étaient confondus en un seul individu, Varne et Obicera s'interpénétrèrent, et une unique planète demeura dans l'espace, à proximité du mystérieux rideau de brume ; et nul ne sut jamais s'il était de Obicera ou de Varne !
Ce qui était sûr, c'est que Obicera avait parcouru 650 millions de biocromètres pour se confondre avec Varne, que ses habitants venaient d'être absorbés par leur double, ou inversement, et que le problème de la surpopulation demeurait !
Seul gain : le rideau de brume était à présent à portée du vaisseau spatial. Mais, était-ce réellement un gain ?
*
**
Les membres du Conseil Suprême s'éveillèrent dans la soirée de ce jour mémorable, constatèrent qu'ils étaient toujours bien vivants sur une planète intacte, écoutèrent bouche bée les explications de Jato Salor. Lorsque le galaxaute en termina, ils comprirent que, sans le superaid, Nas Ordia aurait provoqué une catastrophe et, oubliant qu'ils avaient voté pour, destituèrent ce dernier pour nommer Alag Micos à sa place.
Fortement ulcéré, Nas Ordia, qui redevenait simple membre, alla s'asseoir au banc de l'opposition et déclara :
— Nous avons échappé à la destruction. Obicera se trouve sur une nouvelle orbite. Le Soleil se lève maintenant au sud, se couche au nord, mais le problème de notre alimentation se pose toujours, plus aigu que jamais ! Président Alag Micos, que comptez-vous faire ?
Indubitablement, le ver était dans le fruit en la personne de Nas Ordia ! Sans attendre, il attaquait. Alag Micos se leva et répondit :
— Quand vous occupiez mon siège, Nas Ordia, vous avez décidé de lancer Itanamo à la recherche de territoires neufs. Après la disparition de Varne, nous savons que la 612e galaxie ne comprend que des planètes mortes. Donc, je propose que nous lancions Itanamo à la conquête d'une autre galaxie !
— Impossible ! Il n'y a pas d'autre galaxie déclama dramatiquement Nas Ordia. Il n'y a que ce rideau de brume au-delà de Obicera, et des galaxies surpeuplées en deçà ! Votre solution n'en est pas une, Président !
Alag Micos rejeta les épaules en arrière.
— Piloté par le galaxaute Jato Salor, le Itanamo pénétrera dans le rideau de brume et naviguera aussi longtemps qu'il le faudra pour le percer ! Je sais que ce rideau de brume est considéré comme le mur de l'univers, mais je n'en crois personnellement rien !
— Ridicule ! ironisa Nas Ordia, nos savants ont démontré que tout a fatalement une fin, et que l'infini de l'univers n'était qu'une image réservée aux esprits bornés ! Je m'oppose à ce projet aventureux ! Il risque de durer des années, laps de temps au bout duquel Obicera sera réduite à la famine si nous ne faisons rien pour réduire la durée de l'existence humaine ! Mais, il est évident qu'un Conseil Suprême présidé par un homme bicentenaire choisira une autre voie !
Quelques éclats de rire fusèrent du banc de l'opposition, et une rumeur de colère monta des rangs des anciens. Lorsque tout ce vacarme se fut apaisé, Alag Micos dit :
— Désirant trancher avec la quasi-dictature que vous désiriez instaurer, moi, Alag Micos, Président du Conseil Suprême de la planète Obicera, décide sur-le-champ de mettre ce projet aux voix !
— Contre-projet ! aboya Nas Ordia. Que l'on mette également aux voix la constitution d'une loi limitant la vie à cent cinquante ans ! Ainsi, huit à neuf millions de bouches inutiles seront éliminées, et les jeunes pourront enfin vivre dans l'aisance et la prospérité ! Nous voulons changer la société, nous voulons moins travailler et avoir plus de loisirs !
— Vous voulez surtout prendre notre place ! hurla un ancien. Président ! Faites voter !
Alag Micos leva les bras et le silence s'établit aussitôt.
— Que ceux qui sont pour le projet de Nas Ordia se manifestent, dit-il d'une voix claire.
Vingt lampes-témoins, celles de l'opposition, illuminèrent le tableau d'affichage.
— Maintenant, dit Alag Micos, que ceux qui adoptent mon projet votent à leur tour.
Quarante lampes rouges s'éclairèrent. Alag Micos sourit.
— Avant la fin de cette période, dit-il, Jato Salor et un équipage qu'il choisira partiront à la conquête de la 613e galaxie
Une ovation lui répondit.
*
**
Les galaxitromes ayant déterminé que le rideau de brume ne se trouvait qu'à trente-cinq millions de biocromètres de Obicera, cette nouvelle mission semblait être relativement simple à Jato Salor.
— Ne vous leurrez pas, Jato, lui dit Alag Micos, la distance que les galaxitromes indiquent n'est valable que pour l'orée du rideau de brume. Mais ils ignorent totalement son épaisseur, sa consistance, ne savent pas s'il est atmosphérique ou chromosphérique... Pour la première fois depuis des années de lumière, nous plongeons dans l'inconnu ! Il se peut, ainsi que le disait Nas Ordia, que vous naviguiez pendant des années sans arriver nulle part, auquel cas, il ne vous restera qu'à revenir sur Obicera avant l'épuisement de vos rations alimentaires.
Jato Salor dit tranquillement :
— Je ne reviendrai sur Obicera que si j'ai découvert une planète accueillante, superaid. Ici, il n'y a plus rien à espérer. Les hommes comme Nas Ordia vont se multiplier et, pour survivre, finiront par limiter la vie à cinquante ou soixante ans ! Donc, le progrès ne sert à rien ! La médecine se perd en efforts inutiles que l'homme réduit à néant par sa paresse et son manque d'imagination. Comment une civilisation évoluée peut-elle se laisser prendre au piège de la surpopulation et de la sous-alimentation ?
Alag Micas eut un geste de lassitude.
— La science progresse, mais l'homme reste l'homme, Jato. Il garde inconsciemment la nostalgie des temps anciens où il vivait nu, sans autre souci que de chasser pour se nourrir, et rien, jamais, ne pourra le transformer en machine. En se modernisant sans trêve, il s'est créé des besoins qui le rongent et le contraignent sans cesse à se surpasser.
Il sourit, et ajouta :
— Pour ce voyage, vous devriez emmener votre femme.
— J'en avais l'intention, superaid, et elle en avait le désir. Je suis heureux que vous
soyez d'accord. Mais, puis-je savoir la pensée profonde qui vous pousse à me donner ce conseil ?
Alag Micos se fit songeur.
— Je présume que vous ne vous souvenez pas de votre père, Jato ?
— Non. Lorsqu'il a disparu, je n'avais que sept ans. Sa disparition a-t-elle un rapport avec votre conseil ?
— Indirectement, mon ami. Voyez-vous, Natiak Salor comptait parmi mes meilleurs amis, et je le connaissais alors aussi parfaitement que je connais maintenant son fils. Comme vous le savez, il fut le premier à comprendre que notre planète serait un jour incapable de nourrir ses habitants, et encore le premier à se lancer dans le cosmos afin de découvrir une planète hospitalière. Il échoua, mais son prestige devint grand, si bien que le Président du Conseil Suprême de l'époque n'osa lui refuser d'accomplir cette mission au cours de laquelle lui et son vaisseau, le Odrep, devaient disparaître.
— Il fut mon prédécesseur dans la conquête de Varne, murmura Jato Salor, mais il n'eut pas autant de chance que moi.
— Cela se passait voici près de vingt-cinq ans, Jato, et un vaisseau spatial n'avait pas grand-chose de commun avec ceux que vous pilotez aujourd'hui... Cependant, votre père avait une grande expérience du cosmos, et je n'ai jamais vraiment cru à sa mort.
Jato Salor tressaillit.
— Ma mère est morte de chagrin parce qu'elle pensait que le Odrep s'était désintégré dans l'espace, et vous ne lui avez pas dit que vous conserviez un espoir ?
Son ton plein de reproche toucha Alag Micos.
— A quoi cela aurait-il servi, Jato ? Nous n'avions pas les moyens de partir à la recherche de votre père, et, vingt-cinq ans après ce drame, il n'est pas revenu parmi nous !
— Excusez-moi, superaid... Il est vrai que le Conseil Suprême a officiellement conclu à sa-mort. Mais, alors, pourquoi n'y croyez-vous pas ?
Alag Micos alluma une cigarette, offrit son étui à Jato qui accepta. Les deux hommes conversaient sur la terrasse de la maison-bulle du superaid. Le soir tombait, et le ciel constellé d'étoiles se reflétait dans les eaux de la mer de Vassiapi où le mont Naco jetait son ombre majestueuse. Autre ombre, menaçante, celle-là : celle du rideau de brume obstruant l'horizon depuis le commencement des temps et que Je jeune galaxaute allait bientôt affronter.
Alag Micos dit :
— Je n'ai aucune preuve mais, comme je vous l'ai dit, je crois fermement que votre père s'est réfugié sur une planète inconnue lorsqu'il fut à court de vivres et de carburant. Nos téléradars de l'époque nous ont révélé que le Odrep avait dévié de sa route et ne voguait plus vers Varne. Peut-être s'est-il enfoncé dans ce rideau de brume, et... Bref, pour en revenir à notre sujet, et en admettant que votre père soit encore vivant, il ne serait pas seul s'il avait emmené votre mère ! C'est pourquoi je vous conseille d'embarquer Mara Salor, car si pareille mésaventure vous arrivait, vous seriez en mesure de vivre et de procréer sur une terre neuve
Jato Salor hocha la tête.
— Si je ne revenais pas sur Obicera, que deviendrez-vous ?
— le serais dans l'obligation, d'appliquer le plan de Nas Ordia, Jato, répondit paisiblement
le superaid, et je mourrais avec ma femme et quelques millions d'anciens.
Jato Salor leva les yeux. Coûte que coûte, il lui fallait vaincre le rideau de brume !
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