Caroff André-Le rideau de brume

Caroff André · Chapitre 8 sur 16

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Caroff André-Le rideau de brume

Chapitre VII

Les vérifications avaient duré trois heures. Le Itanamo était apparemment en bon état, prêt à plonger une nouvelle fois dans le cosmos si la nécessité s'en faisait sentir. Jato Salor observa le ciel terne où nul astre ne se devinait. Trois heures s'étaient écoulées, mais l'étrange soleil hexagonal, à facettes blafardes, se trouvait toujours au même point, plus immobile qu'un roc, et à peine moins brillant qu'à son lever.

En fixant la ligne d'horizon de la planète Rouge, les galaxautes éprouvaient une sensation de déséquilibre.

— Nous ne sommes pas sur une planète ronde, dit enfin Mara Salor. Voyez : la ligne d'horizon est parfaitement horizontale, puis se brise nettement. je crois que La Rouge est à l'image de son soleil.

— Moi, dit Hora Isome, c'est le ciel qui m'intrigue. A part ce soleil mal fichu, on n'y voit pas un nuage. Cependant, il est gris.

Gili Onela fit la moue.

— Évidemment, il y a mieux comme décor !

Bul Isome ricana.

— On s'occupera de la décoration un peu plus tard, si ça ne vous dérange pas, mesdames ! Nous sommes chargés de découvrir une planète accueillante, c'est-à-dire capable de faire fructifier les graines que nous planterons ! Jato, le moment de commencer la conquête est-il venu ?

Salor fit un signe affirmatif.

— Bul et moi allons sortir, dit-il. Nadu, vous nous couvrirez. Gili et Hora surveilleront les environs. Mare, tu garderas un œil sur l'informateur au cas où des variations se produiraient dans la composition de l'air, ou si ces inquiétantes molécules-gramme réapparaissaient. Bul et moi inspecterons le terrain jusqu'à la forêt. Si tout va bien, nous pousserons plus loin, au-delà de la crête que vous apercevez là-bas.

Il manœuvra le système d'ouverture du sas, y pénétra avec Bul Isome. Du sas, les deux hommes commandèrent l'épaisse porte en renoxytilium, franchirent son seuil, et descendirent les échelons taillés à même l'un des quatre étançons. Le premier, Jato Salor posa le pied sur La Rouge. Le sol résista au poids de son corps et, comme l'air était parfaitement respirable, les deux galaxautes s'éloignèrent en direction de la forêt.

Ils portaient une combinaison et des bottes en nycrilite ; un casque léger comportant des écouteurs et un micro grâce auxquels ils restaient en contact avec le Itanamo. Pour cette reconnaissance, Jato Salor n'avait pas jugé nécessaire d'utiliser les jet-air, mais lui et Bul Isome étaient armés de pistolets désintégrateurs.

Le sol craquait sous leurs pas, dégageait une curieuse vapeur rouge qui, en retombant derrière eux, faisait disparaître leurs empreintes.

— Drôle de terre, estima Bul Isome. Si les trous se rebouchent au fur et à mesure qu'on les creuse, nous allons souffrir pour nous implanter !

— Il n'en est pas encore question, répondit Jato Salor. Nous avons été projetés sur cette planète de manière inexplicable et, avant de l'adopter, il faut savoir comment expédier le mini-vaisseau vers Obicera. D'abord, où est Obicera ?

Bul Isome opina.

— le n'ai pas voulu en parler pour ne pas affoler les femmes, dit-il, mais il y a un moment que je me demande ce qu'est devenu ce satané rideau de brume ? Si nous l'avions traversé, nous devrions voir son autre face, non ?

— Nous sommes sur la même longueur d'onde, Bul. Selon toute évidence, nous nous trouvons actuellement dans le rideau de brume ! Depuis le point zéro, le compteur stellaire n'a pas marqué le moindre micromètre Cependant, nous avons bougé!

Bul remua le nez.

— Nous avons bougé, mais le Itanamo n'a pas participé à ce déplacement puisque son moteur était coupé. A mon avis, les lignes de force et les molécules-gramme nous ont trimbalés jusqu'à cet endroit ! Peut-être que nous sommes sur l'autre face du rideau de brume ?

A ce stade, et compte tenu du peu d'information que les galaxautes possédaient, toutes les suppositions étaient permises.

Jato Salor frappa le sol du pied.

— Il est relativement dur, dit-il, mais les étançons du Itanamo s'y sont enfoncés très profondément. Plus profondément que ne le justifie le poids du vaisseau.

— Oh ! s'exclama Bul, je vois ! Vous pensez que nous avons été vomis par cette terre, que le trou s'est rebouché de lui-même, mais que les étançons sont restés pris dedans ?

— Je n'en sais rien. le cherche simplement à comprendre. Allons voir la rivière de plus près.

Ils obliquèrent. Maintenant, le Itanamo était assez loin derrière eux, se détachait en sombre sur le soleil suspendu dans le ciel gris ainsi qu'un vieux lampion. Le paysage était infiniment triste, presque lugubre, et les eaux sanglantes de la rivière s'écoulaient mollement, avec un cliquetis de mécanique rouillée. Pas un souffle de vent. Immobilité complète de la végétation pétrifiée. Légèrement oppressé, Bul Isome chuchota :

— Pas un chant d'oiseau, aucune odeur particulière... le commence à l'avoir dans le nez, cette planète.

Jato Salor mit sa radio en marche.

— Tout va bien, Itanamo ? s'enquit-il.

— Rien à signaler, répondit Nadu Onela. Continuez, je vous couvre, mais restez en liaison avec moi.

— Entendu, fit Jato Salor.

Il laissa la radio branchée, parcourut la distance qui le séparait de la rivière cliquetante. Vue de près, l'eau paraissait épaisse, ressemblait à une espèce de crème pourpre s'écoulant lentement entre ses rives râpées. Comme le sol, elle dégageait une buée impalpable.

— Si cette flotte est potable, jugea Bul Isome, moi, je suis archiviste au Palais des Congrès !

— C'est à voir, dit Jato Salor.

De sa ceinture, il détacha une tige en renoxytilium munie d'un godet à son extrémité et la plongea dans là rivière. Il y eut un sifflement, un peu de buée. Jato Salor retira sa tige à prélèvements, vit que le godet avait disparu.

— Acide ! lâcha Bul Isome. Par Véris ! Moi qui avais envie de prendre un bain ! Dites, Jato, que se passera-t-il si nous plantons une graine dans ce sol pourri ?

— Nous sommes ici pour essayer, Bul. Allez-y.

Bul Isome tira un sachet de sa ceinture, y préleva une graine qu'il planta et recouvrit de terre. Il y eut un sifflement léger, un peu de buée. Bul grimaça, chercha vainement sa graine qui venait sans doute d'être dissoute par l'acide contenu dans le sol.

— Filons ! intima Jato Salor, je suis sûr que nos bottes sont déjà rongées !

Ils prirent le pas de course, revinrent vers le Itanamo qui semblait moins haut sur ses étançons.

— L'acide les boulotte doucement ! ragea Bul Isome, et nous pensions qu'ils étaient profondément enfoncés ! Et l'informateur disait que c'était de la bonne terre ! Par Véris ! Pourquoi l'analyseur n'a-t-il pas décelé de trace d'acide ?

Jato Salor ne lui répondit pas, mais lança dans son micro :

— Vous avez entendu, Nadu ?

— Bien compris.

— Lancez le moteur !

— Il tourne déjà et nous n'attendons plus que vous pour décoller ! renvoya Nadu, Onela, Salor et Bul arrivèrent au pied de l'échelle, l'escaladèrent vivement, entrèrent dans le sas.

— En route ! cria Jato Salor en bloquant la porte, nous devons passer à l'épuration

— Direction ? demanda Nadu Onela.

— Droit devant ! Notre plongée nous conduire bien quelque part !

Le Itanamo quitta la planète Rouge et, par le hublot, Bul et Jato constatèrent que ses étançons étaient rongés d'un bon quart et que ses sabots avaient disparu.

*

**

Du poste de commandes qu'il occupait provisoirement en l'absence de Salor, Nadu Onela vit s'évanouir l'étrange soleil hexagonal. Le Itanamo creva le ciel gris, pénétra dans une immense zone verte, puis tout se transforma en traînées lumineuses fugitives, s'évanouissant dans un féerique jaillissement d'étincelles polychromes. Le compteur stellaire accumulait les millions de biocromètres à une allure prodigieuse, et l'indicateur de direction effectuait sans arrêt le tour du cadran.

Tout devenait rien et rien devenait tout. La vitesse n'avait plus de signification, la direction n'existait plus, et sûrement que le temps n'avait plus la moindre importance. Nadu Onela avait le sentiment d'être assis à son poste depuis des siècles, était, ainsi que les femmes, fasciné par le fantastique spectacle se déroulant sous ses yeux.

L'irruption de Jato et Bul rompit le charme. Salor vérifia aussitôt les cadrans du tableau de bord, serra les dents.

— Le Itanamo est transformé en sonde spatio-temporelle ! jeta Bul Isome d'un ton dramatique.

Jato Salor secoua négativement la tête.

— Ce n'est pas aussi tragique que cela, mais le fait est que nous plongeons dans l'espace à une allure jamais atteinte. Il est désormais impossible de savoir où se trouve Obicera !

Un silence épais suivit sa déclaration. Le vaisseau, entraîné par des forces mystérieuses, fonçait dans le néant à une vitesse impossible à chiffrer et nul n'aurait su dire où et quand s'achèverait sa course.

Le temps coula. A travers les hublots, les galaxautes ne distinguaient qu'un jaillissement de couleurs, irréelles, incroyablement lumineuses et traversées de taches sombres, vite fondues dans ce déferlement fantastique. Puis, brusquement, le vaisseau spatial enregistra un brutal coup de frein qui jeta au sol les galaxautes et, simultanément, un bleu limpide s'encadra dans les hublots.

Salor se redressa. A travers le hublot central, il voyait une planète ronde, entourée de nuages. A droite, un nouveau soleil brillait de mille feux, mais, très loin sur la gauche, un gigantesque rideau de brume masquait l'espace.

— Victoire ! hurla Bul Isome, nous sommes de l'autre côté, dans. une nouvelle galaxie !

Hors, sa femme, lui jeta un regard torve et dit :

— Oui, mais combien de temps cela nous a-t-il pris ? Pour nous, il ne s'est écoulé qu'une journée, peut-être deux. Pour ceux d'Obicera, en va-t-il de même ?

Jato Salor se fit pensif, et demanda :

— Combien de biocromètres avons-nous parcourus, Nadu ?

Nadu Onela se pencha, et dit dans un soupir :

—Le compteur indique trois milliards de biocromètres.

Tous sursautèrent. Nadu Onela ajouta vivement :

— Mais il a dû se détraquer, car nous avons presque notre plein de carburant.

Bul Isome s'assit lourdement.

—Par Véris ! J'espère qu'il s'est détraqué ! Oh ! oui ! Je l'espère !

*

**

Le Itanamo se posa en douceur au centre d'une plaine verdoyante environnée de collines boisées. Cette planète inspirait confiance au premier regard et, si l'analyseur et l'informateur continuaient leur travail, Jato Salor avait la certitude qu'il ne trouverait pas là de rivière d'acide.

Néanmoins, il fit effectuer par les femmes les analyses classiques. Celles-ci étant satisfaisantes, il fut décidé que les trois hommes partiraient en reconnaissance, tandis que les femmes assureraient la garde du vaisseau.

Cette fois, Salor et ses compagnons s'équipèrent des jet-air et descendirent du vaisseau qui, malgré ses es sabots manquants et ses étançons rongés, reposait fermement sur le sol compact et résistant. D'emblée, ils sentirent l'odeur familière de la végétation, reconnurent les espèces d'arbres qui existaient sur Obicera et entendirent des chants d'oiseaux.

— Ouf ! lâcha Bul Isome, je me sens revivre ! Tenez ! Voilà des corbeaux !

Les gros oiseaux noirs passèrent en croassant, s'éloignèrent à tire-d'aile et disparurent au-dessus des collines. Ils étaient énormes, gras et peu farouches.

— Suivons-les, proposa Jato Salor en actionnant le déclencheur du jet-air.

Nadu et Bul l'imitèrent. Les trois hommes décollèrent rapidement, prirent de l'altitude, se stabilisèrent et se lancèrent à la poursuite des corbeaux. D'en haut, ils découvraient un paysage luxuriant et sauvage, des torrents, des cascades, et, dans le lointain, une montagne couverte de neige. A travers les arbres, ils repérèrent des biches. Au-delà des collines, ils virent des pommiers, des poiriers, des cerisiers.

— Nous pourrions appeler cette planète La Verte ? fit Nadu Onela.

— En effet, répondit Jato Salor, à moins que ses habitants ne lui aient déjà donné un nom !

— Pourquoi serait-elle habitée ? demanda Bul Isome. Nous avons franchi le rideau de brume et je suis persuadé que nous sommes en train de découvrir un monde nouveau où aucun homme n'a jamais mis les pieds ! Ici, Jato, nous sommes dans la 613e galaxie !

— Prudence, rétorqua Salor, prudence !

Au même instant, et comme pour lui donner raison, quatre boules métalliques se matérialisèrent dans le ciel limpide. Elles venaient de sauter les sommets enneigés, plongeaient en direction de la vallée. Rectiligne, leur ligne de vol les conduisait directement vers la plaine où reposait le Itanamo.

— Posons-nous ! ordonna Jato Salor.

Les trois galaxautes piquèrent en direction de la forêt et se dissimulèrent dans le feuillage épais d'un énorme sapin.

— Itanamo ! jeta Salor dans son micro.

— Nous écoutons, répondit Mara Salor, que se passe-t-il ?

— Quatre boules volantes naviguent sur vous. Déplacez le vaisseau immédiatement ! Vous devez être en mesure de le cacher aisément dans la forêt.

— Compris, Jato, nous manœuvrons!

Les engins sphériques approchaient vite, en conservant la même altitude et la même ligne de vol. Soucieux, Jato dit :

— Curieux que ces engins effectuent un vol par ici précisément après notre arrivée. J'ai l'impression que nous avons été signalés dès notre entrée dans l'atmosphère de cette planète, et repérés dès notre atterrissage ! Si cela était, nous nous trouverions en présence d'une civilisation plus avancée que la nôtre sur tous les plans.

La mine de Bul Isome s'allongea.

— Ce serait bien notre chance, grogna-t-il. Souhaitons que ces super-évolués ne soient pas agressifs ! Sans quoi, nous passerons un mauvais moment !

Jato Salor observa les boules métalliques. Elles étincelaient au soleil, bien plus haut que les collines et, à mesure qu'elles approchaient, paraissaient perdre de la vitesse. Puis, elles se séparèrent. L'une continua son vol directement vers la-plaine où se trouvait le Itanamo. Les autres amorcèrent un large mouvement tournant.

— Itanamo, chuchota Salor dans son micro, avez-vous découvert un abri ?

— Nous sommes dans , la forêt, répondit Mara Salor sur le même ton, mais je ne suis pas certaine que le vaisseau soit parfaitement dissimulé. Avons-nous le temps d'améliorer...

-- Non, coupa Jato, les engins arrivent. Silence radio !

Il perçut le déclic de fin d'émission, stoppa à son tour le contact de son poste et leva les yeux. Les quatre boules venaient d'achever leur mise en place. Elles stationnèrent un instant, descendirent plus bas que les collines environnantes si bien qu'elles furent cachées aux yeux des galaxautes.

— Qu'est-ce que ces machines complotent ? murmura Bul Isome, ce n'est peut-être pas nous qu'elles visent ?

— Cela me surprendrait, fit Jato Salor en dégainant son pistolet désintégrateur. Quoi qu'il en soit, et dans le doute, préparons-nous au pire.

Les deux hommes dégainèrent à leur tour, puis, les engins bondirent soudainement par dessus les collines, se stabilisèrent de nouveau, comme surpris de trouver la plaine déserte. Entre les branches, Salor et ses compagnons apercevaient des détails que la distance leur avait jusqu'alors dissimulés.

Les boules se mouvaient grâce à un système rotatif situé à leur base. Leur coque était percée de hublots coniques. Un dôme transparent les surmontait, et de courts tubes flexibles émergeaient un peu partout de la coque, se balançant d'une manière grotesque, comme des antennes mal fixées.

Les quatre boules survolèrent la plaine à faible allure, revinrent, se stabilisèrent. C'était peut-être un hasard, mais elles se trouvaient très exactement à l'aplomb de l'endroit qu'avait choisi Jato Salor pour faire se poser le Itanamo. Vues de près, elles paraissaient lourdes, peu maniables et relativement vulnérables si l'on se fiait à leur apparence.

A un invisible signal, deux d'entre elles se déplacèrent. Ce fut fulgurant. Jato Salor et ses amis ne virent qu'un trait brillant, puis, la seconde suivante, les deux engins se balançaient au-dessus de leur énorme sapin.

Salor fit signe de rester muet et immobile, mais le canon de son pistolet désintégrateur se redressa, se braqua au centre de la première boule. Bul l'imita, choisit pour cible l'autre appareil. Tout cela se déroulait dans un silence oppressant que les oiseaux seuls ne respectaient pas.

Le suspense persista quelques minutes, puis, sans préavis, les engins bondirent dans le ciel et disparurent à l'horizon.

Bul Isome essuya la sueur qui coulait de son front.

— J'ai eu chaud, dit-il.

Ni Jato ni Nadu ne le contredirent.

 

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