Caroff André-Le rideau de brume
Chapitre VIII
Après le départ des boules, les trois galaxautes revinrent vers le Itanamo d'un coup de jet-air. Le vaisseau était mieux caché que Mara Salor le croyait, au centre d'un bouquet d'immenses peupliers le recouvrant entièrement, et Jato fut un peu rassuré. A moins de disposer d'un moyen de détection extraordinairement perfectionné, les engins sphériques n'avaient pu déceler sa présence.
En revanche, le fait que deux boules métalliques se soient longuement stabilisées au-dessus du sapin rendait Jato Salor perplexe.
Les hommes regagnèrent le Itanamo, car une discussion s'imposait à la suite de cet incident, et Salor dit :
— Primo : nous savons, à présent, que cette planète est habitée. Secundo : il est plus que probable que notre arrivée est connue, puisqu'une patrouille de l'air a effectué une reconnaissance dans cette région désertique. Tertio : j'ai le sentiment que les engins en question vont revenir, débarquer des hommes qui se livreront à des recherches plus complètes.
— Personnellement, intervint Mara Salor, j'ai noté que les sphères paraissaient être beaucoup plus attirées par vous que par le Itanamo Elles se sont rendues sans hésiter au point où vous avez débarqué, puis, deux d'entre elles se sont projetées jusqu'au sapin qui vous servait d'abri !
Bul eut un sifflement admiratif.
— Bien observé, Mara ! Faut-il en déduire que les équipages des sphères disposent d'un détecteur de fluide humain ?
Nadu Onela haussa les épaules.
— Invraisemblable, estima-t-il. le veux bien qu'ils aient repéré le Itanamo lors de ses manœuvres d'approches, mais pas que notre fluide humain ait fait réagir un quelconque appareil installé au-delà des cols enneigés ! La distance est trop considérable.
Immédiatement, il comprit qu'il venait de dire une bêtise cari, si le vaisseau avait été repéré à grande distance, il l'aurait été d'autant plus facilement de près.
— Je crois que Mara a raison, dit Gili Onela. Le renoxytilium doit faire écran et, tout en étant lui-même indétectable, a empêché l'appareil d'enregistrer notre présence, alors que la vôtre ne lui a sans doute pas échappé..
Jato Salor offrit ses cigarettes, tira une bouffée de la sienne et dit :
— Tout cela m'a l'air logique. L'important est de savoir si les intentions des habitants de cette planète sont pacifiques ou non. Mais, de toute façon, nous n'aurons le choix qu'entre deux possibilités. Nous faire admettre par eux ou plonger une fois de plus dans l'espace.
— D'accord, dit Bul Isome, mais comment vérifier que...
Son regard accrocha une lueur vive. Il s'interrompit, se rua au hublot et tous l'imitèrent sans demander d'explication. A travers les ramures des peupliers, ils aperçurent à nouveau les quatre sphères. Cette fois, elles escortaient un engin imposant de par ses dimensions, inquiétant en raison des tubes hérissant son pourtour. Également sphérique, l'appareil jouait visiblement le rôle du bombardier guidé par des chasseurs.
Quand Bul Isome les avait aperçus, les engins se trouvaient déjà au-dessus de la cuvette formée par les collines. Ils arrivèrent rapidement au-dessus du sapin ayant servi de cachette aux galaxautes et, sans sommation, la grosse sphère abaissa ses nombreux tubes qui crachèrent un flot liquide sur l'arbre et ses environs immédiats.
Apparemment innocente, l'opération s'avéra d'une efficacité redoutable car toute la végétation touchée se transforma instantanément en fumée, et laissa place à une vaste clairière.
— Plus le moindre brin d'herbe, constata Bul Isome à mi-voix, c'est du beau travail.
Les cinq engins survolèrent une dernière fois les lieux, puis filèrent en direction de la haute montagne derrière laquelle ils s'évanouirent. Chez les galaxautes, la consternation régnait. Ils étaient fixés sur les intentions des maîtres de cette planète, comprenaient sans nul plaisir qu'il ne leur restait qu'à reprendre le chemin des étoiles. Déjà perdus dans cette galaxie, ils s'éloigneraient encore de Obicera dont ils ignoraient la position, et leur conquête deviendrait inutile.
Comprenant que ses compagnons attendaient sa décision, Jato Salor se donna le temps de la réflexion avant de déclarer:
— Avant de nous lancer dans l'inconnu, nous allons tenter notre chance ici. On a essayé de nous anéantir sans nous connaître, sans nous entendre, comme si nous étions des ennemis déclarés, et cela est illogique de la part d'un peuple évolué. Je crois que nous sommes l'objet d'une méprise.
— Possible, admit Bul Isome, mais nous allons risquer notre peau pour en avoir confirmation !
— En nous déplaçant de nuit, estima Jato Salor, je pense que nous pourrons approcher les cités de cette planète. Ensuite, et selon la tournure que prendront les événements, nous agirons en conséquence.
*
**
Quand la nuit fut profonde, le Itanamo sortît de la forêt et s'éloigna furtivement en direction de la haute montagne. Les sphères métalliques étaient venues de là, et c'était certainement de l'autre côté des pics enneigés que se trouvaient les villes de la planète Verte.
A bord du vaisseau, Jato Salor et ses amis restaient très attentifs. Ils avaient pu apprécier la vitesse des sphères, savaient que le Itanamo aurait énormément de mal à fuir en cas d'attaque brusque. Le vaisseau voguait à faible hauteur, se réservant la possibilité de plonger dans la forêt si une escadrille ennemie se manifestait, mais cette manière de procéder était une arme à double tranchant. La pluie mortelle ne pouvant venir que d'en haut, il était évident que le capitaine Salor prenait un grand risque en exposant sa machine à un arrosage soudain.
Le Itanamo sauta la chaîne montagneuse, eut devant lui la perspective grandiose d'une vaste vallée constellée de petits lacs. Au centre de la vallée, il y avait des guirlandes de lumières, celles d'une grande cité formant un triangle et sise au milieu de la forêt qui la cernait sur ses trois faces.
Piloté par Jato Salor, le vaisseau réduisit prudemment la distance le séparant de cette ville. Mis à part ce grand triangle lumineux, les galaxautes n'apercevaient aucune autre ville aussi loin que portait leur vue. D'ailleurs, la forêt environnante était intacte, sans chemin ni route d'accès à la cité, ce qui prouvait que les habitants ne se déplaçaient que par la voie des airs.
Jato Salor posa le Itanamo dans la forêt, à distance respectable de la ville, coupa les moteurs et dit :
— Puisque nous sommes venus jusqu'ici sans encombre, il faut croire que les détecteurs ennemis ne captent effectivement pas la masse métallique du Itanamo, mais seulement le fluide humain que nous dégageons. En revêtant nos combinaisons, nos casques, et en portant des gants, je crois que nous aurons une chance d'éviter la détection.
— Quel est votre but ? s'enquit Hora Isome.
— Entrer en relation avec la plus haute autorité de cette planète, lui expliquer qui nous sommes et ce que nous cherchons, et, enfin, lui demander si une colonie obicerate pourrait s'implanter ici sans nuire à l'équilibre général.
— A vue de nez, lâcha Bul Isome, ça devrait être possible. La Verte est encore à l'état sauvage, apparemment peu peuplée, pleine de gibier, d'arbres fruitiers, de lacs certainement poissonneux, et de terres fertiles non cultivées ! Par Véris ! Si Nas Ordia voyait ça, il en ferait une jaunisse !
— En attendant, coupa Nadu Oisela, c'est à nous de voir ça !
Jato Salor sourit.
— C'est ce que nous allons faire au plus tôt, Nadu. Voici mon plan : Bul et moi irons à pied jusqu'aux limites de la ville. Nous patienterons et, dès qu'une certaine animation régnera dans la cité, nous tenterons de nous mêler à la foule si l'apparence physique des habitants ne diffère pas trop de la nôtre.
— En scaphandre de galaxaute ? demanda ingénument Hora.
Bul éclata de rire.
— Ne t'inquiète pas, , Hora ! Nous trouverons deux types à notre taille qui nous prêteront leurs vêtements ! Mais il ne faudra pas trop les abîmer, pas vrai, Jato ?
— Un jet paralysant devrait suffire, répondit calmement Salor. Cela ne les « abîmera » pas, et le Conseil Suprême de La Verte ne pourra, ensuite, nous accuser que d'un vol de vêtements. Allons-y, Bul.
— Que devenons-nous dans cette histoire ? s'enquit Mara Salor.
— Vous resterez en contact-radio avec nous. Nous vous indiquerons l'endroit où nous abandonnerons nos scaphandres, et vous les récupérerez afin qu'une patrouille ennemie ne risque pas de les trouver en notre absence. Soyez extrêmement prudents, et ne sortez du Itanamo qu'en cas de nécessité. Si nous ne donnons pas signe de vie avant la fin de la journée, cela voudra dire que nous sommes aux mains des Verts..., appelons-les ainsi avant d'en savoir plus.
Mara Salor fronça les sourcils.
— Que ferons-nous, Jato ?
— Rien tant que vous n'aurez pas la certitude absolue que notre situation est très mauvaise.
— Par Véris ! grogna Nadu Oisela, cela ne va pas être facile ! Comment savoir en quelle situation vous vous trouvez si vous nous donnez consigne de ne pas sortir du Itanamo sauf pour récupérer les scaphandres ?
— J'ai dit que vous pourriez le quitter en cas de nécessité, et il me semble que notre capture en sera une. A partir du moment où nous serons prisonniers, le commandement vous reviendra, Nadu ! Vous agirez selon l'inspiration du moment mais, en bonne logique, n'aurez le choix qu'entre deux possibilités : nous délivrer ou reprendre votre voyage.
— Nous tenterons de vous délivrer ! assura Nadu Onela avec fougue.
Jato Salor lui posa la main sur l'épaule.
— Je n'en doute pas, mon ami. Cependant, il se peut que l'entreprise soit irréalisable. Dans ce cas, n'oubliez pas que la vie de deux hommes n'est rien en regard de la mission dont Obicera nous a chargés. Donc, pas de témérité ! D'autant plus que les Verts comprendront aisément que nous ne sommes pas sortis de terre, et qu'ils se lanceront immédiatement à la recherche du Itanamo !l Sincèrement. je pense que la sagesse vous conseillera de sauver vos vies et le vaisseau afin d'achever votre mission.
— J'en déciderai seul, dit froidement Nadu Onela.
Jato Salor opina et entraîna Bul Isome vers le sas. Là, ils enfilèrent les combinaisons et les casques stellaires, mirent des gants, et s'armèrent chacun d'un pistolet paralysant et d'un désintégrateur avant de sortir du vaisseau.
Ils furent tout de suite dans les ténèbres. Le clair de lune ne perçait pas les épais feuillages des arbres immenses, et ils durent utiliser les lampes encastrées dans leur casque, jato Salor traça un rapide croquis des lieux, fit une croix à l'endroit qu'occupait le vaisseau. Pour revenir, ils n'auraient plus le secours de la radio et devraient retrouver seuls leur chemin.
Curieusement, ils circulaient assez bien. La forêt, bien que luxuriante, ne comportait ni lianes ni taillis inextricables, donnait, en fait, l'impression d'être le résultat d'une plantation parfaitement calculée. Les deux hommes progressèrent pendant deux heures, se trouvèrent brusquement à la lisière de la forêt. Ainsi qu'ils avaient pu le voir depuis le Itanamo, la ville s'adossait carrément à la forêt, sans transition ni no man's land, comme si chaque mètre carré avait une valeur incalculable. Puis, pour renforcer cette hypothèse, les habitations ne formaient qu'un bloc triangulaire, coupé de voles étroites. Ensuite, il y avait un autre bloc, une séparation, et ainsi de suite. Les habitations ne comportaient pas de fenêtres visibles, étaient en bois brut. De place en place, une ouverture ronde sans porte s'ouvrait au ras de la chaussée métallique. Dés globes éclairaient tout cela, mais on n'apercevait aucun fil électrique.
— Drôle de patelin, souffla Bul Isome. Je me demande comment sont fabriqués les Verts ? Leurs sphères volantes prouvent qu'ils sont évolués, mais ces baraques en bois..,
— Ce ne, sont pas des baraques, coupa Jato Salor. Elles ont été construites habilement, sans joints visibles, selon un procédé qui m'échappe. Voyez, Bul, chaque façade est lisse comme un miroir. Et cette lumière, d'où vient-elle ? On dirait que les globes produisent leur propre énergie.
— Maisons de bois et chaussée métallique ! C'est...
Il s'interrompit car un véhicule rond venait d'apparaître au bout de la voie centrale. Il se déplaçait vite, sans toucher la chaussée métallique. Il se rapprocha sans bruit, obliqua brusquement et pénétra dans le bloc par l'une des ouvertures rondes. Au passage, les galaxautes avaient pu voir ses deux passagers. Un homme et une femme normalement constitués, mais vêtus d'une combinaison lumineuse du plus bizarre effet.
— Maintenant, dit Bul, nous savons que ces gens-là nous ressemblent physiquement. Reste à apprendre dans quelle langue ils s'expriment, et quelles sont leurs coutumes.
— Nous saurons tout cela quand le jour se lèvera, murmura Jato Salor. Patientons.
Au cours des heures qui suivirent, Salor contacta plusieurs fois le Itanamo. Nadu Onela lui signala à deux reprises que des sphères volantes étaient passées à proximité du vaisseau. On pouvait en conclure que les Verts s'occupaient activement de leur sécurité, que des patrouilles sillonnaient le ciel jour et nuit ; donc, que l'adversaire était connu, craint, et capable d'attaquer à tout moment.
Enfin, le jour se leva, la ville triangulaire s'éveilla, et des nuées de véhicules ronds se mirent à sillonner les voies métalliques. Plus tard, des piétons apparurent. Ils étaient tous revêtus de la curieuse combinaison lumineuse. Elle était rouge pour les hommes, bleue pour les femmes, mais strictement taillée sur le même modèle. Pour se déplacer, ces gens empruntaient une étroite bande de circulation en bois sur laquelle ils progressaient très maladroitement.
— On dirait qu'ils ont perdu l'habitude de marcher, estima Bul Isome.
Au même moment, une sirène hurla trois fois. Les véhicules ronds disparurent comme par enchantement et les piétons descendirent sur la chaussée métallique où ils se mirent à évoluer sans effort apparent, pieds joints, changeant de direction par simples mouvements de bras, et stoppant en revenant vers les bandes de circulation en bois. Personne ne perdait jamais l'équilibre, et tout le monde transportait un petit panier vitré contenant de la verdure. Feuilles de pommiers, de châtaigniers, de poiriers, etc.
Périodiquement, un gros véhicule rond passait lentement en diffusant de l'eau en pluie, et chacun tendait son petit panier vitré.
— Pas possible ! s'exclama Bul Isome, ils sont tous retombés en enfance !
Plus tard, un second véhicule rond passa et distribua des fruits, des salades, des feuilles fraîches. Cette fois, ce furent les femmes qui récoltèrent cette distribution dans de grands paniers vitrés et les transportèrent à l'intérieur des maisons de bois. A part le fait de porter des feuilles, des salades ou des fruits, et de les faire arroser de temps à autre, nul ne paraissait se livrer à une occupation particulière. Des groupes se formaient aux coins des voies, palabraient interminablement, et on ne s'interrompait que pour croquer une feuille, une salade ou un fruit.
— Des végétariens, en déduisit Jato Salor, ça ne peut être que ça.
Bul Isome le dévisagea tristement.
— Si je comprends bien, je vais être obligé de croquer de la salade et de me balader sur cette patinoire ?
— Auparavant, Bul, il va falloir neutraliser deux hommes ayant à peu près notre stature, et notre pointure, ce qui sera moins facile ! J'ai noté que leurs chaussures sont équipées d'une semelle métallique flexible. Comme la chaussée sur laquelle ils se déplacent est également métallique, il est clair que l'électricité a quelque chose à voir là-dedans. Combinaisons lumineuses, véhicules électriques, ce n'est pas le summum du progrès. Dans quelle galaxie sommes-nous tombés ? Théoriquement, si c'était la 613e, elle devrait être en avance sur nous sur tous les plans, ce qui ne semble pas être le cas.
— Le mieux, fit Bul avec bon sens, c'est d'y aller voir.
Jato acquiesça, déclencha sa radio. Itanamo ?
— J'écoute, fit la voix de Nadu Onela.
— Nous allons capturer deux Verts, et nous débarrasser de nos scaphandres que vous trouverez au point d'émission du témoin sonore. Faites attention en les récupérant, Nadu. Ils seront en lisière de la forêt, et la ville est juste en bordure.
— Je serai prudent, mais soyez-le davantage.
— Promis. Je coupe.
Salor interrompit l'émission, et dît à son compagnon
— Maintenant, Bul, à nous de jouer.
Ils quittèrent leur scaphandre qu'ils abandonnèrent dans le creux d'un tronc d'arbre, et Jato Salor brancha le témoin sonore qui devait guider Nadu Onela. Ceci fait, les deux galaxautes rampèrent vers la lisière de la forêt, dont ils s'étaient soigneusement tenus, à l'écart, et s'accroupirent derrière un taillis épais. Là, ils étaient aux avant-postes, à l'extrême limite autorisée par la sécurité. Les Verts circulaient à portée de main, et les galaxautes entendaient parfaitement les propos qu'ils échangeaient. Salor adressa un clin d’œil à Bul. Les Verts s'exprimaient en néantique, langue désuète, mais que l'on apprenait sur Obicera au collège d’État de Nitamaco, tout comme on apprenait jadis le latin sur la planète Terre.
Les deux hommes braquèrent leur paralysant. Deux Verts, ayant à peu près leur taille, arrivaient en devisant sur la bande de circulation.
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