C'est trop tard pour la terre
1. « Il faut appliquer le principe de précaution ! »
1.
« Il faut appliquer
le principe de précaution ! »
L’idée qu’on oublie : en freinant l’innovation, le principe de
précaution risque de faire plus de mal que de bien.
Depuis le 28 février 2005, le principe de précaution est inscrit dans la
Constitution française. Nouvelle exception française ? Pas vraiment, car le
principe ne date pas d’hier et il oriente depuis plusieurs années un certain
nombre de politiques publiques.
L’on trouve les premières traces de ce principe dans le livre – publié en
1979 – du philosophe Hans Jonas, Le principe responsabilitéi. Consacré
ensuite au sommet de Rio en 1992, le principe de précaution est devenu
l’une des principales demandes des groupes environnementalistes. Supposé
ne s’appliquer qu’aux politiques environnementales, il a très vite débordé
sur d’autres activités si bien qu’aujourd’hui il peut aussi être invoqué au
nom de la santé publique, de la sécurité des enfants, etc.
Ainsi, en son nom, de très nombreux gouvernements interviennent sur
le marché des produits alimentaires, des produits agricoles, des jouets, des
produits chimiques, pour ne citer qu’eux. En 1999, la Commission
européenne a ainsi provisoirement interdit la commercialisation de certains
jouets et articles en plastique mou pour enfants au prétexte qu’il serait
dangereux pour leur santé de les sucer. Récemment, en juillet 2006,
l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) a
demandé l’arrêt de commercialisation de la quasi-totalité des antibiotiques
locaux pour le nez, la gorge et en bain de bouche, comme la Solutricine, et
la Lysopaïne ainsi que dix autres médicaments. Le 24 octobre 2005, l’accès
au marché fut refusé à dix autres médicaments dits immuno-stimulants et
couramment utilisés dans la prévention des rhino-pharyngites et des otites à
répétition.
Le rêve d’une société sans risque
Le principe de précaution est assez largement accepté par l’opinion
publique car il est présenté comme un moyen de rendre nos vies plus sûres,
une sorte d’assurance tout risque fournie et gérée par l’État. Traumatisés par
le scandale de la vache folle et celui de l’amiante, les Français sont séduits
par cette approche de la gestion du risque. Reste à savoir si le principe de
précaution est un moyen efficace de gestion du risque.
Le principe, dans sa version finale de 1992 à Rio, établit que « là où
existent des dommages sérieux et irréversibles, le manque de certitude
scientifique ne doit pas constituer une raison pour remettre à plus tard des
mesures visant à prévenir la dégradation environnementale. » Son pendant
français est relativement proche. L’article 5 de la charte environnementale
affirme en effet que :
« Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état
des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et
irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par
application du principe de précaution, à l’adoption de mesures provisoires
et proportionnées afin d’éviter la réalisation du dommage ainsi qu à la mise
en œuvre de procédure d’évaluation des risques encourus. »
Le but du principe est de supprimer ou de réduire les risques inhérents
à nos sociétés modernes. Pour y parvenir, il propose d’interdire toute
activité qui pourrait avoir des effets dommageables sur l’environnement. Le
bon sens n’indique-t-il pas en effet qu’il suffit de supprimer une activité
chimique pour voir s’envoler avec elle le risque qui lui est associé ? N’est-il
pas évident qu’un produit qu’on ne commercialisera pas ne provoquera pas
de dégâts ?
Et pourtant, ce n’est pas si simple. Le risque n’est pas seulement de
mener un projet ou une activité comme la fabrication d’un produit chimique
ou un médicament mais aussi dans le fait de se priver de ses vertus.
Le risque de se priver d’innovations utiles
Un exemple dramatique nous est donné dans le cas du DDT. Celui-ci
illustre bien avant la lettre la logique du principe de précaution. Ce pesticide
avait pour vertu d’être très efficace dans l’extermination des moustiques et
mouches transmettant des maladies. En 1945, l’éradication de la malaria
semblait un objectif atteignable grâce à cette découverte de Paul Müller, qui
lui valut un prix Nobel de médecine en 1948. Seulement, d’après Rachel
Carlson, auteur d’un livre à succès, Silent Springii, le DDT était toxique pour
certains oiseaux. Il risquait de réduire la taille de leur coquille. Devant ce
risque de perte de biodiversité, le DDT fut interdit aux États-Unis en 1972.
Jusqu’en 1970, le DDT avait été utilisé avec succès en Europe, en
Australie et en Amérique du Nord. Sous la pression d’organisations
écologistes et avec la diabolisation du DDT qui commença dès 1962 avec
Rachel Carlson, il devint plus difficile pour les pays en développement de
se procurer du DDT. C’est ainsi que dans un rapport officiel de l’OMS, de
1972, on peut lire « certains pays ont arrêté la production du DDT et certains
États membres rencontrent des difficultés à obtenir les approvisionnements
nécessairesiii ».
Les maladies efficacement combattues par le DDT comme la malaria se
sont ainsi répandues plus facilement. Aujourd’hui, les estimations
concernant l’épidémie mondiale de malaria vont de 300 à 500 millions de
cas, et 1 à 2,5 millions d’Africains en meurent chaque année.
Le DDT ne présente pourtant aucun danger pour l’homme et quelque
trente années après la diabolisation de ce « tueur de moustique », l’agence
santé des Nations unies a annoncé en septembre 2006 qu’elle commencerait
à promouvoir de nouveau le DDT. Les avantages du DDT ont enfin été
reconnus, à savoir qu’il reste actif pendant un mois après pulvérisation et
qu’il est répulsif, c’est-à-dire qu’il chasse les moustiques plutôt que de les
tuer bien après qu’ils ont eu le temps de piquer. Mieux vaut tard que jamais,
mais trente années se sont quand même écoulées pendant lesquelles un
grand nombre d’Africains a été privé d’un moyen efficace de lutte contre la
malaria.
Cet exemple dramatique nous permet de comprendre un aspect
essentiel de la vie, à savoir que si des risques peuvent être associés à une
action donnée, d’autres risques sont associés au fait de ne pas agir.
En se privant du DDT, on élimine le risque de voir les coquilles d’œuf
d’oiseau se rétrécir, mais on se prive aussi des conséquences bénéfiques de
son utilisation, à savoir réduire le nombre de victimes du paludisme.
Inversement, en choisissant le DDT, on prend le risque de voir les coquilles
se rétrécir mais on se donne aussi la chance de voir se réduire le nombre de
décès liés aux épidémies de malaria.
Le danger du principe de précaution est qu’il sous-entend qu’une
action peut être exempte de risque… ce que chacun d’entre nous sait être
impossible par son expérience personnelle. Parce que les êtres humains ne disposent pas d’informations et de connaissances parfaites sur les choses et
ne peuvent prédire l’avenir avec certitude, ils se trouvent nécessairement
dans une situation où certes l’action comporte des risques mais l’inaction en
comporte tout autant. À l’extrême, l’inaction entraîne la mort.
La nécessité de choisir entre les risques
Nous sommes donc condamnés à agir pour vivre, à changer pour
maintenir notre existence. Il est vrai que personne ne souhaite agir à tort et à
travers au risque justement de se nuire à lui-même et aux autres. Comment
sortir de ce dilemme ? Il faut bien trouver un moyen de sélectionner entre
des comportements aux risques acceptables et des comportements
dangereux. C’est bien là ce que propose le principe de précaution.
Mais il souffre malheureusement d’un biais qu’il est crucial de mettre
en perspective.
Deux types d’erreurs sont possibles. Le premier est de considérer
qu’un changement inoffensif est dangereux et donc de ne pas faire le
changement. La seconde est de croire qu’un changement améliorera la
sécurité alors qu’il se révélera au contraire dangereux. Comme l’illustre
Fred Smithiv, le second type d’erreur « peut être illustré par la Thalidomide
des années 1960. On pensait que ce médicament rendrait le cycle menstruel
plus régulier, mais il a eu comme résultat la naissance d’enfants avec des
membres déformés ». Le premier type d’erreur est illustré « par les béta-
bloquants. Ils réduisent le risque de mortalité des gens atteints d’affection
cardiaque. La Food and Drug Administration (FDA)v a refusé l’autorisation
des béta-bloquants durant cinq ans. Pendant cette période, des milliers de
personnes sont décédés suite à des crises cardiaques ».
Le défi est donc de trouver le juste équilibre entre ces deux types
d’erreur qui comportent des coûts humains et sociaux : entre le fait d’aller
trop vite (laisser passer trop de mauvais produits) ou le fait d’aller trop
lentement ; autrement dit entre les risques liés à l’innovation, et les risques
de l’immobilisme technologique.
La précaution, un principe conservateur
Sous l’égide du principe de précaution, les autorités réglementaires
favorisent les choix les plus conservateurs. En effet, les décideurs en
matière d’autorisation d’une technologie sont des hommes comme les
autres. Comme dans tout autre domaine, ils serviront leurs concitoyens à
condition que cela soit en harmonie avec la poursuite de leur propre intérêt.
Or, leur sort est lié à celui de l’agence de réglementation pour laquelle ils
travaillent, et celle-ci dépend des budgets alloués par les hommes
politiques. La pire chose qui puisse leur arriver est qu’un scandale
médiatique éclate et affecte leur budget. De ce point de vue, les deux types
de risque ne sont pas équivalents. En effet, lorsqu’un produit dangereux est
mis sur le marché, il fait des victimes et les risques de scandale et de
sanction sont plus grands. En revanche, les victimes d’un produit non
autorisé sur le marché ne sont pas identifiables.
Alors que la carrière et la rémunération de ceux qui prennent les
décisions dépendent du nombre de produits dangereux détectés et refusés, à
l’inverse ils ne bénéficient d’aucune motivation particulière à bien veiller à
ce que ne soient pas rejetés des produits bons ou inoffensifsvi.
Les solutions de marché ne présentent-elles pas le vice inverse, en
privilégiant toujours les solutions favorables à l’innovation quel qu’en soit
le prix ? Selon l’économiste Henri Lepage, ce résultat est loin d’être
évident. En effet, il rappelle que toutes les entreprises sont prisonnières de
contraintes de prudence. Aucune entreprise ne peut se permettre de lancer
n’importe quel produit sur le marché car elle est soumise à la responsabilité
juridique et à un impératif de bonne réputation.
Les entreprises investissent des milliards pour créer et maintenir une
réputation qui peut être ruinée du jour au lendemain en cas de scandale.
« Cette simple discipline financière signifie que les entreprises sont
contraintes d’employer des gens dont le seul rôle est en permanence de se
faire les "avocats du diable", et d’expliquer pourquoi il ne serait pas sage de
faire ceci ou celavii. » De ce fait, les résistances au changement dans les
entreprises modernes ne sont en réalité pas moins fortes que dans toute
autre organisation. Courent-elles le risque d’être aussi conservatrices que
les autorités publiques ? Non, car à la différence de ces dernières, les
entreprises privées sont également soumises à la concurrence et à la loi du
profit. Pour survivre – à la différence des organismes publics – elles sont
forcées, malgré toutes les contraintes de prudence auxquelles elles sont aussi soumises, d’innover et de faire appel à des « avocats de l’innovation
et du progrès ».
« La caractéristique de la firme moderne est ainsi d’organiser un
dialogue permanent entre les pour et les contre. »
Au regard de ces arguments, il devient clair que le jugement
défavorable sur les entreprises privées n’est pas fondé. C’est au sein des
entreprises soumises à la fois au principe de prudence et de profit que l’on
peut trouver le processus décisionnel le mieux à même de garantir que les
décisions seront prises après un débat aussi rationnel et équilibré que
possible.
D’autre part, rappelons qu’il existe sur le marché des méthodes
efficaces de gestion du risque. La technique de l’assurance en est un bon
exemple. Elle ne consiste pas à interdire ou à éviter un événement
malheureux – comme le vol ou l’incendie – mais elle permet aux assurés de
se prémunir contre eux. Cela ne signifie pas que l’assuré soit
déresponsabilisé. Bien au contraire, ce type de contrat entre assuré et
assureur incite l’assuré à des comportements prudents. L’assureur a tout
intérêt à inciter son client à prendre les précautions nécessaires pour éviter
la multiplication des sinistres. Il est fort courant, par exemple, qu’un
assureur exige de son client une porte blindée, une alarme ou la présence
d’un extincteur pour accepter de l’assurer. Il en va de même dans le cas
d’une assurance contre des risques que le client fait courir à autrui.
L’assurance privée encourage la prévention, l’autodiscipline et la
modération dans la prise de risques.
Enfin, la « précaution » érigée en principe de décision publique entrave
le processus de découverte. Si les hommes ne peuvent jamais tout savoir sur
tout, ils peuvent néanmoins réduire ou mieux gérer les risques en
développant leur connaissance du monde qui les entoure. D’ailleurs, les
assureurs ont intérêt à participer à un tel développement en découvrant les
informations correctes concernant les risques qu’ils traitent. A contrario, en
prohibant certaines activités à cause des risques qu’elles impliqueraient,
plus personne n’est incité à entreprendre les recherches permettant
d’identifier au mieux ces risques, et de les réduire !
Pour une nouvelle approche
Gérer systématiquement le risque par le principe de précaution, c’est
précisément… prendre le risque de ne plus avancer, de privilégier
l’immobilisme et le statu quo. Un système de responsabilité individuelle
permet au contraire d’équilibrer prise de risque et prudence. Cette
responsabilité est régie en France par l’article 1382 du Code civil français
selon lequel : « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un
dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé, à le réparer. »
Le législateur français a mis le doigt dans un engrenage dangereux,
exposant les citoyens à des risques de « dommages graves et irréversibles ».
On peut se réjouir que cette erreur n’ait pas été répétée à l’échelle de
l’Europe entière puisque le traité constitutionnel comprenant le principe de
précaution a été rejeté. Il est pour le moins curieux d’appeler « principe de
précaution » un concept nous invitant à ignorer les risques de l’interdiction.
De plus, son application peut entraver le développement des moyens
permettant de se prémunir contre les risques. Ces moyens sont l’assurance,
le développement de la connaissance des risques, l’augmentation de
l’investissement. Sans liberté économique et sans la responsabilité que le
cadre légal établit et exige de la part de chaque individu, il n’y a pas de
bonne gestion du risque. On ne peut donc que recommander aux partisans
du principe de précaution de l’appliquer jusqu’au bout de sa logique, c’est-
à-dire de ne pas le faire appliquer tant qu’ils n’ont pas prouvé qu’il est sans
danger. À eux de démontrer qu’il est inoffensif.
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