C'est trop tard pour la terre

Cécile Philippe · Chapitre 6 sur 10

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C'est trop tard pour la terre

5. « Le protocole de Kyoto peut nous sauver ! »

5.

 

« Le protocole de Kyoto peut nous sauver !  lxv »

 

L’idée qu’on oublie : renchérir le coût de l’énergie, c’est nuire à nos

capacités d’adaptation et de changement !

 

Signée à Rio en 1992, la Convention sur les changements climatiques

consacra les travaux du groupe intergouvernemental d’experts sur le climat

(GIEC), instauré par l’ONU en 1990. Cette convention constitue la base

juridique du protocole de Kyoto, adopté en 1997 et mis en application en

2005 après l’annonce par le président Poutine qu’il ratifierait le protocole.

La ratification du pacte par la Russie avait le potentiel d’entraîner

l’application du protocole. En effet, il avait été décidé lors de la conférence

de 1997 que le protocole n’entrerait en vigueur que s’il était signé par au

moins 55 pays représentant 55 % des émissions.

Le protocole de Kyoto a été adopté comme solution incontournable au

réchauffement climatique. Il vise à réduire les émissions humaines de gaz à

effet de serre (GES), soupçonnées d’être la cause principale de ce

phénomène et présentes par ailleurs dans de très nombreuses activités

productives. Cependant, malgré l’enthousiasme que le protocole suscite

chez les mouvements écologistes, parmi un grand nombre d’hommes

politiques et dans les médias, il ne fait pas encore l’unanimité. Les États-

Unis et l’Australie, qui représentent environ 1/4 des émissions de gazlxvi, ont

refusé de le ratifier. Dernièrement, le gouvernement canadien a émis de

sérieux doutes sur le protocole. Il souhaite relâcher ses engagements en

matière de réduction des émissions et envisage même que celles-ci puissent

augmenter, pour ne pas freiner la croissance économiquelxvii. Cette remise en

cause du protocole par quelques pays fait écho à la lettre ouverte envoyée

au Premier ministre canadien, Stephen Harper, par 61 scientifiques de

renommée réclamant une évaluation scientifique ouverte de l’accord de

Kyotolxviii.

Cela apparaîtra à beaucoup comme une ignominie. Il nous semble a

contrario qu’il est sain d’instaurer un vrai débat. Ce protocole n’est pas anodin, compte tenu de ses possibles conséquences économiques sur notre

qualité de vie.

 

Les exigences de Kyoto ne sont pas anodines

 

Le protocole de Kyoto prévoit un certain nombre de mesures fiscales et

réglementaires, ainsi que l’organisation politique d’un « marché » des droits

d’émission de lxix GES. Leur but explicite est de réduire la concentration de

ces gaz dans l’atmosphère et, ainsi, d’enrayer à terme le réchauffement

climatique.

Sur la période 2008-2012, le protocole impose aux États participantslxx

de réduire collectivement l’émission de GES de 5,2 % par rapport à leur

niveau de 1990. En fonction des choix énergétiques, de l’historique des

émissions passées, ou encore des négociations internationales qui ont abouti

au protocole, tous les pays ne sont pas contraints dans les mêmes

proportions à réduire leurs émissions de GES. Par exemple, la Suède est

autorisée à augmenter ses émissions de 4 %, alors que d’autres pays,

comme l’Allemagne ou le Danemark, devront les réduire considérablement

(-21 %). Quant à la France, du fait d’un recours intense à l’énergie

nucléaire, ses émissions devront se situer en 2012 au même niveau qu’en

1990.

Du point de vue des objectifs, la situation est aussi fort différente d’un

pays à l’autre. En effet, certains pays s’éloignent déjà des seuils d’émissions

de GES, autorisés par le protocole. Par exemple, l’Espagne s’est engagée à

n’augmenter ses émissions que de 15 % en 2012 par rapport à 1990, mais

celles-ci avaient déjà augmenté de 36,8 % en 2001lxxi. En revanche, d’autres

pays ont plus que rempli leurs objectifs : la Suède en est un parfait exemple.

Elle a réduit ses émissions de en 2001 de 28,8 % par rapport à son CO2

niveau de 1990, alors que le protocole l’autorisait à les augmenter à

l’horizon de 2012. Mais cette diversité dans les performances des différents

pays reflète en réalité des engagements peu réalistes au regard de la forte

croissance des émissions de ces dernières années dans certains pays, comme

dans le cas de l’Espagne ou de l’Irlande.

 

Le protocole de Kyoto va nuire à la croissance des pays développés

Prenons d’abord conscience que le réchauffement climatique n’est pas

une catastrophe pour l’humanité entière. Il est vrai qu’en présentant le

climat comme un bien collectiflxxii on est enclin à conclure que son

réchauffement serait un mal pour tous. Or, le réchauffement est défini par la

croissance d’une température moyenne, ce qui se traduira en réalité selon

les scientifiques par le refroidissement de certaines régions et le

réchauffement d’autres. Par exemple, le réchauffement moyen irait de pair

avec un refroidissement de la région de l’Atlantique nordlxxiii.

Ainsi, le réchauffement ne sera pas ressenti partout dans le monde.

Mais même dans les lieux où la température augmentera, il pourra avoir des

effets bénéfiques. Ainsi, dans certaines régions du globe, il accroîtra la

productivité agricole et réduira la fréquence des maladies parfois mortelles

et liées au froid (grippe, pneumonie, etc.)lxxiv. L’application du protocole de

Kyoto, si jamais elle se révélait efficace, entraînerait par conséquent une

perte de bien-être pour des populations qui bénéficieraient, sinon, du

réchauffement.

Le protocole de Kyoto repose sur la mise en place par les États

d’instruments fiscaux et réglementaires afin d’obliger les entreprises à

émettre moins de GES. Il va de soi que la combustion des carbones fossiles

comme le pétrole est directement visée par le protocole puisqu’elle rejette

du dans l’atmosphère. Il est donc important de rappeler qu’aujourd’hui, CO2

près d’un tiers de l’énergie produite dans le monde est issue du pétrole.

Cette ressource représente 90 % de la consommation des transports.

Les énergies renouvelables représentent quant à elles 13,5 % de la

consommation totale d’énergie comptabilisée dans le monde. Elles

conviennent surtout pour la production d’électricité : environ 17,9 % de la

production mondiale d’électricité : hydraulique (89,5 % du total

renouvelable), la biomasse (6,7 %), l’éolien (2,1 %), la géothermie (1,6 %)

et le solaire (0,09 %)lxxv. À ce jour, les énergies renouvelables ne peuvent

pas directement se substituer au pétrole, qui sert principalement à la

production de carburants liquides.

Il semble donc pour le moins surprenant de lire, dans le rapport de

Nicholas Stern (ancien économiste en chef de la Banque mondiale), que le

coût économique du changement d’une économie fondée sur le pétrole à

une économie fondée sur d’autres sources d’énergie – encore à découvrir –

sera presque indolore.

En fait, ces mesures accroîtront les coûts de production et diminueront

par conséquent la rentabilité des activités générant des GES. À travers le

« marché » des droits d’émission instauré par le protocole de Kyoto, la

perte de rentabilité sera accentuée. L’achat de droits d’émission impliquant

un coût additionnel, le volume de production rentable en sera diminué. Ces

droits risquent à terme de devenir de plus en plus chers, puisque le but du

protocole est de réduire les émissions de lxxvi GES. Par conséquent, il faut

s’attendre à ce que la quantité des droits d’émission soit limitée afin

d’accroître le coût d’utilisation des technologies jugées « sales ». Il est aussi

intéressant de souligner que c’est ce marché des droits des émissions de

gaz, pénalisant les activités émettrices de GES, qui permet aux filières

d’énergie renouvelable de devenir « rentables ».

Face aux effets des dispositifs contraignants de Kyoto, une partie des

entreprises ne pourra pas assumer la perte des investissements non

rentabilisés et le coût nécessaire pour des nouveaux investissements en

technologies « propres ». À ces coûts, il faudra évidemment ajouter ceux

qui résultent du fait que les ressources détournées par l’application du

protocole – plusieurs centaines de milliards de dollars par an – ne seront

plus disponibles pour être investies par les entreprises, ou dépensées par les

individus, pour d’autres projets bénéfiqueslxxvii.

Il faut être conscient que le protocole de Kyoto changera notre mode

de vie. En augmentant les coûts de production, il pénalisera les activités

émettrices de GES. Or, ces activités, soupçonnées de contribuer directement

ou indirectement au réchauffement climatique, sont omniprésentes :

chauffage, climatisation, production énergétique, fabrication des différents

matériaux de base, conditionnement des produits.

Quand on se demande concrètement à quoi sert le pétrole, la liste est

infinie. Le pétrole est tout simplement la clef de voûte de nos sociétés

industrialisées. Il est le carburant indispensable de la plupart de nos moyens

de transport, avion et bateau compris. Il sert aussi de combustible sous

forme de fioul pour le chauffage par exemple ou pour la production

d’électricité. Il recouvre routes et bâtiments sous forme de bitume. On le

retrouve aussi dans l’agriculture et pas uniquement pour alimenter les

tracteurs et moissonneuses-batteuses. Les engrais azotés et la plupart des

pesticides sont produits à partir de lui. On oublie souvent que les matières

plastiques sont dérivées du pétrole. Un rapide coup d’œil dans nos maisons

montre à quel point nous en sommes dépendants. La pétrochimie nous offre aussi solvants, nylons, détergents, peintures, colles, huiles, encres

d’imprimerie, médicaments (aspirine), paraffine, produits alimentaires

(chewing-gum)…lxxviii

L’importance de ces activités lors de nos courses hebdomadaires peut

aider à comprendre que Kyoto, en augmentant les prix de tous les biens

dont la production émet des GES, diminuera inévitablement notre pouvoir

d’achat et notre qualité de vie. Ce qui distingue ces coûts des autres coûts

évoqués par les catastrophistes du climat, c’est qu’ils ne sont en aucun cas

des prévisions ou des probabilités même s’il est impossible de les chiffrer

exactement. Ces coûts sont certains car ils résultent de la mise en œuvre du

protocole. Les autres liés aux effets dommageables du réchauffement ne

présentent absolument pas cette certitude.

Mais, selon les écologistes, l’importance des sacrifices que nous

devrions subir importe peu. Pour eux, le protocole de Kyoto aurait au moins

pour mérite d’enrayer le processus du réchauffement climatique. Or, rien

n’est moins sûr comme nous avons pu le voir dans le chapitre précédent.

Au-delà des querelles de chiffres et des incertitudes sur la pertinence des

modèles prédictifs, une réflexion économique renforce considérablement

l’hypothèse de l’insignifiance des résultats de Kyoto. En effet, le protocole

s’applique actuellement à un ensemble restreint de pays industrialisés ou en

transition vers l’économie de marchélxxix. L’augmentation du prix des

facteurs de production du fait du renchérissement des droits d’émission (et

des contraintes fiscales et réglementaires), ne devrait cependant pas

permettre de réduire beaucoup les émissions mondiales de GES. En effet,

les sources d’émission seront simplement déplacées vers des pays non

soumis à Kyoto.

Cette insignifiance de l’impact du protocole de Kyoto actuel a conduit

certains écologistes à proposer un « Super Kyoto », consistant à réduire

dans des proportions beaucoup plus importantes les GES durant ce siècle.

Nicholas Stern propose de stabiliser les niveaux des émissions de gaz à effet

de serre à un maximum de 550 parties par million (ppm). Pour ce faire, il

faudrait que les émissions mondiales soient réduites de 25 % par rapport à

leur niveau de 1990 d’ici à 2050 et de 60 % dans les pays développés.

Cette solution n’est pourtant pas viable au regard des coûts

considérables que le protocole actuel fait déjà peser sur les économies,

même si Stern a tendance à les négliger en les évaluant à 1 % de PNB d’ici à

2050.

Un « protocole de Kyoto élargi » pénaliserait les pays pauvres

 

Plusieurs scientifiques suggèrent ainsi de créer un « marché » des

droits à polluer, qui serait étendu aux Pays en développement (PED). Sur le

principe, il incitera les producteurs dans ces pays à rechercher des procédés

moins polluants. Mais, inévitablement, il étendra aussi les contraintes

auxquelles ils devront se soumettre, et affectera la rentabilité de leurs

entreprises.

De plus, l’organisation de ce marché n’est pas très réaliste. Les

gouvernements des PED rappellent en effet que les pays développés ont

fondé, et fondent encore leur croissance économique sur des activités

fortement émettrices de GES. Or, les populations dans les PED souhaitent,

elles aussi, profiter de ces activités à fort potentiel de croissance. Dans ce

contexte, il y a peu de chances que les PED acceptent et appliquent

efficacement un protocole de Kyoto « élargi », qui leur interdirait de jouir

des facilités de développement dont les pays riches ont bénéficié.

À ce sujet, il faut rappeler que plus les économies se développent, plus

leur capital accumulé est important et de bonne qualité. Or, un pays avec du

capital de qualité résistera mieux aux effets négatifs éventuels du

réchauffement climatique qu’un pays moins développé. En revanche,

imposer des mesures restrictives à l’émission de GES dans le monde entier

risque fort de provoquer dans les PED un retard dans leur développement

économique alors qu’une partie de la population, grâce à ses efforts de

production et au développement économique, est en mesure de faire face,

de mieux en mieux, aux aléas de la vie (maladies, catastrophes naturelles,

etc.). Le protocole de Kyoto réduira inévitablement son faible pouvoir

d’achat et sa capacité d’adaptation.

 

Pour une approche réaliste de Kyoto

 

Le protocole de Kyoto expose les États participants à des coûts

énormes en vue de résultats positifs peu crédibles. Il entraînera une

restriction de la production, une augmentation des prix et donc une perte

certaine de pouvoir d’achat dans tous les pays. Du fait de l’implication des

activités émettrices de GES dans la production de la plupart des biens et

services, la hausse des prix et les restrictions pesant sur la production

obligeront les consommateurs à accepter une détérioration de leur qualité de vie. Quant à un éventuel élargissement de l’application du protocole au

monde entier, il condamnera les pays en difficulté à un sous-développement

chronique.

Pour toutes ces raisons, il faut, au moins, éviter de parer le protocole de

Kyoto de toutes les vertus, et considérer comme une chance que tous les

pays ne l’aient pas signés et que d’autres pays comme le Canada aient

manifesté leur souhait de s’en affranchir. Le débat mérite d’être poursuivi et

il doit évoluer vers une meilleure prise en considération des incertitudes

concernant le réchauffement comme les mesures destinées à le limiter.

 

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