C'est trop tard pour la terre

Cécile Philippe · Chapitre 4 sur 10

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C'est trop tard pour la terre

3. « La fin du pétrole approche ! »

3.

 

« La fin du pétrole approche ! »

 

L’idée qu’on oublie : l’énergie que nous procure le pétrole nous

donnera celle de trouver des sources énergétiques pour le remplacer.

 

Contrairement aux récurrentes prévisions catastrophistes annonçant la

fin de l’ère du pétrole, il y a de bonnes raisons de penser que le pétrole ne

disparaîtra pas du jour au lendemain et que d’ici là, de nouvelles sources

d’énergie auront fait leurs preuves.

Le défi que pose l’énergie aux hommes, c’est d’en avoir suffisamment

à leur disposition au bon moment. Chacune de nos actions exige de

l’énergie, et l’apport d’énergie permet de déployer de nouvelles actions ou

des actions de plus grande envergure. Depuis toujours, les hommes ont

cherché à avoir accès à des sources plus grandes d’énergie en joignant leurs

efforts, en faisant appel à l’énergie animale (celle des chevaux, en

particulier), à la nature (le vent, l’eau des torrents, etc.). Au cours de

l’histoire, les individus ont d’abord eu massivement recours à l’énergie du

bois et ce jusqu’au XVIIe siècle. Puis, face au manque de bois, ils ont eu

recours au charbon, jusqu’à ce que le pétrole, plus facile à transporter, à

stocker et à utiliser, le remplace.

Une source d’énergie doit être utilisable, accessible et économique. En

effet, un pétrole bon marché nous permet de réaliser bon nombre de projets

inespérés. C’est ce que décrit Julian Simon dans son livre L’Ultime

Ressource : « Des coûts d’énergie faibles nous permettraient de créer

d’énormes quantités de terre utilisable. Le coût de l’énergie est la raison

principale pour laquelle le dessalement de l’eau reste trop cher pour un

usage généralisé ; la réduction des coûts de l’énergie rendrait le dessalement

faisable, ainsi que la culture de terres aujourd’hui désertiquesxxiii. »

La question cruciale relative au pétrole est donc de savoir si nous

avons de bonnes raisons de penser qu’il sera dans l’avenir une ressource

bon marché par rapport aux sources alternatives d’énergie. Cette

formulation peut sembler surprenante à certains plutôt habitués à une autre

formulation du problème du pétrole : prévoir sa fin annoncée. Le problème se pose de la manière suivante : il faut des millions d’années pour que le

pétrole se forme à partir d’organismes vivants (algues, plancton, etc.). Le

pétrole est donc une énergie non renouvelable, c’est-à-dire finie. Nous le

consommons depuis des années à une vitesse effrénée alors que les réserves

sont comptées. Il ne peut s’ensuivre qu’un épuisement des ressources. Selon

les estimations actuelles aussi bien des réserves que du niveau de

consommation, il reste environ quarante ans de consommation.

Quarante ans, c’est demain ! Peut-être, mais pas avant d’avoir pris en

compte tous les aspects de la question.

 

Des prévisions alarmistes régulièrement erronées

 

Un petit retour en arrière permet de constater que les prévisions

alarmistes n’ont rien de vraiment spécifique à la période actuelle et à la

source principale d’énergie que représente le pétrole. En effet, lorsque le

charbon était la source d’énergie principale et avant que l’utilisation du

pétrole ne le remplace, sa fin était elle aussi annoncée sur un ton alarmiste.

W. Stanley Jevons – célèbre scientifique du XIXe siècle – est souvent cité à

ce sujet.

En 1865, il publia un livre supposé prouver que la croissance de

l’industrie anglaise serait bientôt tarie du fait de l’épuisement du charbon

anglais. Il écrivait : « Nous ne pouvons encore continuer longtemps à

progresser au niveau actuelxxiv. » Mais l’économiste n’avait pas pris en

compte que des entrepreneurs, pour répondre à la demande croissante pour

le charbon, allaient trouver de nouveaux gisements de charbon. Et aussi,

que des inventeurs trouveraient de meilleurs moyens d’extraire le charbon

et des ingénieurs des moyens meilleur marché de le transporter.

Les prévisions catastrophistes ou tout simplement pessimistes sont

légion. Elles le sont depuis déjà longtemps puisque, dès 1914, le Bureau des

mines aux États-Unis estimait que la production future de pétrole était

limitée à 5,7 millions de barils, soit peut-être dix ans de consommation. En

1939, le Département de l’intérieur américain indique que les réserves ne

dureront que treize ans ; en 1951, ce même département, division pétrole et

gaz indique de nouveau que les réserves ne dureront que treize ansxxv …

En 1972 parut un livre qui allait devenir un best-seller et avoir une

influence considérable : le rapport Meadows, Halte à la croissancexxvi. À

l’en croire, le pétrole et bien d’autres ressources seraient épuisés avant 1992. Deux ans plus tard, le célèbre Paul Ehrlich confirmait ces prévisions

pessimistes, en affirmant que « l’âge de la rareté est arrivé et, avec lui, une

meilleure vision du futur, révélant les années sombres à venirxxvii ». Même

pronostic en 1987, avec l’annonce de l’épuisement du pétrole dans les

années 1990. En 1992, la nouvelle édition de Halte à la croissance

programmait la fin du pétrole pour 2031 et celle du gaz pour 2050xxviii.

Le plus surprenant, c’est le crédit incroyable qu’on accorde à des

experts dont les prévisions se sont révélées systématiquement fausses, et

qu’on marginalise ceux dont les prévisions s’avéreraient exactes. Il en va

notamment de Julian Simon qui, persuadé que les ressources naturelles

deviendraient moins chères avec le temps, proposa en 1980 de parier sur la

baisse de leur prix. Paul Ehrlich, convaincu du contraire, accepta avec deux

autres scientifiques de relever le pari. Selon eux, les prix du cuivre, du

chrome, du nickel, de l’étain et du tungstène devaient croître sur une

période de dix ans. Une nouvelle fois Ehrlich se trompait ; en septembre

1990, le prix de chacun de ces métaux avait baissé…

 

Pourquoi les prévisions sont fausses

 

Aujourd’hui, l’estimation la plus courante est celle qui consiste à

donner au pétrole encore quarante ans, au rythme actuel de productionxxix.

On peut se demander si cette prévision sera elle aussi fausse ou si, au

contraire, elle est le signe avant-coureur d’une rareté accrue. Pour répondre

à cette question, il convient d’identifier les raisons pour lesquelles les

nombreuses prévisions annonçant la fin du pétrole se sont jusqu’à présent

révélées fausses.

Tout d’abord, ces prévisions ne prennent pas en compte la dynamique

du marché, ou la sous-estiment systématiquement. En effet, elles reposent

en général sur les réserves prouvéesxxx. Ces réserves indiquent le montant

total de pétrole présent dans les zones entièrement prospectées. Il s’agit des

quantités dont les géologues sont sûrs. Or, comme l’écrit Julian Simon, les

firmes créent des réserves prouvées en recherchant des zones prometteuses

de forage « suffisamment longtemps à l’avance pour avoir le temps de

préparer le forage des puits, mais pas trop tôt à l’avance pour avoir la

certitude que l’investissement dans les coûts de prospection sera

rentablexxxi ».

L’idée importante à retenir ici, c’est que produire de l’information sur

les réserves prouvées coûte de l’argent. Par conséquent, les réserves

prouvées, à un moment donné, indiquent davantage la quantité de pétrole

qu ’il pourrait être profitable de forer plutôt que la quantité de pétrole qui

reste réellement.

D’autre part, ces prévisions sont statiques. En effet, elles reposent en

général toutes sur la loi des rendements décroissants. Cette loi établit qu’à

niveau de connaissance et de technologies données, l’utilisation de

quantités de plus en plus importantes d’un facteur de production en

combinaison à une quantité fixe de tout autre facteur ne permet d’obtenir un

produit qu’en quantité proportionnellement inférieure. (Ainsi, il est

impossible de produire sur un seul lopin de terre la totalité de la production

mondiale annuelle. Tôt ou tard, il faut cultiver de nouvelles terres car les

rendements sont décroissants.)

C’est sur cette loi et sur ce phénomène que repose le fameux pic

pétrolier ou pic de King Hubbert. Le pic de production signifie la date à

laquelle la production pétrolière commencera à décliner.

Ce pic ne permet pas de décrire correctement la réalité. En effet, ce pic

n’est valide que dans un contexte où la technologie et les équipements

restent inchangés. Or, ces éléments n’ont cessé d’évoluer au cours des

siècles derniers. C’est ainsi qu’une technologie d’extraction hier onéreuse

est devenue abordable, et une technologie encore chère aujourd’hui sera

sans doute rentable demain. L’heure du pic est sans cesse repoussée et on

pourrait même imaginer qu’il ne soit jamais atteint, du fait d’un progrès

technologique permanent ou parce que la source principale d’énergie dans

le monde aura changé avant qu’il soit atteint.

 

La fin du pétrole n’est pas encore pour demain

 

Les éléments qui remettent à plus tard la fin du pétrole sont en

particulier le développement de nouvelles techniques d’extraction. Des

puits qui ne sont qu’en partie exploités peuvent l’être davantage. Un forage

n’exploiterait que 20 % du pétrole présent dans le réservoir. Même avec les

technologies modernes, près de la moitié de la ressource resterait en général

dans le sol. Il est estimé qu’il reste environ 63 % de la ressource dans les

dix plus grands puits pétroliers des États-Unis au moment où ils sont

fermésxxxii.

Plus encore, les innovations technologiques peuvent permettre

l’exploitation d’un type de pétrole jusqu’alors jugé inexploitable. C’est le

cas notamment des pétroles dits non conventionnels. Selon l’Institut

Français du Pétrole (IFP) : « Il s’agit par exemple de pétrole dense,

fortement visqueux et qu’il faut rendre plus fluide et plus léger pour le

produire en quantités suffisantes et économiquement rentables. Il existe

ainsi de grandes quantités de bruts extra lourds au Venezuela et de sables

asphaltiques au Canada, représentant un potentiel pratiquement équivalent

aux actuelles réserves de pétrole conventionnel du Moyen-Orient. Même si

leur extraction n’est pas toujours très aisée, leur exploitation a déjà

commencé sur certaines zonesxxxiii. »

De nouvelles technologies ont aussi permis de mieux exploiter chaque

litre de pétrole. C’est ainsi que les voitures américaines ont diminué leur

consommation de 60 % depuis 1973. Ces innovations qui permettent de

produire la même quantité de services, en utilisant moins de pétrole, sont in

fine des façons d’augmenter indirectement les réserves.

Enfin, de la même façon que le charbon a succédé au bois et le pétrole

au charbon, il est possible qu’une nouvelle énergie remplacera le pétrole si

elle présente des avantages supérieurs.

Mais comment se crée donc toute cette dynamique des innovations

technologiques ? Par le fait qu’au fur et à mesure qu’une réserve pétrolière

est exploitée, les coûts d’exploitation augmentent. S’agissant d’un bien très

demandé, il en résulte une augmentation des cours du pétrole. Loin d’être

une calamité, cette augmentation du prix est justement ce qui permet à des

entrepreneurs de rechercher et d’exploiter de nouveaux gisements, de

chercher des moyens de mieux les exploiter, etc. Grâce à cet enchaînement

vertueux, la production de pétrole augmente et son prix baisse de nouveau

et ainsi de suite. C’est ainsi que l’on constate que la tendance longue du

prix du pétrole est à la baisse et que les pics de prix, lorsqu’ils s’expliquent

par une hausse de la demande, ont le potentiel de faire baisser de nouveau

les prix dans l’avenir, une fois que la production aura pu augmenter grâce

aux diverses technologies.

 

Le pétrole, ressource captive !

 

Le prix du pétrole, du fait de son importance dans nos économies, n’est

cependant pas seulement le fruit du jeu de l’offre et de la demande sur un marché libre. Bien au contraire. Considéré comme un enjeu stratégique, il

fait souvent l’objet de convoitises politiques. Son prix est manipulé par des

politiques publiques qui, pour des raisons stratégiques ou

environnementalistes, créent artificiellement la rareté du bien, à savoir sa

cherté par des taxes sur le litre de carburant ou par une taxation des

industries pétrolières.

À cet égard, la crise pétrolière dans les années 1970 et sa gestion aux

États-Unis sont particulièrement instructives. En effet, comme l’explique

l’économiste George Reismanxxxiv, la politique du gouvernement américain,

et en particulier les contrôles de prix du pétrole, au moment de la crise ont

permis aux pays de l’OPEC d’avoir un impact beaucoup plus important qu’ils

n’en auraient eu autrement.

L’auteur argumente que les gouvernements, et en particulier le

gouvernement américain, ont joué un rôle crucial dans la crise en pratiquant

une politique inflationniste qui ne pouvait qu’augmenter le prix du pétrole.

D’autre part, il montre comment les diverses actions du gouvernement ont

diminué artificiellement l’offre de pétrole, tout en augmentant sa demande.

Selon lui, la restriction de l’offre de pétrole trouve sa source dans un grand

nombre de dispositions réglementaires. Certaines d’entre elles ont empêché

l’exploration et le développement de réserves sur des grands espaces.

D’autres ont interdit ou rendu plus coûteuse la construction de pipeline, de

raffineries, d’équipement de stockage ou de manutention. Enfin, la politique

de contrôle de prix du pétrole a, elle aussi, diminué artificiellement l’offre.

Autre facteur précipitant la crise : les autorités américaines ont aussi

empêché une diversification des sources d’énergie, en pénalisant leur

production. En effet, depuis le milieu des années 1960, elles contrôlaient le

prix du gaz, diminuant ainsi la croissance de cette industrie. La demande

d’énergie, qui aurait normalement été comblée par du gaz, a dû l’être par du

pétrole, son plus proche substitut dans de nombreux cas.

Sous l’influence du mouvement écologique, le gouvernement a aussi

empêché la construction de centrales atomiques et limité l’extraction de

charbon. Ces politiques sont toujours en vigueur. Elles forcent la demande

d’énergie à reposer plus largement sur le pétrole que cela ne serait le cas

autrement.

Dans ces conditions, la politique de restriction de l’offre du cartel de

l’OPEP avait toutes les chances de réussir. Sans l’aide apportée par le

gouvernement américain (certainement inconscient des effets cumulés de toutes les mesures décrites ci-dessus), les réductions de l’offre en

provenance des pays de l’OPEP n’auraient certainement pas eu un tel impact

sur les prix. Plus important encore, sans le contrôle des prix pratiqué par le

gouvernement américain, toute hausse du prix du pétrole aurait été à

l’avantage de l’industrie pétrolière et aux dépens des pays de l’OPEP. En

effet, la conséquence des restrictions du cartel aurait été de donner à

l’industrie pétrolière US les profits et le capital nécessaire à son expansion.

Le cartel n’aurait plus eu d’autre choix que de baisser son prix ou de

diminuer encore sa production et de renforcer le phénomène.

 

Pour une nouvelle approche

 

Pour conclure, rappelons qu’il existe de nombreuses raisons de penser

que la fin du pétrole n’est pas pour demain et qu’il est probable que la

baisse des prix continue sa progression si les gouvernements cessent de

s’acharner sur une ressource dont ils reconnaissent pourtant tous qu’elle est

cruciale au développement de nos sociétés. Le développement de nouvelles

technologies reste notre meilleur allié pour l’avenir. Les générations futures

auront une vie d’autant meilleure que nous leur laisseront la connaissance et

le capital qui leur permettront d’avoir une énergie bon marché.

 

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