Cette autre vie

Hannes Köhler · Chapitre 3 sur 9 · partie 2/4

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Cette autre vie

Chapitre 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Il arrive, dit Paul.

Franz tourne la tête, il voit une silhouette som bre, massive, avancer entre les deux baraques pour les rejoindre. Ce n’est que proche de la clôture qu’il reconnaît Rudi, le camarade de la cuisine qui lui avait servi son petit-déjeuner le matin même. Pas de toque de cuisinier, mais des cheveux gris et rasés recouvraient sa tête carrée. Il s’approche des barbelés, les examine en silence.

— On est là, dit Paul.

Rudi hoche la tête.

— Approchez et posez vos miches, dit-il, à l’om bre des baraques et du mess. Les projecteurs, très peu pour moi.

Ils s’accroupissent en demi-cercle devant la clôture. Rudi les fixe en silence. En plus de Husmann, le boxeur, et le gigantesque Heimo, trois autres camarades sont assis dans la pénombre avec eux, Franz ne connaît pas leurs noms. Tandis que Rudi s’assied en tailleur à grand-peine et commence à rouler une cigarette, Franz hésite à leur demander, mais finit par se dire que c’est peut-être mieux de ne pas connaître leurs noms. Quand Rudi finit par allumer sa cigarette, son visage s’illumine un instant. Rudi le rouge, pense Franz, le conteur devant son assemblée de spectateurs.

— Tu voulais nous parler des 999, dit Paul.

— Pis t’as cru bon d’ramener toute ta meute de conspirateurs, dit Rudi, bah c’était pas l’idée du siècle, j’te l’dis, encore moins aujourd’hui.

— Ça craint rien, dit Paul.

Franz l’a senti se contracter en prononçant le mot conspirateur. Sa chemise lui colle dans le dos ; il suit les mouvements des projecteurs, ces longs bras lumineux tout droit sortis des miradors. Il ferme les yeux. Et immédiatement, il devine les camarades en train de murmurer dans l’obscurité des baraques, de se demander où Franz a bien pu passer, ce qu’il fait, s’il ne s’est pas rangé du côté du boxeur, celui qui avait souhaité la mort de Hitler.

— Pas de conspirateurs dans nos rangs, dit Paul. On veut simplement entendre l’histoire que tu as commencé à raconter après le repas.

— J’aurais mieux fait d’fermer mon clapet moi, tiens, dit Rudi.

Paul hausse les épaules.

— On ne fait rien de mal. On est simplement assis là à fumer, à discuter. C’est calme.

— Qu’est-ce tu m’chantes là, y retournent le camp, dit Rudi. Mais bon, y sont p’têt’ trop occupés à fêter la survie du Führer. La sainte Providence.

— Des branquignols, dit Husmann.

— Il a queq’chose à dire le grand ?

— Des branquignols, répète Husmann avant de cracher. Je parle des officiers, les putschistes. Braves, courageux, mais une belle bande de branquignols qui n’ont pas réussi à le choper.

Rudi éclate de rire.

— Et elle était où ta bombe à toi, le héros ? Tu l’as oubliée dans ta piaule pour la dernière parade du Führer ?

Il tire sur sa cigarette, fixe l’assemblée.

— Et pis j’veux pas dire mais j’vous connais pas. Paul dit que vous êtes tranquilles, c’est bien beau. Mais ça, moi j’en parle qu’à ma grand-mère, muette comme une carpe, c’est clair ?

Le silence plane un moment. Husmann fixe le sol. Il frotte son nez aplati. Rudi écrase sa cigarette dans le sable. Autour d’eux, le bourdonnement des cigales s’amplifie.

— Parle-nous des 999, dit Paul, tu nous racontes simplement l’histoire. Qu’on sache. C’est tout.

Rudi le regarde.

— Toi, va t’faire. Tu vas m’emmerder jusqu’à ce que j’crache le morceau, c’est ça ? Je suis qui moi, Tonton Rudi qui donne un cours d’histoire aux pauvres petits Français ? Nan mais. Vous savez où vous avez atterri ? Ici, faut y réfléchir à deux fois avant de chercher des noises ou de beugler des âneries.

Le vieux envoie son mégot de cigarette en direction de Husmann et s’en rallume une autre dans la foulée.

— Ça suffit maintenant ! dit Paul, presque sur un ton autoritaire.

Rudi recrache un nuage de fumée, il rit.

— Ça va. Laisse le vieux troupier s’amuser un peu. Va falloir s’endurcir les gars, c’est un conseil. C’était des petites natures aussi les 999. Un bataillon en Afrique. En sursis. J’sais pas qui a eu l’idée. Un tas de communistes, de socialistes, pis aussi des vrais criminels. Tous envoyés en Afrique pour se saigner pour le Führer.

Il rit encore. Son visage tantôt dans l’ombre, tantôt dans le rougeoiement de sa cigarette. Raconter semble l’amuser.

— Bah c’était pas une réussite. Faut dire aussi, qu’est-ce qu’ils allaient se crever l’cul pour le petit Adolf alors qu’ils pouvaient pas l’encadrer. C’était pas fute-fute, enfin si on m’demande. Eh bah personne me d’mande. Bref : quand on est arrivés ici, dit-il en montrant les baraques derrière lui, bah c’était tout beau, tout neuf. Ça sentait la peinture, le solvant, la colle. Pas d’fleurs, rien de rien. Même pas les cages de foot. Et bah c’était quand même le paradis pour nous. Avant ça, les premières semaines de captivité en Afrique, c’était bien de la merde, ça j’peux vous l’dire. On était au Maroc, pas loin du désert, à se faire cramer la gueule par le soleil, pas de toit ni rien, même pas une tente. Que des rouleaux de barbelés et un fossé pour chier. Les mouches, l’odeur, personne peut s’imaginer. Y en a plein qui ont chopé la dysenterie, on aurait dit des squelettes. Et des squelettes y en a eu, un drap par-dessus et hop dans la fosse commune ; certains ont essayé de s’enfuir, j’vous dis pas les tirs dans la nuit. Ici, bah on s’est tout de suite cru en cure thermale.

Au loin, un chien ou un coyote hurle à la mort. Franz inspire l’air lourd. Il ferme les yeux, essaye de s’imaginer l’Afrique, les troupes d’Allemands dans le désert, les héros vaincus.

— Donc on arrive ici, on s’met à l’aise dans les baraques. Les instructions, beaucoup de blabla et tout le tintouin, vous connaissez la chanson. Tout le monde dans le même sac, sûrement comme chez vous. Pas de tri ni rien, personne qui d’mande ce qu’on pense du Führer ou quoi. Même si on les avait repérés, les gars ont vite échangé leurs beaux habits noirs contre des uniformes normaux.

— Et pourquoi tu n’as rien dit, demande Paul.

— Ou dénoncé les camarades ?

— Ce ne sont pas vraiment tes camarades ?

— Toi t’as entendu parler de Rudi le rouge et tu crois savoir qui j’suis, gros malin ? C’est un surnom qu’on m’a donné, c’est tout. J’ai jamais été un rouge, enfin jamais trop, jamais vraiment. Je m’en cogne de tout ce cirque, de leur fanatisme, d’un côté comme de l’autre. C’était déjà comme ça chez moi. Mon vieux, ils lui ont explosé le genou en 1919 sur les barricades. Et il a eu droit à quoi ? Chômage et rien à bouffer. J’ai tout vu. J’ai fait mes trucs dans mon coin, très calmement, tous les jours. Pierre après pierre, mortier au milieu, et le soir je buvais un coup. La guerre, je me suis jamais porté volontaire, jamais en première ligne. Mais quand fallait tirer, bah j’y allais. Pour certains gars d’ici qui baignent dans leur sauce brune, tous ceux qui bandent pas pour le Führer eh bah c’est des rouges.

Il s’interrompt, les fixe, secoue la tête. Il aimerait bien savoir ce qu’on pense, se dit Franz, on aimerait tous pouvoir le faire, il aimerait bien savoir s’il est en train de risquer sa peau.

— Mais tu aurais pu les éliminer, dit Paul, apparemment plus sûr de son entourage ou pas du tout concerné par ces problématiques.

Rudi le regarde un moment, baisse la tête, sort le tabac de sa poche de chemise et se roule une autre cigarette.

— Tu étais en Russie toi, c’est ça ? dit-il.

Franz a l’impression qu’il soigne désormais sa façon de parler.

Paul acquiesce.

— Pas moi. J’ai simplement entendu des histoires.

Rudi lèche le papier à cigarette, puis montre Paul du doigt qui lui retourne son regard en silence.

— Et pourtant t’es là, t’as pas pactisé avec les Russes, t’as descendu personne dans tes propres rangs, t’as bravement suivi le mouvement, je me trompe ? C’est pour ça que t’es là. Alors t’es gentil, tu ne viens pas me dire ce que j’aurais dû faire.

Le silence plane un moment. Franz contemple le profil de Paul dans l’obscurité, la ligne qui part du nez jusqu’à sa lèvre supérieure bombée. Son œil vif.

— On n’est pas en Russie ici, finit par dire Paul, on est en sécurité.

Rudi étouffe un rire.

— T’as bien vu la merde que c’était aujourd’hui. Et encore, il y avait que tes petits camarades les Français. Comment tu crois qu’ils font les Afrikains ? Ils sortent grand leurs antennes et ils s’arrangent pour que toute la tambouille aille bien dans leur sens.

— Il faut le signaler, dit Husmann, aux Améri cains.

— Tout ce qui intéresse les Américains ici, dit Rudi, c’est order and quiet, tout le reste ils s’en mo quent, tu piges ? Order and quiet, c’est aussi tout ce qui comptait pour le bataillon 999. Rien d’autre.

Il commence à parler des soldats de la division qui étaient au début avec lui dans le camp, quelques centaines d’hommes seulement. Les premiers jours c’était calme, le temps de s’acclimater, de souffler.

— Mais c’est vite devenu l’enfer. Les Ricains pigeaient que dalle, ils n’avaient pas la moindre idée de ce qui se tramait ici.

Des bagarres générales le soir ou dans la nuit, des lames de parquet fracassées dans les baraques, des pieds de chaise aussi tranchants que des lames de rasoir. Du sang, des os broyés ; les Américains au milieu avec leurs pauvres matraques, les Américains qui s’en tenaient à la Convention de Genève et qui ne voulaient pas avoir recours aux armes dans les compounds. Rudi raconte que les choses ne faisaient qu’empirer, car cette foule d’Allemands, qui faisaient pourtant partie de la même armée, du même pays, avaient de profondes rancœurs. Les Allemands devaient réintégrer leurs baraques, les malades étaient pris en charge. Des patrouilles toute la nuit dans le camp, personne ne disait jamais qui était à l’origine de la rixe, une poignée de gens passaient quelques jours à l’isolement, mais on ne se balançait pas ; on se détestait, mais on voulait être celui qui éliminerait l’adversaire. Comme au début des années 1930 à Berlin, avait ajouté Rudi, les rouges et les marrons. Puis quelques jours de calme, quelques jours de couvre-feu et les annonces des Américains.

— Et à peine les gardes partis, dit-il en tirant sur sa cigarette avant de cracher le mégot par terre, que c’était reparti pour un tour.

— Mais ici c’est calme, dit Heimo, le calme plat même, pour pas dire mort. Il n’y a qu’aujourd’hui que ça a pété.

— Qu’est-ce tu crois ? demande Rudi, pourquoi on vous a mis là, vous les Français ? Order and quiet, c’est tout c’qui compte.

Les communistes et les sociaux-démocrates ont imaginé pouvoir tuer ou au moins faire taire les cinq ou six sous-officiers les plus influents, ceux qui tenaient le camp d’une main de fer, les ultras. Et ils ont fait comprendre aux dégonflés et aux poules mouillées que la fin du règne des bataillons marron avait sonné. Ils ont fabriqué des matraques, volé des couteaux ; ils savaient que les marrons s’étaient donné rendez-vous dans une baraque.

— Mais ce qu’y savaient pas, dit Rudi, c’est que les marrons le savaient. Depuis belle lurette !

Un soldat de sa division, ni rouge, ni social-démocrate, avait prévenu les nazis. Et quand les 999 sont entrés dans la baraque où la vipère à cinq têtes était censée siéger, ils n’ont trouvé que cinq chaises vides.

— Pis la populace s’est mise à gronder dehors, avec des matraques, des pierres, des couteaux. Cette nuit-là, dit Rudi, on replongeait en pleine guerre. Une guerre sans fusils, une guerre à l’ancienne où ça distribuait des patates, ça boxait, ça mordait.

Franz essaye de se représenter cette nuit, les cris, le sang, l’odeur de la sueur, les corps qui luttaient dans l’obscurité jusqu’à ce que le projecteur des miradors les surprenne, que les jeeps arrivent dans le camp, qu’ils prennent les armes malgré l’interdiction. C’était comme si les fontaines, les ponts et les fleurs n’étaient qu’un voile fin posé sur cette nuit-là et les jours qui avaient précédé. Un joli emballage censé cacher le sang coagulé.

— Après cette nuit-là, dit Rudi, les Ricains, ils en ont eu leur claque. Ils ont tartiné avec la mit rail leuse au-dessus de nos têtes, ils ont même explosé la jambe d’un camarade. L’hôpital débordait d’estropiés, ils ont dû appeler des médecins et des infirmiers en renfort, monter des tentes en plus. Cette petite mascarade a fait sauter le commandant du camp, on a eu un nouveau chef, surtout chargé de ramener le calme. Il a mené des interrogatoires, engagé des interprètes, ils savaient ce qu’ils faisaient. Pis quand ils ont enfin compris ce qui se tramait, ils ont déplacé tous les 999, dans un autre camp. Anti-Nazi-Camp qu’ils l’appellent.

Paul pousse un gémissement, il baisse la tête et étire les jambes.

— Depuis, les marrons ont le champ libre, c’est eux qui dictent leur loi, dit-il.

— Et les autres ferment leurs gueules, dit Rudi.

— Et qu’est-ce que tu fais encore ici ? demande Heimo.

— J’t’ai déjà dit que j’étais pas un rouge, dit Rudi. Je suis pas de la division. J’ai rien fait, moi, cette nuit-là, je les ai laissés dans leur connerie.

Il laisse échapper un rond de fumée.

— Du coup, je suis resté. Malgré l’surnom et tout. Je ferme ma gueule et on m’fout la paix. C’est comme ça qu’ça marche ici, comme ça que l’temps passe. Attendre, travailler, chier, dormir. Surtout attendre. Garder son calme et attendre, rentrez ça dans vos petites têtes !

Personne ne dit rien. Rudi se redresse. Le couvre-feu. Il risque déjà gros avec son histoire. Il préfère attendre et voir s’il ne s’est pas trompé à leur sujet, s’il ne va pas s’en manger une bientôt à cause de tout ça. Ils acquiescent, se séparent. Paul finit par dire que ce serait bien de se revoir, mais Rudi est déjà loin, bientôt englouti par l’ombre des bâtiments. Husmann serre la main à Franz, Heimo brièvement aussi de sa grosse poigne. Les deux se mettent doucement en chemin, à l’ombre du mess on ne distingue plus qu’un nain et un géant. Les autres ont déjà avancé. Paul est resté à côté de la clôture, les bras croisés sur la poitrine.

— Bonne soirée, dit Franz à voix basse.

Paul se retourne. Ses yeux brillent.

— J’ai participé à ça pendant trop longtemps, dit-il, bien trop longtemps.

En voyant la mine perplexe de Franz, il hausse les épaules.

— Laisse tomber. Il faut y aller. C’était bien que tu sois venu, dit-il, avant de retourner et de disparaître vers le nord, en direction de son dortoir.

Quand Franz a enfin atteint sa baraque, les camarades sont déjà couchés. Plus aucune lumière allumée, plus aucun bruit. Il se dirige vers son lit, se fige à chaque craquement du plancher, quitte ses bottes et ses vêtements. Jürgens est allongé sur le dos dans le lit d’à côté, le visage tourné vers lui, les yeux fermés. Sa respiration est régulière. Mais Franz est persuadé que le camarade ouvre les yeux et le fixe dès qu’il a le dos tourné. Pourtant, quand il se met au lit et se place face à son voisin, le regard braqué sur lui, ses yeux demeurent clos.

*

Le Texas a un goût amer, de poussière et de canicule. Pas de pétillement, pas de sel, mais au bout de quelques secondes, un petit goût sucré, comme de la betterave ou du bois de réglisse. Franz lève les yeux, il regarde autour de lui. Les hommes tous accroupis, entre les sillons de terre retournée, travaillée, qui renferme de-ci de-là les grosses pommes de terre. Un long sac beige dans le dos, chapeaux de paille ou casquette sur la tête, peu d’ombre, le soleil pèse sur les nuques et les épaules, un picotement, la poussière qui s’élève dans les airs sous leurs pas, qui se dépose sur leur peau et remplit leurs poumons. Il crache dans sa main la pierre noire, sortie de terre semblable à la pointe d’une flèche, avec un mélange de salive et de terre. Sa langue et son palais sont secs, il tousse, essuie la pierre et la glisse dans la poche de sa chemise de travail. Puis il se remet vite à l’ouvrage. Les autres le devancent de quelques mètres, il se rapproche du prochain sillon de terre, plonge ses mains dedans, libère les pommes de terre de leurs racines et feuilles, et les jette dans son sac. Il mettra la pierre dans le bocal que Rudi lui a donné, avec les autres de sa collection ; quelques exemplaires du camp, du terrain de sport et du chemin en gravier, la pierre de Normandie, une autre d’Angleterre, le minuscule bloc de béton du port de Glasgow qui goûte le diesel et la fumée, toutes ces choses qui l’aident à se souvenir, même si elles le font passer pour un original. L’accident de mine de trop, ils vont penser, privé d’oxygène pendant trop longtemps, le cerveau atteint, le mineur fou, le rat taupier qui suçote des pierres. Il jette plus de pommes de terre dans son sac. Qui peut bien se terrer dans la mine en ce moment même, dans les galeries ; un Américain, peut-être, un Américain prisonnier sous la terre d’Essen, pendant que Franz rampe dans un champ de pommes de terre texan. Il lève les yeux et voit un camarade de la rangée d’à côté s’accroupir, plonger la main dans la terre, étaler quelques pierres à côté des pommes de terre et les glisser dans son sac. Tous, se dit-il, ils font tous comme lui maintenant.

Au début de la semaine, leur premier jour sous le soleil d’août, alors que leurs têtes et leurs corps brûlaient, que tout faisait mal, le fermier, à la corpulence d’un taureau, la tête chauve et le ventre rond, avait posé leurs sacs sur la balance et secoué la tête.

— Lazy Krauts, avait-il dit. No food for you.

Ils étaient assis à l’ombre des quelques arbres en bordure de champ, en sueur et les visages poussiéreux, affamés, complètement épuisés, la lumière du jour si perçante pour les yeux. Quand Franz s’était levé pour aller boire un peu d’eau, il avait eu l’impression de perdre connaissance. Près du baril, il y avait des hommes plus âgés, les visages noir charbon, les cheveux courts et frisés, gris ou blancs. Depuis le matin, le groupe cultivait un champ à côté d’eux. Leurs sacs de pommes de terre étaient bien remplis par rapport à ceux des Allemands. En le voyant arriver, ils avaient arrêté leur conversation pour le fixer. Franz avait essayé d’interpréter leurs regards. Il avait cru déceler de la curiosité, un grand intérêt. L’un des hommes souriait, lui avait pris sa gourde pour la remplir d’eau avec sa louche, avant de la rendre à Franz accompagnée d’un morceau de pain.

— English? avait demandé le Noir, et Franz de répondre :

— A little.

L’homme avait tourné la tête en direction du groupe d’Allemands.

— If you’re slow, pick some rocks, avait-il dit, pick stones. Do you understand?

Franz avait hoché la tête.

— Only a few, avait dit l’homme. Until you can go faster.

— Thank you, avait répondu Franz.

Les dents de l’homme brillaient. Il montrait le fermier du doigt.

— He’s a mean bastard, okay?

— Yes, avait dit Franz, a bastard.

Les hommes avaient ri.

— Qu’est-ce qu’il te voulait le nègre ? avait demandé Jürgens, quand Franz avait rejoint le groupe.

— Il dit que si nous sommes trop lents, il faut ajouter des cailloux de temps en temps, on n’atteindra jamais le poids sinon.

— Moi, je ne travaille pas comme un nègre, avait dit Jürgens.

— Mais lui peut-être, avait répondu un autre, un type à qui il manquait l’oreille droite, tout en pointant Franz du doigt : lui le fera sûrement.

Le type s’était esclaffé et Franz avait fait de même, il avait ri jaune et haussé les épaules. Bastard, mean bastard. Et les estomacs étaient restés vides jusqu’au soir. Un camarade s’était effondré dans la poussière, les infirmiers avaient dû venir le chercher.

Et aujourd’hui, à la fin de la semaine, Franz surprend le camarade en train de glisser quelques pierres dans son sac, le voit se redresser pour avancer vers le prochain sillon de terre. Ils ont tous fini par le faire. Personne n’en parle, personne ne l’admet, pense Franz, ils espèrent tous secrètement que le fermier ne découvre pas le pot aux roses.

Le dernier soir de la semaine, quand le camion arrive pour les récupérer, quand les soldats américains les alignent, le soleil logé juste au-dessus de la cime des arbres leur éclaire le visage. Le ciel est bleu, les fins nuages filandreux rouges, la campagne semble aussi usée que les couleurs qui l’entourent. À la lumière du mois d’août, plus douce sur le soir, presque délicate, les sacs de pommes de terre brillent dans la benne du camion, le véhicule brille, les visages aussi. Ce pays semble regorger de richesses, de campagne, de montagnes, de champs et surtout de lumière, il est plus riche de lumière que n’importe quel autre endroit qu’il peut s’imaginer.

Ils disent au revoir aux Noirs, se serrent la main, rient, même Jürgens.

— What’s your name? demande le Noir qui a donné du pain à Franz le premier jour.

Sa main rugueuse dans la sienne. Franz donne son nom et demande le sien.

— Christmas, dit l’homme. Like the holiday.

— Good, dit Franz, good name.

Les hommes descendent la rue, Franz les voit discuter et rire. Quand le camion d’Allemands les dépasse, certains lèvent la main. Franz est adossé à l’arrière, il est en sueur et fatigué, mais derrière l’épuisement il ressent aussi du bonheur, un soulagement qu’il n’a pas éprouvé depuis longtemps. Il se sent pousser des ailes, mais ne sait pas pourquoi. Il ferme les yeux, sent les secousses du véhicule, l’odeur du diesel. Quelqu’un siffle une chanson que Franz connaît, il fredonne à voix basse ; stand eine Laterne und steht sie

noch davor6.

Il pense à la lanterne, après sa première semaine sous terre, à la lanterne devant le portail de la mine à laquelle son grand frère s’appuyait. Josef semblait ne pas remarquer tous les hommes qui affluaient autour de lui et se dirigeaient en grands groupes vers la gare de Katernberg sud. Il se tenait simplement là, tête baissée, et fumait, une jambe légèrement repliée, le talon contre le poteau de la lanterne, les yeux dans l’ombre du bord de son chapeau. Quand Franz s’approcha de lui, il leva cependant la tête et sourit. Le frère était blême, comme si c’était lui qui avait passé toutes ces journées dans les galeries, privé de soleil. Ils s’étaient brièvement pris dans les bras, et l’aîné passa le pouce sur la joue de son cadet.

— Faut mieux frotter que ça mon petit gars, sinon tu vas finir noir comme un nègre.

Franz repoussa son frère, montra les poings et fit mine de lui envoyer un uppercut. L’aîné rit, leva lui aussi les poings devant son visage et balança le haut du corps. Après quelques coups simulés, Josef sortit son paquet de cigarettes de la poche de veste et le tendit à Franz. Le cadet fit non de la tête. Josef haussa les épaules et en sortit une pour lui. Ils attendirent un moment en silence que la masse de copains aient quitté la mine, puis ils commencèrent à descendre la Köln-Mindener-Straße en direction du centre de Katernberg. La carrure tout entière de Josef vacillait à cause de sa jambe raide, c’était comme s’il dansait à chaque pas autour d’un axe fixe planté dans son corps. Franz attendait depuis des années le moment où les mouvements du frère ne seraient plus si grossiers, comme un mauvais jeu d’acteur. Mais ce moment ne vint jamais.

L’aîné demanda si les copains l’avaient bien accueilli, comment se passait le travail sous terre, si cela plaisait à son cadet. Franz répondit que la fournaise l’avait surpris, cette transpiration permanente. Les pierres et le charbon, c’était ce qui lui plaisait le plus ; la dureté, le calme, malgré toute l’activité et le bruit autour de lui. Josef s’arrêta, le fixa. Il avait une expression douce dans le visage, qui rappelait leur mère, pour Franz c’était comme si le frère appartenait bien plus à la mère qu’au père.

— C’est quand même du gâchis que tu sois sous terre, dit-il. Tout ça pour que le vieux perpétue sa foutue tradition.

Il prit une autre cigarette dans la poche intérieure de sa veste. Franz vit trembler la main qui tenait le briquet. Toujours en opposition au père, pensa Franz, pour tout, tout le temps. Et ça le dérangeait. Le sifflement bruyant d’un train retentit. Ils tournèrent la tête, virent la vapeur de la locomotive en provenance d’Altenessen s’élever derrière les arbres. Certains des hommes devant eux se mirent à courir pour ne pas rater le train en direction de Gelsenkirchen.

— Le porion est gentil, dit Franz, il m’a mis avec un aboutier qui explique bien tout et me guide.

— Un quoi ?

— Aboutier, dit Franz en grimaçant. Il dirige le couloir dans lequel je travaille. Il dit qu’on voit tout de suite que je suis le fils de Schneider.

Josef leva le nez et cracha. Il semblait vouloir dire quelque chose, mais préféra se taire. Ils avancèrent l’un à côté de l’autre en silence pendant un moment. Le ciel gris granit commença à lâcher quelques gouttes au-dessus d’eux. Le train siffla de nouveau, cette fois-ci en gare de Katernberg. Josef retira son chapeau, leva la tête et tira la langue. Il n’était pas aussi bizarre avant l’accident, pensa Franz. Ou peut-être était-il trop jeune pour remarquer l’étrangeté de son frère.

— Ça risque de durer, dit l’aîné en fixant le ciel gris les yeux plissés. Mais ça tombe bien, j’avais justement envie de me mettre au chaud avec toi.

La porte du bistrot s’ouvrit sur un nuage de voix et de fumée. En entrant, Franz baissa instinctivement la tête. Josef alla au bar et serra la main au patron. L’homme avait les bras aussi épais que des mollets de footballeur, entièrement tatoués. Franz n’avait encore jamais vu autant de dessins sur un même homme. Josef présenta son petit frère. Le patron salua Franz et leur servit deux Stauder. Alors qu’il suivait son frère dans le troquet, il vit plusieurs hommes lever la main ou poser leur bras sur celui de Josef.

Le plafond de la Marktschenke était très bas, la portée lumineuse des lampes accrochées au mur ne semblait être que de quelques mètres, avant d’être absorbée par la carrure de tous les hommes assis et debout dans l’estaminet. Le bistrot était une galerie en chêne foncé dans laquelle étaient parqués la moitié de tous les copains de la mine. Franz reconnaissait plusieurs visages, mais personne ne le salua, personne ne le considéra. Toute l’attention était centrée sur Josef.

Ils s’assirent à une table au coin, les épais vitraux à côté d’eux transformaient le monde extérieur en une masse tordue et colorée. Depuis qu’ils étaient entrés dans le bistrot, c’était comme si Josef se tenait plus droit, comme s’il avait grandi. Ses joues avaient pris des couleurs. Il but une grosse gorgée de bière, s’adossa, les mains derrière la tête, les yeux fermés. Son visage se détendit. Il sourit. Ils discutèrent un moment de l’association sportive de Katernberg qui, depuis de nombreuses années, rassemblait à nouveau une bonne troupe de supporteurs. Franz raconta que certains copains se rendaient toutes les deux semaines au stade, la plupart du temps pour aller voir les rouge et blanc ou Schalke 04. Il ajouta que ce serait bien d’y retourner ensemble un jour.

— Et la guerre ? demanda Josef.

— Quoi la guerre ?

— Vous en parlez souvent ?

Franz secoua la tête.

— Le porion a dit qu’on devrait être contents d’être sous terre. Que c’est notre façon d’accomplir notre devoir pour le Reich, sans armes à la main.

— Pour combien de temps encore, dit Josef. Vu ce qu’il se passe en Russie, on va bientôt avoir besoin de tous les hommes. Mais j’espère bien qu’ils te laisseront encore longtemps dans ta galerie, avec ton aboutier.

Il rit.

— La guerre, on ne souhaite ça à personne.

— Je suis sûr qu’on va bientôt pouvoir reprendre Moscou, dit Franz, et quand nous aurons atteint la mer Noire…

— Eh bien quoi ? demanda Josef. Napoléon a déjà siégé à Moscou. Ça ne l’a pas aidé pour autant. Ils lui ont mis le feu aux fesses. Et nous, on n’a sûrement pas hérité d’un Napoléon. Seulement d’un caporal autrichien qui n’a pas la moindre idée de ce qu’il fait.

Franz tourna la tête, regarda autour de lui. Sa main s’était crispée autour de son verre à bière. Josef ne semblait même pas se préoccuper de ce qu’il venait de dire. Quand il remarqua le regard de Franz, il grimaça.

— Ici, tu ne trouveras personne pour chanter les louanges du Führer, dit-il avant de crier, Mahlke !

À deux tables d’eux, un type rond tourna la tête. Josef lui fit signe. L’homme se leva de sa table dans un gémissement et se traîna jusqu’à eux.

— Johann, dit Josef, tu ne veux pas raconter à mon petit frère comment c’était à la maison des fous avec Hitler ?

Le gros tira une chaise de la table et se laissa lourdement tomber dessus, il pencha le haut de son corps massif en avant et fixa d’abord Josef un instant. Puis il prit une grande inspiration, tourna la tête et fixa Franz en plissant les yeux, comme s’il cherchait à l’inspecter dans le détail.

— C’était à l’époque, finit-il par dire, où j’étais encore chef des gros charbonniers, la garde rapprochée secrète de Hitler.

Il tapa de sa main plate sur sa brioche en grima çant :

— J’ai encore mes décorations à la maison, la croix de chevalier de la couenne dorée.

Franz entendit son frère rire sans pour autant oser détourner le regard du visage rouge et bouffi de l’homme dont l’expression restait très sérieuse.

— Toujours est-il qu’on passe en revue toute la rangée de fous, tous lèvent le bras, crient Heil Hitler, Heil Hitler, sauf un en bout de file, tête baissée, qui se tait. Le Führer se met devant lui et l’observe. Le type ne réagit pas alors que les autres continuent à crier. Heil Hitler, Heil Hitler! “Et lui, me demande le Führer, qu’est-ce qu’il a ?” Ça, mein Führer, que je lui dis, c’est le gardien.

Le haut du corps de Mahlke bascule en arrière et il éclate d’un rire gras, quelques hommes qui écoutaient aux tables voisines se mirent aussi à rire. Franz sentit un tressaillement dans son ventre, il n’arrivait pas à rire, avec son frère et tous les autres, mais il sentit ce tressaillement qui lui faisait entrevoir à quel point cela pourrait être libérateur de suivre le mouvement. Il en avait sifflé des bières cet après-midi-là, qui s’était transformé en longue soirée ; il se fondit dans les rires, le bruit et la chaleur qui émanaient de toutes ces carrures d’hommes. Il se sentait vieux, pas adulte, mais vieux. Il avait fini par rire avec eux, le bras lourd de Mahlke sur les épaules, front contre front avec Josef qui l’avait attrapé par les épaules pour le secouer.

— Mon petit frère, bredouillait-il sans cesse, mon petit, petit frère.

Mais le matin suivant, la tête lourde enfoncée dans l’oreiller, Franz ne se rappelait plus pourquoi il avait ri, ce qui avait été si drôle plus tard dans la soirée. La blague de Mahlke et ce tressaillement dans le ventre quand il était encore sobre, ça il s’en rappelait, tout comme l’impulsion pressante de le réprimer.

Dans le camp, sur le chemin de la baraque des douches, il voit Paul assis près de la fontaine, adossé contre le mur du bassin, les jambes tendues. L’ami lui fait signe de venir, il sourit. Il demande comment ça se passe avec les pommes de terre, et Franz lui répond que tout va bien, qu’il est devenu suffisamment rapide pour abandonner l’astuce des pierres.

— Ils m’ont pris, dit Paul.

— Qui ça ?

— Les Américains. Comme interprète.

Ils se serrent la main, se regardent en riant. Rien à voir avec des soldats, pense Franz, ils sont comme deux amis en paix. Paul dit qu’il commence dans quelques jours, qu’il a hâte de voir les tâches qu’on va lui confier. Il veut aider.

— Peut-être que les choses peuvent changer ici. Je veux leur montrer qu’il ne s’agit pas uniquement de calme et d’ordre. Que ça ne fait pas tout. Ils doivent comprendre que ça peut valoir le coup d’aider des gens comme nous.

Des gens comme nous. Il fait de grands gestes, ses yeux brillent. Et Franz se demande ce qu’il entend par “des gens comme nous”. Des gens qui se retrouvent à intervalles irréguliers avec Rudi près de la clôture, qui discutent de l’injonction des Afrikains de ne pas acheter de journaux américains, de ne pas coopérer avec les Américains ; qui se demandent s’il faut obtempérer à cet ordre, s’il n’est pas envisageable de le contourner. Qui pestent contre les chants, la marche. Qui ne sont pas d’accord sur ce qu’il faut faire. C’est toujours Paul qui pousse à agir, à affirmer ses positions. La plupart du temps, Husmann est d’accord avec lui et Heimo le contredit, il appelle au calme et à la circonspection, tout comme Rudi, tandis que les autres restent muets, discrets comme dirait Franz, du moins lui le reste, il écoute et se tait, il serre la main aux camarades et s’en va, il reste allongé sur son lit et sourit à Jürgens, et même à Baumann quand il parle de victoire finale, de l’arme secrète, de la réception de bienvenue que l’on va préparer pour le Führer en Amérique. Franz assiste à un cours d’anglais, au moins ça. Il lit et bosse son vocabulaire, même après les longues journées dans le champ ou, les semaines précédentes, après son travail au service de nettoyage, après avoir astiqué les douches et les toilettes armé de lavettes, brosses et seaux. La compagnie caca l’avait baptisée un camarade, et Franz s’était réjoui de pouvoir intégrer les champs.

— Tu lis en ce moment ? demande Paul.

Franz secoue la tête.

— Ici, ils ont des livres qu’on ne trouvait pas en Allemagne ces dernières années. Je t’en rapporterai.

— Entendu, monsieur le professeur ! dit Franz.

— Avoue que c’est tout ramolli là-dedans, dit Paul en tapotant son front avec l’index. Je vais faire en sorte de remettre tout ça en marche.

— C’est plus dur que d’extraire du charbon avec un marteau en guimauve, dit Franz en se redressant.

Sous la douche, l’eau frémit sur sa tête, faisant glisser la poussière de la journée en traînées noires dans le siphon. Il lève les bras, ouvre la bouche, gargarise, crache.

I go, you go, he she it goes, we go, you go, they go.

Même son frère n’avait pas été aussi énervant avec l’apprentissage et la lecture, son père pas du tout. Sûrement la faible différence d’âge entre Paul et lui. Tu as déjà un grand frère. Tu n’as jamais été le plus futé de tous, tu as cogné sur des pierres en profondeur, le visage aussi noir que celui de Christmas. Ça ne t’a pas particulièrement plu, mais c’est comme ça. Et voilà que tu apprends l’anglais et qu’on t’apporte des livres. Il sort de la douche et se sèche.

— Tu peux être fier d’être un mineur de fond, de poursuivre la lignée. J’ai toujours aimé mes journées à la mine, j’étais déçu quand ils m’ont promu au bureau. Mais je suis heureux car je sais que mon fils va continuer le travail dans la galerie, je suis fier que tu reprennes le flambeau, pas comme ton frère.

Le père était assis à table, les mains sur le ventre et deux bouteilles de bière ouvertes devant lui, en face de Franz, seize ans, le contrat à la mine sous les yeux, sa petite signature griffonnée dessus. D’autres camarades arrivent sous la douche, commencent à faire du bruit, ils le saluent. Il enfile son pantalon, lace ses chaussures.

— C’est comme de s’engager pour le Corps du Peuple, ce lien entre les copains sous terre, la sueur, la poussière. C’est comme ça qu’on construit un pays, on part de la terre, un travail difficile et manuel.

Ils avaient trinqué, bu de la bière. Le père lui avait montré des dessins de gens qu’il avait vus dans le tramway. Aussi quelques caricatures. Un Français, un maréchal ou je-ne-sais-quoi, Franz avait oublié le nom, qui baisait les pieds de Göring. Staline et le président américain qui s’enlaçaient tendrement. Ils avaient ri. Quand il s’était mis au lit plus tard, en pensant à la prochaine semaine sous terre, avec les copains, la porte de sa chambre s’était ouverte et le frère était entré, il était allé à la fenêtre et s’était appuyé contre le cadre. Franz repense au bruit de sa jambe qui traînait sur le tapis, à sa silhouette sombre face à la vitre.

— Tu sais qu’ils l’ont collé avec les autres au bureau à cause de sa claustrophobie ? avait dit le frère.

Franz s’était redressé, avait observé son aîné, le front appuyé contre le verre, le regard orienté sur la rue, la moitié de son visage dans l’obscurité. Il parlait tout bas, comme s’il s’adressait à quelqu’un de l’autre côté.

— Il a paniqué, eu des sueurs froides. Il n’a pas tenu dans l’obscurité. N’écoute pas ses histoires.

— C’est toi qui racontes n’importe quoi, avait dit Franz.

Josef avait souri. Il avait cogné l’index contre le cadre de la fenêtre.

— Je te l’avais dit, je te le redis maintenant, je te le redirai. Toujours.

Franz ne savait pas de quoi son frère parlait. Il s’était éloigné de la fenêtre, lui avait souhaité une bonne nuit avant de partir. Cette démarche vacillante, lourde.

Cette démarche, pense Franz en quittant les sanitaires pour rejoindre l’extérieur, comme si le frère trimbalait un poids sur les épaules, chaque jour. Comme si le camion, qui avait écrasé la jambe de Josef, avait emporté sa joie en même temps. Franz imagine la joie du frère comme un os supplémentaire dans sa jambe, qui avait tout simplement explosé sous la pression des roues du camion. Il n’y avait qu’au bistrot, pense-t-il, parmi tous ces hommes qui le connaissaient et l’estimaient, que cette cassure semblait guérir un peu. Franz bombe le torse, fait pénétrer l’air chaud du soir dans ses poumons. Le soleil émet ses derniers rayons au-dessus des arbres sur Brazos River. Depuis le terrain de football, on entend les cris d’une partie en cours.

I say, you say, he she it says…

Il se dirige vers la baraque et prend dans l’armoire ses feuilles pour le cours d’anglais. Jürgens est au football, Baumann est allongé sur son lit et ronfle. Franz pose ses habits trempés de sueur dans sa caisse. Il faudra qu’il fasse une lessive avant de retourner dans le champ dans deux jours, avant de transpirer de nouveau, de ramasser des pommes de terre, rassembler, ramasser, rassembler. He she it, pense-t-il, he she it. Il se lève et quitte la baraque.

Quand il pense au père, il est toujours assis à la table à manger, c’est l’image la plus stable qu’il a encore de son vieux. Le ventre arrondi appuyé contre la table, les chemises bien repassées, l’insigne du parti à la poitrine quand il s’agissait d’un jour de rassemblement. Les traits fins, le rire bruyant et contagieux, mais aussi les cris quand Josef et le père se disputaient, quand le vieux traitait son aîné d’estropié bon à rien, un chicaneur que les camarades avaient délibérément mis à l’ombre.

— Un accident, hurlait-il, un accident, c’est ce que tu veux bien croire, c’est l’histoire que tu te racontes chaque soir avant de t’endormir. Mais personne, je dis bien personne, n’a besoin de quelqu’un comme toi dans la Wehrmacht. Toi et tes socialos de la Reichswehr, vous auriez dû déguerpir depuis longtemps. Quelqu’un a bien été obligé de freiner tes ardeurs.

Le sifflement d’un train perturbe le calme de la soirée. Les premières chauves-souris sillonnent le camp, les étoiles brillent déjà.

I shout, you shout, he she it shouts…

Plusieurs camarades attendent devant la baraque pour le cours. Ils se serrent la main. S’il était au courant, lui demande un type, Paris serait tombée. C’est de la propagande, rétorque un autre. Il n’était pas foutu de réfléchir par lui-même pour croire à toutes les conneries des Américains. C’était un Afrikain qui lui avait dit, c’était quand même eux qui avaient les radios, renchérit le premier. Quand bien même, reprend l’autre. Rien d’autre qu’une manœuvre pour que l’ennemi se sente en sécurité. L’Amérique arrivait à sa fin, plus aucune morale, les ressources épuisées. Alors pourquoi il apprenait l’anglais, lui demande le premier. La discussion tourne court avec l’arrivée du professeur, un vétéran aux cheveux gris qui avait enseigné à l’école élémentaire avant la guerre. Ils s’asseyent à leurs tables et reprennent le vocabulaire. Franz a la tête ailleurs, probablement à cause de la fatigue. Quelque part à Paris, pense-t-il, là-dehors des combats et des morts. Il regarde les dos courbés des hommes devant lui, écoute le griffonnement des crayons. Des rires sous leur fenêtre, au loin le bourdonnement d’un camion. Son regard croise celui du professeur. L’homme hoche la tête. Franz se remet donc à former des phrases.

I die, écrit-il. You die. He dies. The father dies. The father dies on the table.

Ils étaient encore assis à table après le dîner à jouer aux petits chevaux. La soirée était calme. La Pologne avait capitulé, l’assaut de la France n’avait pas encore commencé. C’était la guerre, sans l’être vraiment. Josef fumait. La mère lança les dés et bougea son pion. Le père posa sa bière. Il toussa, d’abord brièvement, il se tapa sur la poitrine, se remit à tousser, cette fois-ci sans pouvoir s’arrêter, il commença à râler, à lutter pour respirer. Son visage passa d’abord au rouge, puis au violet. La mère sauta de sa chaise, Josef écrasa sa cigarette.

— Père, dit-il.

Et avant de pouvoir ajouter quoi que ce soit, le vieux tomba raide, le front contre la table. Il fit valser sa bouteille au passage, la bière moussa sur la nappe, la flaque s’étendit avant de goutter par terre.

— Willi, criait la mère sans arrêt, Willi !

Elle releva sa tête, caressa son visage, lui donna des gifles. Josef courut chercher un médecin, de sa démarche bancale, à grandes enjambées. Franz était assis calmement à sa place, cramponné à son verre de limonade, il voulait bouger, mais n’y arrivait pas. Il n’arrivait pas à détacher son regard du père, son gros nez écrasé sur la table et un œil, celui qu’il pouvait voir, ouvert et blanc.

The doctor comes, écrit-il, the doctor comes too late.

Un grand groupe de camarades fume devant la baraque, les hommes saluent Franz. Ils restent silencieux, mais c’est comme s’ils avaient interrompu leur discussion en le voyant arriver.

Lorsqu’il ouvre la porte d’accès au dortoir de la baraque, il entend les gémissements. Il voit l’homme assis à quelques lits de là, voit Jürgens agenouillé par terre devant lui. Il reconnaît la nuque rousse et frisée de Baumann qui se balance d’avant en arrière, il entend à nouveau des cris de douleur qui semblent s’échapper du corps de Baumann. Plusieurs camarades sont assis sur son lit et sur les lits autour, ils regardent Baumann pleurer ou fixent le sol. Jürgens a les mains posées sur le genou de son ami et lui parle.

— Tu peux être fier, dit-il, il est mort en héros. Qui peut encore se vanter de ça aujourd’hui ? Sûrement pas nous qui sommes coincés derrière ces barbelés.

Baumann sanglote, il secoue la tête. Il semble vouloir dire quelque chose, mais ses mots sont incompréhensibles. Franz demande à un camarade ce qu’il se passe.

— C’est son frère, dit l’homme, tombé juste avant Paris. Il a reçu le télégramme ce matin.

— Merde, dit Franz.

Et en même temps il pense à la chance que Josef avait eue avec cet accident, de ne plus être apte au combat, même s’il avait atteint le grade de Feldwebel, un Feldwebel claudiquant que personne n’enverrait plus au front.

— Les salopards.

Baumann a levé la tête, il se retourne, les regarde tous sans vraiment les voir, pense Franz.

— Ces sales Ricains, des lâches et des salopards. Et ce sale traître de von Choltitz. Sans résistance, hurle Baumann, mon frère tombe et ce salaud cède cette ville de merde sans aucune résistance.

— Paris, murmure l’homme à côté de Franz, aucun tir, aucune explosion.

— Qu’est-ce que vous murmurez, vous là ? hurle Baumann.

De la morve lui coule du nez, ses yeux sont rou ges et gonflés.

— Je ne savais pas, dit Franz à voix haute, pour Paris.

— Les Ricains doivent se croire en sécurité.

Jürgens pose les mains sur les épaules de Baumann. À la manière d’un prêtre.

— On va réduire la ville à néant en menant une contre-offensive, jusqu’à la dernière pierre, la tour Eiffel, les châteaux, tout le merdier, on aurait dû le faire depuis le début, dès 1941. Et von Choltitz, dit Jürgens, y en a bien un qui va lui tomber dessus dans un camp. Les opportunités ne manquent pas, il y a suffisamment de camarades avertis qui savent quoi faire des traîtres.

— On va tous les choper, dit Baumann à voix basse.

Il fixe le sol.

— Viens, murmure le camarade à côté de Franz, j’en ai assez de ce cirque.

Une fois dehors, devant la baraque, le nouveau lui tend la main.

— Leo, dit-il.

Il est à peine plus grand que Franz, peut-être un peu plus âgé. Il porte des lunettes rondes, ses cheveux courts sont bouclés. Franz donne son nom.

— Tu es nouveau, dit-il.

Leo acquiesce.

— Transfert depuis l’Alabama avec une compagnie. Ils nous ont dispersés dans les baraques.

— Et pourquoi le transfert ?

Leo hausse les épaules.

— Dieu seul le sait, dit-il. C’était calme chez nous, belle région. Aliceville. Des jolies collines et des forêts clairsemées. Hölderlin se serait très bien senti dans notre commando de travail.

— Qui ça ?

Leo fait signe de laisser tomber.

— Ici, c’est autre chose, dit-il en montrant la bara que, le climat est différent.

— Ici, il faut faire attention avec le climat, dit Franz.

Ils avancent jusqu’à la double clôture au sud de leur compound et derrière, le grand terrain de sport sur lequel on joue une partie de football, comme tous les soirs. Franz lui demande d’où il vient.

— Lübeck, dit Leo, je venais de décrocher mon baccalauréat et c’est là qu’ils m’ont enrôlé. Bella Italia. Je me suis dit que j’avais de la chance. Sur les traces de Goethe. Tout se passait bien d’ailleurs, du moins jusqu’à ce que les Américains débarquent.

Leo raconte qu’il est aux États-Unis depuis six mois déjà, qu’il a commencé des études d’histoire à distance et qu’il espère pouvoir les poursuivre ici.

— Si j’ai le choix, dit-il, je resterai ici quand tout sera fini, après la guerre.

Le voilà qui me raconte tout ça, pense Franz, en totale confiance, comme ça. Je pourrais être n’importe qui, je pourrais m’empresser d’aller voir Baumann et Jürgens, je pourrais être ce genre de personne. Et il se surprend à se réjouir que Leo ne le prenne pas pour cette personne-là.

— Tout va bien ?

Leo le regarde.

— Pour le mieux, dit Franz. Il y a quelques cama rades que j’aimerais te présenter.

*

— Qui c’est lui ?

Paul se lève et vient vers lui.

— On n’est pas à une réunion de scouts ici.

— C’est un ami, dit Franz, il est réglo.

— Leo, dit Leo en tendant la main à Paul.

— Parfois je me demande à quoi tu penses, dit Paul.

Il se retourne et va s’asseoir avec les autres. Franz et Leo s’asseyent en silence. Franz regarde Paul. Il joue au dur, se dit-il. Husmann lui serre la main. Rudi le salue de l’autre côté de la clôture.

— C’est bon, je peux continuer maintenant ? poursuit Paul.

— Quelle mouche t’a piqué ? demande Franz.

Les autres se taisent, les yeux rivés par terre. Paul tourne la tête, le fixe. Franz lit la colère dans ses yeux, l’aversion. Paul secoue finalement la tête et s’adresse à Rudi, comme si Franz n’était pas là.

— Ils l’ont chopé hier soir sous la douche. Un officier américain m’en a parlé ce matin. Il y avait un blessé, il m’a demandé si je pouvais venir le voir, aider pour l’entretien. Me voilà parti vers l’hôpital, je ne me doutais de rien. Et là je le vois allongé, blessé à la tête, un bandage aux côtes.

— Qui ça ? demande Franz.

— Je pensais, dit Husmann, que ce genre de commando n’existait qu’au deuxième et au troisième ?

— Chez nous aussi maintenant, dit Paul.

— Quelle merde, dit Husmann.

— Il m’a salué et m’a souri quand je suis arrivé, l’andouille. Je me suis précipité à son chevet pour lui demander ce qu’il s’était passé. “Tu aurais dû voir l’autre” qu’il me dit. Et l’officier a évidemment compris que nous nous connaissions, il s’est dit que ce serait plus facile d’obtenir des informations. Il a posé la main sur mon épaule et dit que c’était très bien, un heureux hasard, car il pourrait directement commencer à l’interroger.

Franz a envie de reposer la question, mais il n’ose pas. Il cherche Leo du regard, mais il a les yeux tournés vers Paul et semble l’écouter attentivement.

— Et ? demande Rudi.

Paul crache un graillon blanc devant lui dans le sable.

— Rien. Le con. Il a dit qu’il avait glissé dans la douche et qu’il était tombé sur la tête.

— Il a bien fait, dit Rudi.

— Toi aussi t’as le cerveau cramé ? Il ne se passera jamais rien ici si on laisse faire.

— Et il devrait s’passer quoi, dis-moi ? demande Rudi.

— Je m’en cogne, dit Paul, quelque chose qui fasse que ce truc avec Heimo n’arrive plus, par exemple.

Heimo qui n’est pas là, Franz comprend, Heimo qui est à l’hôpital, qu’ils ont bastonné, Heimo qui ne veut rien balancer. Rudi s’allume une cigarette, inspire et expire lentement. Il le laisse mijoter, pense Franz, il voit que les genoux de Paul tremblent, qu’il tape nerveusement du talon.

Continuer : partie 3 sur 4