Chez l'illustre Écrivain

Octave Mirbeau · Chapitre 19 sur 19 · partie 3/4

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Chez l'illustre Écrivain

Les Mémoires de mon ami

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Les physiologistes ont beau fouiller de leurs scalpels les entrailles, les organes, les muscles, le cerveau des bêtes, nous ne saurons jamais rien d’elles. La grande erreur et le grand orgueil aussi de ceux-là qui tentèrent d’étudier le fonctionnement de la vie intellectuelle chez les animaux furent de leur attribuer, à l’état embryonnaire, des idées humaines. Ils dirent que, se nourrissant et se reproduisant à peu près comme l’homme, ils doivent penser comme lui. La vérité est que les bêtes doivent penser selon leur forme : les chiens en chien, les chevaux en cheval, les oiseaux en oiseau. Et voilà pourquoi nous ne nous comprendrons jamais !

Les savants ont tiré de l’infériorité des bêtes, par rapport à nous, cet argument que, depuis qu’elles existent, elles font toujours les mêmes choses avec les mêmes mouvements, qu’elles n’inventent ni ne progressent. Le lapin creuse son terrier de la même façon qu’il y a dix mille ans, le chardonneret tresse son nid, l’araignée tisse sa toile, le castor construit sa hutte, sans apporter jamais la moindre modification dans la forme et dans l’ornement. Toute fantaisie, toute spontanéité individuelle, toute liberté critique semblent leur avoir été refusées ; et ils n’obéissent qu’à des rythmes purement mécaniques, lesquels se transmettent avec une précision déconcertante et une régularité servile, à toutes les générations de lapins, de chardonnerets, d’araignées et de castors. Qui nous dit que ce que nous appelons des rythmes mécaniques ne sont pas des lois morales supérieures, et que si les bêtes ne progressent pas, c’est qu’elles sont arrivées du premier coup à la perfection, tandis que l’homme tâtonne, cherche, change, détruit et reconstruit sans être parvenu encore à la stabilité de son intelligence, au but de son désir, à l’harmonie de sa forme ?

Et puis, refuser de la spontanéité, c’est-à-dire de la volonté, de la conscience, aux bêtes, me semble une proposition purement injurieuse et parfaitement calomniatrice.

Entre autres faits effarants, angoissants, que je pourrais citer, en voici un auquel il me fut donné d’assister, et qui fit sur moi une telle impression que, depuis, je ne peux plus voir, sans remords, passer un troupeau de bœufs, et qu’il ne m’a plus été possible de manger du poulet.

Ma mère avait une amie qui élevait des poules en grande quantité ; vous pensez bien que ce n’était pas pour son plaisir qu’elle les élevait : elle les élevait pour les engraisser, les malheureuses bestioles, et pour les vendre. C’était une femme très méchante, et qui n’avait dans l’âme aucune générosité. Avoir tenu dans ses mains un être quelconque, un être avec un cœur qui bat et des yeux qui regardent, et des veines qui charrient la chaleur et la vie, et livrer cet être au couteau !… n’est-ce pas une chose monstrueuse ?… Mais voilà un genre de réflexion que la brave femme ne faisait jamais !…

Un jour, elle s’aperçut, avec stupeur, que sa basse-cour était ravagée par la diphtérie. Ses poules mouraient, mouraient, comme les mouches en novembre. Tous les matins, on en trouvait deux, cinq, dix, quinze, toutes raides, à la crête noire, sur le plancher des poulaillers… Et la brave femme se lamentait, Dieu sait comme, et elle pleurait, et elle criait :

— Les pauvres bêtes !… Les pauvres bêtes !

Mais ce n’était pas sur « les pauvres bêtes » qu’elle pleurait, c’était sur elle-même. Sur le conseil d’un hygiéniste, elle commença par désinfecter sa basse-cour ; puis, elle mit à part, à l’autre bout de sa propriété, dans une sorte de petit lazaret, les poules notoirement atteintes du mal… Elle les soigna avec un dévouement, ou plutôt, avec une ténacité surprenante. Le dévouement suppose de la noblesse, des qualités d’âme que n’avait point l’amie de ma mère ; la ténacité évoque tout de suite un intérêt cupide. En effet, si elle souffrait, si elle se désespérait de la maladie de ses poules, ce n’est point qu’elle les aimât d’avoir été gentilles, c’est que c’était pour elle pertes d’argent ou gains compromis !

Quatre fois par jour, elle se rendait au petit lazaret, avec toute une pharmacie compliquée et bruyante… Et c’était une grande pitié, vraiment, que de voir ces misérables poules, le dos rond, la plume triste et bouffante, la tête basse, rester immobiles, des journées entières, à regarder quoi ! Elles ressemblaient à ces pauvres malades qui se navrent, sur des bancs, dans des jardins d’hospice…

Accroupie au milieu du lazaret, la bonne femme les prenait une à une, les tâtait, les auscultait, leur nettoyait la gorge au moyen de longs pinceaux trempés dans des huiles antiseptiques… Puis, elle leur introduisait de force, dans le gosier, des boulettes de viande poudrées de quinquina. Et c’étaient des luttes, des cris, des battements d’ailes, un supplice enfin, pour les petites malades. Aussi, lorsqu’elles voyaient arriver de loin leur maîtresse, avec son tablier blanc, et sa pharmacie, et son panier de torture, elles se mettaient à glousser de terreur, à sautiller sur leurs pattes, et elles cherchaient à fuir…

Or, une fois que j’étais chez la bonne femme et que je l’accompagnais au lazaret, voici ce que je vis… Oui, en vérité, voici ce que je vis…

Aussitôt qu’elles nous eurent aperçus, la vieille et moi, traversant les pelouses et piquant vers le lazaret, trois poules survinrent clopin-clopant, se ranger devant leurs augettes remplies de millet, et, avec des mines ostentatoires et sournoises, avec des mouvements extraordinairement précipités, elles firent semblant de manger, avidement… Vous avez bien lu, n’est-ce pas ?… Elles ne mangèrent pas : elles firent semblant de manger. Et le plus étonnant, c’est que, entre chaque coup de bec dans l’augette, elles nous regardaient d’un œil malicieux, et elles paraissaient nous dire :

— Vous voyez, mes braves gens, que nous sommes guéries, et que vous n’avez plus besoin, dorénavant, de nous racler la gorge, et de nous introduire ces horribles boulettes qui nous dégoûtent et nous font si mal… Admirez comme nous sommes de vaillantes poules, et quel appétit est le nôtre… Remportez vos boîtes, vos fioles, vos pinceaux !… Ah ! ah !…

Et, en effet, je ne m’étais pas trompé. Elles faisaient semblant de manger d’un appétit furieux, en tapant du bec, frénétiquement, dans l’augette qui, peu à peu, se vidait.

La bonne femme, qui n’était pas une observatrice, fut prise à cette supercherie. Elle dit joyeusement :

— Ah ! mes poules sont guéries !…

— Pas du tout !… protestai-je. Elles ne sont pas du tout guéries… Regardez-les bien… Elles font semblant de manger, dans le but d’éviter vos soins qui les embêtent.

— Tu es fou ! Des poules !

— Mais regardez-les !…

— C’est ma foi vrai ! s’écria la bonne femme. Ah ! les garces !

Et depuis ce jour, je n’ai pu, sans pleurer, voir un poulet à la broche… Est-il possible que l’homme ose se nourrir avec de l’intelligence, de la volonté, du caprice, de l’ironie, et toutes ces choses délicieuses qui sont dans l’âme des bêtes !…

Quant à Bijou, je ne le gardai pas longtemps… Il mourut, par une triste nuit, entre mes bras ; il mourut pour, en fouillant dans les ordures de la rue, avoir avalé un morceau de verre.

Son agonie fut quelque chose d’horrible. Dans mes bras, il avait des plaintes, comme un petit enfant, et il me regardait, avec des supplications si douloureuses, que je pleurais à chaudes larmes, en criant :

— Bijou ! Bijou ! ne meurs pas… Tu me fais trop de peine… Ou si tu meurs, ne me regarde pas ainsi !… Bijou ! Bijou ! mon pauvre Bijou !…

Quand il fut mort, je redevins plus seul que jamais !… Et d’avoir connu l’amitié d’une petite bête, la solitude me fut quelque chose de plus pesant et de plus atroce.

C’est ainsi que je fus amené, peu à peu, par la privation de tout amour, à ne vivre qu’en moi-même, à me créer des figures, des aventures et des paysages purement intérieurs. Toute la journée, dans une petite pièce sombre qui donnait sur une cour noire et sale, occupé à la tenue des livres et à la correspondance commerciale, travaux que je finis par rendre absolument mécaniques, je ne sortais jamais plus, dans la ville ni dans la campagne. Depuis le départ de M. Narcisse, il n’y avait plus de fleurs chez nous, non, même plus de fleurs, sinon le bouquet nuptial de ma mère, qui se désagrégeait, sous un globe, dans la salle à manger… La sorte de petite grâce, l’espèce de petit parfum que nous avait apportés la présence du lamentable professeur, tout cela avait disparu… A peine si j’avais la curiosité de regarder dans la rue où c’étaient, sans cesse, les mêmes visages, les mêmes choses, les mêmes bêtes qui passaient, avec des habitudes chaque jour pareilles et des mouvements qui, jamais, ne se renouvelaient !… Les petites villes ont, même sur les bêtes, des influences déplorables et des contagions d’abrutissement… Quand j’avais des loisirs et des livres, je lisais ; c’était là mon unique récréation. Mais j’ai déjà dit que je n’avais pas souvent de livres !

J’en arrivai très vite, et presque sans souffrir, à m’abstraire de toutes choses ambiantes, même des événements quotidiens de la maison, même de mon père, de ma mère, de la vieille femme de ménage, des clients, qui n’étaient plus pour moi que de vagues ombres, projetées sur le carreau de la boutique, ou glissant sur les murs. La conversation de mes parents, le soir, leurs querelles, aiguës et glapissantes, leurs plaintes, leurs conseils et leurs reproches, tout cela n’avait pas plus d’importance dans ma vie muette et fermée aux bruits extérieurs, que le bourdonnement des mouches, dans l’arrière-boutique où je travaillais, ou que le vent soufflant du dehors, sur les toits de la ville !… Et encore, il m’arrivait, parfois, d’écouter le vent… Il avait des musiques que j’aimais…

Ayant très peu vu, très peu vécu, mais beaucoup senti déjà, j’avais accumulé en moi, retenu en moi assez de formes différentes, assez de pensées et de sentiments divers pour me construire une existence silencieuse au dehors, violente et grondante au dedans, en somme, pleine de beautés plastiques et morales — du moins, je les jugeais telles… Cette existence, que je ne puis mieux comparer qu’à un temple dans un désert, je la peuplai de toutes sortes de choses et de toutes sortes de gens, faits de ce que j’avais saisi au passage, empruntés aussi à ce que j’avais lu dans les livres… Et mon imagination achevait le reste… Évidemment, cela était souvent incohérent et chimérique. Il y manquait, en plus de l’harmonie, la force créatrice de la réalité, mais je m’y amusai extrêmement. Et je ne tardai pas à développer en moi, chaque jour davantage, par un entraînement continuel, par une espèce de curieux automatisme cérébral, cette puissance d’idéation, cette frénésie d’évocation si extraordinaire, que mes rêves prenaient, pour ainsi dire, une consistance corporelle, une tangibilité organique, où mes sens se donnaient l’illusion parfaite de s’exercer, de s’exalter mieux qu’à des réalités ! J’ai connu, sans me rendre compte de leur mécanisme, et sans y aider autrement que par le cerveau, j’ai connu, dès l’âge de treize ans, des plaisirs sexuels d’une singulière complication et d’une acuité de possession telle, que je ressentais, à les éprouver, d’obscures et mortelles terreurs.

Mais je restais chétif, de nature rétrécie, de membres grêles et insuffisants, de muscles mous ; j’avais, comme aujourd’hui — car je n’ai pas vieilli, étant né vieux — la peau étiolée, fripée et toute grise, mes veines charriaient un sang pauvre et mal coloré ; mes poumons respiraient avec effort, comme ceux d’un pulmonique. Toutes ces tares physiologiques, je les attribue à cette tension permanente de mon cerveau qui, de tous mes organes, était le seul qui fonctionnât… Étant toujours assis, je n’ai pour ainsi dire pas grandi, et à seize ans, mon dos était voûté ainsi qu’un dos de vieillard…

Hier, en fouillant dans un tas de choses inutiles et depuis longtemps mises au rebut, j’ai retrouvé une photographie de moi, faite, à cette époque, sur le désir de ma mère, par un photographe ambulant. Pourquoi ma mère a-t-elle eu cette idée bizarre de faire fixer mon image d’enfant, qui accuse son atroce égoïsme, et ce que sa maternité eut d’insensible et d’imprévoyant ?… Cette photographie est un peu effacée et toute jaune. Mais les traits et l’expression du visage demeurent sur le fond disparu. Eh ! bien, je n’ai pas changé… Je suis tel que j’étais alors… un petit vieux triste et fané. Non, en vérité, je n’ai pas vieilli, sinon que mes cheveux, rares d’ailleurs, ont pris une teinte ternement blanchâtre, et que mes dents — celles, du moins, que je n’ai pas perdues — sont devenues toutes noires et pareilles à des racines d’arbuste mort… Et voyez combien il y avait peu de vie physique en moi, ce qu’il y avait en moi peu de sève : ma barbe n’a pas poussé ! Enfant, j’avais l’air d’un vieillard ; vieillard, je ressemble à un enfant malade !… Et pourtant, quel est l’être humain en qui se soient concentrées plus de flammes que dans ce corps chétif que je suis, plus de flammes dévoratrices et meurtrières, et qui soit allé, comme moi, jusqu’au bout de son désir ?…

Chose curieuse, autant mes rêves, dans l’éveil, étaient exubérants et magnifiques, autant, dans le sommeil, ils étaient plats, pauvrement et douloureusement plats ! Je n’avais alors et je n’ai encore maintenant que des rêves d’inachèvement, que des rêves d’avortement !… Je ne pouvais et je ne puis saisir quoi que ce soit, dans mes rêves, ni rien étreindre, ni rien atteindre, ni rien toucher !… Et, par un contraste bizarre, ce ne sont, dans ces rêves-là, que des représentations vulgaires, des figurations inférieures de la vie !…

Ainsi, me voilà dans une gare… Je dois prendre le train… Le train est là, grondant, devant moi… Des gens que je connais et que j’accompagne, montent dans les wagons avec aisance… Moi, je ne puis pas… Ils m’appellent… Je ne puis pas, je suis cloué au sol… Des employés passent et me pressent : « Montez donc !… Montez donc !… » Je ne puis pas… Et le train s’ébranle, s’enfuit, disparaît. Les disques ricanent de mon impuissance ; une horloge électrique se moque de moi… Un autre train arrive, puis un autre… Dix, vingt, cinquante, cent trains se forment pour moi, s’offrent à moi, successivement… Je ne puis pas… Ils s’en vont, l’un après l’autre, sans qu’il m’ait été possible d’atteindre, soit le marchepied, soit la poignée de la portière… Et je reste, toujours là, les pieds cloués au sol, immobile et nu — pourquoi nu ? — devant des foules dont je sens peser sur moi les mille regards ironiques.

Ou bien, je suis à la chasse… Dans les luzernes et dans les bruyères, à chaque pas, se lèvent bruyamment des perdrix… J’épaule mon fusil… je tire… Mon fusil ne part pas, mon fusil ne part jamais… J’ai beau presser sur la gâchette. En vain ! Il ne part pas !… Bien souvent, les lièvres s’arrêtent et me regardent curieusement ; les perdrix s’arrêtent dans leur vol, devenu immobile, et me regardent aussi… Je tire… je tire !… Il ne part pas… il n’est jamais parti !

Ou bien encore j’arrive devant un escalier… C’est l’escalier de ma maison. Il faut que je rentre chez moi !… J’ai cinq étages à monter… Je lève une jambe, puis l’autre… et je ne monte pas !… Je suis retenu par une force incoercible, et je ne parviens pas à poser mes pieds sur la première marche de l’escalier… Je piétine, je piétine, je m’épuise en efforts d’inutile ascension… Mes jambes vont l’une après l’autre, avec une rapidité vertigineuse… Et je ne monte pas !… La sueur ruisselle sur mon corps, la respiration me manque… Et brusquement, je me réveille… le cœur battant, la poitrine oppressée… la fièvre dans toutes mes veines où le cauchemar galope…

Tels sont mes rêves, la nuit ; tels sont toujours mes rêves !… Pourquoi ces rêves, et jamais d’autres ?… Y a-t-il donc un symbole dans les rêves ?

J’en ai dit assez, je pense, sur mon adolescence solitaire, rêveuse et triste, pour bien faire comprendre le pauvre être silencieux, ignorant, timide et passionné que j’étais, lorsqu’il fut, un beau soir, décidé par mes parents que j’irais à Paris. Je dis mes parents et ce n’est exact que pour l’un d’eux, car mon père n’approuvait pas ce départ, et il invoquait, à l’appui de sa résistance, des raisons comme celle-ci, qu’il émettait, du reste, la bouche molle, le regard incertain, avec l’air de « s’en fiche », si je puis dire :

— Il est bien trop bête, pour aller à Paris… Pour un autre, parbleu ! Paris serait la fortune !… Ah ! si j’avais été à Paris, moi !… Mais lui !… Que veux-tu qu’il fasse à Paris !… Jamais il ne se reconnaîtra dans les rues de Paris… Ah ! le pauvre enfant !…

Ma mère était d’un avis différent… On sentait, dans toutes ses paroles, la hâte qu’elle avait de se débarrasser de moi… Pourquoi ? Est-ce que je la gênais ? Est-ce que je la contrariais en quoi que ce fût ? Cela me fit de la peine, non pour moi, je vous assure, mais pour elle… Je n’aimais pas à la surprendre en flagrant délit d’égoïsme et de dureté. Aux objections, d’ailleurs, de plus en plus indécises de mon père, elle répliquait :

— Une place comme ça !… C’est une chance incroyable… une occasion unique. Si nous n’en profitons pas, nous l’aurons toujours sur les bras !… Que peut-il devenir ici, sinon manger de la nourriture qu’il ne gagne même pas !…

— Enfin, il t’aide… Il tient tes livres !

— Eh bien…! il ne manquerait plus que ça !

— Oui, mais, Paris !… Paris !…

— Voilà-t-il pas une grande affaire ?… Il s’arrangera, donc !…

Or, cette chance, cette occasion unique, cette place obtenue, grâce à je ne sais plus quelles recommandations de curés, c’était une place moitié de comptable, moitié de copiste, dans une administration dont après trois ans je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle administrait, et si elle était commerciale, industrielle, financière, artistique, politique, religieuse, militaire, maritime, coloniale, étant un peu tout cela, et bien d’autres choses encore…

Naturellement, ce fut l’avis de ma mère qui prévalut. Quant à moi, selon les bonnes traditions de la famille, je n’avais même pas été consulté. Bien d’autres eussent été heureux de partir d’une maison où ils n’étaient pas aimés, heureux de conquérir leur liberté et de donner à leurs rêves de jeunesse l’essor magnifique… Eh bien, cette décision, je l’acceptai avec la plus complète indifférence et — cela vous paraîtra, peut-être, extraordinaire — sans la moindre curiosité. Là ou ailleurs, que m’importait !… Puisque j’avais déjà pris l’habitude de ne pas vivre parmi les hommes et parmi les choses… puisque je sentais que je ne pourrais vivre qu’en moi-même !

Ce fut ma mère qui m’installa à Paris, n’ayant pas, pour cette délicate mission, confiance en mon père, lequel « ne faisait jamais que des bêtises, et n’avait pas la moindre idée de ce qu’est l’argent »… Elle profita de ce voyage pour renouer connaissance avec ces vieux amis de la famille, les braves merciers du Marais, chez qui le commerce n’allait pas, et dont, plus tard, — à la suite des circonstances infiniment burlesques que j’ai racontées — je devais épouser la fille. Nous fûmes bien accueillis. Chacun se remémora un tas de vieilles choses oubliées et, dans un attendrissement général, il fut convenu que je viendrais, chaque dimanche, dîner en famille, avec ces vieux amis de la famille, que diable !…

— Et nous le surveillerons ! Et nous lui apprendrons ce que c’est que l’existence parisienne… Ce sera comme notre enfant… notre deuxième enfant !…

Braves gens !… Ah ! l’horreur sinistre des braves gens !…

Sur leur indication, ma mère me choisit, pour la somme de quinze francs par mois, une chambre, ou plutôt un indicible taudis, dans une ignoble maison meublée de la rue Princesse, une petite rue étroite et sombre, sans cesse encombrée de lourds camions et où jamais l’air ni la lumière n’avaient pénétré… Une prison !… Ma mère dit simplement, après avoir, pour la forme, inspecté la chambre :

— Ça n’est pas très luxueux… mais c’est bien suffisant pour un jeune homme de province… Et puis, là, tu es à égale distance de ton bureau et des vieux amis de la famille… Et, surtout, il ne faut pas oublier qu’il y a là, tout près, un omnibus pour les jours de pluie… ce qui est très commode…

Ma chambre donnait à l’extérieur sur une cour aussi noire, aussi humide, mais moins large qu’un puits. Quand on ouvrait l’unique fenêtre, on se heurtait à la fenêtre, en face, où pendaient sur des cordes d’innommables guenilles… A l’intérieur, elle donnait sur un palier effrayant, puant, suintant, et qui, tout de suite, vous donnait l’idée du crime… Le soir, une petite veilleuse qui brûlait dans un coin, à chaque étage, faisait mouvoir des ombres effarantes… et, sur les murs, des rampements d’insectes mous…

Pour voisins, j’avais à droite une espèce d’individu sale et rébarbatif qui — je le sus plus tard — vendait dans les rues des plans de Paris, et, je crois, aussi, des images défendues, qu’on appelle des cartes transparentes ; à gauche, j’avais une vieille dame asthmatique, qui réparait des tapisseries… Les locataires des autres étages me semblèrent, dans le même genre, de condition misérable ou de métier louche, appartenant presque tous à cette confrérie extraordinaire, mystérieuse et troublante du camelot !… J’avoue que je ne fus pas trop rassuré. Lorsque je sortais de la maison ou que j’y rentrais, j’avoue que j’avais au cœur un tremblement, un effroi… l’effroi de ces murs, de ces escaliers, de toute cette obscurité morne et visqueuse, où les rencontres humaines prenaient des aspects sinistres…

Ma mère, sans doute, n’avait rien vu de tout cela. Elle n’avait vu ni ces murs, ni ces escaliers, ni ces visages, car je ne puis croire qu’elle ait, délibérément et consciemment, choisi ce coupe-gorge pour y loger son fils…

Durant les trois premières nuits, bien que j’eusse la prudence, aussitôt rentré, de verrouiller ma porte, il me fut impossible de m’endormir. Et je regrettai presque ma chambre de là-bas, qui, certes, n’était pas somptueuse non plus… et je regrettai aussi la cour si triste où ma mère, le matin, venait, sale et débraillée, traînant ses savates et son jupon dans l’ordure, étendre ses frusques sur les cordes… Et je regrettai, pareillement, la rue si mélancolique où, toujours aux mêmes heures, spectres d’hébétude, les mêmes passants passaient !…

C’est dans cette maison de la rue Princesse que, huit jours après mon installation, il m’arriva la seule aventure dramatique de ma vie, car mon mariage, au fond si tragique, et la mort si irrésistiblement comique de ma belle-mère, je ne les considère pas comme des aventures, mais seulement comme de menus incidents sans importance ou du moins, comme des incidents dont l’importance n’est que pittoresque et anecdotique. Vous comprendrez donc que je mette une certaine coquetterie d’émotion, et même quelque orgueil, à vous en faire le récit…

Une nuit — il pouvait être deux heures du matin — je venais de m’endormir… Je m’endormais très tard, parce que ayant pu me procurer des livres je lisais, je lisais, jusqu’à ce que la fatigue me fît tomber le livre des mains… Je venais de m’endormir, lorsque je fus réveillé en sursaut par un grand cri… Ce cri semblait avoir été poussé dans la chambre de gauche qu’habitait la vieille dame aux tapisseries… Je me dressai sur mon lit, écoutant… A vrai dire, je n’étais pas très étonné… Terrifié ?… oui, peut-être… Mais étonné, non !… Ce qui m’étonnait, c’est que ce qui arrivait là ne fût pas arrivé plus tôt… Qu’était-il donc arrivé ? J’écoutai, le cœur battant… Un second cri plus faible… puis, comme un bruit de lutte… un heurt de meubles… un paquet qu’on traîne… des chaises remuées… des coups sourds… et enfin, une voix, une voix de terreur, que je distinguai nettement… une voix de femme comme étouffée, et criant : « Au secours !… au secours !… » à plusieurs reprises… puis rien !…

Je me levai… A la hâte, je m’habillai dans l’obscurité… Ma peur était telle, à ce moment, que pour rien au monde je n’aurais voulu allumer une bougie…

Dans la chambre voisine, tous les bruits avaient cessé… Et c’était maintenant, dans toute la maison, comme un silence de mort…

Qu’allais-je faire ?… J’hésitai longtemps à prendre un parti… N’avais-je pas été victime d’une hallucination ?… J’écoutai encore… Rien… rien !… Rien que le tic-tac de mon cœur qui battait avec force… Et ce silence me parut plus effrayant que les bruits, que la voix, que les coups sourds !…

— Il faut que je sache !… il faut que je sache !… me dis-je.

J’ouvris la porte, et me trouvai sur le palier. La veilleuse était éteinte… Une ignoble odeur d’huile brûlée me fit broncher, comme un jeune cheval l’odeur d’un cadavre dans la nuit…

Et, perdu dans cette ombre, je me sentais tout tremblant… tout tremblant… tout petit… tout petit !… Ah ! si petit !…

Je n’osais plus, je ne voulais plus, je ne pouvais plus avancer ; la nuit du palier pesait sur moi plus lourde, plus écrasante, qu’une chape de plomb… Et le silence était si profond que j’entendais, réellement, ramper les insectes noirs sur les murs…

Pourtant, le courage ne tarda pas à me revenir ; le désir de savoir ce qui s’était passé là, de connaître la raison de ces cris, de ces appels, de ces chocs sourds, dissipa ou plutôt galvanisa ma terreur… Après tout, j’avais peut-être été victime d’une hallucination… Mais je voulais en avoir le cœur net, comme disait ma mère chaque fois qu’elle se trouvait en présence d’un événement embrouillé, de quelque chose qu’elle ne comprenait pas et dont elle avait l’obsession de la comprendre… Si je mentionne ce souvenir, qui peut paraître puéril ou déplacé en un tel récit, c’est que je me rappelle — comme si je les revivais encore, — que, durant ces tragiques minutes, j’avais, en moi, la hantise de cette phrase stupide et que je me répétais sans cesse, d’une voix intérieure, mais obstinée, ces mots : « Je veux en avoir le cœur net, je veux en avoir le cœur net !… »

Je rentrai dans ma chambre où j’allumai — avec combien de peine — une bougie… et je sortis, de nouveau, sur le palier.

Alors je vis une chose si effrayante que je reculai encore… Mais ce ne fut qu’une faiblesse d’une seconde, et, par un violent effort sur moi-même, je la surmontai facilement… Voici ce que je vis.

La porte de droite, la porte de cette chambre qu’habitait la vieille dame aux tapisseries, était grande ouverte… Un linge blanchâtre et deux pieds en dépassaient le seuil, deux pieds immobiles et nus, deux pieds dressés dans la position que doivent avoir les pieds appartenant à une personne couchée sur le dos…

Il est rare que les choses — à l’exception des yeux — soient effrayantes en soi. Elles ne le sont que par les circonstances qui les entourent, à un moment déterminé, et les événements terribles où elles n’ont d’autre valeur d’action que d’y avoir — je ne dis pas même participé, mais simplement assisté !…

Ce qui m’effrayait dans ces pieds, ce n’étaient pas les pieds eux-mêmes, mais les cris, les appels, les chocs que j’avais entendus, et qui leur donnaient une signification précise de témoignage ? Et puis, il faut bien que je le dise… A cet effroi général, s’ajoutait un autre effroi particulier ; c’est que j’ai toujours eu, non pas, peut-être, la terreur, mais l’invincible dégoût des pieds nus. Je ne saurais expliquer pourquoi… mais je n’ai jamais pu voir des pieds nus, sans qu’aussitôt ils évoquassent en moi les images si singulièrement effarantes, cauchemardantes, de l’Embryon… des analogies avec les larves, les fœtus… oui, tout le cauchemar angoissant et horrible de l’incomplet, de l’inachevé !

Je fus quelque temps à pouvoir détacher mon regard de ces pieds qui, d’abord rigides comme des pieds de mort, me parurent ensuite, à force de les regarder fixement, doués d’une vie douloureuse… Du moins, il me sembla bien — mais il se peut que la lumière dansante de la bougie m’ait donné cette illusion — que le gros orteil du pied gauche eut, à plusieurs reprises, des mouvements de crispation, et faut-il l’écrire ? — des grimaces, de véritables grimaces, ainsi qu’un visage… Enfin, m’habituant à cette lueur étrangement mouvante de la bougie, qui déplaçait et les couleurs et les formes, il me sembla aussi que ce bout de linge blanc dont j’ai parlé était tout tacheté de sang…

Décidé à savoir, je me portai en face de la chambre, et, tendant la lumière au bout de mon bras allongé, dans l’ombre de la chambre, je vis ceci :

Une femme — la vieille femme aux tapisseries, — était couchée sur le plancher, la gorge largement fendue par une blessure où le sang se caillait en noirs et luisants grumelots. Elle était à peu près nue et très pâle de peau… Sur sa pauvre gorge couturée, sur sa poitrine maigre, sur ses bras osseux, sur son ventre plissé, dans ses cheveux grisonnants, partout du sang… des éclaboussements de sang… Je me souviens que sa main baignait, tout entière, dans une mare rouge qui s’étalait autour d’elle, sur le plancher…

Je pensai défaillir, mais faisant appel à tout mon courage, à toutes mes énergies, je me précipitai sur la vieille femme, je me penchai pour voir, pour sentir qu’elle n’était pas morte… qu’elle respirait encore, peut-être !… Je tenais le bougeoir dans ma main droite et, en me penchant sur la vieille femme, je me rappelle qu’une goutte de cire liquide tomba sur son œil grand ouvert, sur son œil terrifié où elle se figea, blanchâtre, comme une taie.

Et toujours en moi cette phrase qui ne me quittait pas, et qui, maintenant, sautillait en moi, comme un refrain de chanson :

— Je veux en avoir le cœur net… je veux en avoir le cœur net !…

Je posai le bougeoir près du corps et je me mis à le tâter en toutes ses parties… Les membres étaient encore chauds et souples… Mais le ventre se refroidissait et le cœur ne battait plus ! La pauvre vieille était bien morte, bien morte, bien morte !

Or, je veux vous avouer l’étrange sensation que j’éprouvai à la suite de cette constatation… Ce fut presque de la joie… Non, pas de la joie tout à fait… mais quelque chose de doux comme un allègement, comme une délivrance. J’avais la poitrine libre, les membres plus légers, le cerveau tranquille… Je ne ressentais plus de terreur et, en vérité, j’étais presque content que la vieille fût morte !… Morte, je n’avais plus rien à faire qu’à me dire qu’elle était bien morte ; vivante, c’était toute une complication : il m’eût fallu tenter de la rappeler complètement à la vie… Et je comprenais mon impuissance devant cette responsabilité.

— Ma foi ! me dis-je avec une philosophie admirable, mieux vaut pour elle et pour moi qu’elle soit morte !… Et nous en avons tous les deux, elle et moi, le cœur net !…

A la lueur très faible de la bougie, je remarquai dans la chambre des traces de violence et de lutte : les draps du lit arrachés, deux chaises tombées, les tiroirs d’une commode vidés, un globe de verre brisé et dont les morceaux brillaient, çà et là, parmi des choses déchiquetées et jonchant le carrelage du plancher. Je n’attachai pas, d’abord, à ce désordre des objets une idée autre que celle du désordre lui-même… Et, à ce moment-là, chose extraordinaire, devant ce cadavre encore chaud, et mutilé, devant ce sang répandu, devant ces traces de lutte, il ne me vint pas à l’esprit que la vieille avait été assassinée, comme si ces choses-là étaient naturelles, qu’elles avaient dû s’accomplir d’elles-mêmes et toutes seules !

Je commençai par ramener sur le ventre nu de la vieille femme sa chemise roulée, déchirée et sanglante, et, prenant le cadavre dans mes bras, la face, la poitrine, les mains barbouillées de sang visqueux, je m’ingéniai à le soulever, à le traîner, afin de pouvoir le déposer sur le lit… Deux fois, je le laissai retomber avec un bruit sourd… Ploc !…

— Je veux en avoir le cœur net… je veux en avoir le cœur net !… chantait en moi la voix de plus en plus obstinée.

Et, comme, pour la troisième fois, je tentais d’enserrer le cadavre trop lourd pour mes bras débiles, une main, tout à coup, se posa sur mon épaule, pesamment.

Je poussai un cri et me retournai… Et je vis deux yeux féroces et gouailleurs, une barbe sale, une bouche ignoblement tombante, la bouche, la barbe, les yeux de mon voisin, le camelot…

— Ah !… ah !… fit-il, je t’y pince !…

Puis :

— Qu’est-ce que tu fais ici ?…

L’étonnement ne me permit pas de parler, l’étonnement, seul, car je n’imaginais rien au delà de cette présence, et je n’en redoutais rien d’autre que la propre terreur qu’elle dégageait :

— Qu’est-ce que tu fais ici ?… répéta-t-il.

— Je ne sais pas !… balbutiai-je.

— Ah ! tu ne sais pas !… tu ne sais pas !… Elle est bonne !…

Et il me secouait rudement par les épaules… Et ses yeux avaient des lueurs sombres. Il était en chemise, lui aussi, avec les jambes nues, des jambes couvertes de poils.

— Pourquoi es-tu ici ?

Alors, ne sachant ce que je répondais, je répondis sur l’air de la chanson, qui chantait en moi :

— Je voulais en avoir le cœur net !… Je voulais en avoir le cœur net !…

— Ah ! tu voulais en avoir le cœur net !… Eh bien… attends un peu !…

M’ayant lâché, il sortit, referma la porte… Et j’entendis aussitôt la voix qui retentissait dans l’escalier.

— A l’assassin !… au secours ! au secours !…

Et des portes s’ouvrirent, claquèrent. Et des voix se répondirent, d’étage en étage… Et les cris du camelot retentirent, plus forts :

— A l’assassin !… au secours !… à l’assassin !…

Hébété, je m’étais laissé tomber, sur le plancher, près du cadavre… Et je répétais sur l’air d’une vieille chanson de mon pays :

— Je veux en avoir le cœur net !… Je veux en avoir le cœur net !…

Aux appels, aux cris poussés par le camelot dans l’escalier, toute la maison s’était réveillée, toute la maison s’était levée. Et la chambre de la vieille fut bientôt envahie par une foule de curieux, les uns vêtus à la hâte de n’importe quoi, les autres en chemise, tous si pittoresquement désordonnés, si expressivement effarés et tremblants, que, malgré mon hébétude, je ne pus m’empêcher de remarquer leurs comiques silhouettes et d’en jouir — ce ne fut qu’un moment — d’en jouir comme d’un spectacle très divertissant. Même, après tant d’années, je revois la plupart de ces têtes, lâches, peureuses et cruelles, et ce m’est encore une gaieté…

Ils arrivaient successivement dans la chambre, chacun avec un petit bougeoir à la main, tendaient le col, demandaient :

— Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce qu’il y a ?

A toutes les interrogations, le camelot répondait :

— Hé ! Vous le voyez bien… Il y a qu’elle est morte !… Il y a qu’il l’a tuée !…

— Oh ! mon Dieu !…

Il me désignait d’un doigt formellement accusateur à l’indignation de tous… Et pour qu’il ne restât plus un doute dans l’esprit de personne, il expliquait avec des gestes rapides :

— Je l’ai surpris au moment où il achevait de la tuer… Elle était renversée comme ça, sur le plancher… lui, couché sur elle… comme ça, il la tenait à la gorge… Et il farfouillait la blessure de son couteau, comme ça !… comme ça !…

Il y avait, çà et là, des exclamations d’horreur, et, peut-être, des protestations, des doutes…

— Mais, regardez-le… s’acharnait le camelot… Regardez sa chemise, ses mains, son visage… Ils sont pleins de sang !

— C’est vrai !… C’est vrai !…

— Oh !… oh !… oh !…

Une femme dit :

— C’est presque un enfant !

Un autre dit :

— Il n’a pas de barbe encore !…

Une troisième dit simplement, avec de l’admiration :

— Ainsi !… Voyez-vous ça !

Alors, le camelot insistait :

— Mais regardez-le !… Et son air de bête prise au piège !…

— C’est vrai !… C’est vrai !…

Comme je l’ai raconté plus haut, épuisé par mes efforts à le soulever, à le traîner, je m’étais laissé tomber près du cadavre… Je ne faisais pas un mouvement… Et je considérais tout ce monde, je considérais le camelot, sans entendre encore, sans comprendre qu’il m’accusait du meurtre de la vieille aux tapisseries… Je n’avais plus aucune idée dans la tête… Ma tête était vide, vide, vide !… Et tout cela qui se passait autour de moi était si nouveau, si étrangement nouveau, et si grimaçant, si incohérent, qu’il ne m’était pas possible d’admettre que je ne rêvasse point… Toutes ces figures, je me rappelle, n’avaient plus pour moi la moindre consistance corporelle… C’étaient des ombres qui se déformaient au moindre souffle du vent entrant par la porte, et qui s’évanouissaient pour se reconstituer ensuite, fuligineuses… Je les suivais, comme on suit, dans l’air, les fumées, les nuages ou les brumes qui montent, le matin, des rivières…

Le camelot, actif et terrible, vint à moi, m’obligea à me lever, et, m’empoignant l’épaule d’un geste rude :

— Comment l’as-tu tuée ?… Pourquoi l’as-tu tuée ?… Réponds !…

Comme je restais muet :

— Allons ! réponds… insista-t-il.

Et il me secouait l’épaule à me briser la clavicule. Il me semblait aussi que ma cervelle clapotait dans mon crâne, comme de l’eau remuée… J’avais le vertige…

— Réponds donc !…

Machinalement, je répondis :

— Je ne sais pas… Je ne sais pas !…

Triomphalement, le camelot se tourna vers les curieux, et, les prenant à témoin de mes paroles :

— Vous voyez ! dit-il… Vous entendez !… Il avoue !

— Oui !… oui !… oui !…

Je vis des bouches m’invectiver, des yeux me maudire, des poings se tendre furieux et menaçants vers moi… Une femme enveloppée d’un châle rouge, et qui tenait une petite lampe à pétrole dans sa main, proposa qu’on me mît à mort.

— Oui !… oui !… oui !…

Le camelot s’interposa :

— Non !… Il ne faut pas y toucher… Il faut qu’il meure sur l’échafaud… Attendons le commissaire de police… On est allé chercher le commissaire de police…

Un vieil homme hochait la tête… Il dit :

— Est-ce possible !… Il est si faible… Et les blessures sont si horribles… La gorge a été fendue d’un seul coup !…

— Mais regarde donc sa chemise sanglante, réitéra le camelot, ses mains rouges, son visage tout barbouillé… Et puisqu’il avoue !…

— C’est vrai !… c’est vrai !…

Le vieil homme s’obstina :

— Je ne dis pas le contraire… Pourtant, il est bien faible… Et il paraît idiot !…

— Puisqu’il avoue !… Tu l’as bien entendu !…

S’adressant aux curieux :

— Vous l’avez bien entendu, tous ? demanda-t-il d’une voix forte.

— C’est vrai !… c’est vrai !…

— Et il n’est ici que depuis huit jours !… Qu’est-ce qu’il est venu faire ici ?… Pourquoi est-il ici ?…

— C’est vrai !… C’est vrai !…

Ensuite, on parla de la vieille, de ses vertus, de sa bonté ; on vanta sa vie pauvre et résignée… C’était une sainte… Pour tuer une pareille femme, il ne fallait pas avoir de cœur !… Il fallait avoir l’âme bien criminelle !… Quelques-uns pleurèrent…

Combien de temps cette scène dura-t-elle ? Je n’en sais rien. Il arriva que je n’entendis plus rien… J’étais engourdi… J’avais comme un immense besoin de dormir… Et lorsque le commissaire de police entra, suivi de plusieurs agents, mon esprit était bien loin de l’hôtel, du camelot, du cadavre… Mon esprit était revenu au pays, là-bas, à M. Narcisse, à ma mère, à mes longues stations contre les vitres de ma chambre…

— Comment vous appelez-vous ?… me demanda le commissaire.

— Je ne sais pas… je ne sais pas !… répondis-je.

— Vous ne voulez pas dire comment vous vous appelez ?…

— Je ne sais pas !…

Le commissaire grogna :

— C’est bien !… Hum !…

Puis il me laissa sous la garde des agents, il examina le cadavre, inspecta la chambre du crime, puis la mienne, toujours suivi du camelot obséquieux et bavard, qui, sans cesse, répétait :

— Monsieur le commissaire, voilà comment ça s’est passé…

Le commissaire de police était un petit homme gros et court et qui soufflait comme un bœuf. Malgré la gravité de l’affaire, malgré le cadavre et le sang il avait une physionomie joviale, un air de pochard gai et bon enfant, que le souci de sa responsabilité ne parvenait pas à rendre sévère. Il ne me fit pas peur. Au contraire, son agitation m’amusa extrêmement. Il entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec un empressement si comique, qu’il ressemblait à un fantoche de pantomime. Et le camelot fantoche aussi, mais fantoche sinistre, ne le quittait pas d’une semelle, entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec lui, toujours bavard et toujours gesticulant. Sur le palier, les gens de l’hôtel assistaient curieusement à ces allées et venues, ne perdant pas un seul des mouvements du commissaire et du camelot. Et moi, flanqué de deux agents indifférents et silencieux, je faisais comme les gens de l’hôtel, sans songer un instant que je fusse un des principaux acteurs de ce drame. Et je me souvenais que, jadis, étant enfant, j’avais vu, dans des baraques de la foire, des scènes pareilles, dont le burlesque n’était peut-être pas si intense, et ne diminuait pas, aussi complètement, la majesté terrible du crime.

Lorsque le commissaire se fut enfin rendu compte et du meurtre de la vieille, et de la disposition des lieux, il ordonna aux curieux de se retirer chacun chez soi… Puis, s’adressant au camelot, qui lui soufflait dans le dos je ne sais quelles dénonciations :

— Qu’est-ce que vous foutez ici, vous ? Allez-vous-en !…

Mais le camelot résistait :

— Puisque je l’ai vu, monsieur le commissaire ! Ma présence ici est indispensable. Je suis le seul témoin !… Puisque j’ai tout vu.

— Comment vous appelez-vous ?

— Isidore Borgne, monsieur le commissaire.

— Hum ! Hum !… Et qu’est-ce que vous faites ?

— Je suis camelot…

— Ah ! ah !… Qu’est-ce que vous faites, nom de Dieu ?

— Je vends des plans de Paris…

— C’est bien !… Foutez-moi la paix, maintenant… Et si j’ai besoin de vous… je vous ferai appeler…

— Mais, monsieur le commissaire !…

Le brave commissaire se fâcha, devant cette insistance, et appelant un agent :

— Empoignez-moi ce lascar-là, ordonna-t-il… Et surveillez-le !…

Le camelot protesta pour la forme :

— Je suis un bon citoyen, moi… Ça ne se passera pas comme ça !…

Et il se remit docilement, mais un peu effaré, aux mains de l’agent…

Lorsque le palier fut déblayé, le commissaire referma la porte de la chambre qu’éclairaient maintenant deux bougeoirs, posés sur la cheminée, et une lampe à pétrole, sur une petite table encombrée, je me rappelle, de chiffons rouges. J’étais toujours flanqué de mes deux agents, et le cadavre gisait à mes pieds, sur le plancher où la mare de sang s’élargissait… Le magistrat prit une chaise, s’assit en face de moi, s’épongea le front, souffla… Et, après m’avoir considéré avec attention durant quelques secondes, il dit :

— Voyons ça !… voyons ça !… A nous deux, maintenant.

Je n’étais pas ému… Et même, à cette minute tragique, j’avais l’esprit très libre… Je dois avouer aussi que le cadavre ne me terrifiait plus… Il ne me donnait pas d’autre idée que celle d’un vieux meuble brisé, d’un vieux tapis déchiré… Non, en vérité, je n’avais plus la sensation que cette chose inerte eût été une personne vivante… Toute ma curiosité allait vers le commissaire, vers sa face ronde et couperosée, où l’alcool avait déposé des couches de bistre, vers sa chaîne de montre qui pendait sur son gros ventre, et vers son pantalon qui, tendu sur ses larges cuisses courtes, faisait, aux jarrets ployés, des rides crapuleuses… Pas une seconde, en le regardant curieusement, comme on regarde une caricature, je ne songeai qu’il y eût, sous ce visage vulgaire, en ce grotesque exemplaire d’humanité déformée, qu’il y eût une force sociale… plus qu’une force sociale, mais la société tout entière, avec ses droits implacables de juger et de punir !…

J’y ai pensé depuis, bien des fois, à cette fiction abominable et terrifiante qu’on appelle : la société !… Et bien des fois, je me suis demandé par suite de quelles déformations morales, de quelles aberrances intellectuelles, ceux à qui la prétendue société délègue ses droits arbitraires de juger et de punir, ont-ils, tous, un air de parenté physique, une ressemblance matérielle qui fait que depuis plus de deux mille ans, toutes les faces de juges sont pareilles, et portent les mêmes tares sinistres d’iniquité, de férocité, et de crime !…

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