Chez l'illustre Écrivain
Les Mémoires de mon ami
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Chaque dimanche, nous allions dîner chez les parents de Rosalie. Ils étaient toujours les mêmes, stupides et vulgaires, et il n’y avait chez eux de changé que le salon, où l’enlèvement du piano avait produit un vide… Par amour-propre, sans doute, ma femme n’avait pas voulu confier à son père, ni à sa mère, ce qui se passait chez nous… Ceux-ci la croyaient heureuse, et ils disaient souvent :
— On voit bien que c’est toi qui portes les culottes… D’ailleurs, c’est juste, car ton mari n’est pas un aigle, et tout est ainsi pour le mieux !…
Toutes les semaines, la même scène se reproduisait. Le père, goguenard, regardait le ventre, le pauvre ventre plat de sa fille, et il s’écriait :
— Eh bien !… Quoi donc !… Ça ne s’arrondit pas encore ! Ah ! vous y mettez le temps, sapristi !…
Et comme Rosalie baissait les yeux :
— Eh bien, quoi ! expliquait-il… Il n’y a pas de honte !… Moi, avec ta mère, le premier mois ça y était !… Mais ce n’est peut-être plus la mode aujourd’hui !… Et, ma foi, après tout, ça vaut sans doute mieux !… Dans le temps où nous sommes, les enfants, ça coûte cher à élever… et ça ne donne guère de satisfaction !… Amusez-vous, allez !… Amusez-vous !…
— Et le commerce, beau-père ? demandais-je pour donner un autre tour à la conversation.
— Le commerce ? mon cher garçon, mais il ne va pas du tout… Jamais il n’a été plus mal… Et comment voulez-vous que le commerce aille ?… Voilà encore qu’on vient de nommer un député socialiste à Pantin !
— Et puis, appuyait la belle-mère d’un air méchant… il n’y a plus de religion ! Il n’y a plus de famille !
— Parbleu !… Il n’y a plus rien de rien !… Et qu’est-ce que j’ai lu ce matin dans mon journal ?… Il paraît que l’Angleterre fait encore des siennes !… Elle veut nous prendre je ne sais plus quoi… Est-ce vrai ?… Comme si son commerce n’allait pas, à l’Angleterre !…
Et quand, pour la centième fois de la soirée, il avait été constaté que « le commerce n’allait pas » qu’il ne pouvait pas aller… nous rentrions chez nous…
Dans la rue :
— Tu vois !… me disait Rosalie… comme c’est flatteur de s’entendre dire des choses pareilles par ses parents !… Mais toi, rien ne te fait !…
Nous attendions des heures au bureau de l’omnibus… Oh ! ces visages, dans l’omnibus !… ces visages mornes, tassés et roulant, dans l’omnibus !… Et tout ce que contiennent de vide, tout ce que contiennent de néant tragique, ces yeux, ces yeux, ces yeux !…
On a pu voir à quel genre de créature humaine appartenait ma femme. Je ne veux plus en parler, ni raconter les mille incidents fastidieux et presque toujours les mêmes de notre existence conjugale, s’il m’est permis d’appeler conjugale une existence qui le fut si peu. D’abord, cela m’est pénible, car souvent, du fond de moi-même, il se lève un grand remords ; ensuite, cela me paraît tout à fait inutile. Pourtant, avant de reléguer la figure de ma femme dans l’ombre étanche d’où elle n’aurait jamais dû sortir, je voudrais dire deux mots d’un petit drame qui vint rompre, un instant, la monotonie de notre si pauvre histoire.
Ma belle-mère, qui était, du reste, de vie chétive, tomba malade et mourut.
Elle mourut juste au moment où l’on se décidait à appeler le médecin.
— Ce n’est rien !… disait-elle. C’est une indigestion… J’ai sur l’estomac comme une boule… Ce n’est rien !
A quoi mon beau-père ajoutait, en manière d’explication rassurante :
— Ce sont les haricots de l’autre jour… Moi aussi, je me suis senti tout chose après en avoir mangé… Mais ça n’est rien !
On fit boire beaucoup d’eau de mélisse à la malade et, sur le conseil d’une voisine qui était sage-femme, on lui administra quelques cuillerées d’huile de ricin. Et, comme son état empirait :
— Ça n’est rien !… disait-elle en nous regardant d’un regard un peu effrayé… Ça n’est rien… Je sens que c’est une boule… là… N’est-ce-pas que ça n’est rien ?
— Mais non !… Mais non !… affirmais-je…
— Mais non !… Mais non !… répétait le beau-père avec assurance… Ça n’est rien !… Parbleu ! ça se voit que ça n’est rien !… Il faut qu’ils passent, voilà tout !…
Un soir — c’était un samedi, je me souviens — le visage de ma belle-mère s’altéra tout à coup… Ses narines se pincèrent affreusement… L’ossature s’accusa, creusant des trous noirs sous les yeux et dans les joues… Son regard, qui, déjà, ne voyait plus les mêmes choses que nous, devint trouble et vitreux… Elle respirait avec peine, avec effort… Sur son front qui se bronzait la sueur roulait en grosses gouttes glacées… Et semblant ne plus nous reconnaître, elle balbutiait péniblement :
— Ça… n’est rien… Partons… pour… la… campagne… pour… la… camp…
Elle ne put achever.
— Comme c’est long à passer !… observait le beau-père, dont le calme et la confiance persistaient. Moi, ça m’est arrivé, une fois, avec des escargots !… Ça n’est rien…
Il estima qu’elle devait prendre du rhum, qui est un remède souverain pour les indigestions…
— Quand elle aura pris du rhum, ce sera fini !
Moi, je voyais la mort près d’elle. Moi, je sentais la mort sur elle…
— Elle est très mal !… dis-je gravement. Appelez vite un médecin !
— Mais non ! mais non ! s’obstina le beau-père. Et pourquoi un médecin ? Un médecin l’effrayerait… Si elle était si mal que vous le dites, elle le saurait mieux que nous, bien sûr !… Ça n’est rien !…
Quand elle commença de râler, il commença, enfin, de s’inquiéter.
— Je crois, en effet, dit-il, qu’elle ne va pas très bien… Elle a une drôle de mine… C’est curieux, tout de même, comme des haricots qui ne passent pas font du ravage !
Les haricots ne passèrent pas… Ce fut la belle-mère qui passa… Elle passa dans un petit cri rauque, sans convulsions, presque sans remuer… Ses doigts, seuls, grattèrent un peu la toile des draps… C’était fini !
Quand il eut été constaté qu’elle était bien morte, le beau-père s’écria :
— Ah !… par exemple !… C’est trop fort !… C’est trop fort !… Mourir d’une indigestion !… pour des haricots qui ne passent pas ! Ces choses-là n’arrivent qu’à moi !… Pauvre Héloïse !…
Et il s’écroula dans un fauteuil, comme une masse, en proie à une douleur profonde et à un non moins profond étonnement, répétant d’une voix hachée :
— Jamais je ne croirai ça… jamais… je ne croirai ça !… Une indigestion de haricots !… C’est trop fort !… Est-ce que vraiment elle est morte ?… Ça n’est pas possible !…
Dieu sait que la pauvre créature m’était quelque chose de très indifférent… Je ne jouissais même plus de ses ridicules… je ne m’amusais même plus de la caricature humaine qu’elle n’avait cessé d’être durant toute sa vie. Elle avait toujours été pour moi d’une inexistence si totale que, bien des fois, en évoquant sa mort possible, je n’avais éprouvé aucune émotion, de quelque nature que ce fût… Peu m’importait, véritablement, qu’elle fût morte ou vivante, car il me semblait qu’elle était morte depuis des siècles !
Et voilà que, dès qu’elle eut exhalé son dernier souffle, je me sentis pris d’un grand chagrin et d’un grand remords, chagrin de l’avoir perdue, remords de ne l’avoir pas aimée ! Est-ce une chose mystérieuse et stupide que la mort !… Pourquoi l’aurais-je aimée ?… Et pourquoi l’aimais-je, maintenant ?… Son visage immobile et qui était devenu tout petit en se refroidissant, ses yeux fermés, ses mains maigres allongées sur le drap, toute cette chose si insupportablement funèbre, si inexplicablement douloureuse qu’est un cadavre, même un cadavre de chien ou de rat, oui, tout cela qui allait bientôt se diluer, tout cela fit que j’eus le cœur serré, comme si je venais de perdre quelqu’un de très cher et de très beau… Sans savoir pourquoi, sans chercher à raisonner cette impression soudaine, rien que parce qu’elle n’était plus, parce qu’elle ne remuait plus, je découvris, en elle, d’émouvantes vertus et des beautés prodigieuses… Et je pleurai sur elle, je pleurai abondamment… Et, en pleurant sur elle, je pleurai sur moi, qui ne la verrais plus, je pleurai sur ma femme et sur mon beau-père, et sur la voisine qui était venue faire la toilette de la morte, et je pleurai aussi sur la chambre et sur les meubles de la chambre, et sur la vie et sur tout, et sur rien !
Je revois le lamentable salon où, tous les trois, tantôt vautrés sur les meubles et tantôt jetés dans les bras l’un de l’autre par de brusques tendresses, nous passâmes le reste de la nuit à pleurer et à chanter sur les modes les plus tristes, les extraordinaires vertus de la morte.
— Pauvre Héloïse !… gémissait le beau-père. C’était une femme héroïque et qu’on ne connaissait pas… Je n’étais rien sans elle… Et maintenant qu’elle est partie, que vais-je devenir ?…
— Père, père !… sanglotait Rosalie. Petit père chéri !… Quel affreux malheur !
— Je n’ai plus que vous, mes enfants, je n’ai plus que vous !… Ah ! vous ne saviez pas ce qu’était Héloïse !… Elle avait un bon sens merveilleux… Elle s’entendait au ménage comme pas une… et si économe !… Et puis, elle était l’âme de ma maison de commerce ! Je n’ai plus de ménage, plus de maison de commerce, plus rien, plus rien… Je n’ai plus que vous !…
— Et quelle belle-mère c’était pour moi !… m’exclamais-je. Quel trésor de tendresse ! Comme elle nous soutenait ! Comme elle renforçait notre union de ses chers conseils !… C’est horrible !… horrible !…
— Elle était si généreuse !… si dévouée !…
— Si intelligente !…
— Elle était si belle !…
— Elle avait tant d’esprit !
— Elle ne pensait qu’aux autres !… Elle s’oubliait toujours !… Et si bonne aux pauvres !
— Une sainte !…
— Mieux qu’une sainte : une femme !
— Ah ! mon Dieu !…
Nous disions tout cela sans rire, avec des exaltations, des enthousiasmes sincères dont le comique me paraît, aujourd’hui, d’une irrésistible gaieté, d’une folie à la fois macabre et singulièrement exhilarante…
Et ce qui fut plus comique encore, ce fut quand, après l’enterrement de l’admirable, héroïque, intelligente, généreuse et dévouée belle-mère, ma femme et moi nous rentrâmes dans notre appartement, changés tous les deux, et meilleurs, et sublimes, oui, en vérité, sublimes.
— Ah ! mon cher petit mari, s’écria ma femme, maintenant il faut nous aimer… C’est si peu de chose que la vie !
— Oui ! oui ! ma chère petite femme… Aimons-nous… aimons-nous… serrons-nous l’un contre l’autre !
— Ne nous disputons plus jamais… Soyons indulgents à nos faiblesses, à nos défauts… La mort vient si vite !…
— Nous nous aimerons toujours…
— Nous ne nous quitterons plus jamais.
— Nous sortirons toujours ensemble.
— Oui ! oui ! oui…
— Ah ! vois-tu, on ne se comprend bien qu’au contact du malheur !
— Aimons-nous… aimons-nous…
Ce furent des serments solennels. Notre douleur s’adoucissait de tant d’extases ! Je trouvais ma femme divinement belle, tant l’amour la transfigurait !…
Deux jours après, je reprenais ma place sur le fauteuil Voltaire du salon ; ma femme reprenait sa place devant le petit bureau en faux bois de rose. Et elle m’injuriait d’une voix plus aigre encore qu’autrefois… Et, plus inerte, plus silencieux, plus lointain que jamais, je ne l’écoutais pas.
Je ne l’écoutais plus !…
Avant de poursuivre mon récit, je voudrais remonter en arrière, dans mon enfance. Je n’ai pas la prétention de penser que ma vie ait quelque intérêt historique ou autre. Et ce n’est pas par orgueil que j’écris ces souvenirs. Mais je crois que toute vie, même celle d’un être anonyme et obscur comme je fus, a toujours, pour celui qui sait lire, un intérêt humain.
Je suis né dans une petite ville de Normandie, sale et triste. Mes parents, qui étaient marchands de bois, ne s’occupèrent pas de mon éducation. Ils m’avaient créé sans joie ; ils m’élevèrent sans amour. Je crois avoir dit qu’au point de vue intellectuel et moral, c’étaient de pauvres diables. Je ne parlerai pas de mon père, qui était un être faible, et sans autorité dans la maison. D’ailleurs, je le vis très peu. Il partait le matin dès l’aube, courant les sentes et les adjudications de bois, et ne rentrait que le soir, souvent fort tard. Je ne connus, pour ainsi dire, que ma mère. Elle ne m’aimait pas ; du moins elle semblait ne pas m’aimer. Elle n’avait jamais pour moi que des paroles aigres ; et des paroles elle passait facilement aux taloches. C’était une petite femme sèche et très nerveuse qui ne pouvait supporter l’agitation d’un enfant. Elle m’obligea au silence et à la solitude. Dès que je faisais mine de parler, elle me fermait la bouche par ces mots prononcés d’une voix coupante : « Un enfant ne doit jamais parler ». De très bonne heure, j’appris à vivre en moi, à parler en moi, à jouer en moi. Et j’avoue que ce ne me fut pas très douloureux. C’est à cette enfance silencieuse que je dois d’avoir acquis cette puissance de pensée intérieure, cette faculté de rêve, qui m’a permis de vivre, et de vivre souvent des vies merveilleuses.
Mon père gagnait péniblement l’existence du ménage. Il ne faisait pas, comme on dit, de très bonnes affaires ; il en faisait même souvent de mauvaises. Et c’était entre ma mère et lui des disputes continuelles, dans lesquelles il s’avouait, tout de suite, vaincu. Quand il rentrait de ses longues courses, transi de froid et la faim au ventre, il commençait par recevoir sur le dos une grêle de reproches, bien avant qu’il eût rien dit.
— Qu’est-ce que tu as encore fait aujourd’hui ?… Tu t’es encore fait mettre dedans, bien sûr !…
— Mais, ma bonne, mais, ma bonne…
— Il n’y a pas de ma bonne !… C’est dégoûtant d’avoir un mari si bête !… un homme stupide qui ne sait qu’apporter la misère dans son ménage. Et le petit ? que veux-tu que nous en fassions du petit ? Je n’ai même pas pu lui acheter une paire de chaussures ! Quand on est un idiot, on n’a pas d’enfant !…
— Mais, ma bonne…
— On n’a pas d’enfant ! C’est une honte, te dis-je !
Ces scènes se reproduisaient presque tous les soirs. Mais mon père en avait acquis l’habitude. Elles glissaient sur lui comme les averses sur un parapluie. Et, le dos rond, le visage indifférent, il se mettait à table et dévorait silencieusement sa soupe.
La plupart du temps, j’étais couché, lorsque mon père rentrait. Mais si, par hasard, je ne l’étais pas, c’était même chose pour moi, car il ne m’adressait pas la parole, dans la crainte de déplaire à sa femme. Et il m’embrassait, pour la forme, d’une bouche que je sentais indifférente et lasse. Souvent il ne m’embrassait même pas. Ah ! je le vois toujours avec sa grosse figure humble et servile et sa barbe malpropre, et sa toque, et sa peau de chèvre, qui lui donnaient l’air d’une grosse bête débonnaire et domestique !…
Ce fut ma mère qui me donna mes premières leçons… Elle avait la prétention de m’apprendre à lire et à écrire. Vous pensez avec quel succès ! Vous voyez d’ici quel maître calme et patient j’avais en elle. Elle voulait que j’eusse répondu à ses questions avant qu’elle ne les eût formulées… Elle ne souffrait pas que je réfléchisse un seul instant. Aussi, au bout de huit jours, après m’avoir administré sur les joues force gifles, et sur les doigts force coups de règle, elle déclara que j’étais trop bête pour apprendre quoi que ce soit.
— C’est son père tout craché ! répétait-elle… On n’en tirera jamais rien !…
Elle décida pourtant qu’on m’enverrait à l’école primaire chez les Frères. Là, je me montrai un élève studieux, rangé, intelligent, de quoi ma mère ne voulait pas convenir. Lorsqu’on lui parlait de moi avec éloges, elle s’emportait.
— Qu’est-ce que vous me dites ?… s’écriait-elle… C’est un enfant indécrottable, on n’en peut rien tirer… C’est son père tout craché !
Il y avait, dans la petite ville que nous habitions, une sorte de petit collège communal, et dans ce petit collège, une sorte de petit professeur qu’on appelait « Monsieur Narcisse ». Ce Monsieur Narcisse venait souvent chez nous. C’était un petit brun, timide et prétentieux, d’une assez jolie figure et que ma mère prenait plaisir à recevoir. J’avais remarqué que Monsieur Narcisse était le seul être au monde envers qui ma mère se montrât douce et affectueuse. Elle le regardait avec admiration, et même avec quelque chose de plus que de l’admiration. Sa voix, quand elle lui parlait, devenait subitement pleine de tendresse. Cela m’étonnait et, bien que je ne susse pas pourquoi, cela me gênait infiniment. Je ne voyais jamais venir Monsieur Narcisse chez nous sans une sorte de peine et presque sans une sorte de honte. Je ne cherchais pas à expliquer ce sentiment. Je le subissais avec une étrange violence. Monsieur Narcisse me tapotait la joue avec amabilité ; quelquefois, il me prenait sur ses genoux et m’embrassait avec de gentilles paroles. Mais, chose curieuse, je sentais très bien que ces paroles gentilles et ces caresses n’étaient pas pour moi. D’ailleurs, lorsqu’il était là, je ne restais jamais longtemps, et ma mère ne tardait pas à me dire :
— Allons, mon petit Georges, va jouer dans ta chambre.
Un jour, Monsieur Narcisse me dit :
— Est-ce que vous seriez content, mon petit Georges, si je vous apprenais le latin et le grec ?
— Il ne faut pas vous donner cette peine, répliqua ma mère en roulant des yeux humides de joie… Georges n’est pas un enfant comme les autres. Il n’apprendra jamais rien… C’est son père tout craché !
— Mais non, je vous assure, insista Monsieur Narcisse. Moi, je m’en charge. Je pourrais venir deux fois par jour… le matin, avant la classe… et après midi… Est-ce que cela vous plairait ?
— Mon Dieu !… comme vous êtes bon !… s’écria ma mère… Mais quelle charge ce serait pour vous !
— Elle me serait très douce, je vous le jure !…
— Vous êtes trop bon, Monsieur Narcisse… vous êtes… en vérité…
Ma mère ne put pas achever, tant elle était émue. Et il y avait dans ses petits yeux noirs une flamme étrange… une flamme qui me fit presque pleurer… Et, tout à coup :
— Non… non… criai-je… Je ne veux pas !…
Et je me mis à fondre en larmes… Monsieur Narcisse essaya de me calmer, et j’entendis ma mère qui disait :
— Laissez-le donc ! Monsieur Narcisse… c’est un petit sot !… Vous n’en tirerez rien !… C’est son père tout craché !… Naturellement, il ne veut rien faire pour sa famille… Il aime mieux rester une bête toute sa vie ou que sa famille dépense des mille et des cents pour son éducation.
Enfin, après des explications de toute sorte, malgré ma résistance qui avait d’ailleurs faibli sous les regards sévères de ma mère, il fut décidé que Monsieur Narcisse serait mon professeur, qu’il m’apprendrait le grec, le latin, l’histoire et la tenue des livres — la tenue des livres, surtout !…
Une fois qu’il fut parti, ma mère me flanqua, d’abord, une gifle, puis une autre, puis une autre, et elle me dit, blanche de colère :
— Ah ! je t’apprendrai à pleurer et à faire la bête, devant Monsieur Narcisse ! Et que je te voie le regarder de travers, et le mal recevoir ! Tu auras à faire à moi, petit imbécile…
Et elle ajouta :
— Tu me feras le plaisir d’être levé et prêt, demain, à sept heures, pour ta première leçon… Un professeur comme ça…
Il fut, en effet, mon professeur, Monsieur Narcisse… Et vous allez voir de quelle manière… et ce qu’il m’enseigna.
Ma chambre communiquait avec celle de mes parents, et n’était séparée de celle-ci que par une mince cloison de briques. Elle n’était pas luxueuse. Un lit de fer, une petite table de bois blanc, deux chaises de paille en composaient le mobilier. Je revois encore le papier qui la tapissait, un papier vert sombre, orné de tout petits anges roses qui volaient entre des banderoles fleuries. Mais le papier n’était plus vert, les anges n’étaient plus roses et les banderoles avaient presque disparu. Tout cela avait acquis, par le temps et le manque d’entretien, un ton uniformément pisseux, fort désagréable à voir. Sans compter que, décollé par l’humidité et mangé par la moisissure, le papier se déchirait en maints endroits, et pendait, le long du mur, ainsi qu’une peau morte.
Je n’habitais cette chambre que depuis deux ans, à peine. Autrefois, elle servait de débarras ; et il y avait de tout, de vieux vêtements, de vieux harnais, de vieux coffres, des sacs d’avoine et des rats. Moi, je couchais dans la chambre de mes parents qui était bien plus belle, car il y avait un lit, d’amples rideaux en reps grenat ; une peau de renard, un peu chauve et bordée de drap rouge, en guise de tapis ; une toilette d’acajou qui, dans la journée, faisait office de commode, et, sur la cheminée, entre deux flambeaux de bronze, une pendule dorée sous un globe. Il va sans dire que cela me paraissait le dernier mot du confortable et du faste… J’en fus, en quelque sorte, chassé, à la suite d’un incident que je n’hésite pas à raconter, à cause de son indicible tristesse.
Une nuit, je fus réveillé en sursaut… La lampe brûlait encore sur la table de nuit, et répandait dans la pièce une clarté lugubre… Quand on sort du sommeil, brusquement, violemment, les bruits, les ombres, les objets, même familiers, prennent une intensité et des formes, ou plutôt, des déformations extraordinaires. Le cauchemar ou le simple rêve subsiste en eux avec toutes ses exagérations et ses incohérences… Que s’était-il passé ?… Qu’avais-je vu ?… Qu’avais-je entendu ?… Je ne saurais le dire exactement ; ce que je sais, c’est que, sous l’impression de quelque chose d’anormal qui m’effraya, un craquement du lit, des voix rauques, des voix étouffées qui venaient du lit, des voix qui ressemblaient à des gémissements et à des râles… je me dressai, soudain, hors des draps, et, soudain, d’une voix épouvantée, d’une voix qui appelait au secours, je me mis à crier :
— Papa qui bat maman !… Papa qui tue maman !
Un gros juron… Puis la lampe s’éteignit… Puis, dans les ténèbres :
— Veux-tu bien te taire, animal !… Veux-tu bien dormir, petit imbécile !… Qu’est-ce qui lui prend à ce petit imbécile ?
C’était la voix de mon père, une voix sourde, un peu haletante, et furieuse…
— Oh ! cet enfant ! cet enfant !… ce maudit enfant !
C’était la voix de ma mère.
Et ce fut, ensuite, un assez long silence. Oh ! l’angoisse, la terreur, l’effarement de ce silence, qui me parut durer des siècles et des siècles.
Je m’étais recouché tout tremblant, et je me faisais si petit, si petit que j’espérais disparaître, me fondre dans ces draps ; et pour ne plus rien entendre j’avais accumulé par-dessus ma tête les couvertures.
Pourtant, j’entendis encore ma mère qui disait, tout bas :
— Non… non… Plus maintenant !… Il n’est pas rendormi… Je suis sûre qu’il n’est pas rendormi !… Il est si sournois… si vicieux… avec son air de ne rien voir et de ne rien dire !
Et quelque temps après :
— Il est trop grand maintenant !… affirmait mon père… On ne peut plus le garder ici… Il faudra qu’il couche dans la chambre à côté…
— Tais-toi donc !… Je suis sûre qu’il entend tout ce que nous disons… Il faut dormir…
— C’est embêtant !
— Qu’est-ce que tu veux !… Allons, dors !… Demain, il couchera dans la chambre !…
— Ces sacrés enfants !…
— Mais, dors donc !…
Et, au bout d’un quart d’heure, j’entendis un double ronflement, qui emplissait la chambre, redevenue paisible, de sonorités de violoncelle.
Le lendemain, aidée de la femme de ménage, ma mère débarrassait la chambre d’à côté. Elle ne me dit rien, ne me fit aucun reproche. Mais elle avait un air dur et rancunier. Quand ce fut fini, elle déclara d’un ton bref :
— Voici ta chambre… Tu y coucheras ce soir !…
Et c’est là que, depuis deux ans, je dormais, je rêvais, je songeais !…
On se souvient que, dès le lendemain de la visite que j’ai racontée, Monsieur Narcisse devait venir pour me donner sa première leçon. A sept heures, j’étais levé et habillé. Mon père était déjà parti, ma mère dormait encore, et la femme de ménage balayait l’escalier. Il faisait à peine jour… un petit jour sournois et triste qui rendait plus pauvre, plus intolérablement pauvre, ma chambre. Et cependant, la veille, ma mère l’avait décorée de nouveaux meubles, à l’intention de mon professeur. Elle avait ajouté une sorte de vieux fauteuil, un tapis devant la cheminée, et elle avait couvert la table de bois blanc d’un antique châle brun mangé de mites.
M. Narcisse entra. En me voyant :
— Ah ! ah ! c’est très bien, c’est très bien ! dit-il. Déjà prêt !… c’est très bien.
Il posa sur la table une pile de livres qu’il avait apportés, enleva son chapeau et son pardessus élimé, puis, se frottant les mains, il répéta :
— C’est très bien !… c’est très bien !… Tiens !… j’ai rencontré votre père en cabriolet, dans la rue des Trois-Hôtels… Ah ! sapristi !… Il est matinal aussi, le papa !… c’est très bien !… c’est très bien…
Il prit un livre dans la pile et l’ouvrit :
— Ah ! ah ! fit-il… voici donc la chose. Et nous allons commencer par le commencement… Savez-vous ce que c’est que ce livre ?
— Non, monsieur Narcisse.
— Eh bien !… c’est une grammaire latine, mon enfant !… Ah ! ah ! ah ! Et voici ce que nous allons faire… Asseyez-vous…
Quand je fus assis, en face de la table, il étala le livre devant moi :
— Vous voyez… ceci… Rosa, la rose… Rosæ (génitif), de la rose… etc. Vous allez m’apprendre cela par cœur… Ce n’est pas difficile… et quand vous le saurez vous me le réciterez… jusqu’ici !…
Il faisait mouvoir son doigt, en mouvements cadencés, comme un chef d’orchestre son bâton, il répéta :
— Rosa, la rose… Rosæ, de la rose… Vous avez compris ? Ah ! ah !… C’est très bien !…
Puis, brusquement :
— Et votre mère ? me demanda-t-il. Je voudrais bien la voir… J’ai à lui parler de choses très… très importantes… Est-ce qu’elle ne va pas venir ?
— Maman n’est pas levée, répondis-je. Je crois que maman dort…
— Ah ! sapristi… C’est fâcheux…
Mais la porte s’ouvrit à ce moment et ma mère parut.
— Ah ! monsieur Narcisse ! dit-elle simulant une surprise joyeuse… Comment !… Vous êtes là ?… Comme vous êtes exact !
M. Narcisse s’inclina, et il répondit :
— On le serait à moins, madame !…
Ma mère dit encore :
— Vous avez entrepris là une tâche bien difficile… monsieur Narcisse… Et je crains que vous n’ayez pas beaucoup de satisfaction…
— Avec votre concours, madame, répliqua le professeur dont les yeux prenaient des expressions d’extase… avec votre concours… croyez-moi… nous arriverons au but… Et, à ce propos, j’aurais des choses à vous dire… des instructions… des conseils à vous demander…
— Mais certainement.
Et elle fit entrer dans sa chambre M. Narcisse, qui, avant de disparaître derrière la porte, se tournant vers moi, me recommanda.
— Rosa, la rose… Rosæ, de la rose… Apprenez cela par cœur… Faites bien attention !
— Tu entends !… appuya ma mère, dont le regard, un instant adouci par la présence de M. Narcisse, redevint dur et menaçant, en se fixant sur moi…
Je restai seul dans la chambre… Quelles choses importantes M. Narcisse avait-il donc à confier à ma mère ?… Je ne voulus pas y songer… Sans prendre garde aux recommandations de cet étrange professeur, je quittai la table et j’allai vers la fenêtre… Le jour s’était éclairci… De grands nuages bas glissaient, dans le ciel, au-dessus des maisons… Dans la rue, des gens passaient, des gens causaient… Et, sans savoir pourquoi, j’étais triste, triste à mourir…
Je ne veux pas faire un récit détaillé des rapports trop familiers de ma mère avec M. Narcisse. Il serait trop mélancolique pour moi et, peut-être même, gênant pour ceux qui liront ces lignes. On n’aime pas qu’un fils descende trop profondément dans les intimités de ses parents.
La scène que j’ai contée avec beaucoup de réserve, on en conviendra, se reproduisit exactement pareille, durant toute une année, trois fois par semaine. Et je finis par comprendre quel était le véritable caractère des visites de M. Narcisse. Faut-il l’avouer ?… Je n’en souffris pas trop, et même je n’en souffris pas du tout, car je leur dus une tranquillité relative. En somme, ce fut une trêve dans ma vie. Non seulement je n’eus plus à subir les tracasseries journalières et les incessants reproches de ma mère, mais encore je remarquai qu’elle gagnait en beauté physique, comme elle avait gagné en beauté morale. Ses yeux s’étaient adoucis, sa peau, un peu cendreuse, s’était éclairée et colorée, sa démarche, ses gestes, avaient pris, peu à peu, de la souplesse et de la langueur… Elle se montrait plus soignée de sa personne, presque coquette… Et je ressentais de ces changements comme un plaisir… Ce qui me frappa aussi, c’est qu’elle devenait sentimentale et poétique… Bien des fois je fus étonné de la voir qui regardait les choses avec des yeux mouillés… Un soir, je me souviens, nous sortîmes après le dîner, mon père, ma mère et moi… C’était un soir très doux et plein de lune… Nous gagnâmes, hors la ville, les bords de la rivière… Après avoir marché longtemps, ma mère voulut s’asseoir sur le tronc d’un tremble abattu et qui barrait le chemin. L’eau, tout argentée, coulait lentement entre les rives herbues, avec un léger bruit d’harmonica… Une vapeur, bleu et argent, se levait des prairies… et le ciel était couleur de violette pâle… Je vois encore ma mère avec son châle noir, les pieds dans l’herbe, et qui, le menton appuyé aux paumes de ses mains, songeait… Au bout de quelques minutes de silence, elle dit :
— C’est beau tout de même, une belle nuit !…
Mon père répliqua, en haussant les épaules.
— C’est beau !… C’est beau !… Qu’est-ce qu’il y a de beau, dans cette nuit ? C’est humide… Voilà ce que c’est.
— Oh ! toi ! fit ma mère, avec un accent de souverain mépris.
— Et bien ! oui, moi… C’est beau pour les rhumatismes !
J’étais auprès de ma mère, sur le banc du tremble… Elle me tenait la main avec une sorte de tendresse fiévreuse… Affectant de ne plus parler à mon père, elle dit encore…
— Et cette lune ?… Ça n’est pas ordinaire !… On devrait sortir, tous les soirs, dans la campagne !…
Et tout à coup elle m’embrassa, criant entre ses baisers :
— N’est-ce pas, mon petit Georges ?… n’est-ce pas ?
Je ne sais ce qui se passa en moi, et si ce fut la nuit, ou la lune, ou ces baisers furieux qui me remuèrent l’âme. Mais je fondis en larmes.
— Allons bon ! dit mon père… voilà l’autre qui pleure, maintenant !… Qu’est-ce que tu as ?… Pourquoi pleures-tu ?…
— Je ne sais pas, bégayai-je… C’est… c’est… la lune !…
Comme mon père, au comble de l’étonnement, se disposait à protester contre cette poésie qu’il jugeait ridicule, ma mère l’interrompit sur un ton bref.
— Tais-toi !… Tu devrais rougir… D’abord, toi, tu ne sens rien !… Tu es un gros mastoc !…
Nous rentrâmes silencieusement chez nous…
Quant à M. Narcisse, il était très bon avec moi et il faisait de son mieux pour me plaire. Naturellement, occupé de ma mère comme il l’était, il n’avait pas le temps de m’instruire sur le latin, mais il m’apportait des livres que je lisais, que je dévorais, et bien qu’ils fussent presque tous d’une grande stupidité, ils développèrent en moi le goût de réfléchir et de penser.
Le jeudi était jour de marché ; mon père ne s’absentait pas ce jour-là, et M. Narcisse n’avait pas de classe. Bien souvent, il venait me chercher et nous allions nous promener tous les deux sur le cours ou dans la campagne. J’en étais arrivé à l’aimer véritablement. C’était un excellent garçon, très timide, très naïf, et très bête. Oui, aujourd’hui, j’ai la sensation qu’il était très bête ; mais, à cette époque, il m’apparaissait comme quelqu’un de très considérable parce qu’il parlait quelquefois de choses que je ne savais pas et que je supposais magnifiques. Le plus souvent, il m’interrogeait sur ma mère, sur ce qu’elle avait fait, sur ce qu’elle avait dit de lui. Et il semblait aussi très préoccupé de l’opinion de mon père à son égard. Mais j’avais beau lui affirmer que mon père n’avait pas plus d’opinion sur lui que sur n’importe qui ou sur n’importe quoi, il ne voulait pas le croire. Et il me répétait toujours :
— Si votre père parle de moi avec méchanceté, il faudra me le dire… Votre père doit être très violent. Quand je le rencontre dans son cabriolet, avec sa peau de chèvre sur le dos, il me fait peur.
Et nous terminions nos promenades en cueillant des bouquets dans les champs, de pauvres bouquets que je rapportais à ma mère, qui m’embrassait pour toutes ces fleurs cueillies par M. Narcisse.
Le dimanche, M. Narcisse dînait chez nous. Sur le désir de ma mère, il m’apprenait à calculer, si bien qu’au bout de peu de temps, surprise de mes aptitudes, elle me confiait en quelque sorte la tenue des livres de la maison. Ah ! ces dimanches, après toute une journée de travail, lorsque, le soir, après dîner, nous étions réunis autour de la table où nous jouions au bog ; où M. Narcisse, qui était très pauvre, n’ayant que son maigre traitement, passait par toutes les transes et par toutes les joies de la perte ou du gain !… Que tout cela m’apparaît mélancolique, aujourd’hui !… Un soir, je me souviens, la guigne s’acharna sur le misérable professeur. Il perdit trois francs, ce qui ne s’était pas encore vu ! Et ces trois francs, c’était mon père qui les avait gagnés… Narcisse ne les possédait pas. Il dut s’excuser.
— Quand on n’a pas le sou, on ne joue pas ! proféra mon père.
Et il s’exprima, en termes presque insultants, sur le compte de M. Narcisse.
Alors ma mère, très pâle, intervint.
— Ce n’est pas à toi de parler ! dit-elle à son mari… Puisque tu acceptes, lâchement, que M. Narcisse dirige l’éducation de notre fils pour rien…
— L’éducation de Georges !… s’exclama mon père. Ah ! bien, elle est propre !… Qu’est-ce qu’il sait ? Qu’est-ce qu’il a appris ?
— Tu es un misérable !… Et tu vas te taire… ou…
Ma mère s’était levée. Je ne sais quelle menace planait au bout de sa main étendue… Mon père se tut.
— Je vous demande pardon, monsieur Narcisse, de la brutalité de mon mari !… dit ma mère.
Et M. Narcisse, tour à tour très rouge et très pâle, roulant des yeux effarés, répétait :
— Ce n’est rien… madame… ce n’est rien !…
Nous vécûmes ainsi un an. Et voilà que, tout d’un coup, on apprit que M. Narcisse était déplacé. On l’avait nommé professeur de cinquième dans un département lointain.
Ma mère fut malade ; elle garda le lit pendant quinze jours. Moi aussi, j’eus un grand chagrin et je pleurai à la pensée que je ne verrais plus M. Narcisse.
Et la vie recommença, âpre, dure ; on n’entendait plus dans la maison que les cris de colère, les bousculades, les reproches de ma mère contre tout le monde… Ses yeux retrouvèrent leur hostilité ancienne ; sa peau redevint cendreuse et grise… Toute la journée, on la voyait en camisole sale, en savates traînantes, dépeignée, s’en prendre à tous et à toutes choses, à un malheur qu’elle n’avouait pas. Et jamais plus elle ne retourna, le soir, au bord de la rivière, s’enivrer l’âme aux bruits charmeurs de l’eau, et aux blancheurs nacrées de la lune…
Durant cette période de ma vie, je n’aimai qu’une chose : les livres. Mais que de difficultés pour s’en procurer dans une petite ville morte et stupide, où presque personne ne lisait, et où, d’ailleurs, renfermé dans ma chambre, toujours, comme je l’étais, je ne connaissais pour ainsi dire personne, je ne parlais à personne, qu’à des pauvres, lesquels ne lisent jamais rien… Je n’aimai aussi qu’un seul être, et il arriva que cet être que j’aimai était un chien.
Un soir, mon père revenant de ses tournées à travers les bois, nous ramena un chien. C’était un petit chien à taches jaunes et blanches, très laid, très maigre et très craintif. Il avait le poil triste et sale et il boitait de la patte de derrière, mais comme il me parut joli dans sa laideur, si tant est qu’un chien, ou une bête quelconque, puisse jamais être laid. Dans la nature, rien n’est laid que l’homme, du moins rien ne nous paraît laid que l’homme, parce que nous savons ce que l’homme pense et dit… Et nous trouvons belles les fleurs et les bêtes, parce que nous ne comprenons rien à ce qu’elles pensent et à ce qu’elles disent. En deux mots, ce chien était un résumé de toutes les races de chiens, j’entends les races pauvres et vagabondes. Il appartenait à cette catégorie de chiens prolétaires qu’on appelle des loulous.
Lorsqu’il entra dans la salle à manger, où nous étions ma mère et moi, mon père avait encore sa peau de bique, et il tenait le chien sous son bras gauche… Et c’était une chose étrange. Ayant aperçu ce nouvel hôte, ma mère s’écria, consternée :
— Qu’est-ce que c’est encore que ça ?
— Ma foi ! c’est un chien ! répondit mon père, qui était peu descriptif.
Et, tous les deux, ils s’invectivèrent âcrement.
Moi, pendant ce temps-là, j’observai que le petit chien qui semblait avoir très peur de mes parents semblait aussi me regarder avec sympathie… oui, avec sympathie, je l’affirme ! Il y avait, dans ses yeux, vifs, mobiles et graves, quelque chose comme une tendresse pour moi, quelque chose comme une prière vers moi… J’en fus ému et charmé, et je l’aimai, tout de suite, de sa confiance. Ah ! qui connaîtra jamais l’âme inconnue des chiens, et ce qu’elle contient de surhumanité merveilleuse ; mais il ne fallait pas que je songe à prendre sa défense. Il eût suffi que j’exprimasse devant ma mère, le désir de faire de ce chien un petit compagnon de ma pensée et de mes jeux, pour qu’elle s’empressât aussitôt de le chasser.
La dispute dura longtemps, et elle fut très vive. Le chien en suivait toutes les phases avec des regards effarés et suppliants, à la fois.
Il fut convenu, pourtant, qu’on le garderait, mon père ayant fait remarquer que si notre voisin, l’épicier, qui avait été dévalisé, huit jours avant, de toutes ses chandelles et de tout son café, avait eu un chien pour l’avertir de la présence des voleurs, il n’eût peut-être pas été dévalisé. Il déclara :
— Je te dis que ces chiens-là, c’est très bon pour les voleurs et pour les rats… Ça éloigne les uns, et ça mange les autres !… Ah !…
Et il ajouta :
— Et puis, ça n’est pas gênant dans un ménage !… Ça ne coûte rien de nourriture ! On n’a pas besoin de leur donner à manger… Ils vont chercher leur vie dans les ordures de la rue !…
— Oui ! siffla ma mère… et chez le boucher aussi !… Tous les mois, on vous apporte des notes de côtelettes et de gigots !… Ah ! nous avions bien besoin de cela !… merci !…
Mon père haussa les épaules, et montrant le petit chien :
— Allons donc !… Allons donc !… des gigots !… Qu’est-ce que tu chantes ? Une petite bête comme ça… avec quoi veux-tu qu’elle prenne des gigots !…
Ma mère s’obstinait :
— Et s’il pisse sur les meubles ?… C’est toi qui les nettoieras, hein ?…
— On le corrigera… D’ailleurs…
D’un ton persuasif, et comme si cela devait couper court à toutes autres objections :
— D’ailleurs… reprit-il… il s’appelle Bijou !…
Et il le mit à terre, tandis que ma mère soupirait :
— Enfin ! Il faut en passer par tout ce que tu veux ! Jamais tu ne ferais rien pour moi… Moi, je ne compte pour rien, ici. Ta domestique, et puis voilà tout !… Pourvu que tu trouves la soupe bonne, et ton linge propre… Ça te suffit !… Quant à moi !… Un chien… Dans la situation où nous sommes ! Je vous demande un peu !
Délivré de la peau de bique, Bijou alla, aussitôt, les oreilles tombantes et la queue basse, se cacher, sous le buffet, où il demeura, toute la soirée, allongé sur le ventre, à regarder d’un regard un peu étonné, singulièrement psychologique, les nouveaux maîtres chez qui il allait vivre désormais.
J’étais enchanté.
J’allais donc avoir enfin un compagnon, un ami de toutes les heures, un être intelligent et bon, et fidèle, avec qui je pourrais causer, en toute liberté, en qui je pourrais verser toutes mes confidences, mes chagrins, mes ennuis, mes joies… mes joies !… Eh ! bien, oui, mes joies !… Puisque j’en aurai, maintenant, des joies, et qu’elles me viendront de lui.
Ah ! comme Bijou me parut supérieur à M. Narcisse, et comme notre amitié ne serait troublée par rien de mystérieux et de gênant !…
J’augurai mille choses agréables et infiniment douces et d’une absolue sécurité en songeant à cette amitié future, car j’avais remarqué que, de son côté, Bijou avait dû faire, avait fait, relativement à moi, des réflexions pareilles aux miennes. J’avais remarqué également cette chose touchante, et dont je vous garantis, à vous qui lirez ces pages, l’exactitude : lorsque, après la discussion qui s’était élevée entre mon père et ma mère, il avait été, enfin, décidé qu’on ne chasserait pas Bijou, qu’on le garderait à la maison, le petit chien avait dressé les oreilles, et remué la queue, en signe de contentement… Il avait tout compris, le cher animal !… Et il semblait se dire à soi-même :
— Voilà deux êtres grossiers, ridicules, ignorants, avares, qui ne m’aimeront jamais — car ils ne peuvent pas savoir ce qu’est le cœur d’un chien — qui me battront, peut-être !… Il n’importe, et qu’est-ce que cela me fait ?… S’il n’y avait qu’eux, parbleu ! il est bien sûr que je m’en irais à la première occasion !… Oui, mais il n’y a pas qu’eux… Il y a aussi un petit garçon… et dans ce petit garçon que voilà, dans ce petit garçon silencieux et triste, et bon, bon, bon, j’aurai un ami délicieux, un gentil petit ami qui me caressera, qui me parlera, qui me contera des histoires, et dont je sens que l’âme est comme la mienne, tendre et fidèle… et qui n’est pas bête non plus, et qui trouvera bien le moyen de me donner, de temps en temps, des morceaux de sucre… Non, non, je n’irai pas voler de la viande chez les bouchers, et je ne pisserai pas sur les meubles, et je serai soumis, respectueux avec ces deux horribles gens, pour être aimé de ce petit garçon !… Et je sauterai sur ses genoux, et je lui lécherai les joues, et je trottinerai derrière lui quand il ira dans la campagne ou à travers les rues !… Et je mordrai aux jambes les méchants qui le frapperont… Et je serai un bon petit chien, comme il est un bon petit enfant !
Je n’avais pas eu tort de prêter à Bijou toutes ces gentilles paroles et toutes ces braves intentions. Car, le lendemain matin, étant descendu avant ma mère à la cuisine, j’aperçus Bijou qui, dès qu’il m’eut vu, vint à moi, la queue joyeuse, et me sauta aux jambes…
— Oaou ! oaou ! oaou !…
— Oui ! oui !… mon petit Bijou, je te comprends bien. Et nous nous amuserons tous les deux !… Et nous nous dirons des choses que nous n’avons dites encore à personne, parce que, vois-tu, personne ne comprend les petits chiens et les petits enfants.
— Aoue ! aoue ! aoue !
Et prenant Bijou dans mes bras, je l’embrassai, et je lui dis :
— Bijou ! Bijou ! je suis content que tu sois venu… Je ne serai plus seul, maintenant, plus jamais seul !…
Ah ! qui expliquera jamais ce que c’est qu’un chien.
Quant à moi, je ne l’essaierai point. Pour pénétrer dans l’âme inconnue et charmante des bêtes, il faudrait connaître leur langage — car elles ont, chacune, un langage avec quoi elles nous parlent et que nous n’entendons pas.
Je sens très bien que cette incommunicabilité est une grande sagesse de la nature ; elle la préserve de mille catastrophes qu’il est facile de deviner ; elle la sauve, peut-être, de la destruction. Imaginez, ne fût-ce qu’un instant, l’œuvre de dévastation que l’homme pourrait entreprendre, s’il pouvait inculquer aux bêtes son génie de la mort ?… Mais c’est en même temps une chose très douloureuse, du moins, une chose qui m’est, à moi, très douloureuse. Je ne souffre jamais tant qu’en présence d’un cheval, d’une vache, d’un oiseau, d’une chenille, et de ne pas savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils désirent, et comment ils pensent et désirent. Cette ignorance me gâta, bien des fois, mon amitié pour Bijou.